Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 199-205, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral


 

 

 

Mohand-Akli SALHI

 

 

 

Dans ce texte nous souhaitons soulever quelques questions relatives à l’enseignement de la littérature amazighe. Nous partons du constat que cette dernière manque de visibilité. De ce fait, son enseignement est problématique. Comment enseigner une littérature manquant de visibilité ? La formulation de cette question se fera en relation avec la nature de cette littérature et le concept de littérature manquant de visibilité. L’intérêt d’un tel questionnement est notamment d’ordre méthodologique. Ce questionnement peut intéresser aussi bien l’analyse et la critique de l’enseignement de tel type de littérature (à l’université par exemple) que les principes qui l’encadreraient dans la reforme.

De prime abord, il y a lieu de s’arrêter sur la nature de ce type de littérature. Le problème de sa définition doit être réglé et ce afin de mieux, dans un premier temps, circonscrire les limites de la littérature, les pratiques qu’elle permet et les fonctions qu’elle assure dans la société et, dans un second temps, concevoir et assurer son enseignement.

Qu’est-ce qu’une littérature manquant de visibilité ?Une littérature de ce type se reconnait, au moins, par trois indices. D’abord dans la difficulté de quantifier et de délimiter son corpus, puis dans la fragilité institutionnelle qui matérialise son existence et en fin dans le manque d’accompagnement critique qui assurerait la médiation entre la création littéraire d’un côté et la réception et l’enseignement de la littérature d’un autre.

Connaitre le corpus d’une littérature c’est avoir indéniablement un regard qui justifie l’existence pleine de cette littérature dans un territoire, une langue et une société. Cette connaissance sera à la base de son histoire et de ses caractérisations (sémio-poétique, sociologique et idéologique). La notion de littérature amazighe est de ce point de vue problématique. L’on définit généralement la littérature amazighe par l’ensemble des pratiques verbales à prétention esthétique réalisées oralement ou par écrit dans les variétés linguistiques de la langue amazighe. Cette définition présente donc la littérature amazighe comme une littérature transnationale. Si cette définition a le mérite de marquer linguistiquement son corpus, elle passe sous silence le cadre socioculturel réel de sa création et de sa réception. En effet, la vie des corpus littéraires en langue amazighe est circonscrite dans les limites de chaque variété dialectale (Salhi et Sadi, 2016, p. 27-36). La circulation des textes d’une variante amazighe (chleuhe ou rifaine par exemple) à une autre (kabyle par exemple) est rarissime. L’intercompréhension linguistique faisant défaut, la seule garantie de la matérialité de la pratique littéraire reste la circonscription linguistico-territoriale. Les bornes dialectales sont donc garantes de la vitalité de cette pratique. La réception des réalisations littéraires n’est quasi-généralement possible et/ou effective qu’à l’intérieur de ces bornes.

Doit-on se contenter d’une définition analytique de l’essence d’une littérature pour l’enseigner tout en passant sous silence sa manifestation effective (dialectale) au nom d’une unité structurelle de la langue de son expression ? En situation didactique et pédagogique, la question qui vient d’être posée se précisera comme suit : quel corpus enseigner si ce dernier n’est pas socialement et préalablement reçu par la communauté à qui on souhaite l’enseigner ? L’imprécision du corpus constitue à ce moment-là un obstacle sérieux à la fois pour la définition de la littérature que pour l’enseignement de cette dernière. Le débat sur l’unité ou la diversité de la littérature amazighe[1] doit être repris et posé également dans une perspective pédagogique.

Même à l’intérieur des zones dialectales, des problèmes de réception se posent. Le manque d’accompagnement institutionnel est tel que la diffusion et la circulation des textes littéraires sont assurées difficilement. En effet, les tirages en exemplaires sont généralement réduits, les rééditions sont rares, la diffusion est généralement restreinte, la promotion est exceptionnelle. Dans le cas de l’autoédition, les livres ne sont diffusés que dans les environs du lieu de résidence de l’auteur.

Si on prend à titre d’exemple le cas kabyle, on peut observer que durant toute la période allant des débuts des années 70 à nos jours, l’émergence et la visibilité progressives des pratiques littéraires ont été rendu possibles grâce à des acteurs culturels qui, par la force des choses, allient militantisme politique et activités littéraires et artistiques. Individuellement ou en groupes, ils agissaient de différentes manières pour donner existence à leurs pratiques littéraires (Salhi, 2006, 2011, 2014a ; Salhi et Sadi 2016). Ces dernières apparaissent, au plan textuel, sous forme de traductions et adaptations, de créations de nouveaux genres, et au plan culturel, sous forme de représentations théâtrales, de prise en charge éditoriale (autoédition, édition associative et/ou privée) et, plus récemment, de débats dans des cercles restreints d’auteurs et de poètes et/ou en public.

