Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les ouvrages du CRASC, 1995, p. 43-55 | Texte intégral


 

 

Khadidja ADEL

 

 

En Algérie, outre les profondes mutations dues à la colonisation, à la guerre de libération, la politique volontariste de l'État visait à précipiter les transformations socio-économiques des campagnes. On a vu se profiler, après l'indépendance, une politique nouvelle à l'égard du monde urbain et rural sous les formes suivantes :

- d'une extrême rapidité de l'industrialisation.

- de divers programmes spéciaux de développement.

- de la réforme communale de 1966-1967.

- et en 1971, de la réforme agricole, en même temps que le nouvel habitat rural avec les 1000 villages, qui a pour but d'insérer les paysans dans des rapports nouveaux.

L'impact des bouleversements dans une région comme l'Aurès, caractérisée par son isolement est considérable. La dynamique nouvelle engendre des changements économiques, socio-culturels et des changements dans l'organisation de l'espace villageois. Il y a un nouveau type de mobilité déstabilisatrice. L'introduction du salariat ne travaille plus, comme par le passé, dans le sens de l'unité et de la cohésion du groupe. La situation où l'agriculture n'est plus considérée comme une activité qui rapporte, comme une profession entraîne l'abandon des terres familiales et des lieux économiques de transformation. L'intérêt des habitants est centralisé vers les nouveaux espaces commerciaux et administratifs qui sont des espaces de pouvoir, dans le but de rendre légitimes la nouvelle configuration de l'espace traditionnel rurale.

Dans cette dynamique de changements profonds qui affectent la région de l'Aurès, qu'en est-il de la relation que les femmes entretiennent avec leur environnement et plus particulièrement avec l'espace domestique?

 Pour tenter de répondre à cette question, nous avons réuni quelques conclusions d'un travail effectué dans le cadre d'un 3ème cycle sur une communauté rurale traditionnelle de l'Aurès : les Béni Frah du village de Aïn Zaatout. Le territoire de Aïn Zaatout est situé à l'orée du massif, à l'écart des routes qui traversent l'Aurès : des Ouled Abdi et des Ouled Daoud. Situé à 40 km de Biskra, il est délimité par deux chaînes de montagnes presque parallèles qui embrassent une vallée où d'impressionnants champs en terrasses sont aménagés et où les cultures sont organisées en zone de vergers et en zone de céréaliculture.

L'espace rural traditionnel : les lieux de sociabilité

Ce qui caractérise les sociétés rurales traditionnelles, c'est la conception qu'elles ont de l'environnement en tant que totalité dont les vecteurs de cohésion sont une référence à la sacralité et un recours à la mémoire collective. L'environnement est espace vécu et perçu globalement comme une synthèse. Il n'est pas neutre et il est plus ou moins riche sur le plan du sacré. L'organisation sociale et politique de ces sociétés est fondée sur deux principes de base : La filiation réelle ou fictive et la territorialité dont les structures de base sont les lignes dualistes (les saffs) la faction et la famille.

La Dechra ou taqlihth se caractérise par une organisation défensive et une organisation propre à préserver son intimité. Le souci dominant de protection se reflète :

- dans le choix du site par rapport à la topographie des lieux (en haut, en amont, au sommet de la pente, au sommet de la crête)

- dans la mise en place de fractions maraboutiques et d'espaces sacralisés, en avant du village, entre l'espace habité et l'extérieur d'où vient le danger. Dès lors, on se place sous la protection des vivants : les Mrabtine et des morts (les cimetières qui forment un large rempart où sont enterrés les ancêtres).

Les espaces publics

Dans la Dechra, hommes, femmes et enfants évoluent selon des règles, des lois intériorisées par tous que personne ne transgresse et qui dictent les attitudes et les conduites de chacun. Un des principes est la séparation très nette entre le monde des femmes et celui des hommes. Dans la vie quotidienne et dans l'idéologie commune à tous, le domaine de la femme, c'est la maison, taddarth : espace privé fermé, lieu de horma, à l'opposé, le domaine de l'homme est l'espace public : lieu de confrontation et d'échanges sociaux, lieu ouvert, identifié au nif.

