Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 187-197, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral




 

Ouerdia YERMECHE

 

 

Introduction

Dans le cadre du colloque Elilaf, « Enseignement / apprentissage de la littérature et études littéraires contemporaines : onomastiques, bases de données et comparatismes littéraires », organisé le 17/18 novembre 2015 au CRASC d’Oran, nous avons été amenée à réfléchir sur de nouvelles méthodes d’enseignement / apprentissage. Les travaux actuels insistant sur le décloisonnement des domaines en défendant les avantages de la transdisciplinarité (Baron, 2011), nous avons réfléchi à la possibilité d’un enseignement de la géographie par la poésie du voyage. Cette idée de rapprocher la poésie/littérature de la géographie n’est pas fortuite. Nous nous sommes appuyée sur l’approche géo-poétique élaborée par des chercheurs comme Michel Deguy (1960) et Kenneth White (1979). Pour illustrer notre propos et montrer l’applicabilité d’une telle théorie, nous avons choisi les poèmes géographiques d’un poète kabyle de la fin du 19ème siècle/début du 20ème, en l’occurrence Si Mohand ou M’Hand. Les poèmes de ce dernier, qui contiennent une pléthore de toponymes, nous semblent répondre à l’objectif de la géo-poétique qui est d’approcher la géographie des lieux par la poésie de l’errance.

Fondements théorique et méthodologique    

Le concept de géo-poétique n’est pas récent puisqu’il voit le jour dans les années 1960 avec Michel Deguy, pour qui « tout logos est topos ». A partir de 1979, Kenneth White énonce l’idée que « la géo-poétique commence avec un corps en mouvement dans l’espace » et développe son idée en expliquant que c’est en marchant qu’on poétise son itinéraire, ce dernier provoquant à son tour le rêve. En 1984, le Français Paul Ricoeur défendait l’idée d’un rapprochement entre les deux disciplines sous condition que la littérature se rapproche davantage de l’objectivité scientifique et que la géographie s’intéresse plus au rapport terre/homme. Par ailleurs, depuis les années 1990, des chercheurs canadiens ont développé et théorisé cette approche qui appréhende précisément la géographie par le biais de la littérature et de la poésie du voyage et qui atteste d’un changement de perspective sur le rapport entre études géographiques et études littéraires. Cette discipline met l’accent sur les rapports entre la création littéraire et l’espace ainsi que sur la façon dont ils sont mis en forme. La démarche de la géo-poétique implique que le lieu soit défini par l’implication de l’homme dans son milieu, par les usages et les représentations que s’en fait l’homme (lieu anthropologique, mémoriel et culturel), l'espace étant considéré comme une construction sociale. Son apport réside dans l’introduction du concept nouveau en géographie de rapport dialectique de l’homme au monde qu’il habite et qui l’habite.  La géo-poétique privilégie la manière qu’ont les hommes de transformer la terre, de l’investir, de la modifier et de l’interpréter. D’un point de vue de la géographie humaine et sociale qui atteste de la présence d’un espace construit, ce domaine peut s’inscrire dans la poésie du fait que le poète-géographe investit, « habite » et s'approprie les lieux en s’inscrivant dans les lieux décrits. Compte-tenu de l’actuelle mobilité des hommes, chaque habitant est porteur d’une géographie qui lui est propre et qui correspond aux espaces qu’il a pu traverser ou dans lesquels il a pu vivre. Les représentations que l’habitant se forge ainsi de son espace (qui ne se réduit pas au volume qu’il occupe dans un lieu donné) sont partie intégrante de la géographie et comme telles, supposent un réseau de représentations propres à chaque homme. La nouvelle vision de la géographie serait que le monde est devenu précisément « ce dont on a une conception ». Cette « spatialité littéraire » se retrouve dans les écrits de voyage (littératures ou/poésies) et supposent des représentations d'espaces, d'exploration, d’investissement des lieux, de réflexion géopolitique. L’écrivain et le poète sont dans un rapport actif à l’espace, ils construisent l’espace qu’ils habitent
et s’en forgent des représentations variées.