Nous pouvons scinder cette période en trois étapes dont le tableau suivant montre les principales caractéristiques des actions de ces acteurs tout en indiquant les espaces dans lesquels ils évoluaient.

 

Périodes

État du champ

Espaces des activités

Types d’activité

1970 – Début des années 90

Rejet et interdiction institutionnelle

Diaspora (principalement à Paris

Edition et activités associatives

Début des années 90 - début 2000

Incertitude institutionnelle

Diaspora (principalement à Paris)

Kabylie

Activités associatives

Auto-édition

Début 2000 - 2014

« périphérisation » et particularisation institutionnelle

Kabylie

Diaspora (France, Espagne, Canada, Belgique)

Journées d’étude

Edition privée et étatique

Festivals

Cercles d’écrivains

Cette situation contraint les agents agissant dans le champ littéraire à se donner des moyens de contournement (Salhi, 2014a et 2014b). C’est ainsi qu’ils développent des stratégies qui pour la plupart particularisent cette littérature dans le champ littéraire national et/ou supranational. Face à la fermeture puis à l’ouverture timide de l’institution littéraire, des espaces d’expression sont créés principalement en Kabylie ou au niveau de la diaspora kabyle en France et au Canada. Ces espaces prennent la forme de festivals poétiques[2], de salons de livre[3], de cycles de conférences, d’expositions et ventes avec dédicaces et des prix littéraires ouverts uniquement pour l’écriture en kabyle.

Il est vrai qu’avec les prises en charge engagées depuis une quinzaine d’années par des éditeurs privés (comme l’Odyssée Edition, Tira Editions, Achab Editions, les Editions El Amel, etc.) et les institutions de l’Etat comme le Haut-Commissariat à l’Amazighitéet le Ministère de la culture, la situation éditoriale s’est sensiblementaméliorée. Toutefois, si l’on peut soutenir que désormais, l’ouvrage littéraire dans l’espace kabyle connait une meilleure prise en charge dans sa fabrication et sa diffusion, il est à mentionner que ce n’est pas le cas pour les autres espaces dialectaux (chaoui, chenoui, mozabite et touaregue) en Algérie, voire également au Maroc (chleuh[4], tamazight et rifain).   

En somme, malgré les importantes conquêtes et réalisations institutionnelles, il n’en demeure pas moins que le corpus de la littérature en langue amazighe se développe dans des conditions difficiles à telle enseigne que sa réception est problématique, y compris pour un personnel supposé être spécialisé. La quantification de ce corpus est l’une des tâches les plus difficiles. Comment dans ces conditions enseigner un corpus (dans l’ensemble de ses facettes et pratiques) dont la cristallisation est difficile ?

Par ailleurs, le renouveau littéraire qui se réalise depuis une trentaine d’années en langue amazighe, notamment par le développement des genres de l’écrit tel que le roman, le théâtre et la nouvelle, souffre d’un manque d’accompagnement critique. L’essentiel des regards jetés sur les textes consistent, au niveau universitaire, en des applications de théories. C’est comme si ce corpus de textes n’est bon que comme des faire-valoir théoriques. La critique journalistique et les signalements bibliographiques sont sporadiques ; les anthologies littéraires sont rares ; les manuels qui prendraient en charge l’histoire littéraire ne sont pas adaptés au public scolaire.

A défaut de caractérisations littéraires de corpus de la littérature amazighe, peut-on transmettre dans son enseignement ses principales caractéristiques ?

En somme, dans le paysage littéraire national (algérien ou marocain), la littérature amazighe occupe une position périphérique. Cet état de fait s’explique par plusieurs facteurs aussi bien internes (oralité, passage à l’écriture et transformation dans les configurations littéraires, compétence de lecture non encore installée, etc.) qu’externes (gestion politico-idéologique des langues et statut juridique de la langue amazighe, langues et lutte symbolique dans le champ littéraire, etc.).

Il n’est pas du tout erroné de soutenir que la littérature amazighe, notamment dans ses déclinaisons contemporaines, participe de la dynamique de sauvegarde identitaire. Les postures des écrivains, les stratégies de contournement des institutions littéraires en Algérie et au Maroc, la poétique de l’Identitaire (qui se manifeste entre autres dans l’onomastique des personnages et des espaces, dans les relations à la ruralité et au passé, dans l’expression culturelle de soi et de l’altérité, etc.) sont autant d’indices caractéristiques de cette littérature. Son enseignement ne pourra se faire de manière judicieuse si l’identité de cette littérature n’est prise en charge.

Quelques références bibliographiques

Baumgardt, U. et Derive, J. (2008). Littératures orales africaines. Perspectives théoriques et méthodologiques. Paris : Karthala.

Bounfour, A. (1999). Introduction à la littérature berbère. 1. La poésie, Paris: Peeters.

