Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 123-136, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral


 

 

 

Annemarie DINVAUT

 

 

 

Une sociodidactique de la littérature, pour la compréhension de l’interlangue et de l’interculture

Cet article associe la sociolinguistique et la littérature et s’inscrit dans une démarche sociodidactique. Nous nous attachons à montrer, d’une part, comment l’approche de textes littéraires a toute sa place dans une didactique contextualisée des langues  et de la communication interculturelle. D’autre part, nous voyons la littérature et la didactique de la littérature comme deux activités humaines socialement situées et étroitement liées à leur environnement sociolinguistique, sociologique, culturel et historique. Aussi nos propositions peuvent-elles déboucher sur une sociodidactique de la littérature qui consiste moins à faire l’analyse strictement littéraire des textes qu’à mettre en lumière différents éléments du contexte de la création littéraire, leurs interactions, et dans quelle mesure ces textes peuvent inspirer l’analyse par les lecteur-rice-s et étudiant-e-s de leur propre environnement et biographie langagière et culturelle. C’est dans cette double optique, celle de la littérature incluse dans la didactique de la linguistique, des langues et de l’interculturel, et celle d’une sociodidactique de la littérature, que nous analysons les écrits d’Isabelle Eberhardt.

Les textes littéraires, dans l’enseignement des langues, sont des éléments qui permettent une meilleure connaissance de la culture cible et sont susceptibles d’être des points de contact et de partage entre les apprenant-e-s et les locuteur-trice-s de la langue cible. Pour des apprenant-e-s adolescent-e-s et adultes, ils permettent d’effectuer des tâches linguistiques simples à partir de supports dont les contenus et la forme sont complexes. Dans cette optique, ils sont des ressources pour les enseignements-apprentissages de langues, mais aussi pour les formations à l’interculturel de jeunes publics (albums jeunesses qui abordent le fait migratoire, les discriminations) et de publics adultes (récits de voyage, auteurs qui abordent les contextes de minoration, de mobilité, de sociétés en transition). Ils ont toute leur place dans une formation à la didactique des langues et à l’interculturel qui vise à développer, chez les étudiants et les enseignants, la capacité à considérer l'interlangue et l'interculture comme des marques de créativité, des stimulations de l'imaginaire, des ressources pour les apprentissages. Incluse dans la sociodidactique des langues et de l’interculturel, la fréquentation de textes littéraires est un outil pour la compréhension, un témoignage, un objet de médiation et un déclencheur :

- Elle éclaire les procédés interlinguistiques, qui peuvent faire partie du processus d’apprentissage, être des stratégies d’adaptation aux situations de communication, ou des choix délibérés, guidés par des conceptions d’ordre esthétique.

- Elle donne à voir les variations langagières et culturelles, l’hétérogénéité des pratiques, y compris celles qui ont été et/ou sont stigmatisées, ainsi que leur contexte social, culturel et historique. En cela, elle participe des chroniques, des témoignages et offre à ces variations et variétés une légitimité, dans la mesure où les textes littéraires appartiennent à une production sociale et culturelle reconnue.

- Elle accueille l’émotion et l’imaginaire comme éléments de l’analyse et constitue un objet de médiation, car elle facilite l’expression par les étudiant-e-s et les enseignant-e-s de leurs propres pratiques et processus d’apprentissage, de leurs expériences de la reconnaissance ou au contraire de la stigmatisation de leurs pratiques langagières et culturelles.

