Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

 

Chapitre 8

La reconfiguration de l'espace urbain

 

La ville qui a connu près de trois siècles un modèle d'urbanisme qui rappelait de très près celui d'une ville occidentale fortifiée, va connaître au lendemain de son évacuation par les Espagnols un certain nombre de transformations nécessitées en premier lieu par l'état de ruine dans lequel se trouvait la ville. En outre, le regain démographique produit par l'installation du nouveau peuplement et l'occupation de l'espace urbain qui s'en est suivie, ont eu un effet incitateur sur le développement urbain de la cité nouvellement reconquise.

Cependant  ce qui a aidé à ce développement c'est assurément la politique « volontariste » et « dirigiste » du Bey Mohamed el Kébir en matière d'urbanisation dans sa double dimension socio-démographique et urbanistique.

Toutefois pour tenter de comprendre le processus socio-historique qui a permis la transformation du paysage urbain, il importe donc de voir quelle a été l'organisation de cet espace urbain et quels ont été les éléments constitutifs et structurants de cet espace.

La politique beylicale d’édilité publique

Lorsque le bey conquérant fit d’Oran sa nouvelle capitale provinciale,
il s’était trouvé en face d’une ville qui, en dépit de sa quasi-destruction par le tremblement de terre, n’en continuait pas moins à se présenter comme une ville qui avait connu une morphologie urbaine de ville occidentale, et conservait intact son réseau de fortifications que n'ont cessé d'améliorer durant près de trois siècles les meilleurs ingénieurs militaires espagnoles.

De surcroit le bey, avait déjà derrière lui une solide réputation de promoteur édilitaire et d’aménageur dont les conceptions urbanistiques étaient remarquablement en avance sur son temps et son milieu.

Depuis sa désignation à la tête du beylik de l’Ouest,  d’abord comme intérimaire du bey Hadj Khelil décédé en 1779, ensuite comme bey en titre de l’Ouest, à partir de 1784, le bey, en véritable despote éclairé local, s’était signalé comme un grand bâtisseur, il s’était fait remarquer par la réalisation d’un certain nombre de travaux de libéralités et d’édilités publiques en faveur de nombreuses villes de son beylik en les dotant soit d’édifices religieux et culturels, soit d’équipements publics ou d’ouvrages défensifs.

Ainsi, à partir de 1787, pour effacer les séquelles sociales qui avaient marqué une grande partie des plus démunis de ses sujets durement touchés par la terrible épidémie de peste de 1786 dite Houbabat el Mjad, précédée l’année d’avant par l’effroyable famine connue sous le nom de ‛Am ech-char (l’année de la faim) ; le bey Mohamed Ben Othman el Kurdi, se montra non seulement magnanime et compatissant ; mais également, prévoyant ; en initiant pour ainsi dire une véritable politique de plein emploi, par la création de nombreux chantiers de travaux d’édilité publique qui permettaient à de nombreux nécessiteux de trouver un travail en leur évitant de recourir à la charité publique. Ainsi, comme le relate un des meilleurs historiographes du bey, Mohamed Ben Sahnoun Er-Rachidi, « Aux ressources de l’aumône, le Bey voulut ajouter les ressources plus honorables du travail, et c’est à cette époque qu’il entreprit ses grands travaux de constructions qui embellirent Mascara, et augmentèrent ses moyens de défense. Un grand nombre d’ouvriers trouvèrent ainsi le moyen de gagner leur vie aussi longtemps que dura la disette »[1].

Il faut néanmoins reconnaître que de toutes les villes du beylik, c’était Mascara en tant que capitale du beylik de l’Ouest jusqu’en 1792 qui avait certainement le plus bénéficié des libéralités de Mohamed Ben Othman.

En effet, Ben Sahnoun n’épargne aucun détail sur les réalisations dans tous les domaines de la vie urbaine que le bey fit bénéficier à Mascara. Sur le plan des édifices religieux et d’enseignement, « la mosquée du marché (Djama es-Souq) fut augmenté des deux galeries de devant. La vieille mosquée (Djama-l Atiq) fut reconstruite à neuf et considérablement agrandie ; l’eau dont elle manquait y arriva en abondance et vint alimenter cinq bassins destinés aux ablutions, le Menber (chaire) fut changé
et remplacé par un plus beau. Peu de temps après, il entreprit la construction de la grande mosquée qui porte son nom ; […] À l’un des angles de cette mosquée, s’éleva un dôme d’une rare élégance » (Leclerc, 1859-1860, pp. 42-46 ; Bourouiba, 1984)[2].

