Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Chapitre 7

La reconstitution de la communauté juive (1792)

Les chroniqueurs algériens du XVIIIe et XIXe siècles qui ont été les historiographes du Bey Mohamed el Kébir, ont pratiquement passé sous silence les rapports qu'aurait entretenu ce bey avec les communautés juives qui étaient installées dans les principales villes du Beylik de l'Ouest (Beylik el Gharb), comme Tlemcen, Nedroma, Mostaganem, Mascara, Mazouna et Oran. Ce qui fait que l'essentiel de nos sources sur la reconstitution de la communauté juive d'Oran au lendemain de l'abandon de la ville par les Espagnols en 1792, restent entièrement redevables aux historiens de la période coloniale, aux écrits des historiens locaux et aux voyageurs
et historiens juifs intéressés par l'histoire de cette communauté durant cette période[1].

Ces informations historiques nous renseignent sur l'origine géographique de cet apport ; mais, nous ont permis également et, ce n'est pas le moins important, de connaître à peu près l'essentiel des noms des premières familles juives qui ont été à l'origine de la reconstitution de la communauté juive d'Oran en 1792[2].

L'antériorité de la présence juive dans la ville

De par sa position géographique, qui la fait situer à proximité des côtes ibériques, Oran, a été assurément depuis toujours une destination de choix des réfugiés et des exilés juifs fuyant la péninsule ibérique. Sans toutefois remonter jusqu'aux persécutions de l'antiquité, comme celle dont les Juifs furent victimes sous Sisebot, roi des Goths en 612-613. On peut considérer que quelques éléments de ces exilés auraient probablement débarqué sur la côte et se mêler aux Azdadja et aux Adjissa, tribus berbères des Maghraoua qui occupaient le territoire de ce qui deviendra en 902, la cité d'Oran.

En tout état de cause, durant la période musulmane, il y avait à Oran une communauté juive autochtone, économiquement active mais moins connue pour son activité intellectuelle, contrairement à Tlemcen qui aurait possédé dès le Xe siècle de nombreuses écoles rabbiniques; les études talmudiques avaient même connu sous les Almoravides, au XIe siècle, une période de réel épanouissement. À cette période de stabilité et de développement des communautés juives dans les principales villes du Maghreb central ; va lui succéder, ce qu'a appelé, Jacques Taïeb, la Tourmente almohade (1994, p. 14).

À l'instar de toutes les villes maghrébines conquises par les Almohades à partir de 1132, Tlemcen et Oran connaîtront en 1145 à leur tour la tourmente almohade. Oran avec peut-être un peu plus de violence ; en raison de la résistance qu’opposa la population à Abdelmoumen Ben Ali qui fut obligé de soutenir un coûteux siège de la ville où s’était enfermé, le dernier prince almoravide, Youssef Ibn Tachfine. Comme partout, les Juifs qui avaient miraculeusement échappé au massacre, eurent le choix entre l’exode et la conversion à l'Islam (Chouraqui, 1952, pp. 60-61).

Toutefois, Oran connut sous les almohades une période de prospérité. Abdelmoumen y créa des chantiers navals où il fit construire une trentaine de vaisseaux pour assurer ses relations avec l'Andalousie qu'il venait de conquérir et dont les relations maritimes avec Oran étaient devenues très étroites. Son port ne tarda pas à figurer parmi les quatre grands ports de l'empire almohade, avec ceux de Ceuta, Bougie et Tunis. Dès lors, Oran était devenu le port du Maghreb central le plus régulièrement fréquenté par les vaisseaux marchands des villes européennes, comme Barcelone, Marseille et les cités-ports italiennes.

Il y a lieu de noter cependant que le retour à une certaine stabilité politique et en particulier le développement des échanges commerciaux avec les nations chrétiennes, rendaient plus que nécessaire la présence des Juifs à Oran.