Pour ce qui relève des contacts de culture, très importants dans les textes d’Eberhardt, nous les aborderons à partir du concept d’interculture, que nous construisons à partir de ceux d’interlangue et d’interculturel, et après avoir constaté l’absence du terme et du concept d’interculture, malgré l’abondance des recherches dans ce domaine. Les travaux sur les langues et sur les cultures ont en commun la description de pratiques sociales labiles ; l’analyse des représentations et de leur incidence sur le réel ; l’observation des comportements qui échappent aux catégories et aux grilles au fur et à mesure de l’élaboration de ces dernières. Mais alors que les sociolinguistes et les didacticiens des langues se sont intéressés à l’interlangue, ce territoire linguistique construit par un individu à partir de ces différents répertoires langagiers, les travaux sur les compétences et les attitudes lors de contacts de cultures n’ont pas nommé, pour l’instant, l’interculture des individus. Nous proposons ce concept, qui permet de mettre en lumière les bricolages culturels, les singularités de parcours et de choix, les systèmes intermédiaires, individuels, et, dans le cas de contacts de cultures, les systèmes co-construits par les personnes en présence :

Les stratégies et compétences sont le plus souvent présentées comme des attitudes, des gestes pertinents pour résoudre des situations de contacts de culture. Mais il est rarement envisagé que l’ensemble de ces gestes et attitudes constituent les observables d’un système culturel spécifique, propre à une personne, dans laquelle elle peut ou non puiser, et qui serait son interculture (Dinvaut, 2016, p. 116).

L’interculture, à l’instar de l’interlangue, peut être vu comme un ensemble complexe et mouvant, particulier à chacun, mis en œuvre différemment selon les situations et les contextes. Dans le milieu professionnel, pour les loisirs, la religion, en famille, etc. Une interculture est dynamique, dans la mesure où elle varie sur le temps, selon la fréquence, selon la durée et l’intensité des contacts avec les différentes cultures ; elle est instable, car elle ne saurait se résumer à l’assimilation, au remplacement de la culture « d’origine » par celle du pays d’accueil ou du nouveau milieu ; enfin, elle est hétérogène, sujette à des variations multiples, ce qui n’empêche pas une part de systématicité. Nous pouvons considérer que chaque personne, lors de contacts de cultures, construit une grammaire communicationnelle intériorisée, constituée de codes, de règles sociales, d’habitudes, de rituels, et la modifie, de manière ponctuelle ou sur la durée, selon les situations. En cela, l’interculture est « un répertoire de gestes, d’habitudes, de références qui ont leur origine dans l’une ou l’autre des cultures en contacts, mais qui ont été transformés, reconfigurés par la personne qui les porte » (Dinvaut, 2016, p. 121).

Isabelle Eberhardt, dans l’expression de ses cheminements d’apprentissage et de ses choix de vie, exemplifie particulièrement bien ce concept d’interculture. Nous montrerons ici comment l’élaboration de son interculture, à la croisée d’univers culturels multiples, russe, européen, arabe, politique, religieux, littéraire, débouche sur et nait de ses activités d’écriture et de voyage. Et comment elle est en mesure, grâce à son interculture, d’agir en passeure de cultures et de langues.

D'un point de vue méthodologique, notre approche est qualitative : dans les Écrits intimes[1], sa correspondance entre 1895 et 1901, nous avons exploré et analysé (Dinvaut, 2011, 123-132) les occurrences de langues autres que le français, principale langue des écrits d’Eberhardt, en interaction entre elles et avec le contexte de ces alternances codiques, leurs fonctions, leurs destinataires ; nous avons montré comment ces marques plurilingues étaient associées à la manière dont Eberhardt vivait les territoires, la citoyenneté, le savoir. Dans les Journaliers[2], écrits entre 1900 et 1903, nous avons analysé les liens entre écriture, langues et identités, en particulier genrées (Dinvaut, 2015). Nous renvoyons nos lecteurs à ces études, dont nous reprenons ici certains éléments. Le présent écrit explore plus particulièrement les nouvelles rassemblées sous le titre Amours nomades[3] (2008). Nous y recensons et analysons les liens entre les Journaliers (2002), long travail de chronique sociale et culturelle, « journal littéraire » (J, 48), et l’écriture de ces nouvelles ; nous tentons de montrer comment l’interlangue et l’interculture d’Isabelle Eberhardt donnent à ses écrits, outre leur qualité littéraire, valeur de témoignage, de document historique, d’aide à la compréhension de nos présents.