Tajmaâth : espace de réunion des hommes, pour débattre des affaires du village. La communauté des Béni Frah avait son assemblée des anciens qui se réunissait à proximité du souk. Les étrangers n'y étaient pas admis. Peu à peu la djemâa perd de son pouvoir remplacée par l'administration coloniale puis après 1962 par la commune et le parti - F.L.N.

Le souk : lieu d'échanges, de rencontres des hommes qui viennent des villages voisins et des tribus nomades qui remontaient vers le Nord.

El Ghirane : ruelle commerçante où étaient groupés des boutiques, le cordonnier, les bijoutiers, des cafés et un café-Nadi. C'était un espace exclusivement réservé aux hommes. Il était interdit aux femmes d'y paraître et d'en transgresser les limites. Le non respect de cette interdiction faisait encourir aux femmes la mort : citons pour exemple le cas d'une femme poignardée par son mari parce que emportée par la colère, elle avait poursuivi son garçon jusque dans El Ghirane pour le corriger. Toutefois, cette interdiction était levée de nuit pour les femmes malades, pour se rendre au hammam.

La route : en certains lieux et certains moments de la journée, les femmes se contentent de traverser sans s'attarder.

La place de la femme dans l'espace villageois

Parce que traditionnellement, la femme chaouia participe largement aux activités agricoles et pastorales et que son rôle est déterminant dans la vie culturelle et sociale, la communauté a créé une savante combinaison de filtres, -à savoir des espaces-tampon, des espaces de distribution et circulation - et autant de pratiques édifiées dont ses membres connaissent la lecture.

Ainsi les itinéraires des femmes tiennent compte de plusieurs facteurs.

  • les saisons et le rythme agro-pastoral,
  • le temps (les horaires),
  • la fraction d'appartenance,
  • la proximité ou l'éloignement des espaces publics,
  • l'âge et la place de la femme dans la famille,
  • la situation et le prestige social de la fraction d'appartenance.

Dans Aïn Zaatout, les femmes établissent une distinction entre la condition des femmes du saff d'en Haut et celles du saff d'en Bas (ou retrouve la division dualiste des lignes dans l'organisation de l'espace de la Dechra).

- Les femmes du village d'en Haut ont plus de latitude dans leurs mouvements. Leurs itinéraires semblent simples en apparence. Seules ou en groupes, elles se rendent à la séguia où elles se retrouvent pour de longs et bruyants bavardages, des échanges de nouvelles. Elles accompagnent les hommes dans les champs dans la journée. Des déplacements liés aux pâturages de printemps ont lieu une fois par an dans la montagne, dans le vide là où les notions de horma et de haram sont plus diffuses, les frontières moins visibles.

Mais signalons que les espaces publics sont à peu près inexistants : une seule boutique, récente et éloignée des habitations et des chemins que les femmes empruntent.

Dans le village du saff d'en Bas, les femmes ont une plus ou moins grande latitude de se déplacer, ainsi nous avons :

  • des femmes totalement cloîtrées qui appartiennent aux groupes familiaux ayant un statut économique élevé. Les travaux à l'extérieur sont exécutés par les femmes de Khammès, des étrangères au village.
  • des femmes cloîtrées partiellement avec l'aménagement dans l'organisation du travail de moments où elles peuvent sortir, accomplir certaines tâches qui leur incombent : corvée de bois, jardinage, corvée d'eau au coucher du soleil... Les visites aux parents ont lieu rarement, à l'occasion d'un décès et le plus souvent de nuit.
  • des femmes de fraction maraboutiques qui ont un statut à part. Leurs quartiers d'habitation sont à l'écart des autres quartiers et des espaces publics. Ils sont donc à l'abri des regards étrangers. A Aïn Zaatout, les membres de la fraction maraboutique des Ah Hamza "ont toujours vécu entre eux, ils se marient entre eux et ils interdisent l'accès de leur quartier à qui que ce soit !" nous diront les femmes.