Depuis, Oran n'a cessé de connaître le renforcement des liens économiques et culturels entre les juifs andalous et les leurs coreligionnaires installés à Oran. À tel point qu'en 1391, à la suite des effroyables massacres perpétrés contre les communautés juives de Castille, Oran fut l'une des destinations des exilés juifs fuyant l'Espagne. De cette époque date l'importance démographique, économique et intellectuelle qu'avait prise de nombreuses communautés juives des villes du Maghreb central. Alger devint grâce à l'apport des éléments Megorachim (exilés d'Espagne) le principal centre du judaïsme en Afrique du Nord. Tlemcen doit la reconstitution de sa communauté juive grâce à l'arrivée de rabbins éminents[3].

Un siècle plus tard, en 1492, le drame devait se répéter, mais cette fois avec une plus grande ampleur. Lorsque, quelques mois après la chute du royaume de Grenade, les souverains d'Espagne signèrent le 31 mars 1492, le funeste édit d'expulsion des juifs ; les Andalous, musulmans et juifs, débarquèrent sur les côtes africaines, où, ils furent généralement bien accueillis. Les communautés Tochavim (juifs autochtones), déjà, enrichies par les immigrations de 1391, se sont vues régénérées par un apport important « d'hommes plus évolués et mieux formés aux disciplines de l'esprit » (Chouraqui, 1952, p. 66).

La communauté juive d'Oran enrichie par ces vagues successives d'immigrants andalous, connut une certaine prospérité et une relative stabilité qui, dureront avec plus ou moins de bonheur jusqu'à l'occupation d'Oran en 1509 par les Espagnols.  

Le renouvellement du drame : l'expulsion des Juifs (1669)

Après avoir, en 1492, avec la chute de Grenade réussit à reconquérir l'Espagne ; Isabelle la Catholique avait envisagé de poursuivre son entreprise de Reconquista jusqu'au Maghreb. De son vivant, l'Espagne occupe Méllila en 1496. Mais après sa mort en 1504, c'est son mari Ferdinand d'Aragon qui poursuivra l'œuvre de Reconquista de sa femme. De ce point de vue Oran, de par sa proximité des côtes espagnoles, où la traversée de Mers-el-Kébir à Alméria, lorsque le temps le permet, peut s'effectuer en moins d'une journée et, de part, les incessantes incursions maritimes des corsaires oranais, était devenue la pièce maîtresse de la stratégie de la Reconquista. En effet, le 13 septembre 1505, les Espagnols s'emparent de la forteresse de Mers-el-Kébir après trois jours de siège. Une seconde expédition conduite par le cardinal Ximenès de Cisneros, archevêque de Tolède, se termine par l'occupation d'Oran, le 19 mai 1509. Le premier acte du cardinal de Tolède fut d'autoriser en moins de vingt ans après la promulgation du décret d'expulsion de 1492, l'installation des premières familles juives dans une ville sous autorité du roi d'Espagne, en acceptant même qu'ils aient leur Juderia (juiverie) ; et leur reconnaissant la qualité de vassaux juifs du roi. C'est le noyau originaire d'une authentique communauté juive qui était en train de se former[4].

Il ne fait cependant aucun doute que les Juifs en contrepartie de l’autorisation qui leur était accordée de demeurer en ville ; se mettaient au service de l’Espagne en servant comme interprètes entre la garnison et les musulmans. Les Juifs étaient également utilisés comme intermédiaires nécessaires pour le maintien des relations commerciales permanentes avec les marchands juifs installés au Maghreb ou dans les ports chrétiens de la Méditerranée.

C'est ainsi qu'avait pu se développer et prospérer à l'ombre de la couronne d'Espagne des familles juives oranaises, comme : les Cansino, les Sasportas, les Maquès, les El-Haïk, les Ballestero, les Molho, les Navarro etc.[5].

