Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 29-49, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral




 

Marc QUAGHEBEUR

 

 

Mise à mal de la Littérature comme socle culturel et interculturel

Les gens de ma génération sont nés dans un monde au sein duquel la Littérature paraissait encore être une évidence pour beaucoup. Un monde dont les deux figures de proue occidentales qui n’avaient jamais pactisé avec le nazisme mais l’avaient considéré comme le mal absolu (Charles De Gaulle et Winston Leonard Spencer-Churchill) étaient à leur façon des littéraires. Le Général a beaucoup écrit, s’est vu consacrer des études stylistiques, et fut même mis au programme du Bac. Le petit-fils du 7e duc de Marlborough, qui reçut le prix Nobel de littérature en 1953, avait commencé sa brillante et complexe carrière de serviteur de l’empire britannique en publiant un roman. À l’heure des décolonisations, ces deux géants européens, qui eurent à gérer la fin des empires auxquels s’identifiaient leurs pays respectifs et une grande part d’eux-mêmes, dialoguèrent ou traitèrent avec des personnalités aussi cultivées que le Pandit Nehru, Hô Chí Minh, Léopold Sédar Senghor ou Habib Bourguiba.

Les divergences politiques entre représentants des anciennes puissances dominantes et des pays émergents (ou réémergents) n’altérèrent pas le socle qui facilita sans doute leur dialogue : celui de la culture, au sens pluriel. Ces formes diverses de l’humanisme, dont témoigne entre autres le Mahatma Gandhi, se voient célébrées et transmutées dans l’œuvre d’André Malraux, La Métamorphose des dieux. Malraux est par ailleurs l’inventeur, avec le général De Gaulle, du ministère de la Culture auquel il donne un éclat inégalé. Pour conflictuelle qu’elle ait pu être avec les Anciens, notre génération était convaincue que ce pluriel de civilisations allait constituer un véritable devenir-monde bien différent du nivellement induit par la globalisation économique. La littérature en faisait très évidemment partie. Pour les juristes comme pour les industriels, les gens d'affaires, les ingénieurs, les médecins, elle constituait encore, à l’époque, une valeur de référence. En Belgique, les futurs docteurs en droit l’apprenaient durant leurs années de candidature jusque dans les années 1970.

La littérature occupait une place particulièrement éminente en France – et dans les pays francophones (quoique d’une autre façon) – mais aussi dans des pays d’Amérique latine (il suffit de songer à Pablo Neruda ou Octavio Paz qui furent ambassadeurs de leurs pays respectifs). Elle constitue en effet un élément capital de la construction identitaire française. Au point que la chercheuse américaine Priscilla Parkhurst Ferguson a pu qualifier la France de « nation littéraire » (Ferguson, 1991). Il n’est pas inintéressant de rappeler que Le Figaro littéraire était à l’époque un magazine - et non un supplément du quotidien du jeudi - parution qu’illuminaient notamment les propos acérés du « Bloc-notes » de François Mauriac[1]. L’hebdomadaire rivalisait avec Les Lettres françaises dirigées par Louis Aragon et Les Nouvelles littéraires où fut lancé, en 1975, le concept de « belgitude » (Dominguez de Almeida, 2013, Quaghebeur et Zbierska-Moscicka, 2015). Seuls vivent encore aujourd’hui comme périodiques La Quinzaine littéraire, très fragilisée depuis la disparition de Maurice Nadeau, et Le Magazine littéraire, mensuel pourvu chaque fois d’un excellent dossier thématique. L’un comme l’autre ne s’adressent plus vraiment au grand public.

Dans l'enseignement, le grand concept d’humanisme tel que l’avaient engendré puis profilé dans les pays européens la Renaissance puis les Lumières paraissait plus que jamais constituer un héritage – les décolonisations allant permettre, pensions-nous, de l’habiter enfin. À travers cette mutation, une vision de l’homme, qui n’était plus celle du dominant occidental mais d’une sorte d’aspirant citoyen du monde, semblait prendre corps ; et le tiers-mondisme de maints d’entre nous y répondre. Ainsi en fut-il en Belgique de Conrad Detrez[2], engagé dans les luttes contre la dictature brésilienne, qui se retrouva ensuite en Algérie puis dans le Portugal de la révolution des Œillets ; ou de Régis Debray en France.

Mental et moral, intellectuel et esthétique, ce socle de la culture humaniste mêlant histoire et littérature a disparu en un peu moins de cinquante ans. L’on doit se demander pourquoi. Complexes et multiples, les causes sont mondiales et tiennent à un modèle de société. Elles se ramifient en outre, de façon spécifique, dans le champ particulier qui est le nôtre. Elles ressortissent et retentissent en effet, pour une large part, aux et sur les questions du champ franco-francophone. Elles participent donc de la vie aujourd’hui de la langue française, mais aussi de son histoire.

Ce que l’on appelait la culture générale a notamment reculé, voire régressé ou disparu, sous les coups de boutoir portés tout d’abord à la connaissance historique qu’il s’agissait en fait de revisiter[3] ; de la sortir des mythologies qui avaient servi à constituer des fantasmes identitaires nationaux ou secondé les manœuvres internationales des Puissances. L’occulter ne pouvait que mener au pire, des preuves nous en sont données tous les jours. Cela donne aussi bien des lectures littéralistes de textes anciens ou sacrés que la méconnaissance des irréductibles des diverses civilisations du globe. Comme il en va de tout refoulé, les retours en force de l’Histoire sont pourtant particulièrement visibles pour le moment. Cela ne paraît toujours pas entraîner toutefois des conséquences positives.

N’en déplaise aux apôtres du management et du néolibéralisme, il y a des logiques profondes de l'Histoire. Y compris dans ses errements, impasses ou horreurs. Mieux vaudrait les étudier sérieusement et enseigner l’Histoire à frais nouveaux. À quoi sert en effet de faire comme si elle n’existait pas ? De persister à reproduire les pires poncifs des mythologies que les peuples produisirent à tel ou tel moment de leurs Histoires ? Et d’oublier que les mutations civilisationnelles ne sont jamais nées ni ex nihilo ni à partir d’un seul noyau humain. La culture occidentale du millénaire écoulé doit par exemple beaucoup de choses aux passeurs arabo-andalous. Ceux-ci n’auraient point existé sans l’œuvre d’Aristote qu’ils considéraient d’ailleurs comme une sorte de père fondateur.

