Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introduction

La démarche de planification urbaine, confrontée à l’évolution paradigmatique de l’urbanisme écologique, articule de nouveaux concepts opératoires relatifs à l’agriculture urbaine. L’investigation épistémologique sur son apparente antinomie, vise à questionner la logique du clivage urbain/rural. Cette association de deux mondes opposés, se présente ainsi sous la forme d’un oxymore à examiner en vue de concevoir autrement l’élément végétal dans le processus d’urbanisation. Le questionnement renvoie à la redéfinition des méthodes établies pour ce qui concerne les représentations culturelles des « biens communs » que sont l’eau et la terre. En ce sens, la mésologie permet d’apporter les éclairages appropriés pour analyser la « genèse des milieux humains ».

Le paradoxe « indicateur de subjectivité » en urbanisme

L’idée de se questionner sur le paradoxe en milieu urbain, s’appuie sur une double révélation relative à la conception urbanistique. A ce propos, d’une part Auke van der Woud (1991) écrit :

« Pour les personnes extérieures à la discipline, le projet urbanistique a toujours été une matière abstraite, et cette situation a elle aussi contribué à la difficulté d’assigner un statut clair à notre métier. Il est paradoxal que l’urbanisme soit lié de façon si directe et étroite à la vie sociale et, dans le même temps, qu’il lui soit si difficile de communiquer clairement les significations sociales d’un bon projet » (Godefroid, Loeman, Sturm, Ysenwijn, 2008, p. 394, cité et traduit du néerlandais par Pieter Uyttenhove & Bart Keunen).

Elle renvoie d’autre part, à l’expression « agriculture urbaine » qui à priori, avait soulevé le doute et controverse pour son apparente incongruité (Mougeot, 2000, p.1-42). S’étant momentanément imposée comme une pratique informelle nécessaire après la guerre mondiale dans certains pays européens, elle est aujourd’hui qualifiée de « forme émergente ou réémergente de pratiques agricoles effectuées en ville ».

D’où le constat que « Le terme agriculture urbaine est nouveau, …mais la pratique de l’agriculture dans la ville est ancienne (Aubry, 2013 ; Dufumier, 2005 ; Schilter, 1991)[1]. Depuis elle est reconnue et appliquée en tant que « vecteur de transition écologique » (Montiel et Hanon, 2015) et un des « éléments de réinvention de l’urbain qui tente d’amoindrir la cassure perceptible, créée au 20ème siècle, entre l’urbanité et la ruralité (Duchemin, 2015).

En rapportant cette configuration à d’autres lieux selon l’hypothèse de la similarité à l’épreuve de la mésologie, on découvre les singularités de la « contingence historique » et les portées conceptuelles qui peuvent en découler. L’étude de la ville d’Oran en Algérie, constitue à cet effet une opportunité issue de mes travaux sur les espaces verts urbains. Quelques pistes à explorer laissaient en filigrane des paradoxes qui n’avaient pas été objectivement ciblés ou explicitement révélés.

L’idée de les identifier en tant que signes de notre subjectivité dans la démarche planificatrice, est conjecturée à travers la construction sémantique « cultiver l’urbain ».

Elle implique, notamment la question de l’urbanisme écologique dans le processus d’aménagement urbain intégrant le concept de « lieu » en tant que partie d’un « milieu ». En ce sens, les prémisses de cette vision qualifiée de
« systémique », apparaissent chez Patrick Geddes (1904) qui « ...réaffirme la nécessité de réintégrer l’homme complet et concret dans le projet de planification urbaine, en prenant en compte le passé comme un patrimoine dans lequel l’homme actuel plonge ses racines ». Ainsi « peut se réaliser,..., une véritable prévision urbaine qui supprime le recours au modèle » (Lapoix, 1991 et Blanc, 1995, cité par Patrick Geddes).

Par ailleurs, en ayant pour synonyme « antinomie », le paradoxe exprime, comme sa définition l’indique, une idée ou un fait « contraire au sens commun » et qui parait défier la logique parce qu'il présente des aspects contradictoires. Une évocation récurrente du paradoxe ponctue différents débats autour de la préoccupante et problématique relation urbain/rural[2].