Les poèmes géographiques : un support pédagogique pour l’enseignement de la géographie  

Le concept de transdisciplinarité prôné par la géo-poétique nous semble tout à fait applicable à l’enseignement/apprentissage de la géographie et l’approche de la géographie par le biais de la poésie du voyage une voie digne d’intérêt. La géo-poétique est une perception de l’espace qui entrecroise poétique des noms propres et géographie et de ce fait, étudier le phénomène géographique sous le prisme de la production littéraire où la subjectivité humaine est plus prégnante, nous semble autrement plus instructive et plus attractive que sous l’angle de la géographie statique. Le poème géographique qui évoque des lieux, des paysages et construit des imaginaires du lieu, comprend une dimension géographique indéniable dès lors qu’il fait partager à l’auditeur ou au lecteur une expérience du voyage, de la découverte des espaces, de l’altérité anthropologique mais aussi du fait qu’il y existe un rapport au lieu qui est défini par les usages en tant que lieu de mémoire. La représentation ou la stylisation d’un lieu par le texte constitue le lien le plus évident entre la géographie et la littérature.                                    

La poésie du voyage peut constituer un élément d’observation tout à fait fiable pour l’enseignant de géographie s’il adopte une posture nouvelle face à son objet et s’il problématise différemment l’espace, par exemple, en se posant la question de savoir de quelle manière l’espace ou les espaces sont décrits dans les textes littéraires (romans et poésie du voyage). D’un point de vue de la géographie humaine et sociale, la géographie peut s’inscrire dans la poésie du voyage du fait que le poète-voyageur investit, « habite » et s'approprie les lieux qu’il décrit. L’enseignant de géographie, dont la discipline est une science pluridisciplinaire par ses objets, se doit de diversifier ses méthodes en l’occurrence ici en créant le lien entre la poésie et la géographie. Il peut retrouver dans la poésie l’expression concrète de la relation de l’homme à son environnement.

De ce fait, nous faisons nôtre cette idée de rapprochement de la géographie et de la littérature et nous pensons que les poèmes géographiques peuvent constituer un support pédagogique des plus intéressants pour l’enseignement de la géographie. L’enseignant de géographie sensibilisera les enfants à lire la poésie en insistant sur l’expression concrète de la relation de l’homme à son milieu.  Pour ce faire, il construira son objet par la mise en relation
des concepts empruntés à la géographie tels que les noms géographiques, la référence au lieu désigné, leur orientation dans l’espace et la définition de l’espace par les représentations que s’en forge le poète. Cette façon nouvelle d’enseigner la géographie insiste sur l’observation de l’espace ou des espaces tels que décrits par le poète dans sa poésie.            

Si Mohand : un poète géographe

Figure emblématique de la culture et de la poésie kabyle de la fin du 19ème siècle, Si Mohand ou M’hand, engagé dans l’histoire de son époque, raconte un pan de l’histoire douloureuse de l’Algérie coloniale à travers le récit de son vécu et de sa vie marginale et errante.