L’ère du fonctionnalisme

Dans les programmes comme dans les discours, l’on s’en prit ensuite non seulement à l’enseignement de la littérature, mais à son image. Souvent survalorisée certes dans la tradition franco-française, au sein de laquelle elle constituait l’assise et l’hypostase d’une identité, elle n’en constitue pas moins – y compris dans ses versions orales[4] – un lieu d’ancrage humain très ancien que la patrimonialisation massive de la société de consommation ou le dilettantisme culturel de la société dite de communication ne contribuent pas à revisiter réellement. Là encore, il eût tout au contraire fallu évoluer des attitudes et des mentalités. En lieu et place, l’on se trouve devant des tentatives de mise à mort, de dilution ou d’extinction lente. La mise au pinacle et la théologisation d’approches partielles de la littérature – qui en occultent souvent le plaisir comme les formes d’interpellation –, la persistance de fait des falsifications issues du concept de « littérature nationale » (en une seule langue !), comme la réduction à quasi-néant des textes littéraires par des pédagogies instrumentalisantes, sont divers symptômes de ce processus. Or la question du sujet, à laquelle contribue la Littérature, c’est d’être autre chose qu’une créature pavlovienne ; de se constituer et d’habiter un arrière-pays. La propension contemporaine à l’immédiateté, au rendement et à la fonctionnalité concourent bien évidemment à la ghettoïsation pour clercs postmédiévaux de la Littérature, qui devient une « discipline ». Ce à quoi elle ne saurait toujours qu’échapper partiellement puisqu’elle constitue à la fois une sorte d’englobant et d’en deçà.

Cette très active dérive, je puis la mesurer d’année en année à travers le travail qu’effectuent les lecteurs mis à disposition de certaines universités étrangères par la Belgique francophone, tout autant que dans les directives programmatiques de nombre de nos ministères ou instances publiques. Or une langue n’est pas qu’un instrument de communication. Pousser à leur apprentissage n’implique pas de les réduire à un véhicule communicationnel basique. Si tel était le cas, on eût adopté d’enthousiasme l’esperanto ou son équivalent. Las ! et n’en déplaise à certains de ceux qui nous mènent, l’humain résiste à l’homogène, tout en y aspirant.

L'offensive dont je parle s’inscrit bien évidemment au sein du modèle anglo-saxon dominant. Ce type de formatage de l’individu, le néolibéralisme le postule et s’en nourrit. Il l’a considère comme La Vérité et n’en interroge jamais les prémices. L’invraisemblable difficulté qu’a le modèle français à évoluer est toutefois tout aussi problématique. Hyperactif et toujours plus ou moins épuisé, l’individu dépourvu d'arrière-pays auquel les universités tendent peu à peu à s’adresser comme les entreprises le font avec leurs consommateurs, qui sera-t-il ? En outre, pourquoi faudrait-il, de par le monde, un seul modèle de formatage des savoirs, des apprentissages et des êtres ?

Ce fonctionnalisme touche bien évidemment – et tout d’abord – l’approche de la langue concernée. À partir d’un certain niveau de connaissances, il convient certes pour nos décideurs de donner aux apprenants – pourquoi ne parle-t-on plus d’étudiants ? – un peu de contextualisation culturelle. De telles approches, minimalistes, vont bien évidemment de pair avec la conviction que le modèle en question est celui qu’attend le monde entier et qu’il n’y en a pas d’autre possible, et qu’il s’agit de l’imposer. Phénomène tout sauf neuf, direz-vous, mais qui donne quand même à penser sur l’échec des indépendances bien au-delà des désastres socio-politiques auxquels on tend trop souvent à les réduire. Le minimum d’imprégnation culturelle dont je parlais dans ce type d’enseignement est censé, lui, pallier des différences qui ne sauraient qu’être mineures. À l’instar de ce que l’idéologie française induisait jadis – ou encore ? – pour les différences francophones réduites à l’équivalent du folklore. Au niveau de la politique étrangère des États-Unis, on a pu voir à quoi de telles approximations menèrent récemment en Irak ou en Syrie.

Face à ce modèle et aux types de périls qu’il induit, nous nous défendons très mal, incapables que nous sommes souvent de faire évoluer notre propre image à partir de ses fondamentaux et de ses lacunes. Dans un premier temps, nous préférons le déforcer pour décréter ensuite qu’il est obsolète. Ou le maintenir tel quel dans un renforcement presque forcené de son noyau hexagonal. Ainsi en arrive-t-on à ne plus bien savoir qui l’on est ; ou à croire que l’on s’est fondu dans un nouvel universel, tout aussi fallacieux – si pas davantage – que le précédent. Car l’universel à la française portait en lui des moyens de le contester comme l’a notamment montré Jean Amrouche dans son article du Monde du 11 janvier 1958, « La France comme mythe et comme réalité », et a permis l’émergence des mouvements d’émancipation coloniale.

En serait-on arrivé au moment de perdre son âme, mot qui n’est bien sûr plus de saison, voire qu’il s’agit de proscrire ? Le projet nazi aurait-il fini par triompher sournoisement, en réduisant l’homme à une chose ; à un non-profil si ce n’est celui indéfiniment décliné par les uns et les autres sur Facebook ? Disant cela, je tiens à préciser qu’aucune technologie n’est ontologiquement bonne ou mauvaise, mais induit des types de périls ou d’avancées. Capital, en revanche, l’usage que l’on fait de celles qui nous formatent aujourd’hui ! Cela ne peut pas ne pas donner aussi à penser. Le compassionnel auquel il mène et l’exhibitionnisme qui l’accompagne souvent ne constituent-ils pas des symptômes de la fin d’un quant à soi et d’une intériorité partageable auxquels la Littérature donne notamment accès ?

