Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

 

Ouvrage du CRASC, 2017, p. 123-150, ISBN : 978-9931-598-10-7 | Texte intégral


 

 

Khedidja ADEL

 

« Quand la guerre éclate, tout le monde l’entend

et progressivement elle envahit tout le territoire

algérien. Et à ce moment-là, les femmes, elles sont face à

une situation où elles peuvent agir et effectivement elles

agissent…».

Danièle Djamila Amrane Minne

 

Cette étude est relative à la conservation d’un ensemble de portraits de femmes au musée des martyrs de la localité de M’sara[2], musée situé dans la daïra de Bouhamama (wilaya de Khenchela).

Ce musée abrite une mise en scène de la participation d’hommes et de femmes de la région à la Guerre de libération qui attire l’attention en raison de l’originalité de sa conception et de la représentation particulière de la résistance des femmes à l’échelle locale. Ici, il n’y a pas de figure héroïque qui s’impose tant la participation de toute la population a été totale. Ce n’est donc pas un hasard si l’édification de ce musée a été dictée par ce souci d’entretenir la mémoire de tous les martyrs, de tous les résistants et en accordant une place particulière aux femmes ayant vécu dans le camp de regroupement de Bouhamama[3]. C’est l’un des rares lieux où un pan de l’histoire des camps de regroupements est rappelé au souvenir de tous. Serait-ce parce que l’initiative de la création de ce musée émane de la base ?

Nos entretiens nous ont éclairé sur le rôle décisif joué par un moudjahid, Mohamed Chekroun[4]. Ce dernier n’a pas ménagé ses efforts pour mobiliser tous ses contacts et rassembler documents et objets divers : photographies, coupures de journaux, lettres… vestiges de la guerre, armes (obus…). Ses sollicitations ont eu un écho favorable auprès des citoyens qui n’ont pas hésité à y répondre. Le résultat est que deux grandes salles[5] de ce modeste musée ont pu ainsi abriter l’ensemble des documents et matériaux recueillis.

Nous nous proposons d’étudier ce modeste musée hors norme qui ne ressemble guère aux différents Musées du Moudjahid édifiés dans les wilayas historiques[6] où nous avons découvert une série de photographies de femmes exposées dans un cadre. Une étape du travail a consisté à mettre un nom sous chacune de ces photographies de femmes anonymes, avant d’aborder le rôle de la photographie et de la mise en scène des visages exposés aux regards.

Hors du musée, Aldjia, Zineb, des résistantes rencontrées au hasard du terrain nous ont fait part de leurs expériences dans le maquis, de leurs rapports avec l’organisation ALN/FLN. Elles nous ont livré des fragments de vie qui rendent compte de la complexité des situations quotidiennes, à l’épreuve de la guerre.

Rencontre inattendue dans le musée de M’sara

C’est en allant à Bouhamama, sur les traces de l’un des premiers camps de regroupement de l’Aurès[7] que nos guides moudjahidine nous ont invité à visiter le petit musée située à 18 km de là, à M’sara. Dans ce musée, une série de photographies d’identité représentant des photos de femmes, insérées dans un grand cadre, figurent au milieu d’autres photographies de maquisards dont certains sont des martyrs de la Révolution. Nous avons dénombré pas moins de 31 portraits au format d’une photographie d’identité[8], sans la moindre indication, ce qui nous a incitée à questionner notre guide : qui sont-elles, ces femmes de tous âges dont le photographe a fixé les traits ? Probablement, il pourrait s’agir de l’œuvre de la Section Administrative Spécialisée (SAS) qui avait établi un fichier pour chaque famille regroupée dans le camp en photographiant hommes et femmes, afin d’établir cartes d’identité[9] et laisser-passer.

Essai d’identification

Il n’a pas été difficile de trouver des réponses à nos questions relatives à l’identité des visages exposés dans le musée. Les noms étaient connus, du moins de notre guide. L’absence de mention du nom de chacune de ces femmes semble s’inscrire dans les représentations traditionnelles, représentations qui renvoient aux notions de horma (حرمة), de préservation de la sphère intime, de lah’ia (لحية), du sentiment de pudeur. Ces notions, qui encadrent et contrôlent les attitudes de chacun[10], font que, selon la coutume, il faut éviter de nommer la femme. Cette omission contribue-t-elle à entretenir le silence qui entoure la participation réelle des femmes à la résistance ? Par ailleurs, leur présence dans ce musée n’est-elle pas le signe évident d’une timide reconnaissance ? Et au-delà, le besoin de témoigner et de transmettre la mémoire de tous, sans distinction de sexe ?

Lors de notre seconde visite[11], le moudjahid, Zerouali Amor, qui veille jalousement sur le musée de M’sara, a réagi et a inscrit un nom pour chaque photographie. De plus, il a enrichi et complété la collection du musée avec de nouvelles photographies. Cette opération anodine en apparence a fait entrer ces femmes anonymes dans l’histoire[12] !

Mais l’histoire, elles l’ont faite, en vérité. « Elles étaient des hommes parmi des hommes » a clamé Salah El Okbi moudjahid et ancien ambassadeur à l’occasion de la célébration de la journée[13] du martyr. Toute une génération de femmes a bravé, en effet, les interdits sociaux et le conservatisme familial et a rejoint les rangs des résistants, sans demander de contrepartie.

L’histoire des femmes dans la guerre

Leur implication dans la Résistance s’est manifestée très tôt et de plusieurs manières. Cependant, les rôles assignés aux femmes pendant la guerre rappellent sans ambiguïté aucune la place et le rôle des femmes dans les sociétés traditionnelles. « Les moussabilate sont les militantes les plus nombreuses, mais parce que leurs actions sont intégrées à la vie quotidienne, elles se banalisent et tombent dans l’oubli. Même lorsqu’elles sont victimes de la répression, elles restent presque toujours anonymes »[14]. Cependant, il est possible, grâce aux apports de l’anthropologie historique, de mieux définir la place des femmes dans la Résistance et de réfléchir autrement sur leur condition. L’expérience de la guerre a ouvert en effet, un champ de possibles qui s’est traduit par une désorganisation sociale générale. Dans quelle mesure, le nouveau contexte de la guerre a-t-il bousculé les assignations traditionnelles des deux sexes ? La question complexe de la mémoire est-elle une entrée pertinente permettant de comprendre les occultations de la résistance des femmes ordinaires ?

Outre les affres de l’enfermement, les femmes ont subi des traitements inhumains dans les camps de regroupement, comme le fait apparaître l’étude d’un autre camp de regroupement, celui d’Oum Toub[15] (rations alimentaires réduites, faim, froid, maladies, mortalité infantile… sans parler des humiliations, des peurs et des violences). Rappelons que ces femmes, comme tant d’autres, ont servi la cause des maquisards disséminés dans la montagne sous différentes formes : acheminement du ravitaillement, lessive, couture, nourriture, informations, soins… Certaines ont fait de la prison, ont été torturées et beaucoup ont été violées[16]. Toutes ces souffrances qui ont été tues, longtemps, trop longtemps sont au fondement de cette résistance silencieuse.

Aujourd’hui, l’étendue des traumatismes subis par ces femmes n’a pas encore été pleinement mesurée. De même, les violences subies ne se sont pas atténuées comme en attestent les témoignages émouvants de Louisette Ighilahriz[17] et de Zohra Drif[18] ou encore les témoignages recueillis sur les terrains de l’enquête[19]. La réalisation d’un entretien est à chaque fois une épreuve difficile, tant par la dureté des moments vécus que par la forte charge émotionnelle communiquée. Les souffrances sont tenaces et très vives et semblent avoir été transmises à leur descendance[20] aujourd’hui. Les enfants de ces femmes ont reçu en héritage ces blessures et ces traumatismes.