Pour régler presque définitivement le problème d’alimentation en eau dont souffrait énormément la nouvelle mosquée, le bey bienfaiteur, fit l’acquisition de « divers terrains sur lesquels se trouvaient des sources abondantes, et l’eau fut amenée par des conduits jusqu’à la mosquée, et alimenta seize bassins destinés à la recevoir »[3].

À cette mosquée il fit annexer une méderça qui portera plus tard en son honneur, le nom de Méderça Mohamadia[4] ; et à laquelle, il fit adjoindre « une bibliothèque nombreuse, dont tous les livres furent déclarés habous, servit à l’usage des taleb  et des professeurs attachés à cet établissement.
Une foule d’autres bâtiments furent annexés à la mosquée comme habous ; les bains connus sous le nom de Hammam-el-Aâdham furent construits dans son voisinage et lui appartinrent au même titre, sans compter un four destiné aux besoins du personnel des boutiques, des jardins, et tous les accessoires de commodités ou d’agrément »[5]

Sur le plan des équipements publics, « Il dota Mascara de ponts, de remparts et de bastions armés d’artillerie. La ville neuve et la bourgade (Q’ria) de l’ouali Sidi-Ali-ben-Mohamed[6], auparavant privées d’eau, lui doivent les fontaines qu’elles possèdent ; c’est aussi lui qui fit construire le vieux marché de Mascara, le fondouc qui le décore et qui est connu sous le nom de fondouc neuf. Ce fondouc fut annexé comme habous à la grande mosquée, lorsque plus tard le personnel en fut augmenté ». Dans le même ordre d’idées, le bey se soucia également du repos des morts, en établissant à l’Est de la ville, « une moqbera (cimetière) destinée aux personnages illustres de Mascara et aux membres de la famille du Bey. Au centre de cette moqbera, fut creusé un puits qui fournit de l’eau excellente ».

À Mascara toujours, il se fait construire un délicieux petit palais et une charmante villa qu’il possédait aux portes de la ville. Sans toutefois oublier de citer le superbe jardin (boustan) de Kachrou où, il avait si souvent reçu Mouley Yazid et Moulay Sliman, les fils du souverain marocain Mouley Ben Abdallah.

Les autres grandes villes du beylik, avaient également de quelque façon, bénéficié des nombreuses libéralités de ce bey. Sur le plan de l’hygiène publique, il s’était particulièrement fait distinguer en dotant les villes de sortes de latrines publiques doublées de petites pièces pour la purification (Tahara), qu’on appelait Métihra-t (مطيهرات)[7]. On en trouvait à Mascara, Mostaganem et Béthioua[8].

Tlemcen, aux dires de Ben Sahnoun, possédait deux méderças « autrefois florissantes, mais alors à peu près ruinées et désertes » ; le bey Mohamed Ben Othman, dès les premières années de son investiture à la tête du Beylick de l’Ouest, « les fit complètement restaurer, rechercha les habous jadis affectés à leur entretien, et qui avaient été spoliés ou détournés de cet usage, les reconstitua en faveur de ces medersa et donna ainsi une vie nouvelle à l’enseignement de la religion et des lettres dans une ville où il semblait mort depuis longtemps »[9].

Sa grande dévotion pour les saints de sa province, le pousse très tôt, à leur réserver toute sa sollicitude par l’élévation en leur honneur de mausolées somptueux. À Miliana, il fit construire le Mechhed de Sidi Ahmed Ben Youssef, le saint patron de la ville ; à Tlemcen, il fit restaurer le mausolée de Sidi Boumédiène ; chez les Flitta, il ordonna la construction de la très belle qoubba sur la tombe de Sidi M’hamed Ben Aouda, saint personnage très vénéré par les Turcs.

À Mostaganem, le bey construisit une maison destinée aux séjours de ses enfants. À Alger, en plus des dons en argent et en nature qu’il fit au profit des biens habous de tous genres[10] ; il avait fait également construire une maison, pour permettre à ses oukils, d’être convenablement logés.