Généralement déductif, l’état paradoxal est observé à travers les enjeux de la ville qui après avoir «... conquis l’espace agricole, devient cliente de l’agriculture pour sa parure, se garnit de guirlandes d'arbres et de massifs de verdure décorative » (George, 1989). D’autres allusions paradoxales relatives aux possibilités de « cultiver en ville », se manifestent sous forme d’opportunité d’espaces à extirper aux promoteurs immobiliers[3].

D’emblée, l’énonciation « agriculture urbaine » est placée au centre de cette complexité donnant lieu à des pluralités contextuelles qui se distinguent par leur situation géographique et culturelle.

La démarche urbanistique, après avoir conçu des instruments visant à orienter et organiser l’aménagement de l’espace urbain, rencontre souvent des singularités imprévues quelquefois paradoxales invitant à la redéfinition des concepts et des méthodes instaurées. Au-delà de leur caractère d’exception, ces situations mettent l’accent sur les clivages à devoir considérer sous le signe du bon sens, notamment quand ils concernent des « biens communs ». Dialoguer sur la base de la confrontation des idées et des intérêts respectifs, tel est le credo interactif du paradoxe à considérer davantage comme un outil, voire un atout si l’on en convient avec Eric Blondeau (2014) : « ..., en tant qu’« opinion contraire aux vues communément admises », il peut devenir, grâce à un questionnement adapté, une force d’innovation » (Fayard et Blondeau, 2014 ).

Dans cette hypothèse, il en dépend des acteurs directement
et indirectement impliqués dans les procédures de conception de la planification urbaine.

Outre les incontournables domaines de l’écologie urbaine dans leurs dimensions environnementales, chaque dénouement de la recherche est relayé par de nouveaux paradigmes, questionnements et autres incertitudes. C’est à ce niveau d’aboutissement qu’est née l’idée d’extrapoler certaines qualifications du paradoxe sous-jacent aux équivoques que nous renvoient les termes « cultiver » et « l’urbain ».

Leur adjonction noue inextricablement un ensemble de concepts dont
la complexité se rajoute au fait qu’en « matière d'urbanisme, le résultat réside dans les moyens plus que dans la fin, parce qu'il n'y a pas de fin » (Jacobs, 1999). L’illustration de ces occurrences renvoie à des cas réels puisés dans le répertoire de mes réflexions et travaux sur les rapports qu’entretient la ville avec les espaces verts (Bekkouche, 1989, 1999).

Focalisé sur Oran, un examen chronologique de documents d’archives (sources cartographiques et écrites) permet d’examiner la transformation du milieu en vue de comprendre le processus d’anthropisation du site. Il s’agit de mettre en évidence les formes d’urbanisation sur la base des données physiques initiales (given form) et du milieu façonné (made form) qui ont accompagné ces développements.

La démarche permet d’éclairer la progression de l’urbanisation en rapport à l’espace cultivé, la corrélation entre les éléments qui composaient
le paysage ainsi que les processus de transformation jusqu’à ce jour.
Le croisement de différents plans, cartes et autres références iconographiques depuis le 16ème siècle, donne à interpréter les caractéristiques de leur corrélation avec les données de l’époque.

Schématiquement, trois périodes se détachent auxquelles correspondent des aménagements de l’espace selon les enjeux et les besoins du moment. Elles se particularisent par les dispositions sociétales qui renvoient aux populations autochtones entre les 10ème et 19ème siècles (arabe, berbère, espagnole et turque), puis coloniale française 1830-1962 et enfin post-coloniale.

A cet effet, la manière de concevoir et d’utiliser les ressources et les potentialités du site pour façonner le cadre de vie, permet de qualifier la relation de la société avec la nature et le milieu.

C’est à travers ces circonlocutions sémiotiques que l’expression « cultiver l’urbain », m’a inspiré cette réflexion mésologique pour mettre à jour quelques-uns de mes travaux sur la question des espaces verts urbains. D’où le choix du mot « cultiver » au sens propre de « traiter le sol en vue de la production agricole » ou « travailler la terre afin de la rendre fertile et de pouvoir l’exploiter » ; au sens figuré et par extension « s’adonner, développer, pratiquer, perfectionner certains modes de connaissance ou d'expression »[4]. « L’urbain » renvoie aussi bien à l’espace de la ville, qu’à l’habitant citadin. En ce sens, il prend « la forme d'un substantif »… désignant alors « la civilisation qui se met en place à l'échelle planétaire, supprimant l'ancestrale différence entre rural et urbain » (Choay, 1994).