Est-il besoin de rappeler que pendant cent soixante-dix ans, la présence les juifs du roi d'Espagne à Oran ne fut garantie par aucun acte de tolérance à son égard ; son existence relevait tout simplement donc du sursis. Jusqu'à ce jour fatidique d'avril 1669, où fut décidé par un décret signé par la reine, Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV, l'expulsion de l'ensemble de la communauté juive d'Oran, sans distinction d'âges, ni de sexe ni de condition sociale. Sur l'emplacement de la synagogue qui était située à côté de l'Église Majeure, on fit élever la chapelle du Saint-Christ de la Patience, comme le prouve l'inscription de 1670, rapportée par Ximenez-Sandoval, qui relève-t-il, « Le gouverneur jugea que cet événement était digne d'être gravé tout au moins sur le marbre, afin d'en perpétuer le souvenir. Il fit en effet exécuter les deux inscriptions suivantes, copiées par le marquis de Tabalosos ; la première se trouvait sur la façade de l'église cathédrale, et la seconde sur l'ancienne église de Saint-François... »[6].

Alexandre Pestemaldjioglou s'étonnait en 1936, comment qu'une synagogue « ait pu subsister pendant 160 ans aux XVIe et XVIIe siècles à côté de la principale église d'Oran » (Pestemaldjoglou, 1936, pp. 220-254, p. 8).

En somme cette expulsion de 1669, fut une sorte de solution finale. Comme le note à juste titre, J.-F. Schaub, « la présence juive dans la ville sera gommée comme un vice caché qu'on voudrait à jamais oublier »[7].

Durant le siège d'Oran par les Algéro-ottomans en 1707, le gouverneur par intérim, Don Pedro Espinosa de los Monteros qui attendait avec impatience l'arrivée du nouveau gouverneur, Don Carlos Carrafa ; pris de panique, expulsa de la ville huit juifs qui y vivaient par tolérance, les soupçonnant d'être d'intelligence avec les musulmans[8].

La place de l'élément juif dans la politique de repeuplement

Ce qu'il y a de certain, quant à l’origine de la reconstitution de la communauté séfarade d’Oran en 1792, c'était que la politique délibérée de bienveillance et de sollicitude qu' avait de tout temps et en toutes circonstances témoignée le bey Mohamed el Kébir à l'égard des juifs qui relevaient de son autorité, avait à immensément aider ces derniers à répondre favorablement à l'appel que leur avait lancé le bey pour faire d'Oran un intense foyer d'attraction de la population juive venue de toute part. À en juger par la rapidité relative du repeuplement de la ville, il est à croire que l'appel du bey, fût entendu par de larges couches de la population des autres villes, aussi bien musulmanes qu'israélites (Benkada, 1988, 223 p.).
Ces derniers en particulier, « si cruellement malmenés par les Espagnols, furent parfaitement reçus à Oran par le bey Mohamed el Kébir ». Ce dernier, comptait d’ailleurs « sur leur activité, sur leur intelligence et leurs ressources pour donner vie et mouvement à la nouvelle capitale du Beylik. Aussi, encouragés par le bon accueil qui leur était fait, les juifs accouraient-ils de toutes parts, grâce à la protection et à la sécurité parfaite dont ils jouissaient, ils ne tardèrent pas à former la kehila la plus importante de la régence après celle d’Alger » (Lévy, juillet 1859, pp. 384-394 ; août 1859, pp. 464-468, pp. 702-708, p. 387).

Parmi les premières communautés qui avaient répondu favorablement à l'appel du bey Mohamed el Kébir, furent tout d'abord les communautés juives des villes du Beylik de l'Ouest.

Mais quant aux conditions particulières de l’installation des premières familles juives à Oran, il existe tant au niveau de la tradition orale qu’au niveau des chroniques, plusieurs versions à ce sujet.

Tout d’abord, la mémoire collective juive de la ville aurait gardé quelques souvenirs quant aux conditions qui ont présidé à l'installation des premiers membres de la communauté. Gaston Pellecat, avait recueilli dans les années 1920, de la bouche même d'un israélite d'Oran, « issu, dit-il, d'une vieille famille originaire de Tlemcen, et qui vint à Oran à l'époque du Bey Mohamed el Kébir ». La version selon laquelle, « ce sont les musulmans qui sont venus en délégation trouver le bey et lui représentèrent la nécessité de faire venir à Oran les Juifs, comme il y en avait à Mostaganem, Tlemcen et Mascara...»[9].