Les attaques portées contre la Littérature et l'Histoire sont tout sauf conjoncturelles. Elles se déploient en outre à un moment tout sauf anodin, celui des décolonisations. Les substitutions d’impérialismes auxquelles on assiste alors devraient être étudiées de près. Elles postulent bien évidemment d’autres modèles de domination, et donc de formation. Elles ont été de pair, rappelons-le, avec ce que certains penseurs américains ont annoncé comme étant la fin de l’Histoire. Cette idée et les moyens mis en œuvre pour l’accomplir correspondent en effet au rêve planétaire et marchand d’un impérialisme. Il est aisé de le repérer dans les discours des hommes politiques américains, même les plus ouverts. Nombre d’institutions internationales y concourent en outre.

On est cependant loin d’avoir enrayé pour autant l’emprise de l’Histoire et des Histoires, lesquelles ne cessent de se rappeler à notre bon souvenir à tous. Est-ce dès lors un hasard si la gestion politique se voit de plus en plus confiée à des candidats dont l’arrière-plan culturel est remplacé par un souci d’omniprésence médiatique et une technocratie détachée de la vie réelle ; si le respect de la parole donnée disparaît au profit de la versatilité effrénée des affirmations successives, la plupart du temps contradictoires ; et si le modèle universitaire de formation aux savoirs se voit de plus en plus remis en cause dans sa dimension large pour devenir un apprentissage technique directement connecté aux besoins des entreprises ? Ce qui se passe depuis quelque temps dans le camp républicain aux États-Unis comme la montée en flèche et en audience des discours poujadistes un peu partout dans le monde constituent d’autres symptômes de ces mutations, tout sauf étrangères à un usage de plus en plus basique du langage.

Repenser le concept de Littérature

Induites par la technosphère, ces mutations se développent notamment au terme des empires coloniaux européens et de la bipolarisation propre à la Guerre froide ; puis s’envolent avec la chute du mur de Berlin. Mais aussi la montée de l’islamisme ou la mise à sac de l’Afrique. Conséquences de l’engagement américain tardif dans la Seconde Guerre mondiale et de l’instauration d’un protectorat de fait des USA sur l’Europe occidentale, dont l’OTAN constituait la matrice, ces mutations se sont étendues à l’Europe centrale et orientale après la chute du mur de Berlin. Elles sont moins « soft » ou inodores que ne laisse accroire la saturation médiatique. Elles s’inscrivent clairement dans le politique – et donc dans l’Histoire qui continue de se faire alors qu’on la dénie. Il suffit de songer aux cris de putois anti-français et aux mesures de rétorsion prises aux USA contre les produits français[5] après le discours de M. De Villepin à l’ONU quand la France de Jacques Chirac refusa la Seconde Guerre d’Irak et ne se laissa pas démonter par la prétendue présence d’armes de destruction massive, censée la justifier. De songer également aux désastres planétaires qui s’en sont suivis. La dénégation américaine de l’Histoire va de pair avec l’affaiblissement des États-Nations européens, désormais sous protectorat américain, et qui paraissent devoir en remettre sur la tradition des Curiaces. Ajoutons à cela la poisse morale que chaque peuple européen – avec de solides nuances, certes – a intériorisée suite à la victoire nazie du début des années 1940 ; à la découverte de la Shoah et de la monstruosité tentaculaire du nazisme – régime que d’aucuns, ne l’oublions pas, avaient idéalisé et cru capable de servir de rempart au communisme.

L’Histoire se voyait donc doublement minée, et la Littérature interpellée après 1945. Le philosophe allemand Théodore Adorno se demandait comment écrire après Auschwitz. Une partie des réponses convaincantes données par les grands écrivains européens passèrent par des formes d’élaboration très complexe du texte littéraire qui écarta d’eux les lecteurs moyens auxquels on ne donnait plus par ailleurs les moyens d’accéder à la Littérature et à l’Histoire. L’européocentrisme continuait toutefois de jouer,
et doublement. L’enseignement littéraire ne s’ouvrait ni aux littératures francophones ni à un minimum de transversalités entre littératures européennes, toujours plombées en fait par le moule de lecture des littératures nationales.

Ce concept typique du XIXème siècle européen, liant Histoire téléologique et Littérature en une seule langue, avait pour objet de conforter la construction des États-Nations. L’idée de mettre un « s » à chacun des mots « littérature » et « nationale » paraît toujours pour beaucoup hors de saison et de raison alors qu’elle ouvrirait les portes à de véritables articulations historiques aussi bien en Belgique qu’en Algérie, ou dans chaque pays francophone. Et même en France[6].

Enfants de pays où coexistent plusieurs langues, nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas savoir que la production littéraire de nos pays est complexe et multiple ; que leurs champs sont à la fois séparés et connectés ; qu’ils ne se subsument pas dans tel ou tel corpus transnational tout en s’y inscrivant notoirement. À maints égards, cette Histoire à faire est plus intéressante que les Mythes qui l’ont simplifiée, voire falsifiée pour des raisons politiques de construction des différents pays. Reste à le décider enfin ; et à s’y atteler.

En soi, le concept de littérature nationale n’est pas inintéressant mais doit être remodulé, comme nombre de nos instruments conceptuels. Cela permettra également de créer d’autres formes de restitution du monde et du réel que celles des mythologies historiques nationales. Car une narration est toujours nécessaire. Autant la construire à partir de la complexité de nos Histoires respectives, bien plus formatrices par ailleurs. Intrinsèquement plus complexes que celles du battage médiatique, les narrations historiques et culturelles auxquelles peuvent donner accès les textes littéraires et les mouvements de la littérature n’adviendront toutefois pas pour un large public si l’on persiste à autonomiser purement et simplement le littéraire, à le lier à une « distinction » supposée dont la société actuelle n’a que faire. Cela n’implique pas pour autant de récuser les différents niveaux d’écriture ou à croire que l’approche bourdieusienne suffit à expliquer la littérature. En Belgique, dès la fin des années 1920, Simenon ou Hergé avaient ainsi saisi les potentialités offertes par la sortie de cette posture élitiste. Revitalisée, l’approche de la littérature peut pallier la fragmentation croissante des savoirs, autre facette de nos aujourd’hui. Réarticuler Histoire et Littérature constitue donc, où que nous soyons – cela vaut bien sûr également pour le monde anglo-saxon – un chantier indispensable.