A l’image d’Homère, poète (aède) et auteur de L'IIliade et l'Odyssée au 8e siècle avant J.-C., Si Mohand est un poète de l’errance, un barde itinérant (ameddah en berbère), un voyageur pédestre parcourant continuellement des espaces. Sa poésie et son histoire personnelle se mêle à celle des lieux qu’il foule et des itinéraires suivis. Nombre de ses poèmes se caractérisent par la présence quasi-permanente de désignations onomastiques, toponymes, anthroponymes (ethniques et prénoms essentiellement féminins), théophores et hagionymes.  Ces « litanies de noms de lieux » (Galand-Pernet, 2007, p. 92) rythment sa poésie. Le rapport homme/espace convoqué dans l’approche géo-poétique par le biais du concept d’« habiter » est très explicitement exprimé dans la poésie géographique de Si Mohand.  La profusion de toponymes présents dans sa poésie prouve si besoin en est que le poète banni de sa région et de son village natal, « habite » cet espace en même temps que l’espace l’habite. Il se l’approprie, le fait sien, grâce à la mise en vers des lieux qu’il traverse ou dans lesquels il s’est posé. Ses poèmes qui retracent les espaces parcourus, les haltes et les passages d’un lieu à un autre, comprennent une dimension géographique dès lors qu’ils font partager au lecteur une expérience du voyage et de la découverte des espaces. Les noms géographiques (noms de pays, de régions, villes et hameaux) témoignent de la mobilité du poète-voyageur, visualisent et symbolisent le rapport à l’espace, tout en donnant un ancrage territorial au verbe. La redondance toponymique (litanie de noms de lieux) qui témoigne des pérégrinations du poète, dessine un véritable parcours géographique de l’errance et permet au poète d’instaurer une certaine proximité avec son public qui le suit dans ses voyages et dans ses haltes. La litanie de noms de lieux donne vie à sa poésie et « accroche » l’auditeur qui suit le poète dans ses déambulations tout en l’informant sur les sites qu’il traverse. L’usage de références géographiques dans ses vers lui permet d’établir une connexion réelle entre les paysages et le verbe.  L’ancrage dans son milieu notamment par les repères mémoriels (citation de lieux, évocation des noms de saints et de sanctuaires religieux) construit d’emblée pour le lecteur un imaginaire visuel. Si Mohand ou M’Hand, en « poète géographe » (Yermeche, 2010, p. 13-25), territorialise ainsi sa parole poétique tout en consolidant la communication avec son public. Les toponymes qui émaillent sa poésie donnent un ancrage territorial fort à son texte tout en transcendant sa référence explicite. L’énumération de noms propres de personnes (réelles ou virtuelles) et de lieux ponctue la marche incessante et ininterrompue du poète déraciné, à la recherche perpétuelle d’un havre de paix. Le rapport à l’espace est symbolisé par les nombreux toponymes (noms de régions, villes et hameaux traversés ou pays visités ou imaginés). La triangulation temps (réel ou virtuel), espace (présent ou passé) et personne (masculine ou féminine), est exprimée au travers d’indices onomastiques qui tissent un réseau géographique d’un espace connu. Ils constituent une véritable grille topographique de l’Algérie à partir de laquelle tout un chacun peut dessiner sa carte géographique des régions que le poète traverse et évoque dans ses vers.                                                          

Application de l’approche géo-poétique au texte mohandien         

Voyons comment se tisse le parcours du poète à travers la litanie géographique. A travers la seule énonciation de toponymes tels que luda « la plaine », rrif « la campagne », blad/leblad et tamurt  « le pays » ou encore ležžayer tamdint « la ville d’Alger », formule paraphrastique par opposition au pays qui est nommé par un vocable simple  ležžayer « l’Algérie », des oronymes tels que adrar « la montagne » et des odonymes leblassa « la place », Si Mohand nous donne à lire la configuration de l’espace traversé dans toute son étendue et son relief. Dans d’autres poèmes, le nom géographique présenté sous la forme d’un syntagme phrastique composé  d’un générique  (un nom commun) et d’un spécifique (de nature ethnique), à l’instar des oronymes : Adrar n’At-Yirathen « la montagne des At Irathen » ; luda n’Chender « la plaine de Chender » ; Idurar Annaba « les montagnes d’Annaba » ou des hydronymes  ţaawent n-tjallabin « la source des gandouras» ; asif sibbu « le fleuve du troglodyte [oiseau] » ; oued aïssi « le fleuve de Aïssi », nous informe avec précision sur la nature topographique des espaces traversés (montagne, plaine, cours d’eau…). Pour évoquer d’autres régions que sa Kabylie natale, il utilise le toponyme composé blad Annaba « le pays d’Annaba » et la dénomination ttamma l-lehdada « la place des frontières » renvoie par un jeu métaphorique à la frontière algéro-tunisienne») et les vocables spatiaux Cherk/Lγarb «  Orient/Occident », qui ont valeur de noms propres.

