Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Chapitre II

L’eau dans la ville

Au niveau mondial, les paradoxes de l’eau dans ses diverses situations, constituent un objet d’étude dont les penchants transversaux renvoient à différentes catégories d’analyse. En Algérie, les programmes des réserves en eau et les plans d’aménagement urbain sont soumis à la condition géo-climatique semi-aride de la rive sud de la Méditerranée. Dans cette configuration, Oran apparaît comme étant la ville littorale la plus contrainte aux incertitudes de la disponibilité de l’eau. Elles se rapportent au poids de la démographie et à la densité massive de la construction, au détriment des potentialités du contexte.

L’eau, « matière première » et « bien commun »

L’eau, est une « matière première », classée dans le type d’origine liquide ou gazeuse au même titre que « l’hydrogène, l’oxygène, l’air, l’azote,... ». Ressource naturelle consommable à usages pluriels diversifiés et incessants, renouvelable mais aussi limitée, fragile et épuisable, elle est considérée comme un bien commun dont la propriété non marchande est menacée. Au regard de tous ces attributs, l’eau est au centre d’attentions multiples dont certaines se sont intéressées aux effets paradoxaux de sa consommation. Un « triple paradoxe » est révélé concernant « la consommation indirecte d’eau, le surdimensionnement infrastructurel et la tendance à l’augmentation de la facture d’eau, en dépit d’une diminution de la consommation » (Florentin
et Coutard, 2015
).

Elle suscite à cet effet, la contribution des scientifiques pour réviser les modèles éprouvés et les conceptions urbanistiques basées sur des normes établies. L’eau, élément essentiel pour tout établissement humain, influe sur les dispositions d’aménagement d’un site compte tenu de la diversité de ses caractéristiques naturelles. L’intérêt renouvelé à cet égard, explore différentes situations relatives aux modes de captage, distribution
et utilisation visant à approfondir la connaissance du fonctionnement hydraulique. Parmi les nombreux points relevés, se pose la question du bien-fondé technologique et de la norme universelle appliquée à la quantification des besoins sociaux quotidiens notamment dans la planification urbaine.

Le problème est relatif au constat des altérations et nuisances des systèmes actuels de la gestion « tout tuyau » : investissements coûteux, risques d’inondations, ruissellements en surfaces encrassées et rejets pollués vers les nappes phréatiques, les rivières et la mer. Au-delà d’une conception écologique des ressources disponibles liées aux enjeux environnementaux, la mésologie préconise la définition d’« un autre paradigme que celui de la « modernité » telle qu’elle se conçoit aujourd’hui.

En ce sens, les avantages de la récupération de l’eau pluviale, sont de plus en plus encensés pour une gestion alternative complémentaire. Paradoxalement, ce sont les pays du nord, où la pluviométrie est plus abondante et qui possèdent de l’eau en quantité relativement suffisante, qui investissent dans les domaines de la récupération des eaux pluviales (Hellier, 2015). En Algérie par contre, malgré les difficultés endémiques d’approvisionnement en eau, ce genre d’initiative n’avait pas impacté les études d’urbanisme[1]. Le problème de l’eau n’étant pas nouveau à Oran, des efforts constants ont été développés pour répondre à la croissance des besoins afin de réduire voire, éradiquer les pénuries.

Mais, l’urbanisation plus rapide que l’approvisionnement en eau, a inversé le rapport de dépendance dans le processus d’anthropisation du site : on construit l’habitation d’abord, on fera venir l’eau ensuite par n’importe quel moyen[2]. Au regard du processus de transformation qui caractérise tout milieu socio-spatial, comment a évolué celui d’Oran en rapport à l’eau? Quelles techniques se sont développées tout au long de cette évolution, sachant que la « trajectivité » de l’eau est en relation avec la morphologie du site et le climat semi-aride.

L’objectif de ce chapitre est d’apporter un éclairage sur le rapport d’Oran à l’eau depuis sa création en tant que ville maghrébine du sud de la Méditerranée. Une lecture combinée de plusieurs documents graphiques
et autres descriptions où témoignages, permet d’esquisser les rapports d’usage au système du réseau hydraulique. Il comprend les sinuosités naturelles des sources, oueds et ruisseaux auxquels sont associés les équipements nécessaires au stockage et à la consommation de l’eau (aqueducs, conduits, bassins, citernes, fontaines, puits…). Au-delà de l’intérêt historique que cette démarche peut fournir pour donner sens au présent, il s’agit d’en identifier les particularités suivant les différentes périodes d’urbanisation.

La reconstitution de la période coloniale française à Oran, permet d’observer le processus d’aménagement du site en rapport à l’eau et les méthodes utilisées sous les signes du «  progrès » et de la « modernité ». Leur application liée aux enjeux dans un tel contexte hydrologique, a impacté « l’ordre général du cosmos » et du milieu existant qui avait une histoire avec des règles propres, des cultures en commun. C’est ainsi que de nouveaux systèmes d’exploitation du paysage agraire, vont être expérimentés et apporter des changements tant au niveau de la société que dans les modes d’aménagement de l’espace, commençant par le ravin de Ras-el-Aïn et l’Oued Erhi.

Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, Oran hérite d’un patrimoine hydrique où la fragilisation de la source Ras el Aïn, n’a pas résisté aux conséquences des programmes d’aménagement de la période coloniale. Outre l’aspect quantitatif, Oran a géré un réseau d’alimentation partagé entre eau douce et eau saumâtre. Elle a aussi été confrontée à de longues périodes de pénurie qu’il a fallu résoudre à grands renforts technologique et financier. Face à la « complexité du monde contemporain », comment reconsidérer cette problématique à un moment où la mésologie remet en cause
« le paradigme qui a guidé la modernité »? [3]. Ceci en notant par ailleurs, que les mots « eau » et « culture » ont pour étymologie latine « colare, cultus » au sens de « couler, s'écouler » (Académie de l’eau)[4].