D’autres récits furent aussi pénibles à entendre.

Berkane Rokia (1927-2000), mounadhila a été emprisonnée à Ouldja en 1955 et y aurait accouché d’un bébé qui sera tué par ses bourreaux. Elle a survécu sans jamais en faire le deuil.

Quand on évoque la prison et la torture, le cas de Haddouf Messaouda (1918-) (épouse de Chekroun Mohammed) est rappelé par nos témoins. Cette dame a fait le camp et la prison de Bouhamama en 1959 ainsi que la prison de Khenchela.

Une des femmes, Chehat Bahia, née en 1921, a rappelé pour nous les conditions de vie de ces populations transhumantes[21] et leurs errances à travers le territoire[22]. Affamées car coupées de leurs terres et de leurs troupeaux, « elles erraient livrées à elles-mêmes ». Tighezza Iferradj est un des premiers villages-greniers[23] bombardés par l’aviation militaire, et ce, dès novembre 1954. En outre, l’année 1956 (fin mai-juin) est l’année terrible de l’invasion des sauterelles, ‘aam jrad (ﻋﺎﻡ ﺠﺮﺍﺪ). « Nous avons été déplacés à Bouhamama, sous la tente[24] avec les enfants. Mais comme il n’y avait rien à manger dans le camp, nous sortions de nuit pour faire les moissons et rapporter un peu de nourriture ». Le camp de regroupement était ressenti comme un territoire d’exil dans lequel ces « damnés de la terre[25] » étaient bannis, « kouna manfiyne » (ﻜﻨﺎﻤﻨﻔﻴﻥ). Les demandes adressées au responsable de la SAS, pour rentrer chez elles, étaient renouvelées à chaque occasion. Bahia témoigne que sa belle-mère décédée dans le camp est restée sans sépulture durant trois jours, en l’absence d’hommes pour l’enterrer[26]. Il y a eu un temps où « il n’y avait aucun homme dans le camp ! ».

Les violences subies par ces femmes ont laissé des traces de souffrances passées sous silence la plupart du temps, mais prêtes à être livrées dès lors que l’on sollicite la mémoire.

Photographie et mise en scène des visages

La lecture des documents photographiques est en mesure de permettre le dévoilement d’une société. La publication d’ouvrages où la photographie de guerre et l’iconographie occupent une place prépondérante est plutôt récente dans le contexte colonial et durant la Guerre d’indépendance.

Marc Garanger[27] témoigne qu’il a réalisé des photographies, plus précisément des « portraits sur demande du Pouvoir militaire, dans un but purement policier et j’étais entouré, pour les faire, de soldats en armes. La réponse des femmes à l’agression qui leur était faite est visible dans chacun de leur regard ». Il a photographié « pour raconter les horreurs de la guerre, mais aussi la découverte d’un peuple, ses coutumes, son histoire, sa vie »[28].

Un photographe amateur alsacien Pierrot Bischoffsheim, a réalisé une série de photographies de l’immense camp de Bouhamama. Ce sont des scènes de la vie quotidienne dans le camp saisis par l’appareil et le regard de leur auteur - un militaire en opération dans les Aurès en 1960.

Figure 1 : Une vue du camp de Bouhamama en octobre 1960

Source : Pierrot Bischoffsheim.

Une photo retient notre attention, elle représente une douzaine d’enfants derrière les barbelés - invisibles dans la plupart des photos -, attendant de recevoir des restes de la nourriture des militaires.

Figure 2 : « Derrière les cuisines ambulantes. Nous leur donnions de la nourriture ». Bouhamama 1960

 

Source : Pierrot Bischoffsheim.

D’un côté comme de l’autre, la photographie a permis de figer les événements, d’apporter des témoignages en fixant les images dans une représentation de soi ou une représentation de l’autre. Si du côté français, l’usage de la photographie bénéficie de moyens importants - « quelques cent-vingt mille clichés produits par le seul service photographique de l’armée française CSA »-, de l’autre côté, c’est « un élément indissociable de la politique de communication du FLN, dès l’origine » avec des moyens beaucoup plus modestes[29], comme le souligne Marie Chominot[30].

Pierre Bourdieu, au cours de ses recherches en Algérie, a photographié, dans son désir de compréhension de l’Autre[31], des lieux et des gens[32].

Faute d’archives, faute de récits, les photos sont les seules traces matérielles de ces femmes disparues pour la majorité pendant la guerre ou ayant apporté une collaboration reconnue par l’organisation des Anciens Moudjahidine ou réduites au silence après l’indépendance. Elles ont capté un moment de la réalité historique et donnent à voir des visages qui ne peuvent plus être dissimulés au souvenir.

Figure 3 : Musée du Moudjahid de M’sara : sur une quarantaine de portraits, 29 représentent des femmes

             

Source : Adel Khedidja

 

Figure 4 : Exposition de portraits dans une des deux salles du musée

 

Source: Adel Khedidja.

 

Figure 5: Messaid bent Khelifa Veuve                                         Figure 6 : Mebarkia Cherifa 

                                                      

              Source: Adel Khedidja                                                   Source: Adel Khedidja

 

Figure 7 : Chahat Bahia Veuve                                                 Figure 8 : Aggouni Aïcha Veuve

                                                     

            Source: Adel Khedidja                                                     Source: Adel Khedidja                                          

 

Les photographies en couleur sont très certainement plus récentes, tandis que dans le cadre exposé au musée, les photographies sont toutes en noir et blanc[33].

Beaucoup de ces femmes ne sont plus de ce monde, décédées pendant la guerre ou après l’indépendance. Il s’agit de :

Berkane Rokia (mounadhila) ; Guezbar Mebarka bent Belkacem; Madhi Khadouma; Messaadi Tounes (mounadhila et veuve de chahid) ; Abbassi Fatma bent Nsar ; Abassi Fatma bent Nsar ; Zeraouali M’barka ; Messaïd Mebarka bent Khelifa ;…

Les autres femmes encore en vie sont âgées et malades. Il s’agit de:

Nouna Oum Hani ; Messaadi Tounes (mounadhila et veuve de chahid) ; Bouali Djemaa bent Meziane ; Nouaser Fatma bent Messaoud ; Chekroun Fatma ; Bekhouche Fatma bent Messaoud ; Haddouf Messaouda.

Figure 9 : Berkane Rokia                                 Figure 10 : Guezbar Mebarka

      

 Source: Adel Khedidja                                            Source: Adel Khedidja

 

 

Figure 11 : Nouna Oum Hani                            Figure 12 : Messaadi Tounes

            
Source: Adel Khedidja                                Source: Adel Khedidja

 

Figure 13 : Madhi Khadouma fière

 

Source: Adel Khedidja

 

Sur les photos, les femmes s’exposent. Elles exposent leur visage. Il est aisé de deviner la dureté du regard accentué par les tatouages. Quand elles ne posent pas avec les chèches et les foulards qui retiennent leur abondante chevelure -à la demande du photographe ou du responsable de la SAS- elles sont décoiffées, laissant apparaître de longues chevelures et des mèches de chaque côté du visage.

