Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Les ouvrages du CRASC, 1995, p. 221-232 | Texte intégral


 

 

 

Hallouma CHERIF

 

 

 

Notre intervention porte sur une partie des résultats d'une longue enquête. Cette enquête avait comme objet, l'étude des représentations du travail et l'image de soi chez les ouvrières de l'électronique de Sidi Bel Abbès.

Avant d'aborder ces résultats, il nous semble important de définir notre terrain d'enquête :

Le choix de l'Entreprise Nationale des Industries Électroniques (E.N.I.E)

Ce choix est motivé par le fait que cette entreprise compte le plus grand effectif de femmes ouvrières (2000 ouvrières). Et par le fait que la sortie de ces femmes aussi nombreuses, en 1978, a fait réagir négativement et même violemment la population Belabesienne.

La composition de l'échantillon

Pour l'étude qualitative, nous avons fait participer 30 ouvrières à l'entretien libre. Pour l'étude quantitative : 200 ouvrières ont répondu à notre questionnaire. Les ouvrières de l'E.N.I.E sont dans l'ensemble très jeunes, en 1980, 56,2 % avaient moins de 20 ans. Pour notre échantillon 50,75 % des ouvrières avaient moins de 26 ans et 87,4 % avaient moins de 32 ans.

Étant jeunes, elles sont pour la plupart célibataires (69,69 %), 20,20 % sont divorcées ou veuves et 10,10 % seulement sont mariées. Ces pourcentages ne sont pas de notre choix puisque nous avons travaillé avec des ateliers entiers, ils sont donc représentatifs.

A la différence des ouvrières du textile (par exemple), qui ont un niveau d'instruction bas, les ouvrières de l'E.N.I.E ont un niveau d'instruction moyen (Tableau n° 1).

Tableau n° 1

Analphabètes

Niveau  primaire

C.E.P.

Niveau moyen

Niveau second.

Total

1

27

69

87

13

197

0,50 %

13,70 %

35,02 %

44,16 %

6,59 %

100 %

Nous avons prélevé notre échantillon dans deux divisions de l'entreprise : les semi-conducteurs et l'assemblage. Chaque division compte plusieurs ateliers et chaque atelier repose sur plusieurs postes de travail, nous avons retenu, pour cette communication, cinq postes : l'insertion, découpe de pastilles, retouches, alignement et dépannage :

  1. L'insertion : la tâche de l'ouvrière consiste à l'insertion de composants dans un châssis ou module. L'ouvrière à une moyenne de 24 composants différents qu'il faut placer aux bons endroits. Dans ce poste de travail, l'attention visuelle est très sollicitée, surtout que l'ouvrière doit utiliser de 6500 à 7200 composants par jour. Elle fait donc, autant de fois le même geste quotidiennement, dans une position statique assise.
  2. Découpe de pastilles : l'ouvrière fait, dans ce poste, un travail d'extrême précision. Elle découpe les plaquettes de pastilles à l'aide du microscope dans une position souvent statique.
  3. Les retouches : la retoucheuse va faire le travail que la machine a raté, elle va à l'aide d'une pince découper les fils en cuivre qui dépassent du châssis ou module.
  4. L'alignement : c'est un poste voisin du dépannage. L'ouvrière y teste la tension à l'aide d'une tige. Ici, aussi, l'attention visuelle est très importante, le moindre faux geste peut entraîner de graves accidents.
  5. Le dépannage : c'est le poste le plus ambitionné par les ouvrières, parce qu'il n'implique pas, uniquement, la force physique et l'attention visuelle, mais plutôt un "savoir" technique.

Ce bref aperçu sur le terrain de notre enquête permet de mieux comprendre le comportement ambivalent des ouvrières de l'électronique.

La majorité des ouvrières exprime clairement une attitude d'ambivalence vis à vis du travail de l'usine : elles aiment et n'aiment pas leur travail. Elles aiment travailler en dehors du foyer, elles ont mené une lutte acharnée contre toute la société bélabésienne, pour accéder à l'usine, elles ont subi toutes les vexations dans la rue et parfois même chez elles. Elles n'ont pas cédé, au contraire elles ont tenu à se confirmer dans leur statut économique.

Bizarrement, ces mêmes ouvrières arrêtent ou pensent arrêter de travailler avec le mariage, tout en pensant que seul le travail en dehors du foyer, permet à la femme de se développer.