Isabelle Eberhardt, une vie et une écriture plurielles

Les écrits d’Isabelle Eberhardt constituent une ressource précieuse pour une didactique du plurilinguisme et de l’interculturel : l’environnement familial d’Isabelle Eberhardt, le contexte historique de sa trajectoire individuelle, et surtout, ses choix de vie contribuent largement à faire de ses écrits une source de réflexion sur la mobilité linguistique, culturelle, sociale et spatiale : ses parents russes vivent en Suisse, où ils côtoient des réfugiés politiques des quatre coins de l’Europe : arméniens, tunisiens, macédoniens, grecs, turcs, russes, ils rêvent tous de défaire les dominations. Voici de quoi entretenir la défiance de l’état suisse, pays qui n’accepte jamais vraiment Isabelle Eberhardt : sa terre de naissance lui est une terre « d’exil » (J, 72, 81, 90). Elle ne veut pas aller dans le pays dont elle est citoyenne et dont elle parle la langue, la Russie. Son père, officiellement son précepteur, ne peut la reconnaître ; il l’instruit dans l’amour des langues et l’exigence de la pensée critique. Isabelle et sa mère se convertissent à l’islam et, en plusieurs étapes, s’installent au Maghreb.

Afin de vivre avec Slimène Ehnni dans le pays de son choix, l’Algérie, Eberhardt réussira à obtenir la nationalité française. Pour qui souhaite comprendre comment l’identité ne saurait se réduire à l’usage d’une langue, à un comportement culturel, à une citoyenneté ou à un genre, la lecture d’Isabelle Eberhardt sera utile. Son projet de vie est d’écrire et de vivre en terre d’Islam, et pour cela elle vit toutes les mues, des plus ludiques aux plus inconfortables : s’habiller en homme, travailler comme institutrice ou docker, vivre loin des êtres chers, subir le déclassement social et l’endettement. Artiste didacticienne des langues et des cultures, elle explicite et analyse ses stratégies : les écrits que nous abordons ici, sa correspondance (ÉI), les Journaliers, ses nouvelles (AN), sont autant de balises offertes, aujourd'hui plus que jamais, dans un monde de pluralités linguistiques et culturelles.

Écrire les langues, entre les langues, créer une interlangue

Isabelle Eberhardt prise les langues, leur diversité, leur musicalité : « Je me grisais de sa voix mélodieuse en cette langue arabe qu’il parlait aussi bien que sa langue maternelle, le turc » (AN, 31). Sa circulation d’une langue à une autre et son agilité linguistique sont très présentes dans sa correspondance : néologismes, procédés interlinguistiques, francisation de l’arabe, par exemple « madjouneries » (IE, p. 27, 28) pour désigner le comportement irraisonné de son frère. Glottophile, elle analyse finement les relations qu’ont ses interlocuteurs à leurs langues. À propos d’Ahmed, elle décrit comment pour une personne, une langue peut être réservée aux idées et au débat, une autre à l’affectif et au quotidien :

J’aimais l’écouter me parler de toutes ces choses en français, puisqu’il ne pouvait les exprimer toutes au moyen de l’arabe... Pourtant il préférait me parler cette langue qu’il aimait […] il me disait avec un gai sourire d’enfant :

- Je vais mourir de faim... Viens donc, nous irons déjeuner (AN, 31).

Dans sa correspondance, de 1895 à 1901, Eberhardt imbrique les langues l’une dans l’autre : formules épistolaires, expressions figées, paragraphes. Dans la mesure où les destinataires de sa correspondance sont eux-mêmes plurilingues, son usage de plusieurs langues constitue un co-linguisme, « un espace de communication et de négociation » (Dinvaut, 2011, p. 124). Elle écrit en français, principalement, et aussi en russe, grec, italien, latin, et en arabe de plus en plus. Elle sollicite à plusieurs reprises le plurilinguisme de ses correspondants, pour l’aider dans son apprentissage, ou pour que leurs lettres ne soient pas comprises par sa famille. 