Quelques avancées scientifiques sur la gestion et conception de l’eau dans les projets d’urbanisme, sont en cours d’expérimentation dans certains pays. Bien que les méthodes fussent anciennes, les principes écologiques du recyclage et de la récupération des eaux pluviales remettent en avant le paradoxe de la « reproduction des eaux par les arrosages » (Riaux ‎2007)[5].

Entre autres concepts qui enrichissent le vocabulaire urbanistique relatif à l’eau, ceux de « jardin sec » et de « jardin de pluie », n’ont pas encore été intégrés dans la conception urbanistique en Algérie.

Genèse d’un paysage à travers les matérialités de l’eau

Il y a une vingtaine d’années, j’intitulais un texte « Aux origines d’Oran : le ravin de Ras-el-Aïn » (Bekkouche Ammara, 1998, 89-98), visant à montrer la singularité d’une représentation paysagère de William Wyld[6] datée en 1831 (Fig. 12: Vue d’Oran avant 1831, à partir de la Porte de Tlemcen, par W. Wyld). Elle exprimait implicitement qu’elle était le résultat d’une organisation qu’une société entretenait avec son milieu. De nos jours, soit près de deux siècles plus tard, ce paysage qui couvrait le ravin, n’existe plus sous cette forme originelle, la végétation ayant disparu. Le ravin désormais à moitié comblé et bâti, un égout et une voie goudronnée à la place de l’oued, est une friche urbaine qui sert de dépotoir par endroits. Un désastre à conjecturer comme étant le résultat d’une décomposition, reflet d’une société qui a rompu le lien avec son milieu. L’eau est au centre de cette fracture, à l’interface avec tous les autres éléments du contexte.

Fig. 12 : Vue d’Oran avant 1831, à partir de la Porte de Tlemcen,
par W.Wyld

Source : Esquer Gabriel.
Iconographie historique de l'Algérie
depuis le 16ème siècle jusqu'à 1871.
Paris, Plon, 1929.

La singularité révélée par cette représentation est que l’espace cultivé est au centre de l’espace urbanisé. La ville d’Oran, en ce temps, encerclait une partie de l’espace nourricier constitué de vergers et autres parcelles de maraîchage sur les rives de l’Oued Erhi qui s’écoulait le long du Ravin de Ras-el-Aïn. Au premier plan, le minaret de la Mosquée de la Place de la Perle ; au second plan à gauche, celui de la Mosquée du Pacha. Un tel paysage, en tant que réalité objective et prédicat de ce « milieu humain », est l’aboutissement d’une « trajection paysagère » dans le sens où il relève

« ... de l’écoumène, qui est la relation de l’humanité à l’étendue terrestre. ... il suppose aussi d’emblée la subjectivité de l’être humain » (Berque b, 2017).

Cette « relation trajective » en territoire méditerranéen semi-aride, traduit l’adaptation au site escarpé par la maîtrise ancestrale de techniques appropriées pour une utilisation raisonnée de l’eau. L’expression de cette
« médiance » (Berque a, 2017) à travers le paysage particulier d’Oran, donne sens à la relation que cette société a développée avec son environnement.

C’est à dire qu’elle appartient à une situation géographique méditerranéenne, culturellement maghrébine, marquée par des civilisations berbère, arabe, espagnole, turque. Durant cette période, le but premier des jardins était leur fonction nourricière. Mais au-delà des tâches quotidiennes qu’ils nécessitaient pour l’entretien de leur fructification, ils s’apprêtaient aussi aux activités ludiques liées à l’eau et au végétal dans l’atmosphère spécifique au climat méditerranéen.

A la base de cette évolution « trajective », l’eau en tant qu’élément essentiel à la sédentarisation, existe sous forme de ruissellements et de sources dans le prolongement naturel de la pluie filtrée par le Djebel Murdjadjo. Elle poursuit son cours en alimentant l’oued Erhi qui prend naissance à la source Ras El Aïn. Cette association attestée par le croisement de nombreux témoignages[7], donne à constater la permanence d’un mode de vie qui s’est construit et consolidé depuis des siècles.

En l’occurrence Ibn Haoukal (10ème s.), El Békri (11ème s.), El-Idrissi (12ème s.), Léon l’Africain (16ème s.)[8], sont souvent cités à travers les récits des voyageurs et autres chroniqueurs occidentaux[9]. Relatant ce dernier, René Lespès écrivait :

« La présence d'un oued permanent d'eau douce et potable, avait été une des raisons primordiales qui avaient fixé le choix du site d'Oran pour l'établissement d'une ville […].

« A la source, dont le Ras-el-Aïn était la surgescence, en amont de la porte du ravin, avait été ajouté, probablement au début du 15ème siècle, celle de Bilal, de faible débit » (Lespès, 1938, p.279).

L’exploration de la relation entre ces différents éléments, à partir d’études prospectives sur l’eau, a complété les caractéristiques du processus de formation en rapport à la pluviométrie, la composition géologique et la morphologie montagneuse du site (Ville, 1852). Elle a permis de préciser la quantité et la qualité de l’eau ainsi que les usages et les activités qui s’y rapportaient : consommation humaine et animale, arrosage des jardins, festivités ludiques et religieuses autour des sources, approvisionnement et mécanismes d’équipements divers.

A propos de Ras-el-Aïn, le témoignage de Rozet (1833), confirme que :

« Le long du ruisseau, sur le bord de la mer, il y avait plusieurs tanneries et fabriques de maroquin jaune et rouge. Les boutiques étaient presque toutes tenues par les Juifs ; les Maures n’en possédaient que quelques-unes, mais ils tenaient tous les cafés, qui étaient assez nombreux à cause de la garnison française » (p.270).