Cette requête, d'après le même informateur, aurait été « bien accueillie du bey qui écrivit aux Dayanines[10] de toutes les villes pour les prier d'envoyer à Oran les familles juives destinées à favoriser le repeuplement très vite et à y exercer leur commerce et leur industrie », et Pellecat ajoute, « le bey avait préalablement fait promettre à ces délégués qu'ils avaient à respecter les familles juives qui viendraient s'installer au milieu d'eux, lesquelles n'entrevoyaient pas sans crainte cette cohabitation avec des musulmans ». Assurés donc de la protection du bey, « les juifs affluèrent à Oran, principalement, les proches parents des Dayanimes »[11].

Les premières familles juives ont, dans un premier temps, été installées dans la Vieille-Ville ; mais, il semble bien que la cohabitation avec la population musulmane ait donné lieu à certains incidents. C'est alors, nous dit Pellecat que, « les juifs sont allés voir le Bey, et lui tinrent à peu près ce langage : Il y a là, sur la crête du versant du ravin Raz-El-Aïn un petit plateau vague, inhabité, où nous serions bien... et chez nous. Laisse-nous nous y installer. L'affaire fut immédiatement conclue. Le juifs montèrent dans le quartier où ils habitent encore aujourd'hui, en grande partie et fondèrent un mellah (ghetto) »[12].

Les éléments constitutifs de la nouvelle communauté

Ce qu'il y a de certain, c'est que grâce à cette politique de protection et de bienveillance du bey Mohamed el Kébir ; qu'Oran était devenue à cette époque, un important foyer d'attraction du peuplement israélite.

Il faut tout d'abord souligner qu'à l'instar de l'apport musulman, le premier noyau de juifs qui arriva à Oran, était lui aussi originaire de Mascara. Il faut noter à ce sujet que la communauté juive de Mascara qui jouissait d'une grande sollicitude de la part du bey Mohamed el Kébir, était l'une des plus importantes de l'Ouest algérien, après celle de Tlemcen et de Mostaganem[13].

La première vague de candidats à l'installation à Oran, fut constituée par les familles juives originaires de Mascara ; à leur tête se trouvait la famille, Darmon ; dont le chef, Mardochée Darmon, était le moqaddem de la communauté de Mascara ; mais aussi, le mandataire officiel du bey Mohamed el Kébir, dans ce cas, il comptait parmi les plus proches de l'entourage du bey[14].

Ce premier contingent de candidats à l’installation fut inauguré donc par les juifs mascaréens qui furent presque immédiatement suivis par d'autres vagues en provenance des autres villes algériennes du beylik de l'Ouest (Mostaganem, Tlemcen, Nédroma, Miliana etc.). De Miliana arrivèrent par exemple les Chalom Lascar (Lévy, juillet 1859, pp. 384-394 ; août 1859, pp. 464-468, pp. 702-708, p. 387), d’Alger affluèrent les Abudarhan, les Bacri, les Bendahan, les Benichou, les Benamra, les Benzaquen etc. (Lévy, juillet 1859, pp. 384-394 ; août 1859, pp. 464-468, pp. 702-708, p. 387).

Cependant un événement important, mais rarement mis en rapport avec le repeuplement d'Oran ; dont il a été pourtant contemporain, fut la grande persécution des juifs des villes portuaires marocaines, marquées notamment par le pillage du Mellah de Tétouan ; survenue à la suite du changement de règne qui a suivi la mort en 1790, du sultan Moulay Mohamed Ben Abdallah et l'avènement du nouveau sultan Moulay Yazid (Taïeb, 1994, p. 24).

Ces événements de 1790-1792 au Maroc, auraient été à l'origine de l'important déversement de juifs fuyant les persécutions pour chercher refuge dans la Régence d'Alger. Tlemcen fut leur première étape où beaucoup s'y fixèrent en 1790. C'est ce qui avait amené Nahum Schlouch à affirmer un peu trop vite, que les juifs réfugiés du Maroc étaient à cette époque à l'origine de la reconstitution des communautés de Tlemcen et d'Oran (Slousch, 1906, pp. 1-218). D’Oran certainement ; mais, de Tlemcen, c’est un oubli quelque peu étonnant de la part d’un historien du judaïsme maghrébin tel que Schlouch qui ne pouvait ignorer que Tlemcen avait depuis le Moyen-Âge abrité l’une des plus importantes communautés juives du Maghreb.

