Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2017, p. 161-174, ISBN : 978-9931-598-10-7 | Texte intégral


 

 

Khedidja ADEL

 

« Il est toujours risqué de se faire une idée du

passé en extrapolant à partir de ce que

racontent les gens aujourd’hui ? Rien n’est

aussi actuel que le souvenir… ».

David Van Reybrouck

 

L’histoire de la Résistance des populations civiles algériennes à la guerre et au colonialisme reste à faire. Notre contribution vise à reconstituer ou reconstruire à partir du terrain d’enquête de Aïn Abid, des histoires de femmes victimes d’évènements violents. Il s’agit de femmes ordinaires. Il est grand temps de réfléchir autrement sur leur condition, l’expérience de la guerre ayant ouvert en effet, un champ de possibles qui s’est traduit par une désorganisation de la société dans ses fondements.

Partir d’une approche concrète, empiriquement située - archives, état civil, photographies et entretiens pour l’essentiel - pour situer des parcours originaux, nous paraît être un angle de vue pertinent pour traduire ces vécus. La démarche a consisté à privilégier des acteurs sans ignorer ou mettre de côté des contextes, des généalogies, de la parole des témoins quand il a été possible de la susciter, de l’écouter et de l’enregistrer. Faire de la micro histoire[2] en entrecroisant vécus d’hier et ce qu’il en reste, gravé dans la mémoire et les mémoires, comme Fanny Colonna en a rendu compte à l’issue d’un riche programme de recherche[3] mis en place en 2008. Elle n’a pas manqué de souligner : « Cette façon de mêler passé et présent, cet usage extensif des mémoires, des héritages ou des commémorations, façon de faire qui ouvre le champ de ce qui reste caché, des oublis ou des mécanismes de défense, bref, tout ce que les hommes et les femmes rencontrés n’ont pas dit, tout ce qui est indicible »[4] car trop douloureux. En effet comment appréhender des vécus, des silences, des occultations ? Mais surtout comment restituer les traumatismes et les émotions ? Pour tenter d’y arriver, il nous fallait créer les conditions d’observation - pour tisser des liens avec des acteurs/actrices, qui se sont pour la plupart murés dans le silence de l’oubli comme pour taire la douleur ou comme pour atténuer la souffrance encore perceptible. Et c’est particulièrement vrai pour les femmes.

Dans le constantinois, les massacres d’Août 1955

La connaissance du contexte historique du mouvement insurrectionnel d’Août 1955[5] et des massacres qui ont suivi en guise de représailles est essentielle. Les premières interventions de l’armée coloniale dans l’Aurès et en Kabylie suivies de ratissages, de l’application du principe de responsabilité collective, d’arrestations, ont pesé sur la décision de passer à l’offensive. Zighoud Youcef, chef de la zone 2 (Nord Constantinois), décide la mobilisation conjointe des groupes armés et de la population civile pour attaquer les objectifs fixés le 20 août 1955. Les zones touchées par le mouvement insurrectionnel sont circonscrites aux régions de Collo, Skikda, Constantine, Ain Abid et Guelma.

Notre terrain d’études a concerné Aïn Abid, un petit bourg colonial situé dans la partie sud-est de Constantine créé en 1885 et distant d’une quarantaine de kilomètres. Cette région se distingue par la qualité de ses terres fertiles exploitées par des colons et quelques propriétaires algériens. Quelques familles ont pu concentrer plusieurs milliers d’hectares entre leurs mains telles Faure, Vicaire, Kohler, Graf, les frères Kaouki, entrepreneurs et banquiers de la Société Générale… Elles ont fait fortune en commercialisant d’abondantes productions de blé. Cette particularité va accentuer les enjeux et, par-là, les rivalités autour de la possession de la terre au niveau local.