Par ailleurs l’ingénieur Ville écrit :

« Cette source sort par les fissures des couches de calcaire tertiaire supérieur, qui se relèvent contre le massif d’argiles schisteuses secondaires du Djebel-Santo, et forme un vaste plateau horizontal au sommet de ce massif montagneux. Les eaux de pluie qui tombent sur le revers méridional de ce massif, s’infiltrent à travers les couches du terrain tertiaire , suivant les plans de stratification, se réunissent en cours d’eau souterrain suivant le thalweg du ravin de Ras-el-Aïn, et débouchent au jour à 72 mètres environ de hauteur au-dessus du niveau de la mer et à 2000 mètres environ du rivage; elles forment un cours d’eau volumineux, qui fournit en été 5000 mètres cubes d’eau par vingt-quatre heures, et sert à l’arrosage d’un grand nombre de jardins potagers et à l’alimentation presque exclusive de la ville d’Oran.

La source de Ras-el-Aïn, en raison de son volume et de sa hauteur de chute, depuis son point d’émergence jusqu’au débouché dans la mer, peut produire une force motrice théorique de 55 chevaux-vapeur. Cette force considérable est utilisée en partie par plusieurs moulins à farine, mus par des roues à aubes prises en dessus. Ces moulins sont échelonnés le long du ravin, et profitent des chutes considérables qui résultent de la forte pente de ce ravin » (p.184)… « Il existe à Oran d’autres sources peu importantes que nous n’avons pas encore examinées. Mers-el-Kébir n’ayant à sa disposition qu’une très faible quantité d’eau potable de mauvaise qualité, le service des ponts et chaussées a exécuté un aqueduc qui amènera par jour, dans ce port, 500 mètres cubes d’eau de la source de Ra s-el-Aïn » (p.185).

A travers cette singularité oranaise, on peut conjecturer qu’elle traduit l’existence de règles sociales de distribution et de partage des ressources telles que l’eau et la terre. Ces formes d’exploitation répondent à des conditions adaptées au milieu et au type d’activité agraire où les répartitions des biens sont régies par le devoir collectif issu du droit musulman.

En ce sens, le parcellaire cultivé le long de l’oued est l’expression d’une cohésion sociale pour adapter le système de gestion au service du bien commun. Dans ce contexte d’exploitation de ressources circonstancielles, se déploie nécessairement un système de protection qui se concrétise par l’organisation de plusieurs dispositifs de surveillance.

Des édifices ostensibles et dissuasifs se détachent en des points stratégiques et en adéquation avec la morphologie des lieux. Plusieurs descriptions depuis le 16ème siècle attestent du système défensif pour protéger la ville et ses eaux notamment la source, l’oued et les jardins du ravin. D’un bout à l’autre de cet aménagement compact s’échelonnait une organisation hiérarchisée comprenant des forts, des tours, des vigies et autres lunettes et batteries au niveau de différents accès se dressaient dans des positions de visibilité bien gardées.

D’après René Lespes: 

« Les potagers sont parcellisés en petites propriétés, boisées et protégées par des tours de défense. La ligne des grosses fortifications du 16ème siècle, avec Rosalcazar, San André, San Félipe, Santa Cruz et San Grégorio..., qui défendent surtout les jardins potagers qui entourent la ville, surtout du côté Est, c’est à dire le ravin ou vallon » (p.66).

En ce sens, le Djebel Murdjadjo constituait une force dissuasive avec le fort de Santa Cruz au sommet et tous les autres forts disséminés sur les flancs ouest le long du ravin.

Citant Vianelly, Isidore Derrien donne une description d’Oran en 1509 avant la prise par les Espagnols: « On redescend sous la porte de Tlemcen avec 6 tours, vigies qui défendent les abords de la ville et l'approche de la source qui alimente abondamment les habitants. Elle se répand dans d'immenses jardins, qui jettent leur note verdoyante et gaie sur tout le ravin environnant et fournit la force motrice à 4 moulins toujours en activité. Au-dessus, s'étage comme une véritable forteresse la Casbah, citadelle construite, peut-être, par les Commandeurs de Malte et protégée encore par un réduit, dont les 3 grosses tours blanches commandent le ravin. soixante gros canons sont en batterie sur les remparts des terrasses de la Casbah où campent des milliers d’hommes… tout près de ces immenses jardins où toute l'armée de Tlemcen pourrait bivouaquer à l'aise, le Caïd d'Oran contemple tranquille le spectacle qui se déroule à ses yeux, certain que, après 6 mois de siège, on n'arriverait pas encore à mettre en danger une ville aussi forte et aussi bien gardée» (Derrien, 1886).

La composition des jardins, se rattache à une multiplicité de parcelles plantées apparemment de petites dimensions dont l’assemblage en mitoyenneté, permet d’entretenir un parterre commun de taille importante. La parcellisation du sol en surfaces réduites, correspond au principe de gestion collective selon des règles de voisinage: partage des ressources et de la propriété privée ainsi que de l’entraide autour d’une activité qui exige un potentiel et un rythme de travail continu quelles que soient les conditions météorologiques. Elle s’apparente d’une certaine manière, aux pratiques ancestrales de « la domestication des eaux » où « ...un tel système exigeait beaucoup de main-d’œuvre …et où « Il ne pouvait être question pour un petit cultivateur d’irriguer lui-même son champ » (Maneglier, 1991).
Du point de vue de l’écologie, la dimension géométrique d’un espace végétalisé, figure parmi les paramètres qui comptent dans la préservation des réservoirs de biodiversités et où les habitats naturels peuvent assurer leur fonctionnement (Larramendy, Huet, Micand et Provendier, 2014, p. 94).
La topographie en pente et l’aménagement en terrasses avec des cheminements à différents niveaux, donnent au paysage son identité méditerranéenne. Les modes de vie ainsi que les pratiques culturels et cultuels lui octroient sa maghrébinité. L’existence de marabouts, et de diverses activités féminines auprès de la source et le long de l’oued, favorisent la mixité de l’usage public d’un espace privé.