Isabelle Eberhardt passe d’une langue à l’autre, d’un registre à un autre, d’une identité épistolaire à une autre, pour obtenir des nouvelles de son frère, pour partager ses réflexions avec des amis chers, pour négocier avec les autorités russes, françaises et suisses qui la harcèlent ainsi que sa famille, pour trouver un logement, pour emprunter de l’argent (Dinvaut, 2011). Insoumise, mais stratège, elle peut envoyer à son frère un modèle de lettre administrative en russe, en 1895 (ÉI, 28) ou publier une lettre dans la Dépêche Algérienne, et faire preuve à la fois d’un style alerte et de solides compétences d’argumentation, en 1901 (J, 145, 146). Pour tel correspondant elle est Meriem, amante câline, pour tel autre PodolinskY, marin qui écrit à un autre marin sur le même navire que son frère. Elle cherche à convaincre ses interlocuteurs, et pour cela insère leur langue ou répète le même énoncé, pour mieux insister, en français et en russe ou en arabe (Dinvaut, 2011, p. 126).

Sa correspondance constitue un terrain d’apprentissage et donne à voir ses progrès en langue arabe. Les expressions figées, en particulier les formules d’ouverture et de clôture, sont d’abord en caractères latins, puis en écriture arabe. Ces formules de salutations et les expressions du quotidien sont aussi les indicateurs de son acculturation :

Elle les utilise d’abord comme des « passes » pour entrer dans le monde linguistique et culturel arabo-musulman, puis se les approprie, les intègre à sa réflexion sur l’islam, sur ses progrès spirituels, sur d’autres musulmans, en particulier dans ses lettres à Ali Abdul Wahab, en 1897, 1898 (Dinvaut, 2011, p. 125-126).

Au fil des lettres, Eberhardt se montre capable de vivre sa vie affective en langue arabe, par de courts poèmes, des propos affectueux, des surnoms. Les alternances codiques sont aussi pour elle le moyen de rapporter des conversations dans toute leur vivacité, ou bien d’instaurer un dialogue à distance avec son correspondant, de l’interpeller (Dinvaut, 2011, p. 125).

L’interlangue pour marquer ses positions, pour rendre compte

Les marques plurilingues sont aussi, pour Isabelle Eberhardt, le moyen d’exprimer sa nouvelle identité : ses choix spirituels, sa préférence pour la société arabe et son rejet de la société coloniale européenne, son attitude critique vis-à-vis de la colonisation.

Son acculturation religieuse passe par des expressions et des prières en arabe, dans sa correspondance (Dinvaut, 2011) et dans les Journaliers (Dinvaut, 2015). La langue arabe est aussi pour Eberhardt une manière de privilégier le point de vue de ceux auxquels elle s’intéresse, dans ses nouvelles : Achoura « achetait chez les jardiniers roumi[4] une moisson de fleurs odorantes » (AN, 38). Elle lui permet, dans sa correspondance, dans les Journaliers, de signifier qu’elle-même se situe plus comme une Algérienne que comme une Européenne :

L'usage de la langue arabe fait écho à ses choix de vie, à sa volonté de « s'établir au désert » (J, 78), de vivre une « existence toute arabe » (J, 64), dans « une petite maison en toub, à l'ombre des dattiers » (J, 34). Elle aime le « pays des chott et des sebkha dangereuses » (J, 60). Dans ses Journaliers, à partir du 7 février 1901, le médecin ou docteur devient le « toubib » (J, 97, 108, 109). La maison des chrétiens à El-Hamel est désignée en arabe, « le dar enneçara aux volets verts » (J, 230). C'est aussi par la langue qu'Isabelle-Mahmoud s'inscrit dans la temporalité et la religion de l'univers arabo-musulman. Le 4 août 1900, elle note pour le lecteur non-averti : « Arrivé à Mouïet-el-Caïd vers le maghreb (6 heures) » (J, 62), puis n'utilise que les termes en arabe, « maghreb, sobkh, asr » (Dinvaut, 2015, 191, 192).