L’enquête de terrain s’est orientée, dans un premier temps, sur les récits des évènements insurrectionnels rapportés par la presse de l’époque. Les titres des articles parlent d’eux-mêmes : « Terrorisme dans le constantinois », «… échec d’une tentative d’insurrection dans le constantinois », de La Dépêche de Constantine[6]. On y relève le bilan des morts et des blessés : « 500 rebelles tués, 66 blessés et plus de 600 prisonniers. 69 morts et 156 blessés civils et militaires ». L’article débute ainsi : « La journée du 20 août peut être dans le constantinois marquée d’une pierre rouge. Rouge du sang d’innocentes victimes civiles. Rouge du sang des défenseurs de l’ordre. Mais plus rouge encore du sang des rebelles à qui les forces de sécurité ont fait terriblement payer leurs attentats criminels… ». Le rôle joué par les milices européennes qui étaient armées et qui ont décidé de se venger en s’attaquant aux populations musulmanes est complètement occulté. Un autre article relate la visite, à Aïn Abid, de Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie, accompagné du préfet de Constantine, Pierre Dupuch et d’autres personnalités militaires. Ils se recueillent devant la dépouille des 7 victimes[7] européennes assassinées la veille. Une photo du journal[8] immortalise l’enterrement des victimes civiles dans le cimetière de Ain Abid tandis que d’autres sont enterrées dans le cimetière européen de Constantine[9]. Tous les articles se sont orientés sur les violences à l’encontre des victimes du côté français. A l’inverse le silence a entouré la violence féroce et impitoyable des représailles qui ont frappé les populations locales sans distinction aucune.

« La cible des milices armées ?… Les grands propriétaires, les commerçants ceux qui avaient des richesses, qui n’avaient pas besoin de la colonisation. Mais surtout ceux qui pouvaient apporter leur aide et leur soutien à la Résistance… Ceux-là, il fallait les arrêter !...

… Ils ont tué à la porte de la hara, le mari de ma cousine Hadba, il était facteur. Son père a été tué en premier ainsi que son épouse… »[10].

En effet, le bilan dans cette localité est extrêmement lourd puisqu’il s’élève à 742 victimes[11]. Des familles entières sont endeuillées par la mort violente de plusieurs membres, comme les Benboualia, les Aggoun, les Lakhdara, les El Hadef El Okki et bien d’autres. Les exactions commises à l’encontre des populations nomades font état de 306 victimes dans les campements qui se trouvaient aux alentours de la gare, un des principaux lieux des tueries des milices armées et déchaînées qui ont pris pour cible « l’arabe ». Ces victimes[12] ont été enterrées à la hâte dans des fosses communes.

La pratique du deuil : « Comment a-t-on souffert ? Comment souffre-t-on ? »[13]

Il a fallu mener une enquête qui s’avéra longue et difficile à Aïn Abid auprès de familles des victimes, notamment auprès de femmes qui ont survécu. Nous avons essayé aussi de prendre contact avec des témoins de ces graves événements.

Les contacts avec les membres de la famille El Okki ont permis de mesurer l’ampleur des dégâts que le décompte des morts à lui seul ne traduit pas. Cette famille a perdu le même jour, soit le 22 Août 1955, tous les hommes présents au nombre de treize. Il s’agit de Salah (67 ans), Abdelhamid (27 ans), Abdelkrim, Aïssa (21 ans), Allaoua (45 ans), El Ayachi (20 ans), Moussa (45 ans), Slimane (33 ans), Zouaoui (31 ans), Mohamed Tahar, Ibrahim, Tahar ben Hamida et Mohamed Chérif (18 ans). Nous n’avons pas pu rencontrer les veuves de ces hommes massacrés, qui auraient pu nous apporter leur témoignage. Toutes sont décédées depuis[14]. Cependant nous disposons de deux témoignages qui se complètent :

- Celui du seul homme rescapé, Mohamed B., âgé de 16 ans et ouvrier à la ferme des El Okki. Il a échappé parce que les hommes présents lui ont demandé de se cacher dans la remise où le bois était entreposé.