Les parcelles dont l’activité est terrienne sans être rurale, sont des appartenances citadines. Il y a là une particularité culturelle « mi-rurale/mi-urbaine », intéressante pour assurer l’implication des citadins à la gestion de leur espace cultural. Les propriétaires appartiennent à une même entité spatiale, les rapports de proximité basés sur des relations sans doute de compromis et de négociation, entretiennent ce milieu dont le pittoresque est rendu par diverses représentations picturales.

La végétation locale adaptée au climat correspond au principe écologique d’aménagement ayant un impact économique sur l’entretien de l’espace.
Elle renforce en outre l’identité spatiale typique du caractère méditerranéen. L’organisation étagée des plantations en surface (maraîchage), et en volumes (arboriculture, haies), compose le paysage et assure en même temps, les fonctions de stabilisation des terrains en pente, de limite des parcelles
et d’ombrage. Le rythme saisonnier des cultures et leur diversité, assurent complémentarité et échange de produits.

Outre la consommation pour les besoins locaux, la production était commercialisée à différentes échelles.

Cette dynamique marchande, fait sans doute la différence avec le paradigme des « jardins collectifs » contemporains dont l’objectif en Europe, est de créer du lien social. Tout en étant formellement « des petits jardins dans un grand jardin », l’ambiguïté de leur exploitation renvoie à celle de la définition des métiers où « Paradoxalement, pour le législateur, le terme "exploitant" désigne sans distinction le paysan professionnel ou le jardinier amateur : décalage et incohérence » (Quenardel, 2015).

Un paysage agreste : utile et agréable en milieu urbain

Les manuscrits et documents d’archives cartographiques antérieurs à la gravure de W. Wyld permettent de compléter son interprétation selon une approche mésologique autour de la relation à l’eau. L’espace central, le ravin alors cultivé, était entouré par l’espace bâti de la ville et protégé par un important système de défense hiérarchisé.

Cette forme d’organisation « utile et commode » de la vie urbaine correspond aux critères énoncés par Ibn-Khaldun où la plaine environnante fournit les céréales et le voisinage de la mer « facilite l’importation de denrées étrangères » (Bessaoud, 1999, pp. 5-32).

D’autres témoignages de chroniqueurs arabes attestent que « la ville est entourée d'un mur et arrosée par une rivière venant du dehors. « Les bords du vallon où coule cette rivière sont couronnés de jardins produisant toutes sortes de fruits » (Ibn Haoukal 10ème s.) ; « Oran est une place forte, elle possède des ruisseaux, des moulins et des jardins (El Bekri 11ème s.) ;
« Les habitants boivent de l'eau d'une rivière qui vient de l'intérieur du pays et dont les rives sont couvertes de jardins et de vergers » (El Idrissi 12ème s.).

Dans quelle mesure ce type de configuration, pourrait nous instruire sur les principes de gestion collective des biens communs ? Quelles étaient les représentations de l’aménagement qui sous-tendaient ce modèle socio-spatial? Une lecture du passé, à l’écart d’une conception nostalgique de reproduction, permet d’éclairer les fondements d’un urbanisme intégrateur des biens communs en puisant dans les substances matérielle et humaine de la réalité de l’époque. La définition de ces principes, permet de mieux comprendre le sens des spécificités locales d’autant que de nos jours, le paradigme d’agriculture urbaine conforte l’idée de promouvoir leur intégration dans la planification urbaine, à l’instar d’autres pays qui se sont engagés dans cette voie[10].

Par ailleurs la dimension de la superficie plantée du ravin, estimée à environ 8 hectares (Lespès, 1938), se compose de parcelles exploitées par la communauté citadine, selon un système de rotation des cultures vivrières, fondé sur le partage des produits. D’autres ressources liées à l’eau, telle les moulins et sans doute la chasse et la pêche complétaient ces moyens de subsistance[11]. Il faut savoir que « ces jardins en propriétés privées fournissaient des légumes et des fruits en assez grande abondance » (Lespès, 1938 ; Rozet, 1833) et que la production céréalière était cultivée en périphérie grâce aux nomades itinérants venant des régions intérieures (Didier, 1927). Ces aires de culture avaient un caractère manifestement ouvert, les clôtures étant inexistantes ou à peine matérialisées, certaines observations rapportent que dans ce milieu de culture vivrière, se déroulaient aussi des activités ludiques liées aux festivités, rites et visites maraboutiques. Ces pratiques reflètent une forme de trajection entre l’utile et l’agréable, que renvoie un paysage dont l’existence remonte au 10ème siècle.

Cette composition morphologique permet de mettre en évidence quelques principes d’organisation sociale assimilables au paradigme d’urbanisme écologique voire même, à la cité-jardin qu’Ebenezer Howard conçut en 1898[12]. Cette superposition typologique permet de conceptualiser des trajections entre les pratiques sociales et les caractéristiques du site pour organiser le milieu de vie. La diversité sémantique qui transparaît à travers les descriptions évoquant tantôt des jardins, tantôt vergers ou potagers, suppose une diversité d’usages.

L’interprétation contemporaine d’une telle configuration est tout à fait transposable à celle de « l’agriculture urbaine » en tant que paradigme écologique de l’aménagement urbain. L’analogie est d’autant plus pertinente, que le concept actuellement en vogue mobilise les urbanistes en vue d’introduire dans la ville des pratiques culturales au-delà de la fonction ornementale et où le loisir et la détente puissent s’élargir au jardinage (Bekkouche, 2012 ; Cevaer, 2005 ; Allemand, 2004 ; Bouliane, 2001, 1999; Nugent, 1999). En ce sens, la récupération des eaux pluviales, intercède favorablement au principe de préservation d’espaces cultivés en milieu urbain.