Le mariage est-il seul responsable du départ de ces ouvrières? Évidemment non, car d'après nos résultats quatre facteurs nous semblent essentiels dans l'explication de l'ambivalence des ouvrières vis à vis de leur travail :

  1. La "Motivation-Démotivation" dans le travail.
  2. La "Valorisation-Dévalorisation" du travail.
  3. L'écart "Idéal Féminin de l'Ouvrière" et "l'Idéal Féminin de la Famille".
  4. Le travail: "Désenfermement-Enfermement".

Nous allons survoler les trois premiers facteurs car nous avons choisi de développer le quatrième facteur seulement.

« Motivation-Démotivation »

La majorité des ouvrières (78,2 %) est rentrée à l'usine pour le salaire. Venant de familles nécessiteuses, ces ouvrières vont trouver le stimulant matériel qui répond à leurs besoins, d'où leur motivation pour ce travail. Les ouvrières ne vont pas garder pour toujours les mêmes besoins et aspirations, elles vont en développer d'autres besoins et aspirations de formation et de promotion sociale et professionnelle. Seulement ces besoins et aspirations ne trouveront pas leurs stimulants dans le travail qu'elles exercent (sauf pour le cas des dépanneuses) d'où leur manque de motivation ou encore leur démotivation dans ce travail qu'elles dévalorisent.

« Valorisation-Dévalorisation » du travail

La représentation du travail chez l'ouvrière de l'E.N.I.E est organisée autour de deux noyaux à stimulants opposés d'où l'"attraction-répulsion" face au travail. Ce travail est, dans l'ensemble, dévalorisé en tant que contenu d'activités et il est valorisé en tant que moyen.

En tant qu'"ensemble d'activités" il est répétitif, monotone, parcellaire et n'utilise que les basses compétences et aptitudes de l'ouvrière, il 'empêche ainsi d'impliquer son "savoir-faire" et de le développer.

En tant que « moyen », il est le moyen financier, le moyen d'ouverture vers la vie sociale et culturelle, le moyen de se faire reconnaître au sein de la famille, etc.

Le décalage entre l'«Idéal Féminin  de l'Ouvrière» et l'«Idéal Féminin de la Famille»

L'ouvrière souligne bien l'écart qui existe entre son modèle de forme idéale et celui de la famille.

Son modèle de femme idéale est construit autour de deux rôles: celui d'agent domestique et celui d'agent économique, et s'inscrit dans deux espaces: l'espace professionnel et l'espace domestique.

Par contre le modèle de femme idéal pour la famille (décrit par l'ouvrière) est basé sur un seul rôle : celui d'agent domestique, et s'inscrit dans un seul espace : l'espace domestique. Pour ce modèle l'espace est important et ne peut être qu' "intériorité" parce qu'il est même souhaitable pour la femme, en plus de son rôle domestique, d'effectuer quelques travaux lucratifs tels que la couture, la broderie etc. à l'intérieur du foyer.

Pour l'ouvrière l'"Idéal Féminin de la Famille" s'érige en obstacle à son identification à son propre modèle de femme.

Le travail : « Désenfermement-Enfermement »

Si le travail est vécu par les ouvrières comme un désenfermement, il est, également et paradoxalement vécu comme un enfermement :

a.  Le travail : Désenfermement

Le travail est désenfermement parce qu'il a sorti les ouvrières de :

  1. La misère matérielle.
  2. La claustration du foyer.
  3. L'ignorance de ses capacités, ses droits et ses devoirs.

a).1.  Le travail : moyen d'autonomie financière :

Même si les ouvrières dévalorisent leur travail à cause de sa nature (manuelle), elles considèrent le salaire comme un des garants de leur dignité, parce qu'elles n'ont plus besoins de "tendre la main". 91,45 % nous disent qu'elles sont satisfaites d'être rentrées à l'usine, 70,32 % d'entre elles le sont grâce à l'amélioration de leur situation matérielle. C'est grâce au travail que les ouvrières vont acquérir une "relative" autonomie financière, et apprécier leur statut d'agents économiques. Elles vont élever leurs niveaux de vie ainsi que celui de leurs familles en participant au budget familial. Cette participation au budget va leur donner droit à la participation à certaines décisions.