Ben Sahnoun qui termina son livre, El Joumani, au mois de cha‛ban 1207 (avril 1793) ; annonçait à ses lecteurs, tout l’avantage que pourrait avoir Oran à être gouvernée par le bey Mohamed Ben Othman el Kurdi, devenu après la libération d’Oran, Mohamed el Kébir.

Les entités urbaines intra-muros

Les quartiers de la Vieille-Ville

Le quartier pourrait être défini dans ce contexte historique particulier de l'évolution urbaine d'Oran, comme étant, un groupement d'habitations situé à l'intérieur des murs de la cité. Néanmoins, hormis le fait qu'il constitue une entité urbaine socialement homogène, il ne se définissait pas moins sur la base de la proximité du centre politique. Ce qui permet, dès lors, au quartier de jouer le rôle de maillage social et de contrôle politique des populations intra-muros.

Si nous admettons la définition de quartier pour Oran, telle que nous venons de le voir, nous sommes amenés, dans ce cas, à dégager cinq quartiers qui composaient le tissu urbain intra-muros.

Il est toutefois possible qu'il y eût également des sous-quartiers constitués sur la base des rapports communautaires et/ou des différenciations socio-économiques ; mais, l'état de nos connaissances sur la distribution socio-ethnique durant cette période ne nous permet guère de le confirmer.

La Blança

Malgré l'état de décombres dans lequel se trouvait la ville en 1792, celle-ci n'a pas moins conservé le canevas du tracé des voies conçu par les ingénieurs espagnols qui ont,  chacun à sa manière et selon les circonstances, su doter la ville d'un réseau de voies tenant compte toutefois des données topographiques du terrain.

La Blança est la déformation arabe du nom de la Plaza Mayor qui constituait le centre de la ville proprement dite. Comme tous les quartiers de l'ancienne ville, le quartier de la Blança fut très touché par le séisme d'octobre 1790, en raison de la forte densification de son tissu urbain. Il fut en partie déblayé de ses ruines, ce qui n'empêcha pas les nouveaux arrivants aussi bien musulmans que juifs d'édifier de nouvelles maisons. Le bey Osman, fils et successeur du Bey Mohamed El Kébir, probablement pour encourager l'installation et redonner vie à ce quartier, il y fit construire à la place des édifices religieux et municipaux espagnols, une mosquée et des bains et un certain nombre d'établissements économiques.

La Marine

Le quartier initialement situé hors de l'enceinte était traversé par l'Oued Er-Rehhi qui, de la porte de Tlemcen, dite aussi du Ravin venait se jetait à la mer.

Compte tenu de l'importance commerciale qu'il prit après la reconquête algéro-ottomane de 1792, il ne tarda pas à devenir le quartier le plus animé de la ville de par son activité portuaire qui ne tardera pas à attirer une population cosmopolite. Les sièges des consulats de Grande-Bretagne et d'Espagne étaient installés dans ce quartier. En regard de l'importance commerciale qu'il prit avec la réactivation du port à la faveur du blocus continental, il ne tarda pas à se trouver soudé aux autres quartiers de la ville.

Les faubourgs extra-muros

On peut dire pour le cas précis d'Oran que, les faubourgs de la ville précoloniale représentaient des groupements d'habitats qui s'étaient formés au lendemain de 1792 et même pour un cas particulier, comme celui des Kélaïa, durant le siège même du préside en 1788, dans les marges de l'espace intra-muros. Les faubourgs présentaient des caractéristiques topographiques et morphologiques bien différentes de celles des entités urbaines intra-muros.

Quatre grands faubourgs avaient marqué l'espace périphérique de la ville :

Yfri : Toponyme dont l'étymologie est incontestablement d'origine berbère signifiant grottes, cavernes (pl. Ifrane) ; du fait de l'existence de nombreuses excavations naturelles situées sur les flancs calcaires du Murdjadjo où était situé ce faubourg.

Il est généralement admis que la fondation de l’agglomération d'Yfri remonte à 1701 par le bey Bouchelaghem où il installa le Ribat des tolba pour assiéger les Espagnols qui finirent par abandonner la ville en 1708 (Fey, 1858, p. 235).

