Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2015, p. 09-15, ISBN : 978-9931-598-07-7 | Texte intégral


 

Redouane AINAD-TABET

 

En reprenant la série de ses publications, le Laboratoire de Recherche en Histoire et Anthropologie Sociale et Culturelle (LAHASC) présente ce troisième cahier intitulé : Le journal et son impact en Algérie dans la première moitié du XXe siècle.

Tel est le résultat concret d’une journée d’étude, dont les communications ont été regroupées sous forme d’articles. Son contenu est centré autour de la presse dans les deux langues paraissant en Algérie durant la période coloniale, ou celle qui a eu à jouer un rôle en France durant la Guerre de libération nationale.

Cette journée d’étude s’est penchée sur les balbutiements, la pénétration, le développement contrarié de la presse en milieu colonial. Elle pose implicitement une problématique à laquelle chacun des auteurs a répondu d’une façon particulière dont, entre autres, ces interrogations préliminaires : la presse est-elle utile à l’écriture (ou la réécriture) de l’histoire ? Peut-elle être libre, neutre ou objective dans le système colonial caractérisé ? Dans ce cas, n’y-a-t-il pas une méthode particulière pour « lire » cette presse, d’apprécier son apport et son rôle ? Comment la société algérienne a reçu et s’est appropriée ce nouveau moyen de communication ?

La lecture d’un journal par un abonné et celle de l’historien ne sont certainement pas les mêmes. Celui-ci avec le recul du temps
a nécessairement une attitude et surtout un questionnement différent de ceux du directeur de la publication, du journaliste
ou du simple lecteur. Certes, il ne s’agit pas de faire l’histoire par les journaux, mais de s’en servir, comme documents, pour l’histoire. Dans cette optique, nous écrivions dès 1977, dans la présentation du Répertoire des journaux, bulletins et revues en Algérie (1830-1975), mis à la disposition des chercheurs par la direction centrale des Archives nationales :

« La recherche historique actuelle montre de plus en plus que l’histoire contemporaine ne peut se passer de l’étude de la presse, quel que soit son rayonnement (national, régional ou local) ou sa spécialisation (politique, économique, d’information ou de combat).

De nombreux travaux universitaires, déjà soutenus ou en préparation le prouvent. On peut dire par conséquent que les périodiques, d’une façon générale, sont devenus un précieux auxiliaire pour l’histoire (ou la réécriture) de l’histoire, notamment de l’histoire immédiate, ou la rédaction de monographies. Complémentaires des archives manuscrites ou dactylographiées, ces publications conservent la trace de faits et témoignages divers, embrassant tous les domaines de la vie quotidienne : politique, économique, social, statistique, démographique, culturel,  »[1].

De son côté, Zahir Ihaddaden, un des contributeurs à cette journée d’étude, aboutissait lui aussi à la même conclusion en répondant à la question sur l’utilité de la presse :

« [ Elle ] … constitue … une source importante pour l’historien préoccupé par la relation d’une réalité dans son ensemble et non d’une vision partielle de l’histoire »[2].

Elle est tout aussi importante pour ce qu’elle dit, que pour ses non-dits, que par sa manière de le dire.

 Bien que traitant de périodiques différents, les études de cas présentées ici, montrent à l’évidence que cette presse n’est ni libre ni objective. Aussi, est-il nécessaire de s’intéresser d’abord à sa genèse, sa diffusion et ses sources de financement surtout. L’historien devra donc l’aborder avec plus de circonspection qu’une pièce d’archives.

La critique externe devra intégrer les techniques journalistiques de mises en pages, les choix des caractères utilisés, des couleurs, des titres et sous-titres, des photos, de leur emplacement à droite ou à gauche de la page, des entrefilets…

À la une, quels sont les titres et articles mis en évidence ? La mise en page comporte tout un code, suggestif, qui en dit aussi long que la ligne éditoriale car, la première page, et, à un moindre degré la dernière, doivent attirer et accrocher le regard du lecteur. Outre les considérations commerciales, ces techniques influent davantage sur la réceptivité de l’information ainsi transmise, distillée, inoculée.

Outre la terminologie usitée et surtout sa récurrence, l’analyse de contenu peut aussi quantifier le nombre de colonnes ou de lignes consacrées à tel ou tel sujet. Ce travail minutieux terminé, l’historien s’efforcera ensuite de déterminer l’impact de chaque périodique selon son tirage, sa diffusion, son rayonnement, le profil de son lectorat…

C’est à cette tâche que se sont livrés les contributeurs de cet ouvrage. Dans l’ordre chronologique, pour rendre compte des débuts de la presse indigène ou arabe et de ses difficultés, O. Siari-Tengour essaye de répondre à ces questions notamment : que lit-on dans le Constantinois à la fin du 19e siècle et jusqu’en 1930 ? Qui précisément, lit les journaux arabes qui parvenaient en Algérie par la voie postale ou, clandestinement, par d’autres moyens ? Comment l’administration coloniale a essayé à maintes reprises de contrarier la diffusion de cette presse ? Elle conclut alors : « C’est dire que si la loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la presse était en théorie appliquée à l’Algérie, l’administration ne s’est pas gênée pour instaurer un régime de surveillance excessive, voire de répression absolue (interdictions et saisies) ». Mais ce fait socio-culturel et politique demeure : il fallait l’établir, avec toute la précision possible.