Les décisions où les ouvrières sont présentes ne sont que rarement liées à ce qui concerne directement leur avenir. Elles participent dans la plupart du temps aux achats parce qu'elles contribuent au budget familial, mais ne peuvent en aucun cas décider seules de rester travailler, de choisir un travail ou de choisir leurs futurs maris. Elles peuvent néanmoins, depuis qu'elles travaillent s'opposer à certaines décisions notamment celles concernant le choix du mari.

  • Les décisions que l'ouvrière prend seule : 54,45 % nous disent qu'elles ne prennent aucune décision seule.

Tableau n° 2

Décide seule

Aucune

Achat

Toute décis°

Projet vacan. et loisirs

Relat° avec son travail

Relat° avec les enfants

S.R.

Total

Nomb.

114

57

8

5

4

2

6

196

   %

54,45

31,40

4

2,25

2,2

1,4

3,7

100

... et 4 % seulement prennent toutes les décisions seules. Ces 4 % sont les veuves et les divorcées.

a).2. Le travail: moyen de sortir la femme de la    claustration :

Le travail a "libéré" l'ouvrière de l'enfermement du foyer dans le sens où il a élargi son champ social et géographique, il l'a sortie de l'isolement du foyer pour la faire accéder à un lieu de socialisation nouveau (l'usine). Cette "rupture" avec l'isolement ne s'est pas faite dans la sérénité car tous les jours les ouvrières affrontaient la rue qui les accueillait avec des expressions telles que "les femmes sont sorties, rentrons au foyer" ; quand ce n'est pas des insultes directes, des crachats et des jets de pierres.

Seize ans après, ces femmes, comme toutes les travailleuses algériennes ne font que transiter par rue et la rue les tolère à présent. Les ouvrières estiment que le pas n'est pas négligeable, elles qui étaient enfermées et ne sortaient que pour aller au bain (une fois par semaine) ou rendre de temps à autre visite à un membre de la famille ou une amie.

La sortie des femmes au travail a eu un effet considérable sur la ville et sur les mentalités. Des magasins d'effets féminins ont poussé un peu partout à Sidi Bel Abbès pour recevoir une partie des salaires des ouvrières, ce qui a poussé certaines familles, encore hostiles au travail des femmes, à envoyer leur fille pour un deuxième salaire familial.

L'usine n'a pas été hostile aux femmes puisque c'est elles qui l'ont fait démarrer. Elles la considèrent comme leur deuxième foyer puisqu'elles y passent de 8 à 9 heures par jour. C'est dans cet espace qu'elles contractent des relations de travail et d'amitié, c'est là aussi qu'elles font leur apprentissage de la vie ; une ouvrière nous dit à ce propos : "Pour moi, il y a une grande différence entre K. qui est rentrée 1979 et celle qui est en face de vous, j'ai beaucoup appris...". Une autre nous dit : "A l'usine on dilue nos problèmes en les racontant...". L'usine permet à l'ouvrière d'exister en dehors de son statut domestique, ce qui la valorise.

a).3. Le travail : moyen de prise de conscience :

Le travail de ces ouvrières, loin d'être leur "idéal de travail" parce qu'elles ne l'ont pas choisi et parce qu'il est parcellaire et vide de toute initiative de création et de développer, ne peut les aider à se réaliser. On ne peut pas parler de véritable réalisation de soi chez ces ouvrières ; mais nous pouvons parler d'une prise de conscience de leur corps, de leurs capacités, de leurs "droits" au travail et aux décisions et des freins que pose le modèle traditionnel à leur développement :

  • Prise de conscience de leurs corps :

Les ouvrières sont passées du voilement au dévoilement. Elles ont emprunté le voile (Haïk) de leurs mères, comme "cache misère", mais aussi et surtout pour éviter les affrontements de la rue qui les accusaient de "violer un domaine" (l'espace public) et de "voler un modèle" (statut économique) réservés aux seuls hommes.

Cet acte de voilement atteste de l'effacement des femmes dans l'espace public et non de leur absence de cet espace. Elles baladent leurs "intériorité" dans "l'extériorité", accaparée par ceux qui perçoivent le corps de la femme comme impur et néfaste pour la société.