Après la deuxième occupation d'Oran par les Espagnols en 1732, ces derniers firent occuper Yfri par les Mogatazes ; dont la présence à l'intérieur des murailles gênait la garnison. Mais à la suite des incessantes attaques des troupes algériennes contre les Mogatazes d'Yfri. Ces derniers, abandonnèrent le faubourg et se réfugièrent dans le quartier de la Calère, sous les murailles de la ville. C'est ce qui explique sans doute pourquoi les cartes espagnoles établies après l'abandon d'Yfri indiquaient sur l'emplacement de ce faubourg Yfre arruinado (Yfre en ruine)[11].

Il fallait cependant attendre le deuxième siège d'Oran par le bey Mohammed el Kébir à partir de 1788 pour voir Yfri renaître, en y réinstallant le Ribat d'Oran, grâce à l'arrivée des tolba que le bey avait encouragés à y élirent demeure.

Kélaïa : Ce faubourg trouve son origine dans la décision du bey Mohamed el Kébir d'installer devant la porte de la ville dite Rasserio de la Cantera (Bab El Djiara), ainsi appelée en raison des fours à chaux qui étaient installés dans la carrière de pierre calcaire d'Astorfe ; les commerçants originaires de la petite ville de Kalâa pour faire du commerce avec la garnison espagnole durant le siège du préside en 1788. Ce faubourg sera à l'origine du quartier de Mdina Jdida en 1845.

Kheng En-Nitah : Le Karguentah des Français, mechta assez considérable située sur le plateau du même nom. Vaste étendue de terrain où, « on trouve une grande quantité de sources et de petits cours d'eau de cette nature : tels sont  les ruisseaux qui coulent auprès de la Mosquée de Karguentah »[12].

 Le site particulièrement favorable aux cultures et aux pâturages attira une population composée de Douaïr, Zmela et Gherraba dont beaucoup d'entre eux étaient propriétaires des jardins situés tout le long de la falaise à proximité des ruisseaux. Le bey Hassan fit incendier ce faubourg, en 1829 (Bodin, 1924, pp. 23-61).

Le bey Mohammed fit élever dans ce faubourg une mosquée-méderça, entourée d'un cimetière réservé à la famille beylicale. Sur son emplacement les Français, avaient construit leurs tout premiers établissements militaires notamment les quartiers militaires de la Cavalerie, de l'Artillerie et du Train.

Raz-el-Aïn : Sur le plan d'Oran levé en 1831, par le capitaine Levet, celui-ci situe Raz-el-Aïn  au sud du Fort Saint Philippe, au voisinage du bastion  de San Fernando (Bekkouche, 1998, pp. 93-102).

Le capitaine Rozet donne une description de ce faubourg tel qu'il lui apparut en 1832, « ce village était presque aussi considérable que Karguentah, mais il était loin d'être aussi compact, il existait dans le milieu un grande place triangulaire entourée de haies. La partie la mieux construite et la plus habitée se trouvait au Sud de la ville, le long de la vallée, entre le fort Saint Philippe et le fort Saint André : c'est là qu'habitaient les chefs de presque toutes les tribus de la plaine. À la partie Sud de ce village on remarquait plusieurs grandes maisons mauresques bien construites ; et, tout à fait à l'extrémité de la route de Tlemcen, une petite mosquée »[13].

 Gaston Pellecat, commentant l'observation de Rozet, estime que dans cette plaine où habitaient les chefs de tribus l'indication du lieu pourrait assez bien répondre « à ce que nous appelons Eckmühl, c'est-à-dire, la partie de la ville actuelle qui part de Saint André par la rue de Tlemcen et va au Tir au pistolet » ; comme, il considère que la petite mosquée, « ce ne peut être que le marabout de Sidi Snoussi »[14].

Il faut noter à propos de ces deux derniers faubourgs créés après 1792 qu'ils furent destinés d'une part, à l'installation des tribus semi-nomades
et d'autre part, à recevoir le trop plein de populations que n'avaient pu contenir les quartiers intra-muros ; à telle enseigne qu'on a pu estimer que le nombre de la population de ces deux faubourgs était égale et même supérieure à celle de la ville intra-muros. Rozet, toujours précis dans ses observations, relève avec moult détails la situation des faubourgs de Karguentah et Raz-el-Aïn, « Ces deux villages, écrit-il, qui renfermaient ensemble une population aussi considérable que celle d'Oran [5 à 6.000 habitants] étaient habités par des Arabes, quelques familles maures et des Nègres qui prirent tous la fuite à notre approche. C'est dans celui de Raz
El Aïn qu'il en resta davantage parce que les cheiks qui l'habitaient ne s'en étaient pas allés. Il y' avait autour de ces villages des champs cultivés environnés de haies d'agaves et quelques vergers plantés de figuiers.
A Karguentah les champs cultivés s'étendaient jusqu'à 5 kilomètres à l'Ouest en formant une petite bande étroite le long de la côte, mais à Raz El Aïn, ils n'étaient pas à plus de 500 mètres au delà du village. Tout le reste de la campagne, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, était couvert de petites touffes de palmiers nains, au milieu desquels on remarquait ça et là un arbre ou deux, et les tombeaux de trois ou quatre marabouts »[15].