La composition « cultiver l’urbain », constitue un euphémisme pertinent à investiguer en ces moments de quête de changement de paradigme tel que recherché par la mésologie. En fait, l’urbanisme étant le lieu de convergence de plusieurs disciplines en évolution, différentes bifurcations possibles induisent une quantité considérable de voies de réflexion. En quérir le champ des paradoxes comme éléments d’inflexion de débat interactif, vise à faire germer l’hypothèse d’une préhension autrement raisonnée de la relation urbain/rural.

L’architecte et/ou l’urbaniste, ayant une culture foncièrement consacrée à la ville, tout le système de conception est concentré sur l’urbain : la formation, la réglementation, la planification, l’aménagement… Bref, tout se passe comme si le rural n’existe qu’en termes de ressource foncière inépuisable. Aussi la litanie de « l’urbanisation destructrice de la nature et du paysage » exhortant au changement, mène à se questionner sur les modalités à entreprendre sachant que la « ville est une ressource renouvelable »[5].

Le champ de la mésologie constitue le fil conducteur de cette réflexion éclairée par les travaux d’Augustin Berque :

« Au-delà de ces constatations aujourd’hui bien balisées par la sociologie (l’on n’évoquera qu’en passant The Country and the city, de Raymond Williams, et La Distinction, de Pierre Bourdieu), nous nous intéresserons plutôt à ce paradoxe : comment se fait-il que ce soit justement cette paysannerie dépourvue de shang qui, dans le monde entier, a construit ces paysages que nous a légués l’histoire et que nous trouvons aujourd’hui si admirables – ces vignobles de Bourgogne, ces rizières en terrasses des Miao, ces champs complantés dans les collines de Toscane… – , tandis que nous autres, qui sommes nourris de pensée du paysage, notre comportement ordinaire détruit le paysage à grande échelle ? Car c’est bien l’environnement produit par la société actuelle qui tue le paysage, tandis que les sociétés traditionnelles, qui ignoraient jusqu’à la notion de paysage, savaient le faire vivre... »...« Geler quelques icônes paysagères, closes comme des musées, tandis que partout ailleurs nous ravageons le paysage, cela ne peut pas être une solution. Nous pouvons encore moins revenir au mode de vie de nos ancêtres. Voici donc la grande question : comment, sans revenir au passé, ne plus tuer le paysage ? » (Berque b, 2017).

In fine, l’expression « Cultiver l’urbain » se fonde sur un double sens : celui d’instruire l’homme urbain, d’éduquer le citadin; et celui où « L’urbain se déploie partout, sans bornes claires, tout en multipliant les limites
internes » (Lussault, 2009).

Le terrain d’analyse concerné par cette étude, s’appuie sur les sites emblématiques de la ville d’Oran, pour chercher le ou les paradoxes qui caractériseraient leur évolution selon les rapports de « médiance » et de
« trajection »: Mers-el-Kébir, le Djebel Murdjadjo, le ravin et la source de Ras-el-aïn, …..Ils ont fait l’objet de projets de recherche menés au sein du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) et ont donné lieu à des publications d’articles. Les revisiter du point de vue de la mésologie, répond à l’objectif formulé dans le projet soumis à l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes (IEA) en 2016, intitulé « L’urbanisme écologique dans le processus d’aménagement urbain. La question des espaces verts urbains à l’épreuve des changements de paradigmes ».

Oran, avec ses potentiels environnementaux et humains est en attente d’impulsion créative pour un urbanisme à l’échelle humaine.

La mésologie pour l’architecte-urbaniste : « milieu, médiance, trajection »

La réflexion mésologique qui motive cet ouvrage, se rattache au projet de recherche sur l’urbanisme écologique que j’avais soumis à l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes en 2016. Basée sur les changements de paradigmes, elle se précisa à la suite d’un séminaire m’amenant à centrer l’étude sur l’Algérie dans un objectif de production de savoir et de renouvellement de sens pour ce qui concerne la démarche urbanistique. L’approche se réfère au concept de devoir « désoccidentaliser la pensée urbaine » (Choplin, 2012 ; Robinson, 2006)[6], au regard des débats menés au sein de l’UNESCO (2010) appuyés par la « critique de l’eurocentrisme » (Roulleau-Berger, 2015).