Sur le mode de la distorsion, Si Mohand joue avec le lexique de la langue tout en thématisant son rapport au lieu. Ainsi la géographie spatiale se double-t-elle d’une géographie intellectuelle et historique. Si Mohand nous instruit également sur la composante humaine de son pays : le nom commun emprunté au français lbilag, témoin de la présence coloniale, est utilisé comme toponyme puisqu’il se substitue à la dénomination toponymique Tizi-Ouzou ; leblassa « la place », concept colonial qui remplace le vocable berbère tadjmaât, lieu où se rassemble la communauté villageoise. Ainsi les noms-métaphores géographiques nous donnent des informations sociologiques sur les occupants du lieu Blad lqifar « pays des hérétiques » et Blad lkuhel « pays des noirs, [par extension, des esclaves] », tamdint l-keyyas « la ville des nobles » évoque un pan de son histoire, un pays où les habitants sont en perte de valeur.

Les noms géographiques égrenés dans les vers du poète qui sillonne la Kabylie sont autant de points de reconnaissance et de repères identitaires, familiers à toute sa communauté qu’il entraîne dans ses pérégrinations. Bien qu’évoluant dans un « espace marginal » et solitaire, Si Mohand s’inscrit dans l’« espace collectif » comme l’illustrent les nombreux toponymes, témoins des pérégrinations du poète qui sillonne la Kabylie de bout en bout : Chamlal, Icheraïouen, Icherriden, Ikhelidjen, Tirourda, Tazazrayt, Tizi-Uzu, Tizi al Menael, Boushel, Akfadou, Djemaâ, Lḥmiser, El Hammam, Baloua, Minen, Ahnif, Laazib, Tadmaït, Boukhalfa, Amraoua, Adni, La Seybousse, Michelet, Mouti, Ramasco, Akbou, Sidi-Aïch, Saint Charles, Maillot.  Cette litanie toponymique dessine un véritable parcours géographique de l’errance et Si Mohand ou M’Hand, en poète-voyageur, territorialise sa parole poétique: si stif armi d’annaba, nsub asif sibbus « de Sétif à Annaba, en descendant l’oued Sibbous ». « Me voici à La Calle, loin de Bône. Me voici parvenu à Tunis, repu d’errances. Me voici à La Calle, près de la frontière » (sous-entendu la frontière tunisienne). J’ai marché depuis Larbaa. De Tirourda à Akbou, j’ai pris le chemin de Maillot et passé près de Tazmalt. Si Heddou, je te prie, fais que j’arrive pour la nuit à Ben Ali Cherif (nom d’un saint qui a donné son nom à une zaouïa de la vallée de la Soumam, près d’Akbou). De Sidi Aïch à Sétif, j’ai fait route par les Aït-Abbas (tribu de Petite Kabylie). Entre Michelet et Tirourda (oronyme : col qui coupe le Djurdjura au-dessus de Michelet et permet la communication entre la grande-Kabylie et la Petite-Kabylie). Me voici à Tizi-Ouzou. Sidi Baloua s’élève haut par-dessus les monts puissants au centre du pays AmraouaD’Alger à Kairouan, chacun a entendu parler de lui. (Amraoua : ensemble de tribus makhzen installées par les Turcs autour de Tizi-Ouzou, l’ethnonyme est devenu un toponyme). Entre Menayel et Laazib, j’ai entamé la plaine de Chender (région près de Mirabeau, du nom de la rivière qui la traverse, l’hydronyme est devenu toponyme). Entre Boudouaou et Thenia, dans la côte de Tidjelabine. Je m’en vais passer par El-Harrach par-delà la rivière (Oued El Harrach). De Tizi-Ouzou à Mouti, j’ai pris la traverse de Chamlal. Arrivé à Oued-Aïssi (ancienne minoterie Moutier) affluent de l’Oued-Sebaou.                             