- Celui de Mohamed El Hadi, fils de Abdelhamid El Okki[15], une des victimes, âgé de 11 ans au moment des faits qui nous a fait le récit suivant : «…Dans la nuit du 20 août, sa famille reçoit la visite des gendarmes. Rassurés, ils ouvrent la porte…Mais ils sont blessés aux jambes par des tirs de mitraillette. Ils ne sont pas soignés car le médecin refuse de se déplacer. Le 22 août, un groupe de gendarmes et de militaires revient et contraint tous les hommes présents à sortir dans la cour. Ils sont abattus par les militaires puis le pillage a commencé… Seuls les femmes et les enfants terrorisés sont restés dans la maison familiale, saccagée le 22 et les jours suivants… » Leur récit recoupe à peu de choses près celui beaucoup plus ancien, fait par les survivants dans une lettre publiée par L’Humanité du 25 janvier 1956 et reproduite Patrick Kessel et Giovanni Pirelli[16] :

« Le soir du 20 Août, les gendarmes étaient venus à la ferme. Ils avaient demandé à parler aux chefs de famille. Ils ouvrirent le feu sur les deux hommes qui se présentaient à eux. Le gendarme a demandé à Si Salah où se trouvaient les armes. Celui-ci a répondu qu’elles étaient accrochées dans sa chambre à leur place habituelle… Le gendarme a montré les fusils aux militaires et a contraint les hommes à sortir dans la cour extérieure. Si Salah et Abdelhamid, blessés qui ne pouvaient marcher, ont dû sortir à quatre pattes. Dans la cour, ils les ont réunis dans un coin, situé dans la remise à charbon et la porte donnant accès au jardin et là ils les ont abattus par rafales de mitraillettes. Après avoir abattu les hommes, les gendarmes, le civil et les militaires ont réuni toutes les femmes dans la cour » sans ménagement, même celle qui avait accouché avant terme la veille. Puis ils ont procédé à une opération de pillage qui a duré une dizaine d’heures, « renversant les meubles… Ils sont ensuite partis emportant la camionnette chargée de leur butin, ainsi que deux autres voitures, une traction et une autre camionnette ».

Chez les Benboualia, ce ne sont pas moins huit de ses membres qui ont été exécutés également le même jour. La famille Aggoun a perdu 11 membres. Le même jour treize victimes dans la famille El Okki et si la « généalogie perturbée » de cette famille rend compte de l’ampleur des blessures et fêlures de cette famille, il nous semble pertinent de relever les conséquences sur l’histoire de la propriété. Les victimes sont des hommes valides, dont l’âge varie entre 18 et 67 ans et nous savons que dans les représentations des sociétés traditionnelles dans le Maghreb, la principale richesse d’un groupe, ce sont les hommes qui le composent. Le capital « hommes » renforce le pouvoir des familles et du groupe. Ces exactions ciblées (les familles terriennes et les hommes valides) révèlent toute l’ampleur de la répression coloniale.

Les massacres du 20 août 1955, cet évènement[17] qui marque un tournant dans la guerre, a touché la population civile. Ces familles connues dans le village de Aïn Abid ont payé un lourd tribut. Les violences et les traumatismes ont été tragiques pour les femmes. Elles n’ont pas été épargnées. Dans les récits recueillis, « il y a eu la bru enceinte… » ainsi que les autres : Ouarda, Merzaka, Rahima[18], Fatma, Afia, Zhour, Khadra, Cherifa…

On peut lire dans le registre de décès de la mairie de Aïn Abid, l’extrait concernant Aïcha Benboualia : « Le 22 Août 1955 est décédée à Aïn Abid Benboualia Aïcha dite Zhour décédée, âgée de 48 ans sans profession domiciliée à Aïn Abid le 2 juillet 1907 fille de Benboualia Salah Ben Tahar et de Zohra Bent Ali ».

Il est difficile encore aujourd’hui pour les survivants de revivre ces événements et de concert avec les familles. C’est pourquoi, les entretiens avec les familles Benboualia et Aggoun, destinés à nous éclairer sur les circonstances de la mort de ces femmes, ont été remis à plus tard[19].

Le cas de la famille El Okki est intéressant à plus d’un titre[20]. Il révèle toute la complexité des faits. C’est une famille connue de notables, qui dispose de l’une des plus grosses fortunes foncières du village de Aïn Abid. L’un de ses membres est conseiller municipal et proche du maire d’Ain Abid dont il aurait soutenu l’élection. Il ne s’agit pas seulement de venger les victimes de l’assaut « d’une forte bande rebelle », « des bandits » comme les qualifie l’article paru au lendemain de l’insurrection, dans la page du Dimanche-Matin de La dépêche (22 Août 1956).