La photographie représentant Madhi Khadouma mérite un commentaire particulier. En effet, il ne s’agit plus d’un portrait (format identité) mais d’une photographie récente représentant Khadouma debout. Nous remarquons le port altier de cette femme, la tenue traditionnelle et la coiffe des femmes de la région, avec le chèche noué et les mèches de cheveux sur les tempes. Cette photographie a été remise par la famille qui entretient avec soin le souvenir de cette résistante ayant commencé par gérer un foyer de ravitaillement au lieu-dit Ferkoun dès 1954.

Un ancien maquisard me fait remarquer qu’il était déconseillé d’avoir des photographies pour ne pas se faire repérer et identifier[34] (février 2011). Des combattants ont donc détruit toute photographie pouvant permettre leur identification. Certains combattants se teignaient les cheveux pour éviter d’être reconnus et arrêtés.

Le khalkhal [35] de Fatma Soufi

Il n’y a pas de photographie de Soufi Fatma, cette martyre à l’anneau de pied d’argent. Ce dernier a été récupéré lors de l’exhumation des restes de la défunte à Ouldja, en vue de leur transfert vers le cimetière des chouhada. Il est exposé dans le musée comme le montre la photo suivante :

Figure 14 : Le khalkhal de Fatima Soufi

 

Source : Adel Khedidja

La fille de Fatma Soufi[36] (1915-1959) a offert au musée l’anneau. Fatma Soufi, une femme forte de caractère, occupait une place particulière dans sa communauté (respectée par tous et dotée de savoirs et du pouvoir de guérir les gens). Elle est devenue agent de ravitaillement pour les groupes du maquis, dès les débuts de l’insurrection. Elle était chargée de les approvisionner en réserves de nourriture et en manteaux de laine (kachabia-قشيبة) tissées par le réseau des femmes qu’elle avait réussi à mobiliser.

Elle est arrêtée alors qu’elle s’apprêtait à acheminer les provisions dans la montagne. « Trahie ! » diront les proches. Torturée, sa fin est tragique : sans pouvoir rien en tirer, les militaires finissent par la livrer à leur chien. Son courage et son silence, en dépit de la violence des sévices subis alors qu’elle était enceinte, ont frappé les esprits. C’est son bracelet retrouvé à l’indépendance qui a permis de l’identifier. L’histoire émouvante de Fatima Soufi « à l’anneau d’argent » est restée gravée dans la mémoire collective. Dans le musée, il n’existe pas de photographie de cette femme disparue à l’âge de 38 ans. Seul, un anneau de pied d’argent et quelques lignes retraçant les circonstances de sa mort témoignent de son courage et de sa résistance.

La parure revêt une symbolique forte dans les sociétés montagnardes de l’Aurès et les bijoux sont un bien précieux pour la société féminine[37]. Le cas de Fatma nous renvoie à d’autres exemples dont celui de Zineb[38] qui se souvient que son tortionnaire a voulu la délester de ses bracelets à l’aide d’un marteau, parce qu’il n’arrivait pas à les retirer de ses bras[39]!

Dans toutes les guerres et les révolutions, l’engagement des femmes pose la question des relations entre les sexes. Et le corps occupe une place importante dans les tentatives de manipulation de la part de l’armée coloniale : attenter à la dignité et à l’honneur des femmes, c’est aussi attenter à la dignité et à l’honneur de la communauté dans toutes ses composantes. A ce titre, il est à signaler que, dans l’Aurès, les femmes ne se dévoilent ni la tête, ni le corps[40].

Paroles de moudjahidate

Observer les objets exposés dans le musée de M’sara nous a permis de prendre contact avec des moudjahidate et avec des femmes, contraintes de séjourner dans le camp de regroupement.

Certaines se disent mounadhilate « de façon officielle » (bi sifatin rasmiyya- بصفة رسمية). « Travaillez pour nous et on vous délivre une attestation ! »[41]. Les activités consistent à préparer de la nourriture, faire la lessive, coudre, tisser des vêtements… Se procurer de la nourriture, des vêtements… sont autant de tâches assignées aux femmes, aux « sœurs ». « C’étaient-elles qui préparaient la nourriture, il y avait Zohra Messaoudi, Fadhma Out Saïdi, décédée. J’ai oublié le nom des deux autres et ma mère qui se tenait à mes côtés. Le rôle de ces femmes était la préparation des repas et elles se sauvaient, dans la forêt, à l’approche des soldats… Mais le djeich quand il nous rendait visite, on les nourrissait, on leur donnait des vêtements...Combien de djellabas ma mère a tissées, je ne saurais le dire… Elle était tout le temps derrière son métier à tisser, elle ne prenait jamais de repos, jamais... ». Aldjia de Theniet El Abed/Aurès.

Dans certains entretiens, des témoignages font état du refus de certaines maquisardes de réduire leur participation aux simples besognes « ménagères », peut-être considérées comme « dégradantes ». « Nous voulions combattre ! » diront celles qui ont décidé de s’engager. Il est fait appel au génie des femmes dans plusieurs domaines, sauf dans celui des combats. « Au départ, on ne savait pas ce qu’on attendait de nous… Au maquis, on ne pouvait pas faire ce qu’on voulait ! Les rapports entretenus à l’égard des femmes étaient des rapports protecteurs. On n’avait pas droit à la parole ! On nous respectait et on nous protégeait… ! On nous a appris à être dociles »[42].

Si les femmes n’étaient pas autorisées à se servir d’armes[43], elles ont assumé plusieurs tâches durant la guerre de libération. Comme elles pouvaient passer inaperçues, elles étaient chargées de recueillir des renseignements ; elles s’occupaient du transport des armes et des documents (dans leurs vêtements, sous leur voile, dans les couffins, les langes des nourrissons, dans les bâts des animaux…). Elles s’occupaient des collectes (argent, médicaments…). Elles étaient agents de liaison. Elles effectuaient les repérages, traçaient les itinéraires quand elles connaissaient la géographie des lieux. Rapides, efficaces, endurantes, elles faisaient le guet et assuraient des tours de garde. Beaucoup de femmes étaient appelées pour prodiguer des soins traditionnels aux blessés de l’ALN.

En ce qui concerne le port d’armes, peu d’entre elles ont pu disposer d’une arme[44]. De fait, elles étaient exclues de tout commandement et l’organisation exerçait un strict contrôle sur elles. Toutefois celles qui faisaient le guet à proximité des caches et abris étaient armées.