Le présent travail s’inscrit dans le sillage des travaux d’Augustin Berque, m’amenant à me confronter à l’étendue des notions et autres locutions relatives à la mésologie. L’éclairage central qui ressort de cette compréhension, concerne le discernement à observer entre les concepts de « milieu » et « d’environnement naturel ». Ils induisent les syntagmes d’« écoumène », « médiance », « trajection », en association avec les questions du « sens » et de la « subjectité » (Berque a, 2017).

A partir de cette ossature, je me frayai un chemin rejoignant les critiques des théories modernes de l’architecture et de l’urbanisme. L’expression « espace foutoir » (junkspace) de Rem Koolhaas (Koolhaas, Junkspace, 2001) en donne une image illustrative afin de plaider pour une révision des conceptions dont les conséquences environnementales sont diversement discréditées.

Mais au-delà de la métaphore, pour Augustin Berque :

« L’espace foutoir, ce n’est pas seulement la fin de toute composition urbaine, un capharnaüm où n’importe quoi se juxtapose à n’importe quoi. Ce n’est pas seulement une question d’architecture. Déconnectant l’être du sujet individuel du milieu où il s’insère, c’est une décosmisation d’ordre ontologique – une acosmie » (Berque, 2016).

En rapportant le concept de « milieu » aux domaines de l’architecture
et l’urbanisme, sa compréhension s’est complétée avec la position de Daniel Pinson qui exprime: 

« La nécessité pour l’architecte de s’appuyer sur une connaissance rigoureuse du milieu pour lequel il lui est demandé d’apporter une réponse est mieux reconnue dans la profession. Cette nécessité lui est en même temps rappelée par une implication plus affirmée des destinataires, par associations interposées, notamment en terme de satisfaction des besoins sociaux et de respect de l’environnement, d’une part, et par les pouvoirs publics qui s’efforcent d’encadrer cette expression dans des dispositifs réglementaires, d’autre part » (Pinson, 2007, p. 9).

La mésologie m’a permis en tant que nouvel outil de prospection, de revenir sur certains points restés en suspens, concernant des terrains investis depuis plus d’une trentaine d’années sur la relation qu’entretient la ville avec ses espaces verts. Elle implique l’analyse des « trajections » à la base de l’anthropisation d’un site en focalisant l’attention sur l’aménagement de l’espace urbain. Dans ce cadre, se connecte de manière transversale, le concept de « lieu » en ses composantes écologique et symbolique, son identité et ses valeurs matérielles et immatérielles.

En m’appuyant sur des références que j’avais utilisées pour mes travaux sur les espaces verts urbains publics, je conjecturai que le milieu influe sur leur localisation et leur devenir.

La démarche d’explication de leur évolution, a procédé à la reconstitution de leur genèse en utilisant une technique d’analyse anthropologique fournie par Robert Cresswell et Maurice Godelier (Cresswell et Godelier, 1976,
p. 290).

Avec la mésologie, il s’agit d’« aller plus loin que le concept de lieu » (Berque). La posture nécessite une transgression épistémologique pour comprendre et utiliser les concepts véhiculés en rapport aux nouveaux paradigmes des domaines de l’urbanisme et de l’écologie. C’est à ce niveau que se précise la « relation écouménale » que les sociétés ont avec leur environnement, lequel se définit à travers les fluctuations de ses « ressources, contraintes, risques et agréments ». Hormis le cadre général qui constitue une entrée en matière à la mésologie, l’intérêt de son déploiement, est de pouvoir « remettre en cause » certains « fondements du dualisme propre à la civilisation moderne ». En l’occurrence, les débats sur le dualisme ville/campagne ou urbain/rural, ont composé l’expression « agriculture urbaine » en tant que pratique effective dans de nombreuses régions du monde. Les universités canadiennes l’ont intégrée dans leur cursus, pour quelques autres pays, elle figure officiellement dans les projets de planification urbaine (Zeeuw, 2015). La permaculture et les projets de «fermes verticales », « tours végétales ou bioclimatiques »...stimulent remarquablement l’imagination des architectes. A l’interface de cette innovante production, il est toujours recommandé de tirer profit aussi des leçons du passé et des pratiques anciennes[7].