Citti, P. et Detrie, M. (1992) (dir.) Le champ littéraire. Paris : Vrin.

Derive, J. (2012). L’art du verbe dans l’oralité africaine. Paris : Oralités – l’Harmattan.

Dirkx, P. (2000). Sociologie de la littérature.Paris : Armand Colin.

Duboit, J. (1983). L’institution littéraire : Introduction à une sociologie, Brussels: Nathan/Ed. Labor.

Escarpit, R. (1971). (dir.). Le littéraire et le social, Paris : Flammarion.

Fonkoua, R. et Halen, P. (2001). Les champs littéraires africains. Paris : Karthala.

Galand-Pernet, P. (1979). Tradition et modernité dans les littératures berbères. Actes du premier congrès des cultures d'influence arabo-berbères. Alger: SNED, p. 312-325.

Galand-Pernet, P. (1982). Critique occidentale et littératures berbères. Littérature orale.Actes de la table ronde. Alger.

Galand-Pernet, P. (1998). Littératures berbères. Des voix. Des lettres. Paris : PUF.

Miliani, H. (2002). Une littérature en sursis ? Le champ littéraire algérien de langue française, Paris : l’Harmattan.

Sadi, N. (2011). Poétique de l’identitaire dans le roman kabyle à partir de la sémio-anthropologie du personnage. Quaderni di StudiBerberi e Libico-berberi, 1, p. 401-413.

Sadi, N., (2012). De l’espace comme signe identitaire dans le roman kabyle. Cas de Tafrara de Salem Zenia. Ircam : Asinag,7, p. 201-212.

Salhi, M. A. (2006). Regard sur les conditions d’existence du roman kabyle.Studi berber e mediterranei. Miscellaneaofferta in onore di Luigi Serra, Studi Magrebini, nouvellesérie, IV, p. 121-127.

Salhi, M. A. (2008). Quelques effets de la situation sociolinguistique algérienne sur la littérature kabyle. In V. Brugnatelli et M. Lafkioui (Dir.), Berber in contact : linguistic and sociolinguistic perspectives, Berber Studies, (p. 165-173).

Salhi, M. A. (2010). Quelques éléments de la problématique de la création et de la réception du roman d’expression amazigh (kabyle). InLe littérature maghrébine des années 90 à nos jours : émergence d’un nouvel imaginaire. Oran: CRASC, p. 83-95.

Salhi, M. A. (2011). Etudes de littérature kabyle. Alger : Enag.

Salhi, M. A. (2014a). Quelle grille d’analyse pour le (sous) champ littéraire kabyle). In Champs littéraires et stratégies d’écrivains. Oran : CRASC.

Salhi, M. A. (2014b). Renouveau et visibilité du champ littéraire kabyle. In M. Thomas & N. Blanchard (Dir.), Littératures périphériques (pp.101-114). Rennes : PUR.

Salhi, M. A. et Sadi, N. (2016). Le Roman Maghrébin en Berbère. In Contemporary French and Francophone Studies, 20 (1).

Sy, K. et Dramé, M., De la didactisation du patrimoine oral africain : de l’enseignement préscolaire à l’université. In Séminaire d’élaboration de matériaux pédagogiques sur le thème de la didactisation du patrimoine oral africain : de l’enseignement préscolaire à l’université, Dakar, Sénégal, 22, 23, 24 et 25 mars 2010, http ://www.unilat.oer/data/publications/ 80.pdf

Viala, A. (1985). La naissance de l’écrivain. Paris : Minuit.

Viala, A. Le littéraire, son enseignement et le social : retours sur programmes et sur théorie de fond, http://www.weblettres.net/ ar/articles/2_68_189_viala.pdf, (consulté le 25 octobre 2015).


Notes

[1] Les premiers jalons de ce débat sont notamment posés en termes de méthodologie d’analyse de la littérature amazighe (voir entre autre : Bounfour 1999, Galand-Pernet, 1973 et 1998, Merolla, 1993). 

[2] Les plus importants sont : Festival d’Ait Smail (Béjaia) organisé par l’association Adrar n Fad, Festival de la Soummam organisé par l’association ItriAdelsan d’Akbou (Béjaia) et Festival Si Mohand Ou Mhand et Yousef Ou Kaci (Tizi-Ouzou). Ces trois festivals ont pu assurer une pérennité et qualité d’organisation et publication des textes des lauréats.  

[3] Le plus important de ces salons, celui qu’organise annuellement le Haut-Commissariat à l’Amazighité (HCA). D’autres occasionnels et de moindre importance sont organisés par des associations en collaboration avec des communes de Kabylie. Il y a lieu également de mentionner à ce niveau l’organisation ces dernières années d’un salon du livre sous la responsabilité du Berbère Télévision à Paris.

[4] La situation semble être meilleure dans l’espace chleuh.