Ecoutons le récit de Aldjia, épouse d’un moudjahid, Mohamed A. : «… Le djeich est venu de nuit nous chercher pour nous installer chez des gens à Majba. Cela a duré une année environ… On se sauvait lorsque les soldats arrivaient !… Si Meddour sort enfin de la casemate, il était guéri. Quand il a appris que Mohamed A. demandait ma main, il lui a dit : -"non, non, c’est une fille de chahid, un mokhliss ! (loyal). On la donne en mariage au djoundi Tayeb". J’avais alors 13 ans, j’étais très jeune !… Ma mère était de mon côté. On ne pouvait rien dire, réduites au silence… Notre destin était entre leurs mains… La coutume[45] n’avait pas été observée : il m’a prise tout de suite à 13 ans. Il y a eu un repas au markez pour les combattants du djeich. Cette nuit-là les militaires sont arrivés… On m’a remis de grandes chaussures, des pataugas… que j’avais mises aux pieds. Le djeich m’avait fait le djhaz (le trousseau)…: 2 gandouras, 2 foulards et spadri (espadrilles) trop grandes pour moi mais pas de bijoux en argent, rien !… Ils ont mangé le couscous, préparé par les femmes du markez. C’étaient-elles qui préparaient la nourriture, elles étaient 4 : il y avait Zohra Messaoudi, Fadhma Out Saïdi, décédée, j’ai oublié le nom des deux autres et ma mère qui se tenait à mes côtés. Le rôle, de ces femmes des ath Gouga, était la préparation des repas jusqu’au lever du jour. Les hommes avaient pris un autre chemin pour venir nous récupérer. Au lever du jour, on se sauvait à l’approche des soldats… Je suis restée un mois-là dans le markez et l’homme (époux) venait me voir là… Puis il m’a rendue à ma mère chez qui j’étais plus en sécurité. Les militaires ne pouvaient pas se douter que j’étais l’épouse d’un maquisard. J’étais mêlée au peuple et c’est tout ! Mais le djeich venait nous rendre visite… Une année est passée et (mon époux) tombe au champ d’honneur à Ikhf n’Ghil au cours d’un accrochage. Tayeb est mort en martyr…. Le djeich est venu nous informer de son décès le lendemain. Sa mère est accourue chez nous pour me prendre chez elle avec ma mère. Je suis restée un temps, à Majba jusqu’à ce que j’observe la ‘aada [46](العدة), 4 mois et 10 jours. J’étais habillée en noir. Puis Mohamed A. est venu demander ma main à ma mère. Il en avait déjà fait la demande. Il me connaissait puisqu'il venait chez nous. Ma mère avait répondu que « j’étais la fille des hommes du Djeich et que c’était à eux de décider de mon sort ». Personne n’a demandé mon avis. Un markazi est venu de nuit accompagné d’une jument pour m’emmener auprès de l’épouse du chef du Djeich Ahmed Azoui; cette fois-ci je ne suis pas allée au markez. Alors je suis restée quelques jours puis ma mère est venue avec d’autres femmes pour la préparation du repas de noces. J’ai eu les mêmes cadeaux que la première fois… je suis restée quelques jours puis je suis retournée chez ma mère. Je suis tombée enceinte…

…On subissait les menaces des soldats qui voulaient nous embarquer avec eux tout le temps et on se déplaçait souvent, on fuyait… Alors j’ai reçu un papier où il (l’époux) me demandait de me rendre chez Sidi Salah O., un cheikh à Douaâ. Je suis restée chez lui environs 15 jours et j’ai accouché de Fatah (1961). Mais on nous avait dénoncées aux soldats qui sont venus nous embarquer avec le bébé de 5 jours porté par ma mère. Un goumi avait proposé de nous héberger mais la SAS a refusé. On devait aller en prison, à Bouhmar (Oued Taga). On y a séjourné un mois, enfermées par un sergent et surveillées par les goumis. Une fois, un goumi est venu nous voir pour nous dire de veiller à bien fermer la porte (de la cellule) et qu’on devait les appeler en cas de problème ! On a entendu quelqu’un dire en roumi : "Ouvre la porte" ; j’avais compris et on s’est mise à crier : "venez vite ! ya drari… On veut défoncer notre porte !". Les goumis ont accouru et le goumi Mohand Ou H. leur a pris la clé et a bien fermé la porte. Je ne sais pas ce qu’ils voulaient ? … Ils nous ont protégées et revenaient voir si on avait besoin de quelque chose. Il y avait ceux qu’on appelait les Ouled si Saad des Touaba d’Arris qui nous ramenaient du savon avec lequel ma mère lavait le bébé et son linge qu’elle étendait dehors, de la nourriture…Cela a duré un mois. Lors de notre sortie de la SAS, on nous a remis une lettre pour mon époux Mohamed A.. Je ne voulais pas la prendre. J’ai dit que je ne le voyais pas et qu’il ne venait pas me rendre visite. Un goumi est intervenu en me disant : "Prends là, c’est tout !".

De retour à Majba chez d’autres gens, le djeich est venu avec Mohamed A. J’ai longtemps hésité à lui remettre la lettre. J’ai eu peur qu’il ne l’apprenne par un goumi car il avait des contacts avec certains goumis et quelques-uns travaillaient avec le djeich. C’est ainsi qu’au maquis on savait tout ce qui se passait même à l’intérieur des foyers. J’ai décidé de la lui remettre et c’est tout ! Dans cette lettre on lui demandait de rejoindre la SAS où il ne manquerait de rien, avec une responsabilité et des moyens. On ne nous avait rien fait à moi et à son fils qui a eu la vie sauve ! » C’était de la politique…

Plus tard, comme les militaires revenaient, il a décidé de me déplacer dans un lieu appelé Azlet El Bachagha chez le moul el Azla (le propriétaire) durant quelques jours. Mais les militaires étaient encore là. Ils venaient nous interroger tous les jours et on a eu peur puis mon beau-frère est venu pour m’emmener à Medina[47] "berblancs" (pères blancs) où on est resté là. Ma belle-mère était là aussi, il y avait les militaires. L’endroit était surveillé. Dans les maisons de Azoui Ahmed et Si Meddour ; pendant presque un an et je suis rentrée mais je faisais des allers-retours… Puis on a dit : « L’indépendance est là ! ». J’étais dans les terres Azlet El Bachagha où j’ai habité avec l’épouse du propriétaire des lieux. A l’indépendance, les femmes sont venues de partout. Elles ont fait don de leurs bijoux. Elles ont déployé les drapeaux…

-Y avait-il des femmes armées dans le maquis ?

J’ai vu une femme armée mais une étrangère dans la région. Elle n’était pas des nôtres ! Je l’ai connue et je l’ai vue armée dans la « ferme de Zellatou » à Majba, et dans un endroit appelé Adahri… elle a dîné là avec nous mais elle ne parlait pas notre langue, seulement l’arabe. Le propriétaire de la Azla ne parlait qu’en arabe même son épouse ne comprenait pas le chaoui. Elle ne parlait que l’arabe ! La moudjahida nous parlait et nous disait : « dekhlat aalina el djebha et hazat aalina l’barita et l’mazouka ? (ﺪﺨﻠﺕ ﻋﻠﻴﻨﺎ ﺍﻠﺠﺒﻫﻪ ﻫﺯﺕ ﻋﻠﻴﻨﺎ ﺍﻠﺒﺮﻁﻪ ﻭﺍﻠﻤﺎﺯﻭﻛﻪ). La djebha et le djeich, c’était pas pareil[48] ! Chacun allait dans une direction. Ils étaient séparés alors…oui…J’avais compris. J’étais jeune et je ne posais pas de questions… ».

La question de la participation des femmes pose aussi le problème de « l’officialisation » de cette participation, à mettre en relation avec celles reconnues, authentifiées par l’organisation militaire (ALN) ou autre après l’indépendance. « Toutes les femmes ont d’une façon ou d’une autre apporté leur aide à la Révolution ». Mais au lendemain de l’indépendance, nombreux sont ceux qui ont refusé de faire reconnaître à leur épouse, sœurs ou mère leur participation active à la guerre. C’est peut-être là un déni de les voir et de les faire admettre dans la sphère politique et publique.

Pour beaucoup, c’est la désillusion[49] de l’après indépendance qui a motivé un tel choix. Ce déni et cette occultation font partie des champs à investir dans le cadre de l’écriture de l’histoire de notre pays. Beaucoup de maquisardes se sont retirées de l’activité politique pour se consacrer à leur travail, à leur famille ou pour en fonder une. Dans leur grande majorité, les femmes ne se sont pas engagées dans l’Algérie indépendante, ou seulement de manière passive.