Le reste des familles juives marocaines, eut pour destination les différentes villes algériennes. À partir de 1792, Oran pour destination privilégiée. Elles y contribuèrent pour une large part à la reconstitution de la nouvelle communauté juive, comme la famille Cabeza qui serait d'origine hispano-marocaine (Lespès, 1934, pp. 277-335, p. 329). Il est intéressant de noter par ailleurs que Gibraltar aurait fourni pour sa part un assez important lot d'immigrés constitué principalement par les familles : Toledano, Masias (Lévy, juillet 1859, p. 329), Tauriel, Serrucha, Benseria, Benoliel, Angel, Gabisson et Tubiana (Vilar, 1975, pp. 13-67).

Il va sans dire que la fusion à Oran de ces diverses familles, aurait fini par donner naissance à une nouvelle Kahila (communauté en hébreu) typiquement oranaise, au sein de laquelle se distinguèrent particulièrement les familles : Darmon, Karsenty, Kanoui, Benichou, Kouby, El Baz, Farouz, Sénanès, Chouraqui, Médioni, Parienté etc. Cette communauté juive, avait même, son saint patron en la personne de Juda Moaty, décédé à Oran en 1826[15].

Dans la double perspective de faire d'Oran le premier exutoire maritime du Beylick de l’Ouest, et de faire accompagner cette idée par une série de projets économiques notamment, la création de manufactures. Le bey Mohamed el Kébir devait comprendre qu’il avait plus que jamais intérêt à s’appuyer sur la coopération des Juifs de Gibraltar. Ces derniers, rompus aux contacts commerciaux et maritimes avec les autres ports méditerranéens et même atlantiques, pensait à bon droit qu’ils seraient d’excellents intermédiaires au port d’Oran (Benkada, 2006).

À Gibraltar, les beys d'Oran, avaient leurs propres agents, comme Aron Cardoso, le chef même de la Nation juive dans cette place, et Salomon Pacifico. De même que les agents consulaires anglais et français étaient en rapport avec les Juifs de Gibraltar  installés à Oran. David Duran, chef de la Nation juive de Gibraltar et occupant en même les fonctions de consul général de la République de Raguse s'était employé également avec zèle à développer les relations commerciales avec Oran.

La fonction de Moqaddem de la communauté

En dépit de l’afflux à Oran d’importants groupes israélites de toutes origines géographiques, le bey Mohamed el Kébir qui semblait accorder prioritairement ses faveurs aux seuls israélites algériens. Pour preuve, dès l’installation des premières familles juives à Oran, le bey trouva dans son conseiller éclairé Mardochée Darmon, qui occupait déjà à Mascara la double charge de moqaddem de sa communauté et d’intendant particulier du bey ;
la seule personne qui serait susceptible de représenter honorablement la nouvelle communauté juive d’Oran en reconstitution.

En plus de ses hautes qualités morales, Mardochée Darmon était également un théologien aux avis respectés. Il était connu des milieux rabbiniques par son ouvrage Meamer Mardokhay (commentaire de Mardochée sur la Bible et le Talmud), imprimé à Livourne en 1787 (Darmon, 1870, pp. 376-383). 

Les beys qui succédèrent au bey Mohamed el Kébir ne dérogèrent pas en général à cette tradition de protection de la communauté juive. Ainsi Amran Darmon fut-il reconnu le digne successeur de son père à la tête de la communauté juive en reconstitution. Suivi dans cette fonction de moqaddem, par un autre juif algérien, Chalom Lascar, originaire de Miliana, et en dernier par Mardochée Benamar, emporté par le choléra de 1835.