Enjeux et usages de l’eau en région méditerranéenne semi-aride

L’eau sous ses divers aspects morphologiques, est une essentialité dans l’utilisation de l’espace et la structuration des flux humains. Mer, pluie, djebel, sources d’eau potable et thermale ainsi que oued sont les éléments de la nature que l’on retrouve à Oran et de manière quasi similaire, dans la genèse de toute ville de la rive sud de la méditerranée[13]. Les nappes phréatiques contribuent à cette apparente analogie hydrogéologique qui se traduira dans l’aménagement de l’espace par l’installation de divers équipements hydrophages.

S’agissant des pays méditerranéens, la question problématique de l'eau a d’abord été la difficulté d’approvisionnement des édifices implantés en des sites d'accès abrupt. A Oran, il est rapporté qu’il existait toutes sortes de moyens pour assurer l’approvisionnement aussi bien à l’échelle de l’habitation que des lieux publics (hammam, lavoirs, fontaines, cafés,...). D’une part sous forme de puits, aqueducs, chenaux et canalisations, norias, citernes, bassins, jets d’eau, fontaines et jarres,.... D’autre part, pour assurer l’irrigation des jardins collectifs et le fonctionnement des moulins.

La récupération de l’eau pluviale est à l’origine du dispositif de canalisation pour alimenter les citernes des forts qui surplombent la ville et les jardins. Comme pour toutes les situations urbaines similaires, la réserve au niveau du Djebel Murdjadjo, s’effectue par un système de captage de l’eau de pluie
et stockage en citernes pour alimenter les forts en faction sur les hauteurs du ravin. Celui de Santa Cruz trône à 513 mètres d’altitude sur le Pic d’Aïdour qui constitue le point culminant de la région[14] et compte parmi « les plus pittoresques des villes maritimes de l’Algérie » (Lespès, 1938, p. 247).

L’eau est certes un atout vital mais aussi une menace au regard de la topographie escarpée du site qui fait l’objet d’une ingénierie hydraulique ancestrale assurant son écoulement jusqu’aux jardins du ravin. A la base du processus, l’eau de pluie ainsi recueillie grossit l’oued Erhi qui irrigue les parcelles agricoles composées d’arbres fruitiers abritant des potagers tout le long du ravin.

Encadré 1 : Témoignage de Louis Piesse sur les fontaines d’Oran

Piesse, Louis, Itinéraire de l'Algérie, de Tunis et de Tanger (1882).

Les principales fontaines d'Oran sont situées places de Nemours et d'Orléans, rues Philippe, de Turin, du Vieux - Château, du Château-Neuf. De belles fontaines-abreuvoirs ont été construites au Château-Neuf, à l'ancienne porte du Ravin (boulevard Oudinot); un bassin, contenant 25 000 litres, sur le quai de la Moune, sert d'aiguade à la Marine. Toutes ces fontaines, abreuvoirs ou bassin, n'ont rien de remarquable. La fontaine de la place d'Orléans, adossée à la halle couverte, et construite en 1789, sous Charles IV, par le conseil du Gouvernement, est surmontée d'un écu qu'on peut ; blasonner ainsi : lequel M. L. Fey voit les armes de la ville d'Oran. La fontaine de la rue Philippe rappelle le type des fontaines d'Alger; elle est adossée au mur; un arbre magnifique, un de ceux qui furent plantés sur l'ancien chemin de Canastel. Près de cette fontaine, construite par le bey Ali-Kara-Barli en 1812.

Sur un autre plan, Oran, en tant que ville méditerranéenne, connaît des précipitations pluviométriques brutales et irrégulières qui mettent les oueds en crue rapide. Bien que la pluie soit au centre du processus de constitution du paysage végétal et de nettoyage occasionnel de la ville, son imprévisibilité représente un danger quand la morphologie du site n’y est pas apprêtée. Aussi la préservation du « conduit royal » dit de la « vieille mère » (madre vieja) qui traversait la Blança à ciel ouvert, constituait un exutoire naturel avant de se déverser dans le ravin en aval de l’oued pour se diriger vers la mer. Un autre aspect de la crainte liée à l’eau, réside dans l’exposition des sources qui sont dans le site les «...points des plus sensibles à la défense » (Lespès, 1938, p. 67). Cette occurrence de la vulnérabilité à l’interface entre nature et société, articule les représentations mentales des acteurs sociaux à la prévention du risque. S’agissant de l’eau dans la ville, quelles mesures ont été mises en application pour faire face à l’incertitude d’assurer d’une manière durable la sécurité des habitants?

De par leur libre accès, les sources d’eau et les fontaines sont des équipements publics dont le produit est un bien commun gratuit. En tant que tel il « est empreint d’un fondement spirituel » (Maritain et Mounier, 2013,
p. 17). Dans le contexte oranais de cette époque, l’unité naturelle Djebel Murdjadjo/ Source Ras-el-Aïn/ Oued Erhi, représente le prédicat du paysage qui singularisait Oran avant les transformations de la période coloniale française. Il se définit comme un ensemble de strates historiques produites par les différentes populations qui ont investi le site depuis la création de la ville en 903 dont l’authenticité est attestée par les toponymes d’origine berbère et arabe. Ils se rapportent généralement à des objets qui expriment les relations que les groupes sociaux ont entretenues avec leur milieu (Benramdane, 2004, p. 249-272). Fortement enracinés dans la mémoire collective, ils sont restés stables malgré les changements linguistiques qui ont imprégné l’histoire d’Oran. Dans la langue arabe, le mot  « aïn » qui désigne « source » veut dire aussi « œil » sachant que la préciosité de cet organe du corps humain, est attribuée à la primauté de sa fonction vitale. Sa valeur est exprimée dans le langage métaphorique en arabe pour s’adresser à un être cher : dire à quelqu’un qu’il est vos yeux ou la prunelle de vos yeux, signifie que l'on y tient plus que tout. Confirmant les critères de rareté, de « testimonialité », d’attractivité et d’imagibilité[15], ces toponymes reflètent l’identité territoriale d’Oran en ce qu’ils incarnent et combinent les caractéristiques des lieux qu’ils désignent.