Cette constatation rejoint celle qui a été faite par A. Raymond à propos des villes arabes de l'empire Ottoman, où « le développement de faubourgs au-delà des limites de la ville intra-muros, écrit-il, pouvait être lié à l'expansion démographique. La progression de la population dépasse les capacités d'absorption de la ville à l'intérieur de ses murailles, ou à l'arrivée d'éléments ethniques ou religieux nouveaux, qui s'établissaient prés de la ville, mais hors de ses murs » (Raymond, 1985, p. 198).

Il convient de faire remarquer enfin, que  la localisation topographique qui est l'une des caractéristiques essentielles de ces faubourgs ; n’est pas cependant la plus déterminante. Il faut en effet, également tenir compte de leur orientation qui suivait la direction des grandes voies de communication reliant la ville aux autres agglomérations de la région.

Ainsi on peut noter que le faubourg des Kélaïa est situé sur la route qui conduit vers Kerma Massoulan (El Kerma actuel) donc vers Tlélat ; Raz-el-Aïn est situé sur la route de Tlemcen, Kheng En-Netah sur la route d'Arzew. Il n'y a donc que le faubourg d'Yfri qui soit isolé des voies de communication en raison de sa situation topographique à flanc de montagne.

Les formes de l'habitat

L'habitat intra-muros

À partir de 1792, les quelques maisons presque en ruine qui avaient miraculeusement échappées au séisme de 1790 ; furent relevées avec hâte. Rozet observe que, « au milieu des ruines des maisons, des églises et des palais espagnols, s'élèvent quelques maisons mauresques construites avec du moellon et un mauvais mortier. Ces maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée sont généralement assez petites et presque toutes les cours sont couvertes de fort belles treilles »[16]. Enfin, Rozet ne manque pas de comparer les maisons d'Oran à celles de Blida. Bien qu'elles soient totalement étrangères au mode d'habitation traditionnel ; les baraques en bois introduites par les Espagnols après le séisme, avaient suscité non seulement la curiosité mais aussi et surtout la convoitise des habitants. Il faudrait bien croire que ces baraques ne tinrent pas longtemps pour se délabrer, aussi furent-elles dans bien des cas, transformées par leurs occupants, en maisons de toub qui se sont transformées à la longue en de pitoyables masures, comme telles apparaissaient aux premiers observateurs « ces maisons indigènes qu'on pouvait voir encore après 1830, à partir du Boulevard Oudinot » (Piesse, 1862, p. 221).

S'agissant d'un habitat intra-muros, il se présentait sous une forme agglomérée, fortement inséré dans le tissu urbain dont le plan en échiquier des îlots aussi bien dans l'ancienne ville espagnole que dans la Ville-Neuve, est dessiné d'après le tracé des voies.

Le type de construction dominant était la maison en dur dont l'architecture semble bien correspondre au style commun aux villes méditerranéennes avec cependant des influences visibles des apports arabe et espagnol.

Il apparaît néanmoins que durant la première reconquête d'Oran par le bey Bouchelaghem (1708-1732), le style architectural et le mode de construction islamiques aient repris quelque droit de cité. La maison durant cette période, se caractérisait essentiellement, « par une cour intérieure bordée de galeries que supportent des colonnes et des arcs  le plus souvent en plein cintre. Les chapiteaux  sont ornés de figurines géométriques très simples » (Pestemaldjoglou, 1936, pp. 220-254)[17].