Par conséquent, la désignation exclusive d’un juif autochtone à la tête de la communauté oranaise, ne cachait pas les intentions des beys, de réserver cette direction aux seuls juifs algériens au risque de la voir passer aux mains des juifs européens dont les intérêts pouvaient ne pas forcément concorder avec ceux de la communauté autochtone, encore moins avec ceux du Beylik.

Cependant cette idée de direction de la communauté juive oranaise revenant traditionnellement et exclusivement à juif algérien, était loin d'être partagée par les juifs étrangers, en particulier par les juifs espagnols, les plus nombreux et les plus favorisés intellectuellement et financièrement. C'est dans ce sens que les autorités espagnoles, arguant le fait que de nombreux juifs espagnols soient installés à Oran et occupant de surcroît des fonctions vitales pour le commerce maritime, se livrèrent à des manœuvres pour essayer sans succès d’imposer leur vice-consul à Oran, Aaron Cardozo, comme Roi des Juifs de Gibraltar dans le but de soustraire ainsi donc, les juifs espagnols de la tutelle du Moqaddem algérien (Vilar, 1975, pp. 67-73).

Par ce fait, la communauté israélite d’Oran restait unie, et n’avait pas à connaître par exemple, la division qu’avait connue la communauté juive de Tunis, entre juifs tunisiens et Grana (Juifs livournais), qui relevaient juridiquement d’une puissance étrangère.

Dans l’ensemble, tous les membres de la Kahila oranaise ; quelque pût être leur origine, étaient de l’avis d’un observateur israélite « […] à l’abri des vexations que le fanatisme et l’esprit de rapine leur suscitaient ailleurs
et par-dessus tout, vivant entre eux dans une union fraternelle qui ne fut jamais troublée par aucune coterie, ils parvinrent rapidement à certain degré de prospérité » (Lévy, juillet 1859, p. 392).

Cependant cette cohésion au sein de la communauté juive autochtone,
si elle était maintenue, c’était principalement en raison du choix de la personne qui devait occuper la fonction de moqaddem de la communauté.
Le moqaddem était pour sa communauté ce qu’était l’amin pour les autres corporations ethniques musulmanes ; « ce haut fonctionnaire, revêtu d’une autorité presque souveraine sur ses administrés, leur servait d’intermédiaire auprès du bey ; il réglait tout ce qui concernait leurs intérêts civils et étaient chargés de la police générale de la population israélite » (Lévy, juillet 1859, p. 389).

Sa fonction axée prioritairement sur le maintien de l’ordre au sein de la communauté, débordait parfois, en faisant du moqaddem le percepteur de l’impôt de capitation (jezia) auquel étaient soumis ses coreligionnaires en tant que dhimmis.

Même si la désignation à la fonction de moqaddem relevait exclusivement de l’autorité beylicale qui le faisait d’ailleurs assisté d’un cheikh et de deux chaouchs juifs ; il était néanmoins indispensable que le candidat à cette fonction puisse être accepté par le chef spirituel en la personne du grand rabbin et du conseil des notables. Force est de reconnaître dans ce cas, qu’une telle fonction ne puisse être attribuée au premier venu et contre l’assentiment de la communauté. Sans citer nommément Mardochée Darmon, à partir des qualités morales de ce dernier ; Daniel Lévy essaya de décrire ce que pouvait être un moqaddem des juifs à cette époque, « Comme Saâïdji ou intendant du bey, écrit-il, il faisait les affaires personnelles de ce dernier, et par ses qualités éprouvées de probité, par son intelligence pratique des affaires commerciales, il parvenait souvent à gagner un crédit puissant sur l’esprit de son maître » (Lévy, juillet 1859, p. 389).

Une fois désigné à cette charge, le moqaddem se devait de renforcer son ascendant et affirmer fortement son autorité par un comportement moral des plus exemplaires. « Sa charge, note le même observateur, ne devenait point entre ses mains un objet d’exploitation égoïste ou un instrument de tyrannie contre ses coreligionnaires. L’on n’a pas d’exemple qu’un abus de pouvoir ou un acte de concussion ait été commis par aucun des mokadamin qui se sont succédé à Oran » (Lévy, juillet 1859, p. 389).