Or, malgré les infractions à ses propres lois, l’autorité coloniale était contrainte - sous la pression d’une élite algérienne de plus en plus revendicative - de permettre la naissance et le développement d’une presse indigène, en français et en arabe. Etudiant le journal
El Hack d’Oran, en 1911 et 1912, Mohamed Ghalem constate que ce fait n’est pas fortuit. Il l’explique par l’évolution de la société algérienne à travers une urbanisation plus grande de la population, et surtout l’existence d’une certaine élite intellectuelle (qui avait fait l’objet du premier cahier du LAHASC consacré aux Lettrés, intellectuels et militants en Algérie de 1880 à 1950), laquelle avait commencé à se regrouper dans les premiers cercles culturels. Il établit alors la relation entre ceux-ci et la propagation de la presse - donc des idées - par la lecture collective suivie de discussions, étant donné le nombre d’analphabètes dans les deux langues à cette époque. Le rôle de cette presse apparait donc comme précurseur de la prise de conscience et de l’action politique organisée sous la forme de partis modernes dans la décennie suivante.

Mohammed El-Korso analyse la pénétration de la presse en Algérie paraissant dans les pays du Moyen-Orient, en Tunisie
et au Maroc, entre 1920 et 1954. Dans cette première approche, il note une certaine influence de cette presse sur la doctrine islahiste à ses débuts, notamment par la reproduction d’articles ou à défaut de résumés dans la revue Ech Chihab, animée puis dirigée par le Cheikh Ben Badis. L’auteur confirme que cette pénétration s’est heurtée à la vigilance et au contrôle tatillon de l’administration coloniale, Cette dernière a obligé les lecteurs algériens à user de subterfuges divers pour acquérir cette presse interdite, démontrant ainsi leur volonté de lire. Mais au-delà et malgré les entraves, ressortent les liens et la communication d’idées entre les différents pays du Maghreb et du Machreq. De même que des journaux algériens y étaient également propagés, le dénominateur commun le plus puissant étant évidemment l’Islam, en Algérie, la revendication d’une nationalité musulmane.

Zahir Ihaddaden, souligne à travers sa communication intitulée Politique et religion dans la presse algérienne avant 1940, ce lien étroit, utilisé publiquement par les uns dans le journal l’Islam est bien mis entre parenthèses par Omar Ben Kaddour à travers
El Farouk. Resitué dans le contexte, ce périodique et ce débat, tendant à demander aux Algériens musulmans de ne pas faire de politique, rejoignent en fait le journal El Hack d’Oran pour rejeter
et combattre la politique de francisation. Ainsi, ne pas faire de politique, c’est en faire quand même mais différemment, d’une façon voilée.

Fatima-Zohra Guechi élargit quant à elle,  le champ de recherche à la presse algérienne en langue arabe, depuis son apparition et en dégage les caractéristiques essentielles et l’évolution. Elle relève que cette dernière présente plus des opinions, des commentaires que des informations. Son émergence contribue peu à peu à la prise de conscience politique et à la défense de l’identité musulmane. De par sa nature et le support linguistique, elle dérange l’ordre colonial établi puisque la langue arabe était considérée comme une langue étrangère. Sévèrement contrôlée, malgré le statut de 1947, elle ne comportera aucun quotidien et beaucoup de titres disparaitront d’une façon éphémère. À titre d’exemple, trois titres seulement survivront de 1947 à 1956. Mais alors, la question nationale est déjà posée en d’autres termes.

En somme, dans cette période de transition traversée par la société algérienne, entre la résistance armée et la lutte politique organisée au sein des partis, nous assistons à la mise en place, à la pénétration et au surgissement des médias, concomitamment avec l’existence de lettrés et d’une élite intellectuelle. Ils vont alors peu à peu, malgré les entraves coloniales, façonner un nouveau champ culturel et politique. La presse est alors un matériau privilégié pour passer de l’oralité du meddah à la scripturalité, du discours stéréotype à l’article conçu, structuré et argumenté. Et ce n’est pas peu, pour une pensée engluée dans la tradition. Le journal a donc été un moyen efficace, entre autres facteurs, pour essayer d’accéder à la modernité en ces débuts du XXe siècle, dans une colonie de peuplement.