Le poète est dans un rapport actif à l’espace ; il le construit, le fait vivre et en donne des représentations variées. Le bornage des lieux dépasse les frontières du pays kabyle. Ses déplacements le mènent vers les régions du nord de l’Algérie : Tazmalt, Tidjelabine, Alger/Ležžayer, El Harrach, Boudouaou, Thenia, Sidi Moussa, Larbaa, Blida, Cherchell, et de l’est algérien Aïn Rokham, Sétif, Bône, Skikda, Khroub, Constantine, Guelma, La Calle/Collo, Annaba. Le poète transcende également son appartenance identitaire villageoise kabyle de naissance et devient un homme du monde en évoquant des lieux maghrébins tels que Tounes, Byzerte, Kairouan. Il évoque par ailleurs des contrées et des villes qu’il n’a probablement pas atteintes mais qui existent dans son imaginaire telles que Fes et Baghdad, Fransa, Lbariz et Marseille – et même Langliz  « l’Angleterre » et Mekka (Arabie Séoudite).

L’espace est exprimé par le rapport constant au vecteur culturel qu’est la religion. Si Mohand fait un va-et-vient continuel entre le sacré et le profane. Les repères mémoriels que sont les hagionymes (évocation des noms de saints et des sanctuaires) symbolisent l’ancrage du poète dans le même milieu spatial, culturel et spirituel que ses concitoyens. Il fait état de ses déplacements et de ses haltes par l’énonciation de nombreux hagionymes (noms de saints), lesquels renvoient de manière implicite à des lieux précis où le saint s’est implanté. Le lieu est parfois cité par l’association du toponyme et de l’hagionyme : lève-toi de grand matin et va à El Hamam (Michelet) des Aït-Sidi-Saïd (marabout de la région) ; Sidi Baloua (marabout de la région), Prince du pays Amraoua. L’énonciation du saint renvoie implicitement à un lieu précis : Sidi Ramdane (saint d’Alger) ; Sidi Xlifa  (Tizi-Rached), Sidi Wedris/Si Hand Oudris (saint des Illoulen-Oumalou, Si Lḥoucine/ Si Lhusin n Cceṛfa ( saint de Cherfa ), Sidi Ben Saïd (saint de Tébessa), Ben-Aali-Cherif (zaouïa de la vallée de la Soummam, Akbou), Sidi Baloua/A sselṭan deg-Aamrawa (saint de Tizi-Ouzou), Sidi Mussa  (Tinebdar, village de la région de Sidi Aïch), Sidi Xlil  (Khalil Ibnou Ishak, dit Sidi Xlil, exégète du rite malékite), Sseltan Abdelkader (Abdelkader EL DJILLALI, le premier des plus renommés des mystiques musulmans). Sidi RAMDANE (saint d’Alger) ; Sidi Wedris/Si Hand Oudris (saint des Illoulen-Oumalou, entre le col de Chelata et celui de Tirourda) ; Si Lḥoucine/ Si Lhusin n Cceṛfa ( saint de Cherfa ) ; Sseltan Abdelkader (Abdelkader El Djillali, le premier et le plus renommé des mystiques musulmans) ; Sidi Saïd u-Taleb (marabout des environs de Michelet) ; Sidi Ben Saïd (saint de Tébessa) ; Ben-Aali-Cherif (saint célèbre qui a donné son nom à une zaouïa de la vallée de la Soummam, près d’Akbou) ;  Sidi Xlifa  (Tizi-Rached) ; Sidi Baloua/A sselṭan deg-Aamrawa/ Sidi Balwa d aâlayan (saint de la ville de Tizi-Ouzou) ; A Sidi Mussa  (saint dont le sanctuaire se trouve à Tinebdar, village de la région de Sidi Aïch) ; Ben-aali-crif (saint de la vallée de la Soumam) ; Sidi Xlil  (Khalil Ibnou Ishak, dit communément Sidi Khelil, jurisconsulte musulman, le plus célèbre des exégètes du rite malékite) ; A Sidi Heddu. La référence au lieu est parfois clairement explicitée ainsi  Txilek a Balwa herrek  « Baloua de grâce lève-toi », Ay At-Umalek « et vous saints d’Oumalek » ; A ssaddat g Beḥriyen « et des Ibehriyen » ; Assaddaţ men kul mersa  « saints de tout havre » ; A ssyad’ at-lxir « saints tutélaires » ; A ssalhin akk’ar Mekka « saints d’ici à La Mecque »; Ssaddat kbir u ssγir  « saints grands et petits » ; Dâaγ k s ccurṛafa « je t’invoque par les chorfa [pluriel de chérif, descendant du prophète] » ; Ma irad uâassas « Si les saints le veulent ».