Oser le mot « francophone » et aller au bout de ce qu’il implique

Une deuxième zone de réflexion sur la nécessaire et inéluctable complexité s’impose si l’on veut mener à terme notre réflexion : celle qui concerne le champ linguistique que nous enseignons. Les questions dont nous traitons s’y modulent en effet de façon(s) particulière(s). Je mets un « s » à ma formulation car le domaine où se déploie la langue française est un champ qu’il convient de qualifier en fait de franco-francophone. La situation de chaque Francophonie est différente, on le sait. On en tire toutefois trop rarement les conséquences. L'histoire de cette langue, comme de ses littératures, n'est donc toujours pas dite. Cela remonte loin.

Contrairement à ce que l’on affirme ou croit, le français n'a pas été inventé en France. Il a notamment été inventé en France, dans sa partie septentrionale, mais tout autant dans les parties romanes de la Belgique (qui incluaient la Flandre scaldienne) et en Suisse romande, dans une moindre mesure. Que, par la suite, l’unification et l’identité de la France se soient jouées notamment à travers l’appropriation de cette langue, que ne parlait toujours pas la moitié des départements français au début du XIXème siècle, est un fait très important, dont les conséquences doivent aussi être menées à terme et dialectisées. Cela ne justifie pas les manipulations de l’histoire de notre langue en vue de produire un mythe national et impérial forcément réducteur, voire parfois mensonger. En même temps, ces faux historiques, qui finissent toujours par se payer, ont induit du réel dont il serait absurde de ne pas tenir compte, mais dont il faut aussi oser prendre congé. L’invention des Francophonies est à ce prix. Il s’agit de la jouer à un moment crucial et significatif de l’Histoire du français et de ses littératures.

Jusqu'au début du XXIème siècle (la présidence de Nicolas Sarkozy constituant une rupture – l’homme n’avait pas fait fortuitement allégeance à George W. Bush avant son élection), la littérature remplit en effet, en France, un rôle qu'elle n’avait joué dans aucun autre espace culturel impérial européen – n’était peut-être, mais d’une autre façon puisque le pays est de longue date monolingue, celui du Portugal. Ce fait historique qu’il ne s’agit pas de dénier, il s’agit d’apprendre, tout au contraire, à en jouer, afin d’inventer foncièrement la troisième phase de l’Histoire de cette langue. Si la France ne devient pas un jour la fille des Francophonies, elle n’évoluera pas. Plus d’un symptôme actuel de son Histoire le confirment. Pourquoi les Francophones demeurent-ils à ce point timorés ?

La résistance au mot « francophone » n’est évidemment pas le fruit du hasard, elle n’en demeure pas moins intolérable. Si le mot demeure chargé d’un tel opprobre alors qu’il désigne une réalité, ne serait-ce pas parce qu’il continue à être parasité par les relents d’une stratégie impériale et identitaire ? Mais aussi parce qu’il interroge ou dialectise le plein comme l’universalité supposée du mot « français » ? Ce terme est à ce point connoté qu’il ne peut toujours désigner que ce qui émane de l’Hexagone ou s’y assimile. L’alternative consiste précisément à habiter sans complexe le mot « francophone », et à prendre enfin en compte l’existence d’un champ franco-francophone.

Que le terme demeure grevé pour beaucoup du moment et des modalités de son invention par Onésime Reclus – à l’usage des seuls sujets de l’empire français – donne également à penser. À l’époque, la Belgique ou la Suisse, le Canada ou la Louisiane, qui échappaient à cette orbite, abritaient de nombreux Francophones. Les ancêtres d’un bon nombre d’entre eux vivaient dans cette langue depuis un millénaire. Un fait peu connu peut aider à comprendre le parasitage du mot « francophone », pas les conditions de son engendrement (Reclus l’accentue au début du XXème siècle puisqu’il l’inscrit alors dans la guerre des langues).

Des parlementaires belges allèrent jusqu’à qualifier de « laid » le mot « francophone » dans les années 1970, à l’heure de la fédéralisation du royaume de Belgique et de la constitution en son sein des Communautés culturelles. Une des questions qui se posaient était de savoir comment dénommer constitutionnellement la Belgique romane pour reprendre l’expression de Maurice PIRON. Alors que le mot « francophone » eût dû s’imposer, on choisit l’expression de « Communauté française » – ce qui amena plus tard le président Mitterand à demander à un ministre-président de cette entité fédérée le nombre de ses adhérents. Le refus du terme provenait bien évidemment de l’intériorisation de l’idéologie française et de son exacerbation après 1918 ; mais aussi du fait que les représentants de la Wallonie et de Bruxelles refusaient de se voir qualifiés par un vocable destiné aux anciens sujets des empires coloniaux.

L’inéluctable mise en cause par le vocable « francophone » du type d’universalité impliquée dans son acception française, comme celle de la supériorité culturelle censée être abritée intrinsèquement dans le mot « français », a la vie longue. À cet égard, le Manifeste Littérature-Monde[7] est significatif – au-delà de ce qu’il affirme d’intéressant sur la nécessaire sortie du nombrilisme parisien des dernières décennies. La permanence sémantico-mythique de la forme d’universalité issue du discours français l’amène en effet à vouer aux gémonies le vocable « francophone ». Pour la plupart[8] des signataires, il s’agit de stratégies d’écrivains installés dans la place parisienne, soucieux d’y bousculer les tenants du pouvoir culturel et de sortir de l’autosatisfaction dans laquelle s’est souvent enfermée la littérature française des dernières décennies. Reste que l’attaque est là et qu’elle n’était absolument pas nécessaire au propos, mais le déforce. Si l’après Malraux, Sartre ou Camus a vu peu à peu se réduire le champ de réception mondial de la Littérature française et celle-ci se focaliser notamment sur son fonctionnement, si le Monde et l’Histoire en ont moins que par le passé constitué sa scène majeure, si l’on ne peut donc que se réjouir de voir affirmée la nécessité pour une littérature d’être au monde[9], il n'y a aucune raison en revanche pour que la France soit considérée de fait comme la nation destinée providentiellement à la produire. Encore moins d’utiliser ce combat, nécessaire, pour procéder à une opération de réassimilation, très franco-française, de la réalité et du potentiel différentiel fabuleux des littératures francophones – sorte de littérature-monde en acte qu’il suffisait de reconnaître comme telle.