« Le jour de l’indépendance, j’étais à la maison et mon époux… ne voulait pas que je sorte du tout. Il ne voulait pas du tout… Tandis qu’il y avait la fête à l’extérieur, mon beau-père était chargé de me surveiller depuis la porte d’entrée pour m’empêcher de la franchir… Les femmes roulaient le couscous, nous rendaient visite et nous informaient de ce qui se passait dehors ; il y avait les youyous, les chants et les danses et le djeich défilait : un, deux, trois, quatre ; un, deux, trois, quatre… au rythme des chants patriotiques que j’ai oubliés… » Aldjia.

Ce témoignage est à lui seul éloquent ! Aldjia a connu la prison, les conditions difficiles du maquis, les déplacements répétés pour échapper à la traque des militaires. Très belle, elle est mariée à 13 ans pour échapper à toute velléité de la part des hommes (militaires, goumiers ou harkis). Mais hélas, l’indépendance pour Aldjia n’a pas le goût de la liberté mais plutôt celui de l’enfermement.

Les époux, pères ou frères qui ont écarté les femmes des festivités et de la liesse d’un événement aussi longtemps attendu et espéré que l’indépendance, sont peut-être plus nombreux. Ces attitudes en disent long sur ce conservatisme qui perdure encore. Aldjia avait secrètement désiré rejoindre les femmes pour partager avec elles ce moment exceptionnel. La confiscation de cette joie semble avoir laissé un sentiment d’amertume perceptible lorsqu’elle revit pour nous ces moments.

D’autres, en colère, dénoncent aujourd’hui, ce qu’elles appellent « la tournure que prennent les événements ! On nous a spoliées !» C’est le cas de Zineb du village de Kaïs (anciennement Edgar Quinet) qui a confié qu’elle en voulait à son époux, maquisard, de ne pas l’avoir protégée. En 1958, son époux sort de prison grâce à de l’argent du djeich et la vente d’une vache. Mais il est contraint de travailler pour la SAS. Il mobilise des hommes et fait partir 7 d’entre eux au maquis avec des armes. Informé par un maquisard de Bouhamama qu’il était démasqué, il se réfugie dans le maquis.

a. Zineb raconte 

« Dans la prison (de Kais/E. Quinet), il y avait des -femmes et des hommes- . Les hommes étaient dans un haouch. On leur enlevait tout : allumettes, papiers et envoyés dans le haouch. Allez !... ».

Les femmes se trouvaient dans une espèce de couloir.

« …On était 3 femmes : Fadhma Out el Haoues, Hafsia encore en vie dont le mari a été tué, -il était tombé dans une embuscade dans le camp militaire de Taouzient et son corps exposé toute une journée,- et moi Zineb. Après ils nous ont fait rentrer dans dar taadib, la salle de torture. Je suis rentrée la première mais les filles étaient déjà passées par là pour un petit interrogatoire. J’y ai trouvé un vieux près de la porte, j’ai cru que c’était mon père. Il avait une longue barbe et il était entièrement nu. Il avait des fils électriques partout sur son corps... même sur ces parties intimes… Ils étaient en train de le torturer. Ils ont stoppé l’interrogatoire pour s’occuper des femmes. C’était notre tour ! Il y avait Mohand A., un goumi. Il a dit au vieux qui ne pouvait pas se lever : "Debout !". Ce n’était plus qu’un mort sorti de la tombe. Il lui a donné un coup de pied, il est encore tombé puis ils l’ont emmené dans un espace-douche, pour lui mettre un entonnoir dans la bouche. Moi qui regardais, j’étais paralysée… Mon interrogatoire a duré environ une heure. J’ai été torturée à l’électricité… On nous avait d’abord ôté nos bijoux en argent, déposés dans un carton. On était nues sans nos bijoux. On ne savait rien car on ne nous disait rien… Puis ils ont ramené l’autre, Fadhma, toute nue ! On l’a d’abord menacée avec une arme puis les tortures ont duré deux heures…On l’a rhabillée puis cela a été le tour de Hafsia, la pauvre parce qu’ils l’ont aspergée du produit utilisé pour les insectes[50]. Tout un bidon jusqu’à ce qu’elle se mette à vomir. Du poison… On nous a torturées deux jours. Ya Sidi… Quelques jours passent… Mais Hafsia a été exhibée nue, dans la rue, devant la population ; on l’a emmenée ainsi jusqu’à la gendarmerie !… »

Zineb s’appesantit sur les conditions de détention et sur le sort réservé à Hafsia. Elle en vient aux conditions de leur libération.

« …C’était l’hiver et il était 6 heures du soir. Le capitaine est rentré pour dire : "- Que les prisonniers valides me débarrassent de ces femmes ! Jetez-les dans la montagne !"… ». 

Ensuite, elles ont été conduites dans la montagne. C’est l’une des détenues Fadhma qui les a sauvées d’une mort certaine. Fadhma connaissait parfaitement le pays. Elle a trouvé refuge dans une bergerie appartenant au djeich. Le récit de Zineb continue : « … Maarouf Amar, un Moussabel a chaussé mes pieds de pataugas car je ne pouvais plus marcher. Et comme je n’y arrivais pas, il m’a portée sur son dos. Arrivés sur une crête, on s’est réchauffé auprès du feu tandis que Amar est retourné récupérer Hafsia restée dans la bergerie… Elle a eu peur… On a eu du café mais on n’a pas pu y toucher tellement nos bouches saignaient…On s’est donc reposées à Taouzient dahria puis on est parti à Chelia. On est resté 6 ou 7 jours à Taouzient chez Bachir Berkane qui a fait le tissal avec le chef de Yabous… De Chelia on est allé à Ghabet L’Braja chez les Imloul. On est revenu sur Arris dans la famille des ath A…Puis on est allé dans un endroit appelé Ikhf n’Keltoum à Chelia puis à Yabous. Là, les gens ont eu peur des militaires alors ils nous ont enterrées dans une maison avec du tben où on est resté 3 jours… jusqu’au départ des militaires vers Bouhamama… Les chefs projetaient de nous évacuer en compagnie de blessés et d’enfants vers la Tunisie et pour que j’accouche en toute sécurité… Au Djebel Labiod, nos guides ont trouvé la mort et on est revenu sur nos pas, au point de départ chez les Ouled Abdi…C’était l’enfer… ».

Le double silence[51] des femmes

Les dits et non dits du masculin : alors que les femmes ont joué un rôle majeur dès le déclenchement de la guerre, leur donne-t-on la parole aujourd’hui ? S’expriment-elles sur leur vécu ? Leur engagement ? Leurs sacrifices ?...

Dans un entretien radiophonique[52] accordé à la chaine 3, Khedidja Belghambour, Moudjahida, à la question de savoir ce qu’elle regrette le plus, répond avec une émotion à peine contenue et sans hésiter : «… Mon enfance ! On m’a confisqué mon enfance… ! » Ce cri rejoint celui d’Assia Djebar qui s’interroge en écrivant : « l’enfance disparue, pouvons-nous la ressusciter… ? »[53].

Les femmes parlent peu mais, à chaque fois, elles manifestent une sorte de fierté à celui qui veut bien leur accorder une écoute! Elles disent une mémoire de résistance(s), certes, mais aussi de vérité(s) sur leur condition, comme pour dire qu’elles sont lucides quant aux rapports avec leurs « frères ». Amertume de se retrouver dans leur souffrance sans pouvoir amener au jour des questions d’ordre historique, nœuds qui n’ont pas été dénoués. Apparaît alors le double silence des femmes : le silence imposé par les événements après l’indépendance - « Rentrez chez vous ! »[54]
sera le message après la liesse de l’indépendance retrouvée- et le silence qu’elles se sont imposées elles-mêmes -« On nous a confisqué la parole, alors à quoi bon ! ».