Dans ce même ordre de pensée, « l’émergence de l’intérêt pour des savoirs traditionnels qui sont par nature « socioécologiques », stimule l’idée de projets communautaires à l’échelle locale (Hervé et Rivière, 2014, pp. 247 - 253).

C’est ainsi que l’imaginaire urbain se nourrit de la mémoire d’autres situations vécues, pour maîtriser les principes de fonctionnement des pratiques de l’espace.

Le recours au passé enfin, nécessite la connaissance de l’histoire pour pouvoir se moderniser ainsi que le (p) résumait Jacques Berque (1972) :
« Se moderniser pour un peuple, c’est réallumer le combat de l’antique et du neuf» (Berque, 1972, pp. 150-157).

L’approche mésologique

L’explication de situations spécifiques à la ville d’Oran, passe par les phases d’assimilation des nouveaux concepts et terminologies propres à la mésologie. Elle articule les fondements qui la définissent comme étant
« une science des milieux, qui étudie de manière interdisciplinaire
et transdisciplinaire la relation des êtres vivants en général, ou des êtres humains en particulier, avec leur environnement»[8].

La démarche de compréhension des définitions et de réappropriation des concepts relatifs à la mésologie, a nécessité un va-et-vient entre plusieurs disciplines associant l’espace et la société. Elle implique l’apposition de limites conjecturales objectivement acceptables sans desservir la cohérence des résultats obtenus. Dans ce contexte de connaissances localisées, on peut en effet appréhender de biaiser la rigueur scientifique relative à la mésologie. Face à cette difficulté, j’ai opté de suivre une méthode éprouvée dans laquelle, je retrouve des similitudes appropriées à mon domaine d’étude concerné par l’urbanisme écologique. C’est ainsi que parmi les différentes lectures exploratoires relatives à la mésologie, mon attention s’est focalisée sur celles qui analysent la « genèse des milieux humains » intégrant la toponymie en rapport à la perception de l’espace[9].

Les références consultées ont conforté mes travaux antécédents qui consistaient à reconstituer la genèse des places et des jardins publics à Oran, en utilisant conjointement deux techniques d’analyse orientées sur la compréhension de « l’esprit du lieu ». Elles se réfèrent d’une part, à une lecture anthropologique de l’espace (Cresswell et Godelier, 1976, p. 290), qui permet d’identifier les «... tracés successifs du réseau de  communication » et « ...la perception du mode d’occupation de l’espace ; d’autre part, aux indications méthodologiques de l’approche écologique du plan de Washington D.C. (Conrad, 1976).

Dans cette démarche rétrospective, le toponyme représente une des valeurs immatérielles et symboliques dans l’imaginaire collectif de la société. J’obtempérai donc dans cette voie chargée d’interrogations qui ouvrent de nouveaux champs terminologiques pour étudier les évolutions interactives entre l’homme et son environnement. En mésologie, elles renvoient à l’étude du milieu suivant les deux sens qui lui sont attribués : l’un en tant que «donné environnemental objectif et universel...qui fait aujourd’hui l’objet de l’écologie (science de la nature) ; l’autre, sous l’influence de la phénoménologie, renvoie à la singularité de « la réalité du monde ambiant, propre à cet être et non à d’autres ». Avec la mésologie et les concepts qui en découlent, il est conjecturé de pouvoir « surmonter le dualisme du paradigme moderne classique » (Berque). Interface de support à l’étude des trajections entre l’homme et son milieu, la mésologie apporte une nuance qualitative aux interactions affectives et communautaires entre  les individus et l’espace. Elles prennent en ligne de compte les données physiques de l’environnement que sont la topologie, la géométrie, le dimensionnement (Pinon, 1994); ainsi que les pratiques sociales en rapport aux besoins d’ordre matériel et immatériel.

La genèse du milieu met en évidence les transformations qui ont introduit des différences entre la forme initiale (given form) du lieu et la forme conçue (made form). L’historicité des données des contextes, permet ainsi d’identifier les caractéristiques de la médiance afférente qui se définit comme «“ le moment structurel de l’existence humaine ”... i. e. le couplage dynamique de l’être et de son milieu » (Berque a, 2017).

Considérant la singularité du site d’Oran, l’approche mésologique prend en ligne de compte son évolution chronologique à partir de documents d’archives (sources cartographiques et écrites) pour examiner les changements introduits et comprendre le processus d’anthropisation.
Le croisement de différentes cartes et iconographies d’Oran, datées depuis le 16ème siècle, permet le repérage des données et leur corrélation avec les caractéristiques de l’époque.