Réaffirmer la nécessité pour la (les) littérature(s) qui s’écrive(nt) en français d’être plus ancrée(s) dans l'ensemble du monde impliquait donc tout sauf la nécessité de s’attaquer au mot « francophone » – et, ce faisant, de dénier les réalités qu’il désigne au prix d’une nouvelle mouture de l’universel abstrait. Si ce n’est parce que les francophones se trouvent encore et toujours dans une situation de monopole éditorial et symbolique, certes déclinant sur la scène mondiale, mais arrimé aux structures mentales
et fonctionnelles qui ont fait la France. Elles ne correspondent toutefois plus à son Histoire présente. Fruit d'une Histoire, et des schémas qu’elle a produits comme toute Histoire, ces façons de dire et de faire perdurent bien au-delà du moment qui les avait rendus pertinents. Que ce type d’évolution soit donc difficile pour chaque peuple concerné n’implique pas de fermer les yeux, d’attendre un miracle qui n’arrivera pas et de souscrire à la pérennisation d’attitudes qui déforcent de plus en plus le champ franco-francophone.

À l’heure des indépendances, mais auparavant déjà – il suffit de songer aux œuvres du Belge Charles De Coster ou du Suisse Charles-Ferdinand Ramuz –, des œuvres francophones importantes dont celles d’Aimé Cesaire, Léopold Sédar Senghor, Kateb Yacine ou Cheikh Hamidou Kane ont vu le jour. Elles créent un champ franco-francophone qui modifie plus que sensiblement, et la conception de la langue, et celle de la littérature, et celle du rapport entre Histoire(s) et Littérature. Qui dit pays francophone dit d’ailleurs pays dans lequel coexistent ouvertement plusieurs langues, ce qui est bien différent de la situation de l’Hexagone. Qui prend en compte cela ne peut qu’en arriver rapidement à la mise en cause du trinôme unitaire (Territoire/Langue/Identité) ayant formaté depuis des lustres l’apprentissage et l’enseignement de la littérature française, transposé en outre en universel. Il en déduit de même que le travail de l’Histoire dans et par les textes est bien plus complexe et intéressant que ne le laissent accroire l’histoire littéraire traditionnelle et/ou les mythologies nationales. L’on se trouve ainsi face à une manne fabuleuse. Si on la donnait à découvrir à nos étudiants respectifs, on leur ouvrirait non seulement de nombreuses portes du monde mais on leur donnerait également l’heur d’un regard différent sur la littérature. Sait-on que Les Provinciales – je n’ai pas dit Les Pensées – de Blaise Pascal faisaient encore partie, il y a peu, de certains programmes tunisiens du secondaire ?

La difficulté des élites françaises à reconnaître ce qu'elles appellent les langues régionales sur le territoire de la République, une et indivisible, consonne dans le même sens. L'unification de la France s'est faite à travers l'imposition d'une de ses langues, et la codification très stricte de celle-ci. Le processus a réussi, cela ne fait aucun doute. Cela ne concernera jamais, en revanche, les Francophonies. Si ce n’est comme une part de la tension de leur « génie » – eût-on dit jadis. C’est cette tension qui les constitue. C’est elle qui innerve œuvres et attitudes.

Un champ littéraire franco-francophone bien plus complexe que celui des rapports avec la Métropole

Le mot « francophone » permet donc de recouper et de définir d’autres réalités que celles auxquelles la spécification du mot « français » a fini par conduire. Celle-ci est telle que, je le répète, le terme « francophone » apparaît à d’aucuns – toujours hantés par le mythe assimilateur – comme incongru ou indécent, voire comme le corps étranger qu’il faut exclure pour préserver la pureté du premier terme. Cela ne se joue pas par hasard, avec une acuité particulière, dans le champ littéraire. C’est un indice, parmi d’autres, de cette spécificité et de cette Histoire, lesquelles ne sauraient prétendre subsumer pour autant les autres. Reste que la plupart des Francophones ont longtemps pris pour argent comptant et vérité transcendantale cette façon dont la France a formaté en universel abstrait son rapport à la langue et à la littérature française.

La situation que nous vivons et affrontons est donc celle d’un double effondrement. Nous en sommes d’autant plus partie prenante que nombre d’entre nous ont encore été formés dans ces grands héritages qui paraissaient en outre presque intrinsèquement liés – le français s’inscrivant comme naturellement dans l’héritage gréco-latin. Sans doute cela explique-t-il aussi pourquoi nous éprouvons tant de difficultés à penser et à jouer une mutation de ce type. Or, le fait francophone est précisément ce qui peut y contribuer le plus notoirement. Ne permet-il pas de dépasser ce qui est désormais obsolète dans l’héritage français ; et de le revitaliser à travers une perception mieux adaptée au monde globalisé, cher au Anglo-Saxons ? Si l’on prend en compte les univers des littératures écrites en français, on débouche inéluctablement sur un monde pluralisé. Ces Francophonies[10] à lire et à vivre sont le sel d’un tel renouveau, d’une telle différence. Bien plus que le singulier de la Francophonie, à travers lequel on continue de véhiculer de fait un schéma unaire devenu à plus d’un égard obsolète. L’Algérie n’a pas adhéré à cette organisation alors qu’elle est un pays francophone et un acteur majeur du champ littéraire franco-francophone. Des pays qui ne sont pas francophones culturellement en font, eux, partie. Quand effectuerons-nous le saut ?

Pour longtemps, les littératures francophones vivront dans ce que j'appelle la tension franco-francophone, tension que je trouve personnellement très dynamisante. Chacun y est en effet marqué par ce que l’Un peut induire de cohérence, de synthétique, et d’ouverture. Chacun vit tout autant avec des réalités qui ne se subsument pas vraiment dans cet Un, marqué en fait par bien plus de particulier qu’il n’y paraît. Ainsi se créent des circulations que l’Un bride parfois mais dynamise également, permettant de ne point se dissoudre ou trop s’émietter. L’une des richesses des littératures francophones s’y enracine et s’y déploie. Mais ces littératures prétendues mineures – que l’on peut à la limite considérer comme secondes[11] chronologiquement – sont loin de peser d’un poids comparable à celle de l’Hexagone, même aujourd’hui – dans le discours critique ou dans le tissu social ; encore moins dans l’enseignement[12]. C’est à travers ces littératures (dialectisées à celle de la France) que nous pouvons susciter un autre regard des élèves et des étudiants sur la littérature et sur le monde – et donc sur leur propre perception de l’Histoire. Un tel processus ne va bien sûr pas se réaliser simplement puisqu’il touche au socle de l'identité française et de l'image répercutée par elle à travers le monde durant plusieurs siècles. Il est cependant tout sauf impossible.