Enfin ajoutons que les vieilles femmes, qui respectent toutefois l'interdiction de se montrer dans les lieux publics, ne font pas l'objet d'une surveillance stricte. Avec l'âge, elles deviennent les meilleures gardiennes de la horma traditionnelle.

L'espace domestique

La maison traditionnelle (taddarth) ne se laisse pas facilement isoler de l'ensemble que constitue le quartier d'habitation de la fraction. Les maisons sont tellement imbriquées les unes dans les autres qu'il est toujours difficile d'en repérer l'entrée.

Un espace de transition -tasaqifth- qui a pour fonction de protéger l'intimité interne de la maison est toujours aménagé.

Dans un premier niveau, se trouve parfois une cour avec plusieurs lieux aux fonctions différenciées, sinon une bergerie (zerdab) et une resserre (tazeqa) où sont remisés le fourrage, la paille pour l'hiver et les instruments aratoires.

Dans un deuxième niveau, est aménagée la pièce centrale (ou tghorfat n'ilmas), la pièce du foyer. C'est le centre de la maison où se concentre l'essentiel de la vie familiale. C'est vraiment le vivoir, la salle commune, un point de rencontre de tous ses habitants, un lieu partagé par tous sans restriction. C'est dans cette pièce que les femmes préparent la nourriture et que la famille consomme les repas. Une zone bien matérialisée par une banquette le long du mur le plus éclairé est réservée au tissage. La nuit, certaines parties de la pièce sont aménagées pour le sommeil, à proximité du foyer par nuits froides.

C'est dans la pièce du foyer que les fêtes ont lieu cérémonie du mariage, naissance, circoncision ainsi que le rituel funéraire.

Les naissances ont lieu au pied du pilier où le "trou des enfants" est creusé pour recevoir le nouveau-né tandis que la mère se cramponne à la longue ceinture de laine fixée au pilier du foyer. Cette ceinture qui symbolise la vie est remisée dans la pièce de réserve.

Les richesses de la famille comme les vivres et les matériaux utiles sont emmagasinés dans les pièces d'entrepôt et de réserve, des pièces-greniers, qui font l'objet d'un grand respect pour qu'elles soient toujours remplies.

Certaines maisons sont dotées d'une pièce d'hôtes dont l'entrée donne directement sur l'extérieur pour préserver l'intimité familiale. Elle évite le voisinage des autres pièces, laissant ainsi aux femmes la liberté d'aller et venir sans inquiétude.

Les habitants de Taddarth n'oublient pas que les premiers occupants du lieu furent les Salhine : ces êtres invisibles, ces génies gardiens. Personne n'oublie aussi que Taddarth est construite sur le cimetière des lointains ancêtres de la fraction. Ainsi Taddarth est un lieu entre l'homme, ses ancêtres et la terre et les principaux habitants de bon nombre de maisons sont les Salhine. Dès lors, les habitants n'oublient jamais de s'adresser aux esprits tutélaires de la maison lorsqu'ils accomplissent les rites liés aux cycles agraires, religieux et humains. Plusieurs objets sont des endroits préférés des génies gardiens, mais le foyer reste le lieu de résidence préféré : c'est le "nombril" de la maison([1]).

L'architecture de la maison traditionnelle de l'Aurès est intimement liée à la conception d'une vie familiale communautaire et groupée dont la base économique est assurée par les réserves, fruit du travail de tous. De ce fait, la famille destine et organise une grande partie des espaces à l'emmagasinage des produits. Par ailleurs, l'architecture des espaces répond à un besoin aigu d'intimité           à cause de sa construction fermée, en même temps qu'à une certaine conception des rapports familiaux où l'individu s'efface devant les intérêts du groupe auquel il appartient. Tout se passe comme si l'individu n'avait d'existence que familiale. Aucun membre, ni aucun couple ne dispose d'espace propre.

L'espace rural nouveau

Dans l'Aurès, l'action de l'Etat s'est manifestée par des investissements importants dans le secteur social, dans le commerce et le secteur administratif avec notamment le fameux programme Spécial Aurès de 1974.