Eberhardt rend compte, de manière précise, de l’Algérie de cette fin du 19ème. Que ce soit dans sa correspondance, dans les Journaliers ou dans ses nouvelles, elle utilise les termes en arabe pour désigner ce qui est spécifique aux cultures algérienne et tunisienne, et à la société coloniale : les nefra, les razzia (AN, 36), le bordj (AN, 38), le caïd (AN, 40), la djemaâ (AN, 41), les ferrachia (AN, 43) le khammes (AN, 77), ....

Des mots en arabe qu’Eberhardt et d’autres auteurs[5] offrent à la littérature en langue française, en cette fin du 19ème, certains se sont installés dans les dictionnaires français (le berdha devenu le barda, l’oued, le burnous, le benadir devenu bendir, AN, 91), d’autres (bach adel, mahakma (AN, 47), koubba (AN, 84), mouderrès (AN, 87, 88), le meddah (AN, 91) n’ont pas traversé la Méditerranée. Ces interlangues rendent lisible le mode de colonisation française, sa reprise de structures ottomanes, la présence de l’armée d’occupation : le spahi (AN, 38), les aghalik (AN, 36), le makhzen, le turco (AN, 40), les goumiers (AN, 99), … Isabelle Eberhardt juge sévèrement la colonisation, et le choix de termes en arabe sont autant de marques de son positionnement aux côtés du peuple colonisé : les hokkam (J, 229), les conditions draconiennes imposées par le khammesat (J, 241).

Les identités plurielles, pour atteindre ses objectifs

Isabelle Eberhardt a un dessein précis et quadruple. Elle veut apprendre, écrire, s’accomplir spirituellement, et avoir la liberté de circuler :

Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage […] l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau […] Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand à la conquête du monde. (Heures de Tunis, 1902, cité par Martine Reid, AN, 12)

Dans ses relations épistolaires ou ses déplacements, elle crée et s'attribue plusieurs identités, qu’elle utilise là encore comme des outils pour agir. Ainsi a-t-elle une identité pour déjouer le contrôle de son père, une pour obtenir des nouvelles de son frère Augustin, un nom de plume pour ses articles dans La Revue Moderne. Elle est Meriem Bent Yahvia, Mouchet, Mahmoud Saadi, Podolinsky. Ce dernier est tour à tour « matelot à bord de la Zvezde de Vladivostok, 25 ans, en congé de 3 mois » (ÉI, 27) ou publiciste, domicilié à Bône. Les pseudonymes qu’Eberhardt adopte lui permettent de trouver des solutions aux surveillances familiales ou aux arcanes administratives. Elle implique ses interlocuteurs, leur demande de lui écrire en adoptant ces identités provisoires (Dinvaut, 2011).

Si les tenues masculines ont pu être des déguisements provocateurs lors de son adolescence genevoise, ils deviennent vite des stratégies pour voyager, pour se défaire des contraintes imposées aux femmes, pour réussir ses explorations sociologiques et anthropologiques, pour vivre pleinement ses choix religieux : elle est donc docker, matelot, membre d’une confrérie... Ces vêtures sont moins des travestissements que la réponse à un environnement contraignant, à l’instar des tenues de sport de certaines jeunes filles, aujourd'hui, dans des cités françaises. Les changements de nom, les vêtements, l’adoption d’identités masculine ou féminine dans sa vie et dans son écriture sont autant de stratégies de liberté, qu’elle partage avec ses lecteur-rice-s.

Eberhardt fait coïncider sa fascination et sa soif de comprendre « l’Alger voluptueuse et criminelle » (AN, 29) avec son cheminement spirituel. Dans La Zaouïa (AN 26-33), elle relate comment elle fréquente les mauvais lieux, la nuit, la zaouïa, le matin. Elle connait « un nombre infini d’individus tarés et louches, de filles et de repris de justice, […] autant de sujets d’observation et d’analyse psychologique » (AN 29). Elle explicite comment plusieurs points de chute, en ville, lui permettent de changer de personnage, d’endosser la tenue la mieux adaptée à son exploration ; comment ses identités masculines lui permettent aussi de recueillir la parole des hommes :

M’ayant entendue parler arabe avec un maquignon bônois, l’homme au chapeau de paille, après de longues hésitations, vint s’asseoir à côté de moi.