Nous n’avons pas pu rencontrer les veuves de ces hommes massacrés, décédées depuis. Dans la famille El Okki, les femmes[21] ont été surprises par l’intrusion et la répression qui s’en sont suivies dans leur haouch et dans leur maison. Les colons accompagnés de gendarmes et de militaires armés, se sont présentés de nuit pour venger les victimes françaises. Ils reviennent les jours suivants pour le pillage de leurs biens. Les dommages et les conséquences d’une telle violence sont encore palpables, aujourd’hui, lorsqu’on évoque ces événements.

Les femmes présentes : l’épouse de Salah, Khaoula, Hamdane, l’épouse de Abdelhamid, Mahbouba ; l’épouse de Zouaoui, Rahima et Garmia, la sœur aveugle de Salah vivant avec eux. Les enfants présents sont ceux de Abdelhamid : Mohamed El Hadi et ses frères, Saadoune, Mostepha, Abdelhak et ceux de Zouaoui : Abdelaali, Abdel Illah et Youcef.

La famille, par le biais d’Ahmed Agha, va faire appel à l’huissier auprès du tribunal de Constantine, Joseph Mani, qui se déplacera sur les lieux durant le mois de septembre 1955. Le procès-verbal de constat est édifiant. Outre les dégâts et destructions dans toutes les pièces, il est fait état du pillage des biens de la famille : « le portail donnant accès à l’immeuble est brisé par armes à feu aux abords de la serrure…Un meuble de bureau et une table bureau sont brisés et décloués. Des titres de propriété, des plans, des jugements et des papiers et documents divers sont jetés à la volée sur toute l’étendue de la pièce… ; Monsieur El Haddef El Okki Ahmed, requérant, affirme en outre qu’un coffre-fort a aussi disparu et qu’il contenait tout le produit de la récolte de l’année 1955 que l’on vient d’encaisser ainsi qu’une tabatière en or… »[22].

Figure 1 : Stèle des martyrs dans le village. Mémorial des victimes de Aïn Abid

(A l’arrière-plan du mémorial, le bâtiment de l’ancienne gendarmerie).

Source : Adel Khedidja.

 

Figure 2 : Stèle des martyrs dans le village. Liste des victimes de Aïn Abid

Source : Adel Khedidja.

Figure 3 : Dans la ferme des El Okki, située à quelques kilomètres du village : la remorque qui a servi au transport des corps et que la famille a tenu à garder comme trace du massacre du 20 août 1955

 

Source : Adel Khedidja.

Traumatismes et imaginaire de guerre

« Chacun se souvient, en soi, pour soi, et s’il transmet ce souvenir il le met inévitablement en scène en le recomposant » Ann Muxel[23].

Il est intéressant de scruter les imaginaires qui se nourrissent des traumatismes de guerre. En transmettant l’histoire familiale, on transmet inévitablement les traumatismes de génération en génération. Aussi la mémoire des descendants est-elle une plaie encore ouverte ? On mesure l’étendue des traumatismes au rapport quasi viscéral que l’un des enfants[24] El Okki entretient avec ce lieu de mémoire : « La terre est plus importante à ses yeux que sa famille, c’est presque pathologique ! Et le drame vécu par leur famille n’y est pas étranger ! » nous confiera son épouse… Il est évident que la ferme qui fut un des lieux du drame, avec la maison dans le haouch familial, continue de hanter la mémoire des enfants qui ont assisté au massacre de leur père et des autres membres de la famille. « L’évocation des lieux dans la mémoire familiale rappelle les enjeux des rapports de coexistence du passé, l’état des liens présents entre les générations et entre les lignées. La mémoire des lieux garde l’empreinte des relations intra-familiales. Utilisés comme des points d’ancrage, ils disent des manières d’affiliation »[25].