Cette dernière dispose, bien sûr, de sa propre presse. Celle-ci est déjà bien implantée dans les trois départements algériens. Elle façonne, fabrique et oriente l’opinion publique des Européens depuis longtemps déjà. À côté de l’Écho d’Oran, omniprésent, paraît d’une façon presque inattendue, un autre quotidien : Oran Républicain. Fouad Soufi en suit la trace, l’évolution et les difficultés qu’il rencontre auprès des autorités car, plus ouvert et plus nuancé, il dérange sûrement au point que l’auteur se pose la question : « L’existence d’Oran Républicain constitue-t-elle pour les défenseurs du statu quo colonial un danger qui remettrait en cause leur système ? ». Mais l’intérêt réside aussi, cette fois-ci, dans l’attitude de la société algérienne vis-à-vis de ce journal quand on sait qu’à la veille de la Seconde guerre mondiale, 2 % seulement des conscrits savaient lire et écrire le français. Et pourtant, elle lit individuellement et collectivement au point que la lecture publique et la vente à la criée sont interdites par l’administration coloniale locale. De ce fait, conclut Fouad Soufi : « Faire chaque jour le journal ; le lire et le faire lire sont considérés comme autant d’actes politiques ».

Un acte grave qui ébranle les fondements de la colonie. Sa presse réagit immédiatement. Elle n’a surtout pas besoin, de subterfuges pour défendre le colonat qui la finance, la dirige et façonne l’opinion publique européenne établie en Algérie. Redouane Aïnad-Tabet, montre qu’à l’occasion du 8 mai 1945, malgré l’ampleur des massacres et les nombreux crimes contre l’humanité, la presse coloniale sort toutes ses griffes pour défendre Achiary, les miliciens, les maires, les colons, le syndicat des policiers. Il n’est question que des émeutes de Sétif ou, par un euphémisme devenu historique, des évènements du Constantinois, dénaturant ainsi, tout en dévalorisant et en niant jusqu’à son existence même, le Mouvement nationaliste algérien. Puis tournant carrément la page, elle oriente l’actualité
et l’attention, sur la timide ordonnance du 7 mars 1944, qu’elle continue pourtant de combattre. Sa raison d’être est logique : perpétuer le système colonial dont elle est une partie inhérente et un moyen d’action et de réaction. Alors presse française d’Algérie ou presse coloniale et colonialiste ? Malgré quelques exceptions, le dernier qualificatif semble le plus approprié. Cela est si patent dans le système colonial que dès 1923 et sans étude précise, une romancière juive de Constantine a résumé la situation en une phrase :

« L’Élite agricole n’est qu’une pieuvre qui tient par huit tentacules le gouvernement, l’industrie, la finance et la presse »[3].

Des décennies après l’Indépendance, des Pieds-Noirs ont réalisé
et avoué avoir été trompés, manipulés et désinformés. Par qui, sinon entre autres, par des moyens de communication divers mais où la presse a joué un grand rôle. A leur décharge, il faut constater que, martelés quotidiennement par la presse du colonat et ses magnats, les Pieds-Noirs n’étaient pas tout à fait libres de leurs jugements et actions, bien que leur responsabilité demeure entière.

Le système colonial, analysé à travers la presse, parait global et fermé. Malgré l’écrit et quelques évolutions à peine perceptibles ici et là, le dialogue est resté un dialogue de sourd. La solution de la contradiction se matérialise dans la nuit du 1er Novembre 1954. La bête blessée réagit alors férocement au point que la conscience de nombreux chrétiens en est ébranlée notamment par les problèmes de la torture, l’objection de conscience ou la position des prêtres libéraux. Deux hebdomadaires catholiques de tendances opposées, sont analysés par Malika El- Korso : Témoignage Chrétien et La France Catholique. Tous deux rédigés par des catholiques engagés politiquement, mais dans le respect des directives de l’église. Malika El-Korso, met en exergue deux sortes de prises de positions qui traduisent l’orientation de chaque journal. Explication
et compréhension de la Guerre de Libération algérienne, dans le cas Témoignage Chrétien, un hebdomadaire issu de la Résistance
et donc anticolonialiste ; incompréhension et condamnation dans

le cas La France Catholique, traditionnaliste et conservateur.
Ces deux hebdomadaires sont, par ailleurs, l’expression d’une opinion publique catholique à l’origine divisée doctrinalement
et culturellement, mais qui le sera encore davantage avec
« la question de la torture qui a durant les sept années de guerre, provoqué et suscité le débat le plus passionné et le plus douloureux. C’est elle qui a de loin, constitué un problème de conscience politique, religieux et moral », souligne-t-elle.

Ces études de cas, malgré leur diversité apparente, montrent à l’évidence combien l’analyse de la presse, toute la presse, peut être féconde et riche en enseignements. Comment alors ne pas l’inclure dans des études historiques ?

Redouane AINAD-TABET

 


Notes

[1] Direction Centrale des Archives Nationales, Répertoire des Journaux, Bulletins et Revues parus en Algérie (1830-1975), Alger, 1977, p. 1.

[2] Ihaddaden, Z. (1978), Histoire de la presse indigène en Algérie, des origines jusqu’en 1930, Alger, ENAL, p. 12.

[3] Heller, M. (1923), « La Mer rouge », p. 266, cité par Jean Dejeux, Cahiers du GREMAMO, n° 7, Paris, 190, p. 57.