D’où viens-tu ? Me dit-il, avec un accent qui ne me laissa plus aucun doute sur ses origines.

Je lui racontai une histoire quelconque, lui disant que je revenais d’avoir travaillé en France.

Car Isabelle consacre sa courte vie (27 ans) aux apprentissages : de l’islam, du monde arabe, des langues. De la culture arabe
et musulmane, elle apprend le plus possible : la spiritualité, la vie quotidienne, les échanges avec les membres les plus érudits comme les plus simples de la société arabe. Quel que soit le domaine qu’elle aborde, elle le fait avec méthodologie et exigence. Elle est sociologue impliquée avant la lettre :

Un peu par nécessité, un peu par goût, j’étudiais alors les mœurs des populations maritimes des ports du Midi et de l’Algérie. Un jour, je m’embarquai à bord du Félix TOUACHE, en partance pour Philippeville. Humble passager du pont, vêtu de toile bleue et coiffé d’une casquette, je n’attirais l’attention de personne. […] C’est une grave erreur, en effet, que de croire que l’on peut faire des études de mœurs populaires sans se mêler aux milieux que l’on étudie, sans vivre de leur vie... (AN, 19).

Depuis son interculture, un regard acéré et bienveillant

Isabelle Eberhardt, à l’aide de ses outils et de ses stratégies (langues, sociolectes, identités, tenues), à partir de ses rencontres, de ses choix successifs, a construit une interculture, un territoire à la croisée des univers culturels auxquels elle appartient et qu’elle connait, et d’où elle observe et décrit l’Algérie colonisée. Elle, si dure pour les « femelles, névrosées, orgiaques, vides de sens et mauvaises » (J, 234), si soucieuse de sa propre liberté et de son indépendance financière, dépeint la condition des plus démunies, de celles qui paient très cher le refus de se soumettre. Elle décrit les ravages de la tradition, en Algérie ; ses Journaliers deviennent la matière de ses nouvelles : Zeheïra, qui se jette dans un puits pour fuir un mariage odieux (J, 221), devient dans une nouvelle Taalith, jeune veuve kabyle (AN, 59-63). Elle montre les conséquences de l’occupation armée, en particulier la prostitution. Dans Le Roman du turco (AN, 41-58), elle évoque le destin de Melika, fille d’une pauvre créature usée et flétrie, jetée depuis toute petite à la merci des tirailleurs et des portefaix, [qui] avait grandi dans la rue sordide, nourrie des reliefs de la caserne, par les hommes en veste bleue qui, par les fenêtres, lui jetaient des morceaux de pain (AN, 47).

Dans Portrait de l’Ouled Naïl (AN, 35-40), elle montre comment la tradition algérienne et la colonisation, associées, augmentent la détérioration de la condition féminine : Achoura, « mariée trop jeune, […] cloîtrée, […] répudiée bientôt, […] s’était fixée dans l’une des cahutes croulantes du Village nègre, complément obligé des casernes de la garnison » (AN, 36).

Elle n’est pas dupe des conditions de vie offertes aux soldats de la Légion étrangère[6], qui ont rejoint les rangs de l’armée française et seront finalement enterrés « dans le coin des ‘heimatlos’, au cimetière de Saïda » (AN, 81), et aux indigènes recrutés par l’armée française qui ne reçoivent que « les pauvres sous de misère pénible gagnés sous le berdha » (AN, 47), sans panache ni gloire :