La famille a dû être évacuée par un notable de la ville de Constantine. Le docteur Salah Bendjelloul, député, mobilise un camion pour effectuer le transfert de la famille complètement anéantie. Les survivants terrorisés rassemblent ce qui peut l’être et se rendent à Constantine, sous la ‘anya (protection) du député qui veille personnellement à son repli. Salah Bendjelloul ne s’en tient pas là puisqu’il ne manquera pas de porter l’affaire au sein de l’Assemblée nationale. Il aidera la famille à entreprendre des démarches qui n’aboutiront pas, dans le contexte de l’époque et du tournant de la guerre.

Il était important pour nous d’effectuer un travail d’identification des victimes, réalisé grâce à la consultation des registres d’état civil. Les décès ont été pour la plupart déclarés après les massacres (1956, 1957…). Dans les actes de décès, il n’y a aucune référence à la cause du décès. D’après les témoignages recueillis, il y a aussi des personnes qui n’auraient pas été inscrites sur ces registres de décès, dont un grand nombre d’habitants de villes sahariennes. Ces groupes de transhumants se trouvaient près de la gare, ce jour-là, car ils s’apprêtaient à prendre le train afin de rejoindre leur région d’origine. Les enregistrements des décès à l’état civil ont eu lieu entre 1984 et 1986 dans la ville de Kouinine (كوينين) dans la wilaya d’El Oued. A l’époque, les familles ne pouvaient faire autrement dans un contexte de guerre où la région était quadrillée et sous contrôle des milices et des militaires.

L’état civil nous renseigne sur le traitement des morts d’un côté comme de l’autre. Si des funérailles « grandioses » sont organisées pour les victimes françaises et les hommages rendus aux familles pour les aider à faire leur deuil, du côté des Algériens insurrectionnels et de la population, les morts sont enterrés de façon furtive, en l’absence de la famille, des parents, des leurs. Dans l’urgence, comme si la violence devait les poursuivre jusque dans leur dernière demeure. Ils ne seront portés dans les fichiers du registre des actes de décès qu’au début de l’année suivante (1956), par jugement, à la suite de la venue de la délégation spéciale, comme dans le cas de la famille El Hadef El Okki, pour laquelle le travail d’identification a donné les résultats suivants :

1) El Hadef El Okki Mohmed Tahar, fils légitime de feu Ferhat Ben Noui et de feu Mellah Aïcha Bent Dridi, né à oued Zenati le 2 Mai 1910, décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid.15 mars 1956.

2) El Hadef El Okki Allaoua, né fils légitime de Lakhdar Ben Brahim et de Rebouh Bornia Bent Ammar, est décédé le 22 Aout 1955 à Aïn Abid, née 1910 à Aïn Abid le sus nommé né à 1909 à Aïn Abid. 15 mars 1956.

3) El Haddef El Okki Moussa, fils de Ghilassi Ben Ali et de Zemouli Fatma Bent Mohamed est décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid le sus nommé né en 1910 à Aïn Abid.17 Mai 1956 à 9h30.

4) El Hadef El Okki Salah fils de Mohamed El Hadj Amor et de El Hadef El Okki Guermia né à Aïn Abid en 1888 et décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid.17 Mai 1956 à 9h30.

5) El Hadef El Okki Abdelhamid fils de Salah ben Mohamed
et de Hamdana Khaoula Bent Omar né au Khroub le 4 septembre 1928 est décédé le 22 Août 1955 à Ain Abid. 17 Mai 1956 à 9h30.

6) El Hadef El Okki Layachi fils de Mahmoud Ben Salah et de Koraïchi Fellah Bent Salah né à Aïn Abid le 1er Janvier 1935 est décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid.17 Mai 1956 à 9h30.

7) El Haddef El Okki Mohamed Cherif dit Omar fils de Mahmoud Ben Salah et de Korichi Fellah bent Salah né à Aïn Abid, le 24 Novembre 1937 est décédé à Aïn Abid le 22 Août 1955 (frère du caïd Hmed). 17 Mai 1956 à 9h30.

8) El Hadef El Okki Slimane fils de Ali Ben Mohamed et de Ziri Ouarda Bent Mohamed né à Aïn Abid en 1922 est décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid. 17 Mai 1956 à 9h30.