La réorganisation de l'espace villageois :

L'Etat a joué en quelque sorte un rôle novateur dans la réorganisation de l'espace villageois où certains repères n'existent plus cédant le pas aux équipements collectifs (cas des aires à battre ou des aires de manifestations du sacré...).

Ainsi dans Aïn Zaatout, un "centre d'échange rural" a été construit avec le Souk el Fellah à l'emplacement de ce qu'on appelait la "place des tolbas" où avait lieu une grande zerda annuelle (sacrifice collectif suivi d'une hadra). La construction de ces équipements a nécessité la destruction d'oliviers sacrés et centenaires. La désapprobation a été générale mais pas assez vive pour empêcher l'abattage.

De nouveaux rythmes scandent la vie sociale de la communauté. Les frontières entre les espaces sacrés et non sacrés, masculin/féminin sont plus diluées, moins marquées ou n'existent plus. El Ghirane, la ruelle interdite aux femmes n'existe plus. Elle est aujourd'hui utilisée comme passage, comme lieu de circulation.

Ainsi on assiste à une extension des limites de la horma. En effet, l'espace de fréquentation des femmes s'élargit. Pour accoucher, elles se rendent à l'hôpital de Biskra. Les visites au hammam sont de plus en plus fréquentes. Elles ont de ce fait l'occasion de voyager. Il faut souligner par ailleurs que l'absence des hommes du village a contribué à rendre les sorties des femmes en dehors de l'espace domestique de plus en plus fréquentes. Il s'agit de veuves de chahid, femmes d'émigrés qui ont la charge des terres familiales. La responsabilité de gérer la terre ne donne pas aux femmes un réel pouvoir parce que les hommes leur abandonnent une activité dévalorisée et déconsidérée à leurs yeux. Au contraire, les femmes et mères de chahid dont les revenus, provenant de la pension (qu'elles vont chercher régulièrement à l'antenne postale) semblent donner une forme de pouvoir et de protection (donnons comme exemple, une femme de 60 ans qui a divorcé pour vivre toute seule dans l'ancienne maison paternelle).

Aujourd'hui, la modernisation a accéléré la "déterritorialisation" fortement entamée par la colonisation puis la guerre de libération. Le choix de nouveaux sites d'habitat produit aussi la coupure avec le territoire de référence. De nouveaux critères poussent les gens à construire en dehors de leur quartier d'origine : ainsi les uns se rapprochent de la grande route, les autres de l'école... Le rocher est abandonné, la relation au site, change et le paysage s'en trouve transformé. Le village se tourne résolument vers l'extérieur d'où proviennent les apports financiers.

De nouvelles façons d'habiter la maison :

Dans le processus de construction de la maison moderne rares sont les femmes consultées. C'est là un changement radical compte tenu de l'importance de leur rôle dans le processus de construction de la maison traditionnelle. La conception revient aux hommes qui ont tendance à imiter le modèle citadin tandis, que les femmes s'occupent de l'ameublement et du décor. Ce sont donc les hommes qui, avec l'aide de spécialistes, organisent en élevant murs et cloisons, ce que sera l'espace domestique.

Les changements et l'adoption de la modernité se manifestent de visu dans la bâti : utilisation de matériaux modernes (parpaings, ciment, fer forgé...) ; dans la façon de construire : apparition de grandes fenêtres, de grands balcons, des escaliers extérieurs, des garages pour les voitures, introduction de nouveaux espaces.

La conception de l'ancienne Taddarth n'est plus adaptée dès lors que la notion de ménage fait son apparition et s'impose de plus en plus comme cellule de base.

Le logement nouveau se caractérise par une différenciation des espaces où le centre de la maison, le foyer disparaît. En effet, la fonction de la maison change : une grande partie des espaces est affectée de façon différenciée aux hommes. Une seule pièce est réservée à l'emmagasinage des produits. La bergerie est presque toujours absente : on réserve au cheptel un espace ouvert, bien délimité dans la cour à l'écart ; mais souvent les femmes préfèrent utiliser l'ancienne bergerie.