Le travail va donner aux ouvrières les moyens matériels et l'assurance nécessaire au dévoilement. Elles vont se regarder différemment puisqu'elles ne cachent plus ce corps, elles vont plutôt en prendre soin. Les responsables nous disent que 90 % des ouvrières venaient, en 1978, voilés et tout doucement elles ont quitté le voile. "Avant j'avais honte de sortir sans haïk (nous dit une ouvrière) je ne savais même pas marcher dans la rue et aussi parce que je n'avais que des vêtements d'intérieur, à présent ça va bien, je m'occupe de moi-même parce que je travaille".

  • Prise de conscience de ses capacités :

Les ouvrières ont pris conscience de leurs capacités à occuper n'importe quel poste de travail et à prendre en charge une famille, tout autant que leurs collègues hommes. Mieux encore, elles pensent que leurs capacités de résistance sont meilleures, puisqu'elles répondent aux activités de deux rôles plutôt qu'un.

Une ouvrière s'exprime sur ce point avec révolte : "Je sais, à présent, une chose qu'on ne peut m'enlever de la tête, c'est que les femmes travaillent plus que les hommes et pourtant on dit que les hommes sont plus forts !". Elle ajoute, refusant d'être considérée comme "sous être" : "On dit que l'atelier "tubes cathodiques" est un atelier où les femmes ne peuvent pas travailler, ce n'est pas vrai, puisque cet atelier, au temps des américains, fonctionnait avec des femmes, il est vrai que le travail là-bas est pénible pour tout le monde".

La dépanneuse, c'est celle qui est la plus fière de ses capacités parce qu'elle a l'occasion, de les mettre à l'épreuve, et aussi parce qu'elle développe un "savoir-faire" technique, qui lui assure la reconnaissance de son travail par son entourage social et familial. Une dépanneuse décidée à aller jusqu'à la retraite nous dit : "La famille donne beaucoup d'importance à mon travail, je ne suis plus celle qu'on empêchait d'aller à l'usine, je suis celle qui répare leurs télés et c'est autre chose". Cette ouvrière s'affirme, relativement bien, par rapport aux autres ouvrières dont le travail n'est pas reconnu socialement et dont l'image de soi est altérée par le morcellement de leurs tâches. Les ouvrières veulent un "avoir" professionnel qui leur permet d'"être", or leur travail parcellaire n'est qu'un "avoir fragmentaire".

Les ouvrières se vantent, également de leurs capacités à assumer la responsabilité d'une famille. La satisfaction est assez grande surtout chez les veuves et divorcées parce qu'elles sont "changées de familles.

  • La prise de conscience de leurs droits au travail et aux décisions :

Les ouvrières savent que la femme a droit au travail elles savent aussi, que dans leur cas, elles ne disposent que d'un sursis au travail. Même si la "constitution" reconnaît ce droit à la femme, les lois sociales sont plus fortes, surtout que le "code de la famille" vient pour les renforcer et réconforter des idées rétrogrades à l'égard du travail des femmes. Comme nous l'avons signalé les prises de décisions de l'ouvrière ne sont pas importantes, en elles-mêmes, mais pour ce qu'elles représentent pour les ouvrières, c'est-à-dire, la possibilité de s'exprimer, peu ou prou, sur un sujet qui les concerne.

  • Et enfin la prise de conscience des freins du modèle traditionnel :

Les ouvrières ont pris conscience que le travail est important pour leur développement même s'il est rejeté par le modèle traditionnel de la femme. Elles savent également que ce modèle, les pousse à faire beaucoup d'enfants pour les empêcher de penser à autre chose que leurs tâches domestiques. Elles espèrent d'ailleurs toute, ne pas dépasser le nombre de quatre enfants, et la majorité pense que l'idéal serait de deux enfants. Si elles continuent à travailler.

Pour préserver le bénéfice de leur désenfermement, les ouvrières supportent leur enfermement pour le travail.

b. Le travail : enfermement

Le travail libère l'ouvrière par les aspects que nous avons vus précédemment, et il l'enferme par d'autres aspects tels que :

  • le statut hiérarchique,
  • les qualités exigées dans le travail,
  • organisation taylorienne dans laquelle elle exerce,
  • et enfin le manque de formation et de promotion.

b).1. Le statut des ouvrières :