Par rapport aux événements de la guerre, le temps et la distance sont des éléments qui favorisent cette prise de parole et ce désir de témoigner aujourd’hui[55]. La conjoncture semble favorable. Les femmes résistantes d’hier expriment, cinquante ans après, leur désir de témoigner. Dérouler des fragments de vie et de souffrance révèle peut-être une volonté de vouloir dénouer ces nœuds ? Ce serait un ultime geste de résistance motivé par le désir de témoigner et de lutter contre l’oubli, ainsi qu'un souci de production testimoniale[56].

 « Tout se passe comme si cette guerre avait fourni l’occasion d’accomplir, jusqu’au bout, l’intention latente de la politique coloniale, intention profondément contradictoire : désintégrer ou intégrer, désintégrer pour intégrer, c’est entre ces pôles opposés qu’a toujours balancé la politique coloniale… La volonté de détruire les structures de la société algérienne a pu, en effet, s’inspirer d’idéologies opposées… »[57].

La généalogie familiale de A[58]

Pour la compréhension des conditions de la participation et du contexte de l’engagement des femmes dans la Résistance, le besoin de recueillir une généalogie familiale s’est imposé à nous. Il s’agit de la généalogie de l’époux d’Aldjia Mohamed A. qui nous éclaire sur la position et le rôle des femmes dans cette région.

On raconte que dans la tribu des Touabas du massif de l’Aurès (région d’Arris), plus précisément, dans la fraction des Ath Lahlouh (les Lhalha[59]), au siècle dernier, un des patriarches, Lakhdar, répudie son épouse avec ses enfants. Un jour, une jeune femme de la fraction des Ath Aïcha prénommée Ghalia rencontre la répudiée en pleurs à la source. Touchée, Ghalia questionne la femme sur la raison de son chagrin. Informée, Ghalia jure de lui rendre justice en la réintégrant auprès de son époux et de la prendre sous sa protection, la’anayth[60] (ﻠﻋﻧﻴﺙ). Pour tenir sa promesse, elle entreprend de courtiser Lakhdar et de l’épouser. Elle conditionne ce mariage avec la réintégration de sa première épouse et de ses enfants. Ce qu’elle obtient sans peine ! Ghalia était une de ces femmes aurésiennes, déterminée et belle. C’est depuis lors qu’elle a commencé à forcer le respect. Par cet acte fondateur, la légende de Lalla Ghalia ou Yemma[61] Ghalia est née dans la tribu des Touabas. Ses actes et son jugement ont fini par la faire admettre dans la djemaâ où elle siégeait au même titre que les Imoqranen (les anciens). C’est un fait exceptionnel[62]. Dans ces montagnes, on se souvient encore de l’ultime geste de Lalla Ghalia destiné à mettre fin à un conflit entre deux tribus ennemies. Ce jour-là, dans un ultime geste, elle va jusqu’à découvrir sa poitrine[63] pour appeler la ‘aafia (العافية) (la paix) entre les deux adversaires.

De la généalogie de cette famille, nous retenons que le fils de Lakhdar, Mhamed (1904- ?), avait poursuivi les enseignements de la prestigieuse Zitouna de Tunis, pour enseigner à son tour dans la Zaouia familiale. Ce dernier avait épousé Fatma (1906-2006) puis Messaouda (1924-1979) en seconde noces. Mohamed (1936) issu du premier mariage, avait fréquenté l’école française (tenue par une française « volontaire ») et l’école coranique. Cette généalogie rend bien compte des multiples facettes de la réalité sociale de cette région. Comment une vie individuelle -celle de Lalla Ghalia-, nous renseigne sur les vies collectives ? Les femmes occupent une place particulière mais le sort réservé à Aldjia rend compte d’une autre réalité dans un contexte de guerre et de désintégration de la famille.

Conclusion

La littérature a rendu compte de la complexité de l’engagement et de la résistance des femmes. Dans le discours politique, la place des femmes dans la guerre d’indépendance se situe entre l’héroïsation et le silence/oubli. Leur engagement revêt de multiples réalités qu’il est plus que nécessaire aujourd’hui de saisir en multipliant les angles de vue et en multipliant les matériaux.

La recherche doit prendre en charge l’image (photographie dans notre étude). Même fragmentaire, ce matériau est essentiel pour la connaissance de l’histoire parce qu’il confère une visibilité à des réalités passées. Tout le travail de recherche sur les abondantes collections de photographies de cette période, qui existent ici et là, reste à faire. Cette rencontre inattendue d’un ensemble de photographies dans un modeste musée d’une localité de l’Aurès,-chargée d’histoire- est une leçon qui nous fait sortir des sentiers battus.

Figure 1 : Localisation de M’sara/Bouhamama (Aurès)

 

 


Notes

[1] Film documentaire « Moudjahidate. Des engagements de femmes dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie ». France/2008/75min Réalisation : Alexandra Dols.

[2] Erigée en commune en 1985.

[3] C’est en 1955 que le territoire anciennement appelé Fraksou a accueilli ce camp qui est l’un des premiers camps de regroupement de l’Aurès. Cf. Cornaton, M. (1967), Les regroupements de la décolonisation en Algérie, Paris, Les éditions ouvrières ; Siari Tengour, O. (2010), Histoire contemporaine de l’Algérie. Nouveaux objets, Oran,
éd. CRASC; Sacriste, F. (2014), Les camps de « regroupement ». Une histoire de l'État colonial et de la société rurale pendant la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), thèse de doctorat d’histoire, Université de Toulouse-Le Mirail.

[4] Mohamed Chekroun a été responsable de la section des Anciens Moudjahiddine à cette époque. Au début de notre enquête, Mohamed Chekroun était décédé.

[5] Cf. Annexe pour une vue du musée.

[6] Il existe à notre connaissance trois grands musées dans l’ex wilaya 1 de l’Aurès, à Batna, Biskra et Khenchela.

[7] Sorties sur le terrain en 2012, 2013, 2014. Mais c’est en 2011 que nous avons visité pour la première fois ce musée. Cf. Siari Tengour, O. (2010), « Zones interdites et camps de regroupements dans l’Aurès », Histoire de l’Algérie contemporaine : Nouveaux objets, Oran, éd. CRASC.

[8] Certaines de ces photos auraient pu être prises dans le studio du photographe d’Aïn Beïda, Lazhar Mansouri. Cf. l’ouvrage de Abouda, M. (2003), Hommage à Lazhar Mansouri, Paris, RUBICUBE/Centre culturel français.

[9] L’histoire de la carte d’identité durant cette période mérite une véritable étude… Elle a donné lieu à une lutte acharnée entre le FLN/ALN et les autorités militaires françaises. L’ordre de les détruire a été plus d’une fois donné aux villageois pour éviter les vérifications par les militaires lors des rafles et arrestations.

[10] Bourdieu, P. (1998), La domination masculine, Paris, Seuil ; Esquisses algériennes, Textes édités et présentés par Yacine, T. (2008), Paris, Seuil.

[11] En mars 2012.

[12] Ce feed-back pose la question du rapport au terrain et de la distanciation que Bourdieu évoque dans ses travaux.

[13] Jeudi 18 février 2010, à l’initiative de l’Association machaâl chahid, Alger.

[14] Amrane-Minne, Dj. (1993), La Guerre d’Algérie (1954-1962). Femmes au combat,
Alger, éd. Rahma, p. 147.