Les causes de la lente évolution démographique

Si cette communauté renaissante avait connu une relative tranquillité voire même une certaine prospérité tant que les beys maintenaient le pays dans l'ordre ; il n'en allait pas de même quant à son évolution démographique.

En fait, en dehors des calamités naturelles, disettes, épidémies, tremblement de terre etc. La principale cause à la lente évolution démographique de l'élément israélite et dans une moindre mesure de la population européenne, semble résider dans le fait des pogromes que connaissait périodiquement la ville.
En effet, l'incurie du pouvoir politique et son incapacité à faire face aux difficultés économiques et aux problèmes sociaux, dont il est souvent d'ailleurs la source première ; fait détourner la colère populaire sur les minorités non-musulmanes, ayant statut de dhimmis, européens et juifs en l'occurrence ; qui sont accusés de tous les maux et de tous les malheurs qui peuvent survenir à l'occasion de grandes crises de subsistances ou en des moments de conflits avec les États européens ; comme en 1816, suite au bombardement d'Alger par Lord Exemouth, le consul anglais à Alger fut jeté en prison et les Anglais tant à Oran qu'à Alger furent durement malmenés (Lapène, 1842, p. 287).

Ce qu’il y a lieu d’indiquer précisément c’est l'état arriéré de l'économie, dont le crédit de consommation y tenait une place importante pour ne pas dire prépondérante. Ajouté à cela, l'irrégularité de la production agricole due aux changements climatiques imprévisibles qui font que la population musulmane dans ces moments de disette recourt volontiers aux usuriers juifs qui prêtent contre des gages allant des bijoux de peu de valeur jusqu'aux instruments de travail artisanaux ou aratoires.

Cette usure perçue comme spoliatrice, nourrit un incompressible ressentiment contre la population juive tout entière.

Les juifs qui étaient d'ordinaire les trésoriers des beys, mais aussi, leurs bailleurs de fond, s'étaient attirés contre eux l'animosité des confréries maraboutiques, hostiles au pouvoir ottoman, particulièrement les Derqaoua. Ces derniers, après avoir, du temps du bey Mustapha el Manzali, en 1805, persécuté les juifs de Mascara, menacèrent de faire subir le même sort aux juifs d'Oran, si cette ville venait à tomber entre leurs mains. Les juifs d'Oran devant la menace des Derqaoua, envoyèrent plusieurs membres de leurs familles à Alger[16].

Au mois de mai 1813, en lutte ouverte avec le dey, Omar Agha ; le bey d'Oran Mohamed Bou Kabous, frère du bey Mohamed el Kébir, fut destitué et condamné à être écorché vif, d'où son nom de « bey el mesloukh ». Ses partisans n'échappèrent pas à la vengeance du dey, plus particulièrement les juifs accusés de profiter des largesses du bey grâce à l'entremise de Hanina El Koby sa favorite juive, tandis que la population mourait de faim dans les rues. Hanina fut brûlée vive avec son fils aîné ; son second fils, Joseph, qu'elle eut, dit-on, avec le bey, périt dans un affreux supplice ; et ses trois fils en bas âge furent étranglés[17].

Ce qui n'était en fait qu'une simple intrigue de palais, se transforma très rapidement en un véritable pogrome contre la communauté juive tout entière. Quelques familles craignant pour leur vie préférèrent s'exiler à Médéa.

L'année suivante en 1814, la situation socio-économique ne s'améliora guère ; elle fut, au contraire, aggravée par les dilapidations du trésor public par ce même Omar Agha. Ces dilapidations eurent pour conséquence immédiate, la dépréciation de la monnaie ; à telle enseigne que le rial dourou, nous apprend le chroniqueur oranais, Messelem Ben Abdelkader,
a baissé de 15 à 12 ouqias ; tandis que le rial normal dit rial jazaïri sa valeur a chuté de 8 à 16 ouqias (Messellem, 1975, p. 111).

Ce qui eut pour autre effet une hausse des prix généralisée jamais atteinte dans le pays auparavant.