De par leur capacité à refléter une réalité culturelle, géographique, historique et sociale, ils expriment aussi le sentiment d’appartenance à ce même milieu. L’énonciation des mots « aïn », « oued » ou « djebel », évoque l’image mentale du paysage maghrébin tel qu’il est culturellement authentifié.

Les pratiques sociales liées aux croyances, articulent les rythmes temporels des rencontres en lieu de communication et d’échange. Mais tandis que les sources et les oueds sont une donnée de la nature qui conserve leur situation et trace les chemins de parcours qui y convergent; le puits et la fontaine sont une création de l’homme. Il en choisit l’emplacement en associant les disponibilités du site aux besoins tant des habitants que des étrangers de passage. En fonction de ces derniers, un dedans et un dehors signalent implicitement les limites d’appartenance à un quartier, une rue, un groupe...La fontaine tout en étant un objet dont il faut concevoir les mécanismes techniques de fonctionnement, est aussi un lieu de sociabilité
et de symbolisation d’une culture.

A Oran, il reste peu, sinon aucune trace matérielle de ses anciennes fontaines[16]. La restitution de leur existence, montre le signalement récurrent de quelques-unes d’entre elles, compte tenu de leur localisation au carrefour des voies majeures. Parmi les plus anciennes sont généralement évoquées, celles du pont de la Porte de Canastel et de la Place Emerat au quartier de La Marine réalisée par les Espagnols en 1789. Dénommée la « Fontaine Emerat », du fait de son emplacement, elle fut conçue comme une œuvre d’art, un hymne à l’eau comme pour glorifier la présence espagnole à Oran. Elle a traversé les siècles en offrant non seulement une eau de source limpide, mais aussi une composition architecturale monumentale à la mesure de la valeur de l’eau dans une ville comme Oran au climat méditerranéen semi-aride. Fig. 13: La fontaine de la Place Emerat, au quartier de la Marine, période espagnole, 1789.

Objets de représentation du pouvoir en place et du message de civilisation, les fontaines ont un rôle social en assurant sans interruption, une eau gratuite et de bonne qualité. L’équité de sa distribution est mesurée à partir de la répartition spatiale à travers la ville et sa périphérie, traduisant une forme de hiérarchisation de l’espace public et de serviabilité du droit d’usage. En fournissant une matière commercialisable par les vendeurs d’eau, elles constituent un lieu de sociabilité, d’échanges, de discussions mais aussi de conflits. Dans cette probabilité, les fontaines comme les sources extra-muros étaient« vaillamment défendues » (Didier, 1927) tout en restant accessibles aux étrangers de passage qui pourraient être des ennemis potentiels : « ...[ils] pourraient facilement en détourner l’eau » (Didier, 1927). La concession de fontaines en accès libre surveillé, préservait du risque d’affronter des intentions belliqueuses ou malveillantes. Compte tenu de ce type de menace, le recours au puits dans l’espace public, est une option plus prudente, son eau pouvant être empoisonnée. Il sera de préférence à usage domestique intégré à l’habitation ou à proximité pour un usage
collectif, sous contrôle rapproché.

Encadré 2 : Témoignage de François Duduing concerant les projets pour le régime des eaux en Algérie

Voilà donc une double œuvre à poursuivre, développement des grandes frondaisons en Afrique par l’extension donnée d’une part aux plantations utiles, de l’autre au sol forestier. Seulement il faudra du temps, peut-être un demi-siècle, avant que le sol de l’Algérie, ainsi reconstitué et bien entretenu, puisse réagir efficacement sur le régime des eaux. D’ici là, que faire pour développer sur le sol les bienfaits aujourd’hui fort restreints de l’irrigation ? Il s’agit, — rappelons-le, — d’établir 2 millions de colons sur 4 millions d’hectares tout au plus, de les établir par conséquent dans des conditions de culture industrielle, chose qui doit avant tout nous préoccuper. Pour les cultures industrielles, il faut de l’eau. Or dans l’état actuel, en ne prenant que les plaines et les plateaux arrosables, il y a possibilité d’irrigation pour 1 hectare sur 100, ici un peu plus, là beaucoup moins. À côté de l’œuvre de reboisement vient donc se placer l’œuvre d’irrigation. Emmagasiner non-seulement les sources, mais aussi les eaux pluviales pour l’arrosement des terres, voilà le problème à résoudre, en attendant que le sol forestier plus épanoui puisse venir remplir cet office d’absorption. En Espagne, les Maures ont exécuté des travaux hydrauliques qui font encore aujourd’hui la richesse et la magnificence de la plaine de Valence. Ils fermaient au tiers de leur hauteur les gorges des montagnes par un endiguement colossal, avec écluses d’écoulement. Cet endiguement, nommé puntano, retenait les eaux dans les gorges, qui devenaient ainsi, à l’époque des pluies, d’immenses réservoirs remplis d’eau. Les puntanos de Valence suffisent encore aujourd’hui aux besoins d’irrigation d’un véritable jardin de trente lieues d’étendue.

Le gouvernement, qui a parfaitement compris que la question des eaux était la question vitale pour l’Algérie, a fait faire de nombreuses études de barrages pour les principaux bassins arrosant, surtout pour la Mitidja et le Chéliff ; mais c’est au système des barrages maures qu’on devrait s’en tenir. Les barrages maures ne seraient pas aussi dispendieux en Algérie qu’en Espagne, parce que les gorges sont plus étroites et les montagnes moins hautes. Du reste, un premier essai dans ce genre a été fait à l’ouest de la Mitidja ; on le doit à l’initiative d’un capitaine du génie, directeur de la colonie de Marengo, qui a sacrifié, dit-on, une partie de sa fortune à l’entreprendre.