[15] Cf. article paru dans le journal El Watan du 21 juillet 2012 de Khedidja Adel & Ouanassa Tengour, « Avec les Moudjahidine d’Oum Toub. Une mémoire à ciel ouvert ».

[16] « … Les femmes ont subi les pires des sévices. Les viols, on n’en parle pas ! En tant que moudjahid, j’ai reçu de terribles récits sur le sort réservé à certaines femmes emprisonnées… ». Entretien réalisé avec Messaoud Ferhati, à M’sara, avril 2012. Sur la torture, voir le chapitre « Des victimes au féminin », p. 300-3010, Branche, R. (2001), La torture et l’armée pendant la Guerre d’Algérie 1954-1962, Paris, Gallimard.

[17] Ighilahriz, L. (2001), Algérienne, Paris, Fayard. Cependant les témoignages et récits recueillis à ce jour sont insuffisants tandis qu’il faut souligner que les femmes ont beaucoup de mal à évoquer ces événements comme s’il fallait fermer la parenthèse…

[18] Drif, Z. (2013), Mémoires d’une combattante de l’ALN Autonome d’Alger, Alger, Chihab Editions.

[19] A signaler le travail effectué à Oran par un groupe de chercheurs du Laboratoire d’histoire de l’Algérie, de l’Afrique et de la Méditerranée Occidentales de l’université d’Oran avec une publication sur « Les femmes algériennes dans la lutte de libération nationale », Cahiers Maghrébins d’histoire, n° 4, juin 1989.

[20] Lors d’un entretien avec Zineb, moudjahida de Kais (Khenchela) en 2011, son fils alors présent, coupait très souvent la parole à sa mère pour raconter lui-même les faits comme s’il les avait vécus entièrement. Lorsque la guerre débute, c’était un petit garçon âgé de 4 ans.

[21] Tillion, G. (2000), Il était une fois l’ethnographie, Paris, le Seuil.

[22] Bahia, du haut de ses 90 ans, a clôt notre entretien par une chanson, une longue complainte dédiée à sa vie passée et à ses ancêtres.

[23] Et ce n’est pas un hasard si l’armée coloniale a pris pour cible ces villages-grenier dans lesquels les tribus aurésiennes engrangeaient toutes leurs richesses. Cf. Faublee-Urbain M., « Magasins collectifs de l’oued el-Abiod (Aurès) », Journal de la Société des Africanistes, t. XXI, p. 1951, p. 139-150.

[24] Le camp de Bouhamama, délimité par une enceinte de barbelés était constitué de tentes et de huttes,-appelées gšaïn- et organisées, par fraction identifiable. Selon un témoignage, « trois archs se sont retrouvés à partager le même territoire. Le rationnement mensuel était réglementé selon la composition de la famille. Dans les chantiers du Génie, les ouvriers étaient des boucliers humains. Les gens de Mellagou et Chelia disposaient de leurs terres et faisaient travailler les deux autres archs… C’était une forme de khammessat. On sortait la nuit pour trouver de la nourriture. Toutefois l’approvisionnement des fellagas se poursuivait... ». Extrait d’entretien avec Ferhati Messaoud, 2012. Il est important de souligner l’existence de trois camps dans ce territoire : le camp de Bouhamama, celui de Gergovie et le dernier camp de M’sara en 1961.

[25] En écoutant les témoignages, c’est cette expression de Frantz Fanon qui vient à l’esprit. Fanon F., Les damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961.

[26] Des négociations ont eu lieu avec la harka du camp pour son enterrement par des hommes retenus alors prisonniers.

[27] Marc Garanger, photographe, a fait son service militaire dans le secteur de Sour El Ghozlane (Aumale), en Algérie, de mars 1960 à février 1962.

[28] Garanger, M., Femmes des Hauts-Plateaux. Algérie 1960, Texte de Leïla Sebbar, La Boîte à documents, 1990.

[29] Chominot M., Quand la photographie vint à la Révolution. Petite contribution à l’histoire des services d’information du FLN pendant la Guerre d’indépendance algérienne, Carlier, O. (Coord.), Images du Maghreb, Images au Maghreb (XIX-XXe siècles) Une révolution du visuel ?, Paris, l’Harmattan, 2010, p. 239-255, p. 240 et p. 245

[30] Marie Chominot a soutenu une thèse de doctorat en histoire sur le sujet : La photographie pendant la Guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) : pratiques et usages dans une Guerre coloniale, à l’Université de Paris VIII. A signaler aussi le travail de Jean-Pierre Bertin-Maghit autour des films réalisés par des cinéastes amateurs pour la majorité des militaires pendant la guerre. Bertin-Maghit, J.-P. (2015), Lettres filmées d’Algérie. Des soldats à la caméra (1954-1962), Paris, éd. Nouveau Monde et ministère de la Défense, septembre.

[31] Schultheis, F. et Frisinghelli, C. (2003), Pierre Bourdieu, Images d’Algérie. Une affinité élective, Actes Sud / Sindbad / Camera Austria.

[32] De 1958 à 1960, Claude Cornu a photographié, de son côté, les habitants d’Inourer/Nouader (Aurès) et réalisé un ensemble de croquis témoignant du quotidien du village. Jeune appelé, il est d’abord affecté à des tâches administratives puis il reçoit l’ordre d’ouvrir une classe pour les enfants parce qu’il s’autorisait « des escapades au moment de la sieste » dans les abords de l’oued et les jardins de la dechra pour y rencontrer les enfants modèles de ses croquis. Toléré, accepté jusqu’à être adopté par les habitants, Claude Cornu réussit grâce à cette relation de confiance à s’introduire dans les maisons de pierre prenant part aux fêtes familiales et aux nombreuses circonstances de la vie des hommes, des femmes et des enfants d’Inourar. Aujourd’hui, Claude Cornu est détenteur d’un important fonds iconographique sur ce village, certes réalisé, dans le contexte de la guerre. Mais il a semble-t-il porté un regard d’ethnologue à cette communauté et en examinant de près la collection de photographies, les bruits de cette guerre dont il ne voulait pas, semblaient lointains ! Claude Cornu projette de publier ces photographies.

[33] Il aurait été intéressant de dater ces photographies. Mais force est de constater que les musées des moudjahidine, érigés un peu partout sur le territoire national, manquent cruellement de personnel qualifié. Dans certains musées, on se contente d’exposer des copies de photographies…dans une mise en scène simpliste avec des moyens dérisoires parfois. Des documents et objets déposés par le passé dans les musées ont aujourd’hui disparu, ce qui fait hésiter les gens à confier les documents ou objets en leur possession.

[34] Au cours d’une rafle à El Kantara, mon père avait choisi d’avaler sa carte d’identité avec sa photo pour « que l’homme cagoulé, un "traître" ne puisse m’identifier ! » dira-t-il car son père ainsi que son oncle étaient activement recherchés par l’armée. Il en avait gardé un souvenir vivace.

[35] L’anneau de pied en argent, porté par les femmes de la région fait partie des bijoux indispensables qui composent la parure des femmes de l’Aurès.

[36] Dans ce cas précis la représentation du corps est symbolisée par le simple anneau de pied, dont les femmes chaouies se paraient et qui ne les quittait jamais.

[37] Sur ce chapitre l’engagement des femmes s’est également manifesté à l’indépendance lorsque dans un élan de solidarité, elles ont fait don naturellement de leurs bijoux et de leurs biens pour alimenter les caisses du Fonds de Solidarité. L’histoire de ce Fonds de Solidarité reste à faire.