Pourquoi, dès lors, le faisons-nous si peu ? Quand et comment allons-nous sortir de ces impasses ou de ces confinements ? Le mieux qui avait commencé à se déployer patine, voire régresse. Le Centre parisien a d’autant moins baissé pavillon que les Francophonies culturelles, qui ont commencé à prendre un peu conscience d’elles-mêmes, demeurent dans des relations bilatérales avec le Centre. Elles ne fonctionnent toujours pas en réseau, ce qui est pourtant une des clés du monde actuel, fort bien réhabilité et conceptualisé – et très tôt – par un Édouard GLISSANT. La circulation des écrits entre le Maroc, la Tunisie et l'Algérie est faible. Elle est quasiment nulle entre la Belgique et la Suisse. Curieux et symptomatique, non ? Comment espérer sortir d’un tel système si l’on ne met pas en place de véritables alternatives ; si l’on ne dégage pas les moyens financiers permettant de sortir de la tutelle ? Seules de telles dynamiques modifieront certaines habitudes françaises. Le rapport bilatéral (Paris-Rabat, Paris-Alger, Paris-Bruxelles, etc.), joint à une centralisation éditoriale unique au monde, a fait son temps. Il ne saurait entraîner les nécessaires évolutions d’une aire linguistico-culturelle dont la richesse ne cesse de se confirmer mais sans que les supports éditoriaux autres que parisiens ne se développent (au point de devenir des pôles alternatifs complémentaires pour d’autres aires que celles de leur lieu d’implantation). La grande chance qu’offrent ces littératures, qui plus est, c’est qu’aucune d’entre elles n’est devenue dominante, ni n’a de chances de le devenir. Elles n’appartiennent pas, enfin, à des ensembles géographiques relativement homogènes, comme il en va par exemple, plus ou moins, du bloc hispanique des Amériques.

Enseigner les transversalités francophones

En donnant accès aux littératures francophones, on peut faire entrer les enfants d'aujourd'hui non seulement dans une large part de la complexité du monde, mais aussi dans la complexité des jeux de la langue auxquels donnent accès ces littératures aussi reliées et aussi dissemblables à la fois. Je dis reliées car le fait franco-francophone amène à des parentés structurelles inattendues. Entre les œuvres d’un Charles De Coster, Kateb Yacine ou Patrice Chamoiseau, par exemple, dont les substrats historiques ou les époques de composition semblent si éloignés. Nous plaidons donc pour la mise en place d'instruments d’analyse et d’enseignement différents – la question des transversalités francophones en faisant bien évidemment partie.

Avec des collègues algériens, belges, libanais, marocains et tunisiens nous travaillons par exemple à un projet d'anthologie destinée aux élèves du secondaire, anthologie soucieuse de faire circuler ces transversalités dans des réalités et écritures francophones autres que celles de l’Hexagone, ce qui devrait constituer une première étape dans la perception des réalités et des textes. Pour nous, il s'agit en outre de ne prendre ni des textes de pure communication journalistique ni des textes trop élaborés littérairement (trop connotés ; trop difficiles). Car il s’agit, dans un premier temps, de faire accéder à la connaissance des univers évoqués par les textes mais de le faire à travers des fragments qui soient écrits. La Littérature n’est-elle pas toujours une réélaboration du réel différente de l’immédiateté de l’information ?

En commençant par des pays francophones dont les territoires firent partie, il y a très longtemps, de l'empire romain (l'Algérie, la Tunisie, le Maroc, le Liban ou la Belgique), nous ne prétendons franchir qu’une première étape ; et le faire à travers des pays qui, comme la France d’ailleurs, ont un lointain passé plus ou moins commun, ayant un très ancien rapport à l’écriture, mais d’où sont nées des cultures très diverses. Ce travail a initié une dynamique collective et ouvert à chacun des membres de l’équipe[13] des portes sur les quatre autres univers pris en considération.

Les textes des cinq corpus sont regroupés dans cinq thématiques (Paysages – Mœurs – Histoire – Étapes de la vie – Mots et Arts), ce qui permet de faire entrer dans des réalités autres que celles de la tour Eiffel, de Montmartre ou de Marseille, souvent seuls portiques du monde offert aux étudiants à travers ce qui s’écrit en français. Ainsi peut-on espérer faire entrer dans une autre perception de la langue française et ce qui s’y exprime littérairement. La complexité du monde dont témoignent les littératures francophones se voit ainsi préprofilée. Ce processus sera bien évidemment étendu par la suite à d’autres aires géographiques. Un autre travail sera par ailleurs effectué pour l’université, travail différent mais complémentaire au sein duquel une plus grande élaboration des textes retenus pourra être envisagée, mais aussi leurs articulations à l’Histoire et au système littéraire franco-francophone.

Un comparatisme intrafrancophone

Ainsi s’esquisse une piste de rénovation des approches littéraires : le comparatisme intrafrancophone. À ce comparatisme entre littératures francophones, on peut en ajouter un autre : entre textes journalistiques et littéraires consacrés à un même type de réalité, par exemple. À la différence des écrits informatifs, le texte littéraire peut devenir un habitus. Souvent, il donne d’ailleurs lieu à des traductions différentes. Il n’est donc pas monosémique. Le comparatisme intrafrancophone permet en outre de faire saisir ce à quoi des historicités différentes peuvent induire dans des textes écrits dans une même langue – et contrairement à l’assertion, largement répandue dans les mondes de langue française, que l’usage d’une « même » langue serait plus déterminant que les mondes à partir desquels l’écrivain fait œuvre. Une telle assertion, il s’agit au minimum de la nuancer ou de l’interroger. Car si chaque langue comporte un registre propre qui ne permet pas d’obtenir les mêmes effets, il est tout aussi patent que les Histoires[14] ne produisent pas les mêmes Formes mais dégagent des visions du monde spécifiques auxquelles le comparatisme intrafrancophone conduit plus naturellement.