Tantôt les goum escortaient les lents convois de chameaux ravitaillant les postes du Sud, tantôt ils se lançaient à la poursuite de djiouch insaisissables, de harki qu’on ne joignait jamais... quelques rares fusillades, avec les bandits faméliques qui se cachaient, quelques captures facile de tentes en loques, pouilleuses, hantées de vieillards impotents, d’enfants affamés, de femmes qui hurlaient, qui embrassaient les genoux des goumiers et de leurs officiers français, demandant du pain. Pas une bataille, pas même une rencontre un peu sérieuse. Une fatigue écrasante et pas de gloire. (AN, 111)

Elle perçoit les parts de la vie algérienne qui restent opaques pour l’occupant français : ainsi, dans Campement (AN, 99-105), de l’alliance entre un goumier et un nomade pour se venger d’un chamelier marocain, de la suggestion à demi-mot d’un ancien, le tout incompréhensible pour l’officier français, et la conclusion laconique qui scelle l’histoire :

La silhouette de l’officier français passa...Placide, les mains fourrées dans les poches de son pantalon de toile bleue, la pipe à la bouche, il inspectait hommes et bêtes, distraitement. […] L’enquête n’aboutit à rien (101, 104).

L’interculture pour offrir des voies de compréhension

L’interculture qu’Isabelle Eberhardt a construite lui permet de convoquer des images que comprendra le lecteur européen : elle compare[7] les chott du désert algérien aux « lagunes salées, surfaces d’un gris de plomb, immobiles et mortes » de la Sicile (J, 14), et le sol du chott à du « pain d’épice glacé » (J, 113). Des notes rédigées en arabe pour ses Journaliers, […] tous ces villages construits sur les terrains pris aux pauvres fellahs qui y travaillent maintenant aux conditions draconiennes du khammesatii français. Le paysan se plaint, mais supporte son sort très patiemment. Jusqu'à quand ? (J, 241). 

Nait cette comparaison faite par Dmitri, Légionnaire (AN, 65-81) entre les moujiks russes et les paysans arabes :

Plus Dmitri se familiarisait avec les bergers et les laboureurs arabes, plus il leur trouvait de ressemblance avec les obscurs et pauvres moujiks de son pays. Ils avaient la même ignorance profonde, éclairée seulement par une foi naïve et inébranlable en un bon Dieu et en un au-delà ou devait régner la justice absente de ce monde. Ils étaient aussi pauvres, aussi misérables, et ils avaient la même soumission passive à l’autorité presque toute-puissante de l’administration qui, ici comme là-bas, était la maîtresse de leur sort. Devant l’injustice, ils courbaient la tête avec la même résignation fataliste... Dans leurs chants, plaintes assourdies et monotones ou longs cris parfois désolés, Dmitri reconnut l’insondable tristesse des mélopées qui avaient bercé son enfance. Et, enfant du peuple, il aima les Bédouins, pardonnant leurs défauts, car il en connaissait les causes... (AN, 72)

Son minutieux recueil de notes devient matière à la création littéraire : les sensations et les émotions sont restituées ; ceux et celles qui auraient pu rester figés dans l’encre des faits divers prennent chair et cœur.

Conclusion

Notre question de départ était la pertinence d’étudier les textes littéraires pour donner une meilleure compréhension des variations culturelles et linguistiques, des potentialités que celles-ci offrent lors des contacts de langues et de cultures ; pour encourager une démarche de contextualisation de la création littéraire ; pour souligner les fonctions documentaires et réflexives du texte littéraire, l’analyser comme document qui éclaire le contexte
de l’auteur et stimule la réflexion des lecteur-rice-s, aujourd'hui, sur leur propre environnement, sur leur biographie langagière
et culturelle.

Eberhardt est de celles qui étirent très loin leur espace linguistique et culturel. Grâce à son interlangue et à son interculture, elle rend compte avec précision et  permet la compréhension de l’Algérie du 19ème. Ce qu’elle a offert à son lectorat européen, hier, elle nous l’offre aussi aujourd’hui, des deux côtés de la Méditerranée : son regard aigu, quasi photographique, son analyse sociologique et anthropologique, l’exposé minutieux de sa méthodologie, pour observer, questionner, apprendre, comprendre. La mise en regard de ses textes de travail (les Journaliers) et de ses créations (les nouvelles) peut introduire des activités de biographie langagière et culturelle, de chronique sociale, de transformation de ces premiers écrits. Si de nombreux auteurs nous offrent des ressources pour cette sociodidactique de la littérature, Eberhardt est certainement l’une des plus prodigues.