Les noms géographiques, témoins de la mobilité du poète, visualisent et situent l’espace et orientent les déplacements par rapport au lieu d’énonciation. Les mots-outils abondent dans le texte : di « de » : « di tmurt l-lâkhrub, di leblida, lmiser d lmersa » ; deg/seg « de » : « deg durar Aânnaba ; seg g°edrar n’At-yirathen » ; γer « vers » : « ger AtYirathen » ; ar « à » : « ar Beγdad » ; si « de » : « si Skikda ». Ces mots délimitent les deux bornes de l’itinéraire, du parcours suivi et « marquent, dans l’espace, les points que le poète veut mettre en relief pour son destinataire ; ce dernier, du même groupe social que lui, connaît ces lieux pour les avoir visités ou de réputation. On tient là un bel exemple de « poétique de convenance » et, pour Si Mohand, un bel exemple de liberté de création individuelle » (Galand-Pernet, 2007). Ce procédé rhétorique permet au poète d’instaurer une certaine proximité avec son public. Si la communication s’établit par le verbe entre le poète et ses concitoyens, elle se consolide et se maintient par le bornage des lieux et l’énumération des dénominations de lieux familiers. Les noms géographiques égrenés dans les vers sont autant de points de reconnaissance et de véritables repères identitaires, qui permettent de suivre le poète dans ses voyages et dans ses haltes. Le jeu rhétorique sur les noms propres remet « sous les yeux de l’allocutaire tous les éléments constitutifs d’une substance qu’il est habitué à envisager comme notoire », c’est-à-dire connue des gens et donc immédiatement perceptible par eux. La symbolique des noms géographique est telle que, bien qu’évoluant dans un « espace marginal » et solitaire, Si Mohand n’est pas séparé de l’« espace collectif » dont il sent et ressent les contraintes politico-morales et sociales de ses concitoyens. Il transcende son appartenance identitaire villageoise kabyle de naissance et devient un homme du monde.

Conclusion

Par cette démonstration, nous espérons avoir démontré qu’une interdisciplinarité entre domaines différents est possible et que l’approche géo-poétique se prête particulièrement à ces rapprochements du fait qu’elle se focalise sur le rapport entre la création littéraire et l’espace et sur la façon dont ils sont mis en forme. Notre motivation était également de montrer, tant que faire se peut, que l’appréhension de l’enseignement de la géographie par la poésie de l’errance est une voie tout à fait intéressante. Il suffit juste d’adopter une posture nouvelle et d’avoir une vision novatrice de la représentation et de l’épistémologie des domaines trop fermés sur eux-mêmes jusque-là. Pour cela, le géographe doit voir dans la poésie l’expression de la relation de l’homme à son milieu et ce, par le repérage des référents géographiques. Cette géographie qui prend en compte désormais les représentations culturelles et la conception de l'espace comme construction sociale, se prête particulièrement à ces rapprochements qu’on peut déceler dans les représentations d'espaces que supposent les littératures de voyage, d'exploration et celles qui investissent de manière implicite ou explicite les lieux. C’est une géographie qui se focalise sur l’implication de l’homme dans son milieu et qui tient compte du rapport dialectique de l’homme au monde qu’il habite et qui l'habite.

L’initiation à la géographie par la poésie du voyage constituerait ainsi un moyen ludique d’enseignement / apprentissage de cette matière pour de jeunes apprenants. Par ce biais, l’objectif sera double, l’initiation et la familiarisation à la poésie d’une part et la facilitation de l’appréhension de la discipline géographique classique, laquelle s’appuie habituellement sur une approche relativement statique, souvent rébarbative aux jeunes apprenants d’autre part.

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