J’en donnerai l’un ou l’autre exemple européen. Alors que le surréalisme prend cours à Paris et à Bruxelles en 1924, avec deux formes du manifeste, mais avec des points de gravité et des convictions différents à l’égard de la langue et de la littérature (les Belges dénoncent par exemple comme une illusion l’automatisme psychique), on ne trouve pas trace de surréalisme en Suisse romande – dût Dada avoir pris cours en Suisse, à Zurich en 1916, dans des groupes d’exilés il est vrai. Les rapports au Je sont eux aussi très différents. Dès Rousseau et Amiel, la Suisse développe une littérature d’introspection dont on ne trouve pas de véritables équivalents en Belgique (substrats protestants/substrats catholiques baroques). Sans doute les textes du Je ne constituent-ils pas non plus, en Belgique, des autobiographies au sens strict, telles que les définit Philippe Lejeune, et que les a produites la culture française marquée par la conviction du Je cartésien.

En matière de Nouveau Roman, alors que Robbe-Grillet est chez lui à Bruxelles, le Nouveau Roman (comme l’existentialisme ou le théâtre de l’absurde) ne prend pas – à l’exception d’Hélène Prigogyne (dont la renommée ne perce pas). Ses techniques sont en revanche utilisées pour casser l’écriture réaliste à la française et parvenir de la sorte à restituer notamment les enfances vécues et revécues dans une Histoire si différente de celle de la France. Il suffit de songer aux romans de Dominique Rolin après 1960, d’Hubert Juin ou d’Henry Bauchau dans La Déchirure et Le Régiment noir en tous les cas.

Même type de différence si l’on se penche sur les naturalismes. Maupassant considère ainsi que les naturalistes belges ne sont pas des naturalistes. En quoi il a à la fois tort et raison. Ils produisent en effet un autre naturalisme, courant qui se développe alors un peu partout en Europe, mais le font en français. Celui des belges joue d’innovations langagières étrangères aux récits français, plonge dans la nature et le cosmique, et tend à quelque chose de mythique. Lemonnier ou Eekhoud ne sont pas pour autant des « petits » naturalistes[15].

On voit tout l’intérêt d’une telle approche alors qu’il s’agit uniquement, dans ces exemples, des trois pays dans une partie desquels naquit le français. Un tel type d’enseignement me paraît ouvrir d’une part à la complexité et, de l’autre, permettre de sortir du modèle panthéonesque dont le Lagarde et Michard donna une fort belle illustration dans les années 1960-1970. Maurice Maeterlinck, le prix Nobel belge de 1911, ne figure même pas dans le volume XIXème siècle[16]. Quelle surprise, en revanche, pour des étudiants auxquels on fera lire, analyser et comparer La Légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster, Nedjma de Kateb Yacine et Texaco de Patrick Chamoiseau.

Je codirige avec Anne-Marie Fortier de l’Université Laval (Québec) une thèse congolaise écrite par Jean de Dieu Itsieki Putu Basey, disciple de la directrice de l’ISP Gombe à Kinshasa, Émilienne Akonga, qui fut une de mes doctorantes[17]. Cette thèse prend en compte des romans d’Hubert Aquin (Québec), Henry Bauchau (Belgique), Rachid Boudjedra (Algérie), Driss Chraïbi (Maroc) et Ahmadou Kourouma (Côte d’Ivoire). À travers ce corpus, limité mais significatif – le travail pourrait être étendu sans problème à Cheik Hamidou Kane, Jean-Luc Raharimanana, Assia Djebar ou Valentin Yves Mudimbe. Dans son travail, l’auteur montre des historicités aussi différentes que celles des cinq pays concernés amènent les romanciers à produire des matrices formelles comparables à certains égards. C’est que toutes partent d’Histoires trouées, non fantasmées monumentalement à la française, mais dites dans la langue de l’Un et d’une Histoire censée apte à subsumer les autres. De telles démarches me paraissent plus fécondes que l’énoncé indéfiniment répété du schéma Centre/Périphérie, schéma colonial par excellence. Aucune des soi-disant périphéries francophones ne se ressemble. Il s’agit donc de comprendre pourquoi, dans ces situations périphériques, se produisent en français des effets aussi différents.

Bibliographie

Dominguez de Almeida, J. (2013). De la “belgitude” à la “belgité”. Un débat qui fit date. Bruxelles : P.I.E. Peter Lang.

Ferguson, P.-P. (1991). La France, nation littéraire. Bruxelles : Labor (traduit de l’anglais par Rossano Rosi).

Galland, P. (2011). Moments d’intimité dans la poésie latine de Jean Salmon Macrin (1490-1557). In C. Millet, (Ed.), La Circonstance lyrique. coll. Documents pour l’Histoire des Francophonies / Théorie, (22), Bruxelles : P.I.E. Peter Lang.

Geat, M. (2011). (éd.). La Francophonie et l’Europe. Roma : Artemide.

Kirsch, F.-P. Sur la France et ses littératures. Une approche interculturelle. In Loxias, Loxias 24. Pour une archéologie de la théorisation des effets littéraires des rapports de domination. [en ligne] : URL : http://revel.unice.fr/loxias/index.html?id=2728 (consulté le 15 mars 2009).

Mauriac, F. (2004). D’un bloc-notes à l’autre : 1952-1969. édition établie, présentée et annotée par Jean Touzot. Paris : Bartillat.

Ponts. Ponti, Milano, (10), Langues, littératures, civilisations des pays francophones.

Quaghebeur, M. (2010). Carnavalesque et crépusculaire, un Ulysse de la fin de l’Histoire. In Ponts. Ponti, Milano, (10), Langues, littératures, civilisations des pays francophones.

Quaghebeur, M. (2015). Histoire, Forme et Sens en Littérature. La Belgique francophone. (T 1.). L’Engendrement (1815-1914). Bruxelles : P.I.E. Peter Lang.

Quaghebeur, M. Amerika. Mémoires, identités, territoires. (revue en ligne), (10), Le Brésil de Jorge Amado : perspectives interculturelles, mis en ligne en (juin 2014).