L'habitat dans la zone des faubourgs

La nature du peuplement qui était appelé à occuper la zone périphérique marquée principalement par le caractère communautaire voire même tribal de son organisation sociale pourrait faire penser qu'il s'agît d'un habitat construit par son occupant, sans équipement, dont le type de construction dominant serait la maison en pisé (toub) pour les mieux lotis, et le gourbi pour la majorité. Mais, les témoignages de certains observateurs du début de la colonisation, notamment Rozet, atteste de l'existence de constructions en dur particulièrement dans les faubourgs, où il trouva  les « deux grands villages au Sud et à l'Est d'Oran, construits en maçonnerie »[18].

Il avait même pu voir à Kheng En-Nitah des habitations « dans le même genre et aussi bien qu'à Oran » (Rozet, 1938, p. 97,  cité par Lespès).

Cependant, en dehors des faubourgs proprement dits, il existait certains sites de rebut constitués par des ravins, d'anciennes carrières, des terrains marécageux etc., où s'était développé un habitat de type précaire caractéristique des populations marginalisées qui y habitaient.

Ce type d'habitat se caractérisait par deux types de constructions :

- L'habitat troglodyte : constitué par les nombreuses grottes et excavations naturelles, souvent d'origine préhistorique creusées sur les flancs calcaires du Murdjadjo ou dans les nombreux ravins du plateau d'Oran, et de Raz-el-Aïn.

La plupart de ces grottes étaient de forme latérale, creusées sur les flancs friables des ravins de Raz-el-Aïn, Ravin Blanc et Oued Rouina. En outre, la découverte dans certaines de ces grottes d'un outillage préhistorique atteste de l'ancienneté du type d'habitat troglodyte qui avait servi d'abris aux premiers hommes qui ont occupé le site ; comme le pense d'ailleurs, le grand paléontologiste local, Paul Pallary, que ce n’est qu’à partir de l'époque moustiérienne que, « les grottes des environs immédiats d'Oran (et sans doute aussi celles qui ont été enfouies sous les remblais des ravins sur lesquels s'élève aujourd'hui la ville) ont été habitées d'une façon interrompue jusqu'à la fin du néolithique... » (Pallary, 1904, pp. 1-7, p. 3).

Durant le premier siège d'Oran, en 1701, par le bey Bouchelaghem, les tolbas du Ribat nouvellement créé occupèrent les grottes du ravin Raz-el-Aïn et des flancs de la montagne du Murdjadjo, faisant face aux ouvrages de fortifications espagnols. Selon le témoignage du chroniqueur Ben Zerfa Ed-Dahaoui, ces grottes servant de refuge aux tolbas étaient à bien des égards plus spacieuses et par certains côtés plus confortables que bien des maisons urbaines (Houdas, 1905, pp. 43-83).

Bien que le peuplement troglodyte après 1792 reste difficilement identifiable, rien n'interdit cependant de penser qu'il fût très probablement composé d'éléments sociaux marginalisés dont les tribus errantes des « gens du voyage » qui, associaient souvent même, à leur habitat dominant les tentes et noualas, les grottes attenantes servant de remise à leurs animaux.
Il n'était d'ailleurs pas rare que des adeptes de quelques confréries religieuses, y élisaient demeure dans ces grottes pour effectuer leur retraite spirituel ; d'où le nom de Abada (pl. Ubad) ou de Kheloua donné jusqu'à nos jours à ces grottes.

─ Tentes et noualas : Bien que Rozet ait trouvé la plaine au Sud d'Oran,
« légèrement accidentée, inhabitée, couverte de broussaille et peu propre à la culture »[19] ; il n'en demeurait pas moins qu'une grande partie de cette la plaine était couverte d'abondants pâturages, ce qui fait qu'elle était ainsi fréquentée par les tribus semi-nomades qui venaient parfois camper jusqu'aux  murs de la ville, telles les tribus Douaïr et Zmela dont la plaine d'Oran était leur terrain de parcours reconnu. Elles s'y rassemblaient vers le mois de mars après avoir, en automne, ensemencé leurs terres pour aller faire paître leurs troupeaux sur les terres de la bande littoral du Sahel d'Oran ou au Monts du Tessala. Cet usage de la transhumance permettait aux tribus de trouver chez elles à leur retour, de frais pâturages ; moment, où elles établissaient tout autour d'Oran, leurs azibs, généralement constitués de tentes en flidj et de Noualas, sorte de huttes en chaume (Tinthoin, 1948).