Il s’agit de mettre en évidence les formes d’urbanisation sur la base des données physiques initiales et du milieu façonné qui en ont accompagné les développements. Cette technique permet d’éclairer la corrélation entre les éléments qui composaient le paysage ainsi que les processus de transformation montrant la progression de l’urbanisation en rapport à l’espace cultivé jusqu’à ce jour. De cette lecture, il est conjecturé de discerner les paradoxes recentrés sur la relation urbain/rural dans le contexte oranais.

Schématiquement, trois périodes se détachent  auxquelles correspondent des aménagements de l’espace selon les enjeux et les besoins du moment. Elles renvoient aux configurations sociétales des populations du 16ème au 19ème siècle, de la domination coloniale française 1830-1962 et post-coloniale jusqu’à la période actuelle.

Dans le cadre de ces limites temporelles, l’ouvrage consacré aux éléments sol, eau, végétal en rapport à la ville, est structuré en cinq chapitres. En ce sens, outre les chapitres introductif et conclusif, l’analyse de l’anthropisation du site restitue les composantes physiques et les transformations dues à différents aménagements spatiaux. Elle révèle les effets paradoxaux de la modernité et du progrès technique à l’interface du milieu de vie. Le chapitre traitant du problème de l’eau dans la ville, rapporte la réflexion à la question de la « cosmicité » à intégrer dans la conception urbanistique afin que l’eau soit considéré autrement qu’un objet à domestiquer. Enfin le chapitre relatif à l’arbre pour la ville, se focalise sur les aspects de sa vulnérabilité en tant qu’indicateur de dysfonctionnements de la gestion urbaine.

La conclusion en concordance avec l’interrogation qui intitule l’ouvrage, met en question le paradoxe de la résilience urbaine en lien avec l’agriculture urbaine. « Recosmiser » cette composante est une façon d’engager des formes d’innovation des procédures d’aménagement en milieu urbain.

                                                                           

 NOTES

[1] www.midionze.com/../entretien-avec- christine-aubry-lagriculture-urbaine-met-en-que.

[2] « La règle locale d’urbanisme » : « il y a là un important paradoxe, révélateur des contradictions qui traversent la règle d’urbanisme, et justifiant par lui-même la réflexion engagée par le ministère afin de consolider le socle conceptuel de la planification urbaine ».

[3] Cultiver en ville c'est possible ? - YesWeGreen https://www. yeswegreen.Org/cultiver-ville-cest-possible/-Agricultureurbaine:àBerlin,oncultivelegoûtdesplantes- www.rfi.fr/.../20170526-agriculture-urbaine-berlin-gout-plantes-jardins-potagers-fer...

[4] www.cnrtl.fr/definition/cultiver.

[5] Paola Viganò, Propos recueillis par Cyrille Véran,  le 13/12/2013, https: //www.lemoniteur.fr /article/paola-vigano–grand-prix-de-l-urbanisme–la-ville-est-une-ressource-renouvelable.1164164.

[6] http://www.metropolitiques.eu/Desoccidentaliser-la-pensee.html.

[7] Plusieurs débats de la Conférence internationale sur la culture pour des villes durables (2015), intègrent les expériences du passé centrées sur les références à la culture et aux valeurs sociales locales, comme étant des impératifs de durabilité associée au développement urbain.

- A L’institut du Monde Arabe Paris (2016), s’est déroulée une série de rencontres visant à restituer le parcours et les évolutions, …, du jardin arabo-musulman en vue de rechercher dans ce modèle, de possibles applications dans les villes contemporaines.

[8] Annalescorrigees.ga/2376720060/glossaire-de-mesologie.pdf.

[9] En l’occurrence :

- La réflexion d’Ursula Wieser Benedetti, « Cruelle Arcadie. Genèse d’un paysage : les grands jardins paysagers et la transformation de la campagne anglaise aux 18e et 19e siècles », présentée lors du Séminaire « Mésologiques » V La genèse des milieux humains : anthropisation, humanisation, hominisation l’École des Hautes Études en Sciences Sociales le 12 mai 2017.

- Le travail de Claire Somaglino, sur les systèmes toponymiques de l’Egypte ancienne.