In Revue des Deux Mondes T.7, 1854, https: //fr. wikisource. org/ wiki/ L%E2 %80%99Alg%C3%A9rie_en_1854

Fig. 13 : La fontaine de la Place Emerat,
au quartier de la Marine, période espagnole, 1789

 

 Source : http://www.oran-memoire.fr/fontaines.html.

Le traitement de la fontaine comme une œuvre d’art monumentale comportant des inscriptions immortalisant ses concepteurs et des signes emblématiques de la ville d’Oran.

Oran précolonial : une oasis[17] fortifiée, paradoxalement franchissable

La configuration de l’espace végétalisé par rapport à la ville d’Oran avant 1830, donne une image contrastée avec celle de son environnement tel que décrit par Claude Antoine Rozet (1833):

« Tout le reste de la campagne, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était couvert de petites touffes de dattiers nains, au milieu desquels on remarquait çà et là un arbre ou deux, et les tombeaux de trois ou quatre marabouts. Dans toute la partie sud, le terrain sec ne contient pas une seule goutte d’eau en été ; le ruisseau qui donne de l’eau à Oran ne se montre au jour qu’au-dessous de l’ancienne poudrière espagnole à un endroit qu’on appelle la fontaine et qui n’est autre chose que le débouché de l’aqueduc souterrain qui, passant dans le fond de la vallée, au-dessous de la route de Tlemcen, va chercher l’eau bien loin à l’Ouest et dans l’intérieur des montagnes d’Akebet Aroun »…« C’est un terrain nu ou couvert de mauvaises broussailles qui ne sont pas toujours bonnes à brûler ; on n’y trouve pas un seul olivier, pas une pièce de vigne ; les cactus et les agaves croissent autour de la ville seulement, et la presque totalité du pays est inculte » (p. 280). 

Pour autant, si les eaux et les jardins d’Oran constituaient une valeur de « haute qualité environnementale» (pour reprendre une expression contemporaine), ils en accentuaient aussi sa vulnérabilité. C’est ainsi que le corps expéditionnaire français a fait de la ville « un lieu de campement » pour accueillir et loger en permanence des soldats à partir de 1830. Les réserves et l’autonomie en eau étant au moins assurées[18] car « ...dans l'intérieur de la citadelle se trouvent des magasins et même neuf citernes, dont trois en excellent état » (Didier, 1927, p. 6).

Le « génie militaire français » pouvait dès lors engager les travaux d’aménagement du site en y appliquant sa vision moderne du progrès selon la conception du colonisateur. Avec l’exploitation de la source Ras-el-Aïn, au centre de tous les aménagements urbains à venir, commence le compte à rebours de son inéluctable épuisement.

Fig. 14 : Vues d’Oran au XIXème siècle

1/ A. Genêts vers 1835

2/Siméon 1840 Montrant la colonne en marche du corps expéditionnaire.

Source : https://www.pinterest.com/pin/411375747192855726/

Ces deux représentations d’Oran prises quasiment du même angle de vue, montrent ce que l’on aperçoit du paysage en venant de l’Est. En arrière-plan de la composition, se détache le Djebel Murdjadjo avec le Fort Santa Cruz et le Fort Saint Grégoire. De la masse blanche qui dessine la ville, on voit les deux minarets des Mosquées du Pacha et de la Perle. Au premier plan, l’espace relativement nu qui contraste avec le ravin planté. A droite, l’amorce du Ravin Blanc et une portion de la baie.

De nombreux documents se rapportant à Oran depuis sa fondation au 10ème siècle (P. Ruff  cité par Didier, 1927, p.340), (Elausolles, Paya 1845), renvoient principalement à la source Ras-el-Aïn foncièrement liée au ravin du même nom. D’après René Lespès :

« Les témoignages les plus anciens concordent pour vanter les bienfaits de la source qui alimentait l’Oued coulant jusqu’à la mer dans le ravin dont les bords ont été le site du vieil Oran….Cette source, qui pendant des siècles et même après notre installation a suffi à fournir l’eau potable nécessaire aux habitants, à arroser des jardins et à faire tourner des moulins, a son origine sur le versant Sud-Est de la crête du Murdjadjo » (p. 30).

Bien que plusieurs autres sources ponctuent le site, celle de
« Ras-el-Aïn » qui a polarisé l’histoire d’Oran, est quelquefois simplement désignée par « la source » sans dénomination spécifique (Fey, 1858). Ce toponyme commun à la source et au ravin, concerne aussi la voie qui y mène et la localité en tant que faubourg qui deviendra un quartier singulier de la ville. Paradoxalement, le rayonnement diachronique de cet ensemble, est progressivement altéré par sa marginalisation le stigmatisant en
« banlieue immédiate » parmi les « villages indigènes d’Oran » (Emsalem, 1950, p. 289-299). Afin de comprendre ce renversement de situation[19], une chronologie des faits relatifs à la source, permet d’apporter un éclairage pour élucider, en partie, ce paradoxe.

Au commencement, la source figure dans plusieurs représentations de la ville datant des périodes antérieures à la colonisation française en 1830. Signalée
« Nacimiento del agua » (1509- 1789), elle concentre toutes les attentions pour sa sécurisation. Bien avant les Espagnols (1509), elle mobilisait
« 6 tours » sous la cible des canons de la Casbah alors « véritable forteresse », (Derrien citant Vianelly.).

Au cours des 17ème et 18ème siècles, deux redoutes auxiliaires du fort Saint-Philippe (1674), San Carlos et San Fernando (Bordj-Bou-Benika), ainsi qu’une autre tour de guet (1757) prennent une position rapprochée[20].
La source était alors, un élément central du paysage dont les composantes naturelles (mer, djebel, ravin, oued, sols fertiles) communiaient en « trajection » avec la société et alimentaient les nombreuses fontaines en procurant au lieu son atmosphère particulière.