Bibliographie

Dinvaut, A. (2011). Le plurilinguisme dans les Écrits intimes d’Isabelle Eberhardt. In P. Lesic Bogdanka (dir.), Francontraste 2 La francophonie comme vecteur du transculturel (pp. 123-132). Mons : Editions du CIPA.

Dinvaut, A. (2015). Isabelle-Mahmoud, jeux de langues et de genres. In M. Rispail (coord.). Rôles masculins et féminins dans les usages sociaux langagiers : quelles rencontres ? Quelles fractures ? Quelles dynamiques ? (pp. 189-201), Socles (5), Bouzaréah : Lisodip Ens Bouzaréah.

Dinvaut, A. (2016). Sociodidactique et ergologie, des savoirs en dialogue. Deux démarches de connaissance et d’action à propos des contacts de langues et de cultures. Dossier présenté en vue d’une Habilitation à Diriger des Recherches. Saint-Étienne : Université Jean-Monnet.

Eberhardt, I. (1998). Écrits intimes, 1ère édition 1991, édition établie et présentée par Delacour M.-O. et Huleu, J.-R., Paris.

Eberhardt, I. (2002). Journaliers, édition composée par Delacour M. O. et Huleu, J. R., Payot, Paris : Éditions Joëlle Losfeld.

Eberhardt, I. (2008). (texte établi en 2003 par Delacour M.-O. et Huleu, J. R., Payot). Amours nomades. Paris : Gallimard.

Rey, A. (2013). Le voyage des mots de l’Orient arabe et persan vers la langue française. Paris : Guy Trédaniel.

Glossaire

Aghalik : domaine foncier, terre passée sous le contrôle de l’autorité ottomane ou du dey d’Alger, puis de l’autorité française ; charge occupée par un agha.

Bach adel : garde de la justice musulmane.

Berdha : bât de mulet, mot transféré ironiquement, par les tirailleurs indigènes à leur équipement porté à dos d’homme (Rey, 2013, 237).

Bordj : ferme fortifiée.

Chott : lac salé.

Djemaâ : mosquée.

Djiouch : pilleurs.

Ferrachia : étoffes.

Goumier (français) : militaire faisant partie d’un goum, formation supplétive recrutée par la France au Maghreb.

Heimatlos (allemand) : sans patrie.

Hokkam : administrateurs coloniaux.

Khammes, khammesat : métayer français.

Koubba : sanctuaire consacré à un marabout.

Mahakma : siège du tribunal musulman.

Makhzen : bureau arabe chargé de l’administration coloniale.

Meddah : conteur public, de l’arabe maddah, faire l’éloge de quelqu’un.

Mouderrès : maître, savant.

Nefra : différend, bataille.

Roumi : terme d’abord utilisé pour désigner les Romains, puis les Français, les Européens.

Turco : tirailleur de l’armée d’Afrique.

Zaouïa : école d’une confrérie religieuse. 


Notes

[1] Désormais cité comme suit : (ÉI, numéro de page).

[2] Désormais cité comme suit : (J, numéro de page).

[3] Désormais cité comme suit : (AN, numéro de page).

[4] Les mots arabes, allemand sont traduits dans le glossaire en fin d’article.

[5] Dont Hector France (Sous le burnous, 1886), Félix Mornand (La vie arabe, 1856).

[6] Ses deux frères s’y sont enrôlés.

[7] Isabelle Eberhardt décrit la géographie physique de l’Algérie avec l’amour qu’elle a pour ce pays autant qu’avec une précision exemplaire. Ses descriptions des sols, en particulier, sont dignes de celles qu’a pu faire Théodore Monod des déserts.