Cependant, l'occupation en janvier 1831 de la ville par les Français, fut également un des facteurs de la diminution de l'élément israélite qui fuie la ville en masse pour Tlemcen. Le dénombrement effectué par les militaires le 4 février 1832, soit un peu plus d'une année après l'occupation de la ville, donne pour une population de 3.856 habitants, 2.876 israélites, 730 européens et 250 musulmans majoritairement des koulouglis et des noirs (Pellecat, 1930, pp. 205-208, p. 205).

 

NOTES

[1] On peut citer en particulier :

- Bloch, I. (1886, juillet-septembre). « Les Israélites d'Oran de 1792 à 1815, d'après des documents inédits », Revue des études juives, t. XIII. Paris, pp. 85-104.

- Lévy, D. (1859). « Souvenirs de l'Algérie. Les Israélites d'Oran avant la conquête ».
In : Archives Juives. Paris.

- Darmon (1870). « Origine et constitution de la communauté israélite de Tlemcen », R.A.,
pp. 376-383.

[2] Benkada, S. « Un moment de l'histoire séfarade : la reconstitution de la communauté juive d'Oran (1792 -1831) », University of California, Irvine, American Institute of Maghrebi Studies (AIMS), conférence sur Rethinking Jewish Culture and Society in North Africa, American Legation Museum, Tanger, 22-25 juin 2004.

[3] Parmi les rabbins éminents qu'avait accueillis en 1391 Tlemcen, figurent entre autres : Isaac Ben Chechet Barfat dit Ribach (1326-1408) et Simon Ben Semah Duran (1361-1442).
Cf. Rouche Issac, rabbin, « Un grand rabbin à Tlemcen au XVe siècle », BSGAO, 1943,
pp. 43-72.

[4] Sur cette question voir entre autres :

- l'écrit contemporain de cet événement du chroniqueur espagnol Sotomayor Y Valenzuela, Luis joseph de. Brève relation de l'expulsion des Juifs d'Oran en 1669. Traduction, présentation et notes de J.-F. Schaub. Saint-Denis : Éditions Bouchène, 1998.

- Sanchez Belen Juan Antonio, « La expulsión de los judíos de Orán en 1669», Espacio, Tiempo, Forma, serie IV, Historia Moderna, t. 6, 1993, pp. 155-198.

- Schaub, J.-F. (1999). Les Juifs du roi d'Espagne. Oran 1509-1669. Paris : Hachette Littératures, p. 5.

[5] Schaub, J.-F. op.cit., p. 39.

[6] Ximénez De Sandoval (Général Crispín), Las inscripciones de Orán y Mazalquivir : noticias históricas sobre ambas plazas desde la conquista hasta su abandono en 1792, Madrid, R. Vicente, 1867 ; traduit en français par le Dr Monnereau, « Les inscriptions d'Oran et de Mers-el-Kébir. Notice historique sur ces deux places depuis la conquête jusqu'à leur abandon en 1792», R.A., 1872, pp. 53-69, p. 54.

[7] Schaub, J.-F., op.cit., p. 7.

[8] Ximénez De Sandoval, op.cit., pp. 65-66.

[9] Archives manuscrites du commandant Gaston Pellecat, conservées à la Société de Géographie et d'Archéologie d'Oran, « Notes relatives à l'histoire du quartier israélite d'Oran », (1928).

[10] Dayanines, pl. de Dayane : juge rabbinique.

[11] Archives manuscrites du commandant Gaston Pellecat, op.cit.

[12] Id.

[13] Sur l'histoire de la communauté juive de Mostaganem, voir le très documenté ouvrage de Norbert Bel-Ange, Les Juifs de Mostaganem. Paris : L'Harmattan, 1990.

[14] Bloch, I., op.cit.

[15] Mi-Khamokha, poème hébreu rimé, composé par le Dayane d'Oran, Rabbi Messaoud Darmon de vénérée mémoire, décédé en 1866. Oujda, imprimerie Haloua, 1951.

[16] Bloch, I., op.cit.

[17] Id., p. 12.