Les ouvrières se voient placées, à l'usine comme au foyer, au plus bas statut hiérarchique. Elles exercent, à l'usine, des activités (sauf dans le cas des dépanneuses) vécues comme inintéressantes, dévalorisantes et dévalorisées, tout autant que les tâches domestiques. Elles vivent assez mal leur statut d'ouvrières et ont tendance à lui préférer d'autres statuts plus valorisant intellectuellement. Elles déconseilleraient à leurs filles et leurs fils le "métier" d'ouvrier (37,86 % le déconseillent aux garçons et 58,20 % le déconseillent aux filles). Les tâches qu'elles exercent sont un enfermement pour elles, parce qu'elles ne le sont pas choisies, même si elles ont choisi de travailler en dehors du foyer : "Je souhaitais faire paramédical, mes parents ne m'ont pas laissé, j'accepte mon travail, où voulez-vous que j'aille ?".

b).2. Les qualités exigées de l'ouvrière :

Le travail de l'ouvrière exige d'elle, des qualités liées au modèle traditionnel de la femme algérienne, à savoir : la patience, la docilité, la stabilité posturale, la précision et la soumission. Nous avons, à l'observation, remarqué une grande ressemblance entre l'exercice des tâches d'insertion et de retouches et l'exercice des travaux de broderie, de perles et de fetla (cordon brillant à broder sur tissu). Les deux types de travaux exigent les mêmes gestes, exigent également de la précision, de la patience de l'attention visuelle et une posture statique.

Si nous prenons les postes à l'usine, ils sont presque tous catégorisés par sexe, un ouvrier n'accepterait jamais de travailler en insertion parce qu'il considère ce poste comme féminin.

L'ouvrière est enfermée dans un modèle au foyer comme à l'usine.

b).3. L'organisation taylorienne :

Le travail de l'ouvrière l'emprisonne dans une organisation du travail, peu favorable au développement de la personne et de sa personnalité.

Ce travail est :

  • répétitif : si nous prenons l'exemple de l'inséreuse, sa tâche exige d'elle, quotidiennement, de 6500 à 7200 fois le même geste.
  • Il est non créatif parce qu'il n'utilise que les compétences les plus basses de l'ouvrière, l'empêchant de positiver sa propre image.
  • Il est parcellaire et trop spécialisé : Les ouvrières nomment le travail de l'insertion, de coupe de pastilles, retouches et d'autres petits postes, "métiers jetables" parce ce qu'ils s'inscrivent dans le temps présent et l'espace E.N.I.E. Le temps "présent" est le plus sûr pour l'ouvrière célibataire qui va devoir suivre son mari après le mariage, elle ne peut, donc pas se projeter dans l'avenir. L'espace "E.N.I.E" est le seul espace où l'ouvrière peut exercer ce travail et l'E.N.I.E. n'existe qu'à Sidi Bel Abbès et à Télagh. Par contre, le travail de l'alignement et celui du dépannage peuvent traverser le temps présent et l'espace "E.N.I.E" parce qu'ils sont considérés comme métiers.

b).4. L'éclairage artificiel :

Cet élément qui parait, a priori, anodin est vécu comme une rupture avec le monde extérieur par toutes les ouvrières.

b).5. Et enfin la formation et la promotion :

Les ouvrières se sentent bloquées dans leur développement parce qu'elles occupent des postes fermés à toute promotion et toute formation. S'il n'y a pas de formation, il n'y a pas de réelle promotion, alors que les ouvrières attendent de leur travail, l'occasion d'acquérir un "savoir-faire" et un "savoir" qui les valoriseraient. Il y a, chez elles, un désir permanent de promouvoir leur image en échappant, par la formation, à la déconsidération.

En conclusion nous dirons que l'ambivalence des ouvrières vis-à-vis de leur travail n'est pas, du tout, généralisable à leurs attitudes vis-à-vis d'autres types de travaux, et n'exprime, aucunement, un désir réel de se conformer à l'image de la femme idéale pour la famille.

Cette ambivalence exprime, par contre, une dissonance cognitive. Pour diminuer cette dissonance, les ouvrières doivent opter pour une des deux solutions suivantes : soit rester en adéquation avec la famille et rompre avec le travail, soit garder le travail et rompre avec la famille.

Les ouvrières vont choisir, pour la plupart, la première solution parce que, même si la rupture avec la famille pourrait être surmontée psychologiquement, le manque total de structures d'accueil, d'hébergement et de gardiennage, reste un obstacle réel pour les femmes qui voudraient garder leur travail.