Quaghebeur, M. et Zbierska-Moscicka, J. (dir.) (2015). Entre belgitude et postmodernité. Textes, thèmes et styles. Bruxelles : P.I.E. Peter Lang, coll. Documents pour l’Histoire des Francophonies, 41.


Notes

[1] Ils sont édités ensuite en volume. Cfr, entres autres éditions, Mauriac, F. (2004). D’un bloc-notes à l’autre : 1952-1969, édition établie, présentée et annotée par Jean Touzot. Paris : Bartillat.

[2] Conrad Detrez (1937-1985) évoque notamment dans La Lutte finale (1980) ces deux premières expériences. La Mélancolie du voyeur (œuvre écrite en 1985, peu avant sa mort, et publiée à titre posthume en 1986) comporte maints passages sur la révolution des Œillets, le tiers-mondisme et le Brésil. Pour une approche de ces deux livres, on peut se reporter, d’une part, à Quaghebeur, M. (2010). Carnavalesque et crépusculaire, un Ulysse de la fin de l’Histoire. “La Mélancolie du voyeur” chez Conrad Detrez. In Ponts. Ponti, Milano, n° 10, Langues, littératures, civilisations des pays francophones, p. 13-38 ; et de l’autre, à Quaghebeur, M. (2014). Amado – Detrez, la fraternisation baroque ? In Amerika. Mémoires, identités, territoires (revue en ligne), n° 10, Le Brésil de Jorge Amado : perspectives interculturelles, mis en ligne en juin 2014.

[3] Le récent livre de Shlomo Sand, l’auteur de Comment le peuple juif fut inventé (Paris, Stock, 2008), qui démonte les affabulations historiques du sionisme, s’intitule Crépuscule de l'histoire. Paris : Flammarion, 2015.

[4] Il suffit de songer à ce qu’un littéraire tel l’Algérien Jean Amrouche a pu réaliser dans ses Chants berbères de Kabylie, publié en 1939.

[5] Le Ministre américain de la Défense de l’époque, Donald Rumsfeld, avait menacé la Belgique, si elle prenait une position comparable, d’un retrait de Belgique du siège de l’OTAN – décision qui eût bien évidemment entraîné des conséquences économiques négatives.

[6] À côté de Clément Marot pour le français, François Ier avait à son service un poète latin. Un Rousseau provençal, l’abbé François Fabre, dont on ne parle jamais, exista. Cfr Galland, P. (2011). Moments d’intimité dans la poésie latine de Jean Salmon Macrin (1490-1557). In C. Millet (dir.). La Circonstance lyrique, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. Documents pour l’Histoire des Francophonies / Théorie n° 22, p. 183-193 ; et Kirsch, F. P. (2009). Sur la France et ses littératures. Une approche interculturelle. In Loxias,
p. 24. Pour une archéologie de la théorisation des effets littéraires des rapports de domination, mis en ligne le 15 mars 2009, URL : http://revel.unice.fr/loxias/ index.html?id=2728. 

[7] Je me permets de renvoyer à mon article : Quaghebeur, M. (2011). Le Rejet des Francophonies. Une approche du Manifeste “Pour une littérature-monde”. In M. Geat (éd.). La Francophonie et l’Europe, Roma : Artemide, p. 23-33. Le Manifeste a vu le jour à l’heure où le Salon du Livre de Paris s’ouvrait en majesté aux littératures francophones. Il coïncidait avec la fin des mandats présidentiels de Jacques Chirac.

[8] Jean-Claude Pirotte, par exemple, a toujours affirmé n’avoir pas vu le texte mais reçu un coup de téléphone d’un des rédacteurs du Manifeste. Il en découvrit plus tard la lettre, et m’a toujours affirmé être en désaccord avec certaines des formulations du Manifeste.

[9] Le Manifeste reconnaît certes l’avance anglo-saxonne en la matière.

[10] Dès 1992, j’ai insisté sur la nécessité du pluriel. Cfr Quaghebeur, M. (1993), « Francophonie, ton nom s’écrira avec un « s » à la fin », in Les Cahiers du Ru, Aoste, n°20, p. 88-96. (Cet article a été repris dans L’Enseignement de la Francophonie, Cahiers francophones d’Europe Centre-Orientale (actes du colloque de l’AEFECO), Pécs-Vienne, n°3, p. 51-58.)

[11] Telle était la proposition du Belge Gustave Charlier en 1938, lequel ne manquait pas de renvoyer aux littératures du Brésil ou des USA.

[12] Alors que l’intérêt des étudiants est là.

[13] Olfa Abdelli, Mohamed Aït Rami, Abderrahmane Ajbour, Laurence Boudart, Samira Douider, Abdelouahad Mabrour, Cynthia Eid, Fady Fadel, Samia Kassab, Lila Medjahed, Najlae Nejjar, Lahcen Ouasmi, Laurence Pieropan, Marc Quaghebeur, Marie-France Renard, Carla Serhan.

[14] D’où le titre de mon dernier livre, Histoire, Forme et Sens en Littérature. La Belgique francophone. Tome 1. L’Engendrement (1815-1914) (Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2015).

[15] Terme utilisé, cette fois (2000) entre guillemets, pour le volume Relecture des « petits » naturalistes, publié sous la direction de Colette Becker et Anne-Simone Dufief à l’Université de Paris x.

[16] Dans sa contribution au colloque Présence/Absence de Maurice Maeterlinck (Bruxelles, Labor, 2002), intitulée « Les Déterminants de la Littérarisation. Le cas de Maeterlinck à l’Ecole française » (p. 432-444), Paul Dirkx montre bien comment le prix Nobel 1911 n’a jamais été foncièrement inclus dans le corpus scolaire français. Ajoutons qu’il avait refusé d’abandonner sa nationalité belge pour être admis à l’Académie française.

[17] Elle a consacré à Henry Bauchau la première thèse africaine (Akonga Edumbe, É. (2012), De la déchirure à la réhabilitation. L’itinéraire d’Henry Bauchau, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. Documents pour l’Histoire des Francophonies / Europe n°23) et montré en quoi certains aspects de cette œuvre interpellaient et concernaient les Africains.