Dans le nouveau processus de construction, les hommes se préoccupent en premier lieu des chambres, - espaces hautement individualisés -. Une fois achevées, elles seront meublées, décorées puis fermées à clé pendant la journée. La construction de la cuisine vient en dernier. Le passage au premier plan du couple et de l'individu conduit la famille à concevoir des chambres pour les couples et des lieux bien matérialisés pour les hommes célibataires([2]).

- La chambre du couple :

C'est lorsque nous accédons dans cet espace que nous nous rendons compte de l'importance du mobilier. Ce dernier est composé d'une armoire, d'un lit et d'une coiffeuse, en bois vernis. Le lit est soigneusement recouvert de draps et coussins de laine brodés par la mariée. Sur la coiffeuse à miroir, de nombreux flacons de parfum et de produits de beauté sont rangés côte à côté. Au-dessus de l'armoire, des valises sont rangées l'une sur l'autre : certaines ont contenu le trousseau de la mariée, les autres appartiennent à l'époux qui a déjà émigré ou qui est encore absent.

La décoration des murs, témoin des aspirations esthétiques (des femmes en particulier) est aussi un élément nouveau : les photos, photographie (de mannequins de revue de mode, chanteurs, acteurs du Moyen-Orient surtout, de la Mecque), les tapis, révèlent des aspirations nouvelles.

"Se meubler" correspond à la phase d'installation et d'identification du couple. Il s'agit par là, d'occuper un lieu et de se créer un espace propre que le couple, seul, doit gérer. La belle-mère n'a pas toujours accès à la chambre à coucher où le couple peut s'attarder. Les frontières, les limites sont tracées entre les individus vivant sous le même toit.

Les objets matériels symbolisent la réussite sociale aux yeux de ceux qui les détiennent. Il semble que ces meubles et objets rapportés ont pris dans l'échelle des valeurs d'autrefois, la place des couvertures, tapis, burnous tissés par la plus habile des femmes et des réserves qui constituaient quelques unes des richesses du groupe domestique. Une place privilégiée est accordée à la télévision qui réunit chaque soir un auditoire attentif et silencieux.

- La cuisine :

Dans les sociétés traditionnelles chaouias, la préparation de la nourriture était un acte vital et sacré. C'est pourquoi une des premières préoccupations lors de la construction de Taddarth, c'est l'aménagement de l'espace-foyer où s'effectuent la préparation de la nourriture ainsi que de nombreux rites liés à la fécondité, à l'abondance... C'est au-dessus du foyer par exemple que les femmes présentent le nouveau-né aux Salhine.

Aujourd'hui, les femmes ne s'attardent dans la cuisine que pour préparer le repas. Dès lors, la cuisine n'a plus les mêmes fonctions. Elle n'est plus le lieu de rassemblement de la famille. Elle fait certes, l'objet d'une certaine fierté des femmes, mais elle reste inadaptée malgré le confort qu'on lui attribue : le potager reste pour la majorité des cas inutilisé et inutile car les femmes préparent la nourriture dans une position assise, à même le sol, préférant, le plus souvent, la tabouna à la cuisinière.

- Espaces annexes :

L'apparition de l'eau courante dans le logement a contribué à l'installation d'une salle d'eau, dans laquelle on emmagasine surtout d'énormes quantités d'eau. Beaucoup ont installé un lavabo qui n'est pas fonctionnel : c'est dans la cour qu'hommes, femmes et enfants se lavent accroupis à même le sol.

Enfin, avant d'accéder dans les pièces, nous entrons soit dans une cour distributive, soit dans un couloir. Lorsque la maison est bien visible avec un large et imposant portail en fer forgé. Comme autrefois, les dépenses en vue du prestige sont très valorisées mais sur un autre plan : balcons, fer forgé, ameublement, voiture...

Le changement qui s'est opéré dans l'organisation de l'espace dans les intérieurs chaouias, - à savoir une nouvelle organisation fonctionnelle des espaces -, tend à supprimer les fonctions symboliques de la maison et de ses objets. Les femmes observent toutes que la maison est différente : "on ne se retrouve plus de la même manière dans la nouvelle demeure !" diront-elles, en faisant allusion à leur vécu quotidien pour évoquer le poteau qui représente dans la symbolique la femme tandis que le chapiteau symbolise l'homme, le maître de la maison. Les trois pierres du foyer ont disparu et le moulin à bras ne sert plus qu'occasionnellement avec le métier à tisser.