[38] Cf. Entretien avec Zineb, réalisé en 2011 à Kaïs/Edgar Quinet.

[39] De peur d’être délestées de leurs bijoux, beaucoup de femmes ont enterré bracelets, colliers…dans la terre.

[40] Avec la guerre, nombreuses sont les femmes qui se retrouvent sans rien pour se vêtir, en haillons, enlaidies…

[41] Entretien réalisé en 2011.

[42] Entretien radiophonique diffusé par la Chaîne 3 en 2013, de Tassadit, moudjahida-infirmière, ayant passé trois ans dans les Aurès/wilaya 1, jusqu’en fin 1958.

[43] Des maquisardes ont toutefois appris à manier les armes et n’ont pas hésité à s’en servir. Le cas de Ziza Massika pose des questionnements qui restent à élucider concernant l’armement des femmes. Née le 28/01/1934 à Merouana, elle obtient son baccalauréat en 1953. Elle entame des études supérieures à Montpellier jusqu’en 1955. De retour à Batna, et peu avant 1956 lors de la grève des étudiants, elle se rend à Sétif et s’engage comme infirmière. Déterminée, courageuse elle aurait bravé les ordres en tenant à saluer les combattants en justifiant son geste par ses paroles : « Je suis ici pour libérer le pays et libérer la femme ! » selon le témoignage de M-S Hamrouchi (émission consacrée à Ziza Massika, radio Batna, 29 août 2011). Quand elle en avait l’occasion, elle n’avait pas peur d’être aux premières lignes. « Massika se comportait comme les autres soldats sans peur… ». Cette combattante, responsable d’un hôpital de l’ALN, dotée d’une forte personnalité et d’un grand courage, aurait reçu, après sa participation à un violent accrochage dans la région, une tenue militaire appartenant à un soldat de l’armée française. Elle décèdera le 29 aout 1959, lors d’un raid aérien dans le massif de Collo après avoir évacué les blessés de l’hôpital dont elle avait la charge.

[44] L’épouse de Sadek Chebchoub est aussi un cas exceptionnel.

[45] La coutume voulait que l’époux attende que sa promise atteigne la puberté et se familiarise avec sa nouvelle famille pour consommer le mariage. Cela pouvait durer de un à trois ans. J’ai interviewé (en 1988) Nana Qota des Beni Souik (Aurès) dont l’époux avait enfreint cette coutume. Après de nombreuses fugues, la djamaa sollicitée avait fini par approuver le divorce, en veillant à ce que l’époux lui rende tous ses bijoux
et s’acquitte de l’amende prévue dans ce cas par le droit coutumier.

[46] Délai de viduité après le décès de l’époux.

[47] Medina est une petite plaine située dans un plateau à 1800 mètres d’altitude aux pieds des contreforts du Chelia. Sur une partie des terres confisquées suite au séquestre de l’insurrection de 1879 (200 hectares), les pères blancs bâtirent une ferme en 1894. Cette Mission quittera les lieux vers 1920. Cf. Colonna, F. (2010), Le Meunier, les moines et le bandit. Des vies quotidiennes dans l’Aurès (Algérie) du XXe siècle, Sindbad, Actes Sud,
p. 39-47.

[48] Aldjia fait référence aux dissensions survenues dans les rangs des révolutionnaires dans l’Aurès.

[49] C’est le cas de la moudjahida Ouarda Arfa (Constantine) qui n’a réclamé sa pension qu’à la veille de prendre « une retraite trop modeste ! ».

[50] Il s’agit du pesticide, le DDT.

[51] Le “silence de survie” de Semprun cité par Djamila Amrane. Il y a aussi le silence de la désillusion de l’après indépendance.

[52] Emission Libre cours, Alger chaîne 3.

[53] Djebar, A. (2006), Ombre sultane, Paris, éd. Albin Michel, p. 228.

[54] Avec la moudjahida/infirmière Tassadit, épouse de Amar Ouamrane, les dits et non dits de ses propos sont éloquents…Interview donnée à l’émission de la chaîne 3, Libre cours du 11/05/2013.

[55] Témoignages radiophoniques, témoignages écrits avec la parution des ouvrages témoignages des combats des femmes moudjahidate.

[56] En avant-propos de son livre intitulé, Mémoires d’une combattante de l’ALN Zone autonome d’Alger, Alger, Chihab Editions, 2013, Zohra Drif écrit qu’après avoir enterré son amie et sœur de combat, Samia Lakhdari en 2012, elle s’est rendue compte « que j’enterrais dans les mêmes conditions une grande part non seulement de moi-même, mais de nous-mêmes, génération née dans les ténèbres de l’occupation coloniale de peuplement….un pan fondamental de celles et ceux qui ont décidé de briser les chaînes… » ; Son récit est aussi un ultime besoin de transmettre un témoignage pour honorer celles qui partent ; « Je compris que je devais conjurer l’oubli, ce baume illusoire que je m’étais imposé en refoulant au tréfonds de mon être les années de feu et de sang…J’ai décidé de mobiliser mes forces, de convoquer mes souvenirs, de fouiller dans ma mémoire et d’en creuser douloureusement les sillons. J’ai décidé de repartir à la recherche des miens, enfouis dans mon silence, et de leur donner de la voix... ». Il s’agit bien ici du rôle de « passeurs de mémoire ».

[57] Bourdieu, P. et Sayad, A. (1964), Le déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, p. 23.

[58] Le hasard du terrain nous a fait rencontrer un membre de cette famille qui a accepté de nous aider à construire la généalogie familiale et réaliser des entretiens avec sa mère (entretien de Aldjia).

[59] Les Ouled Daoud ou Touabas, grande tribu du pays aurésien se compose des fractions suivantes : Ath Ouzza, Ath Zhahfa, Ath Ihadaden, Ath Aïcha, Ath Lehalha (Ath Smaïl ?), Ath Takheribth. Cette tribu occupait le cœur du massif dans un pays riche de bonnes terres de culture, de jardins et de villages fortifiés le long de l’Oued El Abiod : El Hadjadj, El Hammam, Arris, Elâouicha, Almisraf, Enerkeb… ; Zouzou, A. (2001), L’Aurès au temps de la période coloniale. Evolution politique, économique et sociale (1837-1939), Alger, 2ème Ed., p. 97-98.

[60] Le terme "la’anayth" veut dire « se mettre sous la protection de ». Il était courant aussi que les tribus de l’Aurès recueillent les fugitifs dans le cadre de la pratique de rattachement par l’assimilation. Il était connu que le groupe maraboutique des Ben Abbes de Menaa accordait sans condition leur protection aux femmes qui s’enfuyaient de peur des représailles (en cas de mariage forcé par exemple).

[61] Yemma Ghalia n’a pas connu l’enfantement. Ce titre de « Yemma », mère qu’on lui attribue, révèle encore plus l’importance du statut accordé à ce personnage par l’ensemble du groupe.

[62] Dans l’Aurès, il n’est pas rare que les femmes, à l’instar de la Kahina, jouent un rôle dans les guerres qui secouaient les tribus.

[63] Le sein symbolise la maternité. Il était fréquent que pour mettre fin à des conflits, les tribus scellaient la paix entre elles en donnant en mariage leurs femmes. Les femmes sont les seuls acteurs qui sont obligées socialement de quitter la demeure familiale pour se marier. Elles sont en quelque sorte très tôt "déterritorialisées". Elément qui forge leur endurance ? Elles le seront encore dans le contexte de la colonisation et de la Guerre de libération.