9) El Hadef EL Okki Zouaoui fils de Ali Ben Mohamed et de Ziri Ouarda Bent Mohamed né à Aïn Abid en 1924 est décédé le 22 Août 1955 à Aïn Abid.

Dans le registre de l’année 1957, figurent :

10) El Haddef El Okki Aïssa : le 22 Août 1955 est décédé à Aïn Abid âgé de 21 ans, journalier domicilié à Aïn Abid né à Aïn Abid le 7 janvier 1934, fils de El Hadef el El Okki Ammara ben Larbi Profession propriétaire domicilié à Aïn Abid et de El Hadef El Okki Lakra bent Ammar profession sans, domicilié à Aïn Abid. Dressé le 27 février 1957 à 9h sur déclaration faite par El Hadef El Okki Ammara âgé de 60 ans profession propriétaire demeurant à Aïn Abid qui a dit être père.

11) El Haddef el Okki Abdelkrim

12) El Haddef El Okki Ibrahim

13) El Haddef El Okki Tahar ben Hamida

Le cas des victimes de la famille el Okki est l’un des rares à avoir bénéficié de cette inscription dans les registres de l’Etat civil, obtenue grâce au soutien du docteur Mohamed Salah Bendjelloul. Ce n’est pas une reconnaissance du crime mais les disparus échappent, grâce à l’enregistrement à l’état civil, ainsi à l’oubli.

La commémoration en question

Il y a la pratique de remémoration collective (le musée, les dates anniversaire, les stèles et monuments) qui pose la question du rapport à la mémoire. Sur un autre registre, ceux qui s’intéressent aux massacres d’Août 55 à Aïn Abid, se sont également mis à la recherche des faits historiques, des récits historiques par internet et, dans ce cas, ce sont les jeunes qui sont les plus réceptifs… Sur les témoignages vivants, de simples discussions ont lieu, à l’occasion, dans les cafés ou dans les maisons de jeunes. Ce qui frappe les esprits, ce sont les extraits de films[26] réalisés par le reporter Georges Chassagne... qui mettent en scène des exécutions d’Algériens, et quelques personnes gardent en mémoire la scène macabre du « coq… qui rôdait autour d’un cadavre ».

L’heure est venue de s’interroger sur la commémoration aujourd’hui de cet évènement qualifié, par certains historiens, de tournant majeur dans la guerre car il marque, désormais, la rupture entre les deux camps ; la haine s’installe à Aïn Abid et ailleurs. C’est aussi l’heure des règlements de compte dont il faudra faire un jour l’histoire.

Figure 4 : Article, consacré à l’enterrement des victimes françaises, paru dans La Dépêche de Constantine du 21-22 aout 1955

 

Source : La Dépêche de Constantine


Notes

[1] Van Reybrouck, D. (2012), Congo une histoire, trad. d'Isabelle Rosselin, Arles, Actes Sud.

[2] Revel, F. (1996), Jeux d’échelles. La micro analyse à l’expérience, Paris, Hautes Etudes, Gallimard, Seuil.

[3] Il s’agit d’un projet de recherche inscrit dans le cadre d’un programme FSP qui a abouti à la publication d’un ouvrage, textes réunis par Colonna, F. et Le Pape, L. (2010), Traces, désir de savoir et volonté d’être. L’après-colonie au Maghreb, Paris, Sindbad/Actes Sud.

[4] Colonna, F. et Le Pape, L., ibid., p. 12-13.

[5] Cf. l’une des dernières recherches sur la question : Mauss-Copeaux, C. (2011), Algérie, 20 Août 1955, Insurrection, répression, massacres, Paris, Payot.

[6] Cf. Articles des 21 et 22 Août 1955, Conservation des archives de la Wilaya de Constantine.