C'est toute l'organisation du monde et de ces objets par rapport au monde qui est remise en question. L'apport monétaire a bouleversé les rapports que les hommes et les femmes entretiennent avec l'espace domestique.

Conclusion

Des facteurs importants orientent le réaménagement intérieur de la maison rurale moderne :

- Le nouveau besoin d'intimité, de l'intimité du couple et de l'individu.

- L'accès à la modernité et au confort qui explique l'acquisition d'un mobilier souvent encombrant qui répond également et pour reprendre M. Segalen([3]) à un désir de parade. Il est aussi le signe d'une certaine réussite économique et sociale qui reflètent les façades des maisons.

- Une nouvelle conception de l'espace domestique, calquée sur le modèle urbain, où de plus en plus, la femme doit rester à la maison gérer son espace domestique, se vouer aux tâches ménagères et par là-même affirmer son indépendance vis-à-vis du groupe familial. Les travaux ne sont pas la seule activité bien sûr. Dès lors que certaines tâches matérielles sont allégées (plus de corvée de bois, de mouture, plus de corvée d'eau...) les femmes ont plus de temps à consacrer à de nouvelles activités : la couture, le tricotage, le tissage de lirettes qui sont rémunératrices, au contraire de l'activité agricole.

Toutefois les pratiques de l'espace qui révèlent de profonds changements, s'accompagnent de malaises, des distorsions dont les femmes font souvent les frais. Devant la lente dégradation des espaces sacrés autrefois inviolables, nous avons observé (ces 10 dernières années), des tentatives de reconquête de certains espaces par les femmes. En effet si l'interdiction des rites (sous peines d'amendes en cas de non respect) par l'Etat (par l'entremise du ministère du culte) a trouvé un écho auprès des hommes, certaines femmes se révoltent en renouant avec des pratiques millénaires. Pour ce faire, elles déploient des stratégies comme le recours aux rêves pour faire revivre tel rituel ou tel ancêtre fondateur.

Ces rêves où vont apparaître les ancêtres tombés dans l'oubli comme pour rappeler leur existence, -comme par exemple l'ancêtre des tolbas des Béni Frah ou celui des Ah Sidi Abdelmoumen des Béni Souik, une communauté voisine, ont tous le même objectif. Ils tentent de faire revivre certaines pratiques dont l'abandon serait la cause des malaises vécus par les gens. Ces rêves diffusés, discutés et interprétés, donnent lieu souvent à des rassemblements de femmes pour une zerda ou une ziara.

En réalité que cachent ces événements ? Nous pensons que ces stratégies sont déployées essentiellement parce que les femmes n'arrivent pas à maîtriser un sacré "officiel" dont elles sont exclues parce que ce sacré est du domaine des hommes : les activités du Parti-FLN, la religion de la mosquée, les manifestations officielles sont exclusivement réservées aux hommes.

Le retour et le recours à un savoir et à des pratiques rituelles et magiques que les femmes maîtrisent, révèlent un enjeu. Les femmes veulent reconquérir un pouvoir contesté par les hommes. Ruses féminines ? Certes, mais ont-elles vraiment le choix lorsqu'on sait que dans cette région et en zone rurale en général, peu de filles accèdent au savoir dispensé par l'école.


Notes

[1]. Expression empruntée à P.Bourdieu : Esquisse d'une théorie de la pratique. Précédé de trois études d'ethnologie Kabyle, Genève-Paris, Droz, 1972.

[2]. Des expressions assez significatives ont fait apparition comme : "mon lit", "la chambre à coucher de Bachir", "la télévision de Smaïn", "la meule de la vieille". De même que le vocabulaire qui désigne les nouveaux espaces est emprunté soit à l'arabe soit au français : ta cousinth, logmath, çallath, bit...

[3]. M. Segalen, Mari et femmes dans la société paysanne, Paris, Flammarion, 1980.