Avec la période coloniale française, les rapports à l’espace, introduisent de nouveaux modes d’action liés à d’autres besoins dont les portées marqueront fatalement le devenir de la source. Enjeu central de toutes les décisions d’aménagement, la source Ras-el-Aïn, a fait l’objet d’examens prioritaires pour saisir ses potentialités physico-chimiques et ses capacités d’usage multiple. Dès les premières années d’occupation française, il est relevé que son « bassin hydrographique ...est considérable », « …formant un cours d'eau volumineux, qui fournit en été 5000 mètres cubes d'eau par vingt-quatre heures, et sert à l'arrosage d'un grand nombre de jardins potagers et à l'alimentation presque exclusive de la ville d'Oran… » (Ville, 1852, p. 184-185). Ils comptaient d’une part, sur sa « force motrice considérable de 55 chevaux-vapeur... en raison de son volume et de sa hauteur de chute », d’autre part «... 4 500 000 litres d’eau par jour » avec un débit de 48 litres par seconde (Adolphe Joanne p. 2491, Georges Seguy 1888).

Rassurée par cette abondance qui paraissait inépuisable, l’autorité coloniale prend soin des fontaines de la ville et des moulins tout en projetant de transformer le ravin « ...en un riant Eden de verdure et de fleurs, pour le développement et la grandeur d’Oran» (Seguy 1888, p. 62-63). A partir de 1837 jusqu’à la fin du 19ème siècle (Seguy 1888), la source aura fourni successivement plusieurs adductions au gré des besoins importants et rapides nécessités par la colonisation : l’artillerie à Karguentah, le port de Mers-el Kébir, les « machines élévatoires » en 1851 pour « refouler » une quantité d’eau de Ras-el-Aïn nécessaire à la zone supérieure.

A cette machinerie, s’ajoute la réalisation d’un « château-d’eau au point de départ de la source », « un petit monument qui sert de corps de garde » (Piesse, 1862, p.225) et techniquement un « symbole des civilisations avancées». Mais, outre les travaux importants pour répondre aux besoins d’une population dont le « rythme d’accroissement est de plus en plus accéléré » (Lespès, 1938, p. 260), le sort de la source Ras-el-Aïn est compromis par l’atmosphère délétère qui caractérise cette période de grande pression. Tous ces étalages de chiffres pompeux, ont fini par révéler la réalité d’un-demi-siècle de « confusion » dans la gestion de l’eau
et « les détournements abusifs » à l’avantage des nouveaux maîtres de la ville. Les « décisions prises légèrement et des interprétations fondées uniquement sur des abus et la méconnaissance des textes» (Lespès, 1938, p.257), ont facilité en quelque sorte, des complaisances d’affermage et de puisage au détriment du bassin hydrographique.

« Or, pour trois de ces sources (Ras-el-Aïn, Ravin Blanc, Bilal), on ne trouvait dans les sommiers de consistance du Domaine aucune trace des titres réguliers conférant à la ville la jouissance de ces eaux » (Lespès, 1938, p.263).

L’État en tant que fiduciaire pour la gestion du bien commun public, fut contraint à devoir régler la « question de la propriété des eaux » en mettant au clair les invectives du moment et les prérogatives des différents actionnaires en conflit.

C’est dans ces circonstances de trouble et de dérèglement notoire de l’exploitation de la source Ras-el-Aïn que se précisèrent de nouvelles estimations de sa capacité qui « ne débitait en réalité que 4500mc, ainsi qu’on l’avait constaté en 1838, au grand maximum 6000 » (Lespès, 1938,
p. 266)[21].

Après l’indépendance en 1962, la source très réduite, au fond d’un chemin à peine repérable, suite à des travaux de terrassement, a continué à fournir les habitués des quartiers environnants et attirer les curieux pour son eau légendaire. En tant que symbole de la ville d’Oran, elle bénéficiera quelquefois, d’attention pour inscrire, la période de son origine en rapport à la ville (Fig. 15: Indication de la source Ras-el-Aïn depuis le 16ème siècle). Après avoir été durant des siècles, au centre de tous les enjeux sociaux, elle ne figure plus désormais que dans quelques évocations nostalgiques.

Fig. 15 : Indication de la source Ras-el-Aïn depuis le 16ème siècle

Source : A. Bekkouche, 2007.

Irrémédiablement enterrée sous une bâtisse en béton durant la décennie 2000-2010, la source n’a pas résisté aux impacts des aménagements programmés depuis la période coloniale. En 1985, dans le Plan EPEOR, elle n’apparaît plus qu’en légende : « Bassin de Ras El Aïn » « Usine de Ras el Aïn » d’où partent les branchements d’alimentation. Dans le années 1990, le plan d’aménagement et d’urbanisme d’Oran (PDAU) à l’horizon 2020, Ras-el-Aïn, est citée au même titre que toutes les autres ressources en eau : réservoirs, bassins, barrages réalisés avec l’expansion urbaine.

La concrétisation des projets programmés tels que le dessalement de l’eau de mer, différents transferts d’eau à partir de barrages éloignés, principaux ouvrages de stockage,.., focalise l’attention des ingénieurs et des urbanistes, où la source des ancêtres, n’est plus désormais qu’une affaire de tuyauterie. Mais, que faut-il penser de cet ensevelissement d’une source dont l’existence remonte à des millénaires et qui n’a jamais tari malgré les mouvements tectoniques
et toutes les ponctions faîtes jusqu’ici? Face à la « complexité du monde contemporain », comment reconsidérer cette existence à un moment où la mésologie remet en question « le paradigme qui a guidé la modernité » pour « s’interroger sur le milieu où l’anthropocène prendrait racine » ? (Berque a, 2017).[22]

 

Fig. 16 : Etat de la source Ras el Aïn en 2007 avant son ensevelissement


Source : A.Bekkouche.

Fig. 17 : Etat actuel de Ras-el-Aïn