Ces deux dernières formes d'habitation, auxquelles on peut y ajouter des gourbis de fortune, étaient également caractéristiques du mode d'habitat des tribus hétérogènes chargées de la surveillance des troupeaux appartenant au Beylik, constituant leurs nezlas, sorte d'hameaux-campements, entourés de zéribas, haies d'épineux protégeant les troupeaux.

Quant aux tribus nomades proprement dites qui fréquentaient la plaine d'Oran, typique apparaît leur habitat dominant, la tente ; témoin de leur origine saharienne. Mais dont l'installation dans la région était parfois beaucoup plus ancienne, comme c'est le cas notamment des Hamyane de la région d'Arzew, des Hassasna de la plaine des Andalouses, et des Laghouat de la région d'El Amria (Lourmel) (Tinthoin, 1947).

 

Figure 21 : Les équipements fonctionnels de la Ville-Neuve

Source : Adaptation de l’auteur sur la base du plan 1831.

 Légende de la Figure 21

 

NOTES

[1] Ben Sahnoun Er-Rachidi, Ahmed Ben Mohamed Ben Ali, Et-Thaghr el-Joumani fi Ibtissem et-Thaghr el-Wahrani, présenté et annoté par Cheikh El-Mahdi Bouabdelli, Constantine, Publications du Ministère de l’Enseignement originel et des Affaires religieuses, 1973. 

Gorguos, « Notice sur le Bey d’Oran Mohamed el Kébir », R.A.,  1856-1857 : pp. 403-416, pp. 408-410.

[2] Sur les inscriptions portant l’acte constitutif des biens affectés à cette mosquée par le bey Mohamed el Kébir.

[3] Gorguos, op.cit

[4] Le bey Mohamed ben Othman, nomme à la tête de cette méderça moqaddem des Tolba de Mascara, Mohamed Ben Abdallah El Djillali qui deviendra lors du siège d’Oran, en 1788, le moqaddem du Ribat des Tolba d’Yfri.

[5] Id.

[6] C’est le quartier actuel de Sidi Ali M’hamed.

[7] Le Dr Charles Leclerc, traduit Métihra-t, tantôt par « lieu de purification » tantôt par « lieu d’ablutions ». Ce  dernier, qui est toujours une dépendance de la mosquée porte le nom de « Beit el Oudhou ».  Dr Leclerc, Ch., « Inscriptions arabes de Mascara», R.A., 1859-1860,
pp. 42-46.

[8] Les Metihra-t de Mascara se trouvaient dans le quartier de Sidi Boussekrine, tout près du marché des Rekkaba. Elles furent emportées par les inondations du mois de mai 1963.

[9] Gorguos, op.cit.

[10] Temimi Abdeljalil, Un document sur les biens habous au nom de la Grande Mosquée d’Alger, Publications de la Revue d’Histoire Maghrébine, Tunis, 1980.

[11] Plano de la Plaza de Oràn y sus Castillos con la Plaza de Mazalquivir en 1757 (Plan de la place d'Oran et de ses forts avec celle de Mers-el-Kébir en 1757), lithographie, imp. Collet, Oran, publiée par la Société de Géoraphie et d'Archéologie de la province d'Oran, sd.

[12] Tableau des Établissements Français en Algérie, 1838, p. 51.

[13] Rozet, Voyages dans la Régence d'Alger, 3 vol., et un Atlas, 1833, vol. 3, p. 279.

[14] Archives du Commandant G. Pellecat, Société de Géographie et d'Archéologie de la province d'Oran.

[15] Rozet, op.cit., p. 279.

[16] Rozet cité par René Lespès, Oran, Étude de géographie et d'histoire urbaines. Paris, F. Alcan ; Alger, J. Carbonel 1938, p. 97.

[17] Alexandre Pestemaldjoglou, l'ancien archiviste départemental d'Oran, bon connaisseur des monuments historiques espagnols, soutenait que, « l'ouvrage que nous appelons Porte du Santon n'était pas à proprement parlé une porte de la ville. Il se rattachait à une importante fortification extérieure, édifiée seulement en 1754, et appelée "la Barrera", qui, comme son nom l'indique, servit à barre le chemin de la Marine accessible de ce côté en venant de la montagne ».

[18] Algérie, par MM. les capitaines du Génie Rozet et Carette. États Tripolitains, par le Dr Ferd. Hoefer, 2e édition. Reprint, Tunis, éd., Bouslama, 1980, p. 18.

[19] Rozet et Carette, op.cit, p. 18.