[7] « …Trois adultes, deux hommes et une femme, ont été égorgés, Josée, la fillette de neuf ans, a été tuée par balle, la petite Marie-Bernadette, a eu la tête fracassée, elle n’a pas été découpée en morceaux. Aucune femme n’a été éventrée, deux ont été sauvées : la grand-mère, protégée par son évanouissement, était indemne et Madame Mello, la mère des deux enfants assassinés, gravement blessée par une tentative d’égorgement, a survécu comme son fils Jean-Pierre, treize ans, blessé dans le dos par des coups de pioches. Mais les précisions de ce témoin n’ont pas été publiées » d’après Mauss-Copeaux, C. (2007), « Le 20 août 1955, interrogations à propos d’un événement, de ses sources et de ses représentations », Colloque Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algériennne, 20-22 juin 2006, Lyon, ENS - LSH. http://ens-web3.ens-lsh.fr/colloques/france-algerie.

[8] Cf. La Dépêche de Constantine du 21-22 Août 1955.

[9] La consultation du registre de décès du cimetière chrétien de Constantine donne quatre membres de la famille Mello, enterrés le 23 août 1955, avec la notification « venant de Aïn Abid ». La Dépêche de Constantine a rapporté un compte rendu de la cérémonie le 24 août, en rappelant au passage la mort de la fillette et de sa sœur pour souligner la violence des faits et justifier la réaction des milices armées, de la gendarmerie et de l’armée.

[10] Entretien avec Salim H. extrait d’entretien à Aïn Abid, Avril 2011.

[11] Cette statistique officielle est fournie par les autorités algériennes. Elle est gravée sur la stèle commémorative de cet événement, non loin de la gendarmerie de Aïn Abid.

[12] Le reporter George Chassagne présent sur les lieux a filmé en direct la mort d’un nomade qui sortait de sa tente. Ce film ainsi que d’autres montrent à eux seuls l’horreur et la violence des représailles. Les démarches des familles pour faire reconnaître à leurs membres, le statut de victimes du 22 août 1955, est encore aujourd’hui à l’ordre du jour surtout pour les victimes nomades non encore identifiées… Le dossier de ce massacre n’est pas encore clos. Il s’agit de reconnaissance pour les uns et pour d’autres de lutte contre l’oubli.

[13] Audouin-Rouzeau, S. (2010), « Qu’est-ce qu’un deuil de guerre ? », Revue historique des armées, 259, [en ligne], mis en ligne le 06 mai 2010. URL : http://rha.revues.org/index6973.html.

[14] Il s’agit de Khaoula, Mahbouba, Rahima, Zahia et Garmia.

[15] Entretien réalisé, dans son domicile, en 2009.

[16] Kessel, P. et Pirelli, G. (2003), Le peuple algérien et la guerre. Lettres et témoignages. 1954-1962, Paris, l’Harmattan, p. 29-31.

[17] Il s’agit de revenir sur des évènements qui font l’objet de recherches de la part d’historiens dont Claire Mauss-Copeaux, mais abordés d’une autre manière. Algérie, 20 Août 1955, Insurrection, répression, massacres, Paris, Payot, 2011.

[18] Les trois sœurs tuées au même moment parce qu’elles s’étaient jetées sur le corps de leur père.

[19] Certaines personnes découragées ou révoltées par le traitement de ces évènements et leur confiscation par « certains », refusent de revivre ces moments tragiques. Ces dernières années les commémorations officielles ont tendance à être boycottées par ces familles.

[20] Il serait utile d’étendre ce travail d’enquête à d’autres familles.

[21] Les femmes qui auraient pu témoigner sont décédées aujourd’hui : Khaoula, Mahbouba, Rahima, Zahia et Garmia.

[22] Le procès-verbal de constat a été publié dans un fascicule d’information, réalisé et édité par la Kasma du FLN, Mouhafadha de Constantine, le 20 Août 1986, dans le cadre des commémorations de cette journée.

[23] Muxel, A. (1996), Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan.

[24] Le fils El Okki, présent sur les lieux du massacre et du pillage, décède en 2011. Malgré son état de santé, il ne manquait jamais de se rendre dans la ferme familiale.

[25] Muxel, A., op.cit., p. 45.

[26] Marie Chominot analyse les séquences des films de Georges Chassagne dans Algérie, Août 1955, la mort filmée en direct, Paris, Payot, 2013.