Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 77-92, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral




 

Pierre SCHOENTJES

 

 

Nature et environnement : le champ littéraire

Le souci de l’environnement constitue aujourd’hui un des enjeux majeurs de nos sociétés modernes. Le retour du religieux, qui s’impose dans l’actualité médiatique sous sa forme extrémiste la plus contestable, est certes avéré mais, dès lors que l’on se tourne du côté des idéologies, force est de constater que c’est l’écologie qui cristallise désormais les espoirs de lendemains meilleurs… et les peurs liées à la manière dont nous habitons aujourd’hui le monde.

L’enseignement de la littérature en France, qui joue un rôle important dans le processus de canonisation, participe sans doute plus que dans d’autres pays à modeler l’identité nationale. La tradition cartésienne, rationaliste, se combine avec l’héritage rousseauiste pour privilégier des perspectives qui mettent en avant l’héritage des Lumières et de la Révolution : le monde des lettres comme la République privilégient un universalisme qui est celui des droits de l’homme.

Même quand elle ne peut pas « accueillir toute la misère du monde », la France entend donner d’elle-même l’image d’un pays ouvert et tolérant, où les droits accordés à l’individu découlent de ce qu’il est Homme et pas membre de telle ou telle communauté. Cependant, la primauté de la tradition humaniste –qui malgré sa laïcité essentielle s’appuie sur un héritage catholique important– a vraisemblablement eu pour conséquence aussi que les questions liées à la responsabilité de l’homme envers la nature ont reçu moins d’attention que dans des pays de tradition protestante. En Angleterre et aux Etats-Unis, par exemple, une conception moins mécaniste des animaux a conduit depuis plus longtemps au souci de leur bien-être. L’éthique animale a donné une actualité nouvelle à la philosophie morale dans les départements universitaires outre-Atlantique et c’est par ce biais qu’elle nous parvient aujourd’hui en Europe.

Un nombre sans cesse croissant de lecteurs se montrent curieux d’ouvrages qui abordent la question de la nature sous une forme ou une autre, et il peut choisir parmi un éventail large. L’accès à cet univers s’est longtemps fait par le truchement de la littérature américaine : en témoigne en France la popularité d’un auteur comme Jim Harrison, qui fait surgir une ruralité dure et un contact physique très direct avec la nature sauvage. Le succès d’une maison comme Gallmeister, qui traduit les classiques de la nature-writing américaine et s’efforce de trouver de nouveaux auteurs dans ce domaine, l’illustre également. Les noms de Edward Abbey ou de son ami Doug Peacock étaient inconnus chez nous il y a quelques années encore : aujourd’hui leurs livres atteignent le grand public. David Vann, qui a obtenu le Prix Médicis étranger 2010 pour Sukkwan Island, en plus des tournées dans l’ensemble de la France, il inspire encore des écrivains français de sa génération, nous citerons notamment Maylis De Kerangal.

Parmi les genres qui font une place centrale à la nature et atteignent un grand nombre de lecteurs, le polar est bien représenté. Craig Johnson et son héros le shérif Walter Longmire fait concurrence à J. C. Box dont la série met en scène Joe Pickett, un garde-chasse.  Avec Sombres vendanges (2013), l’Anglais Martin Walker transpose ce type d’univers dans le Périgord pour montrer son policier fétiche, Bruno, aux prises avec une militante écologiste campagnarde. Sans prétendre aucunement à l’exhaustivité, mais pour regarder au-delà de la production en anglais, il faudrait encore citer ici l’écrivain norvégien Vidar Sundstöl. Son imaginaire, plus européen, revisite le Minnesota et la vie des descendants des immigrants scandinaves qui s’y sont installés.

La volonté de sensibiliser le public à l’importance des enjeux environnementaux a conduit un certain nombre d’écrivains à réactualiser la menace de l’apocalypse. Le scénario ne tourne plus autour d’un conflit nucléaire –trame privilégiée à l’époque de la guerre froide– mais explore les menaces que l’homme fait peser sur son environnement. Les possibilités d’intrigues sont nombreuses, de la catastrophe naturelle à l’explosion démographique en passant par le réchauffement climatique, la manipulation génétique ou les pandémies. La science-fiction favorise volontiers les scénarios (post-)apocalyptiques dans le prolongement de La Route (2006) de Cormac Mccarthy : les pérégrinations d’un homme et de son fils dans un monde frappé par un cataclysme inconnu appartiennent à la mémoire collective de notre époque. De très nombreux romans, qui n’ont pas tous le mérite littéraire de Mccarthy ou du Monde englouti (2008) de James C. Ballard, exploitent cette veine, popularisée d’ailleurs par le cinéma.

Si ce trop rapide survol s’arrête d’abord à des auteurs anglo-saxons lus en France, c’est que les problématiques liées à la nature et aux enjeux de l’écologie sont longtemps restées discrètes dans la littérature hexagonale. Certes, Jean-Christophe Rufin a écrit avec Le parfum d’Adam (2008), un thriller écologique, mais il n’était guère en sympathie avec la cause de ses personnages. Ses éco-terroristes sont plus inquiétants encore que ceux mis en scène par Michael Crichton dans son très polémique Etat d’urgence (2004).

Chaque rentrée littéraire confirme néanmoins qu’un nombre sans cesse croissant de romans français abordent la question de notre rapport au monde naturel et à un environnement menacé. Maylis de Kerangal a signé avec Naissance d’un pont (2010) un roman épique dans lequel le pont relie la ville et la forêt, deux univers que le roman s’efforce de concilier. Plus soucieux de faire résonner l’intime, Laurent Mauvignier propose avec Autour du monde (2014) un roman du monde globalisé. Prenant pour pivot le 11 mars 2011, date du tsunami à Fukushima, son livre explore les possibilités littéraires de l’effet papillon.

Dans le premier roman à faire le panégyrique d’un militant écologique en France, Alice Ferney imagine un alter ego du capitaine Watson, fondateur de Sea Shephard. Comme son modèle, le héros du Règne du vivant (2014) lutte contre la pêche baleinière, entouré d’un équipage de militants entièrement dévoués à la cause des océans. Isabelle Autissier, avec Soudain, seuls (2015) montre comment un tour du monde en voilier tourne à la catastrophe quand le jeune couple d’enthousiastes fait naufrage sur une ancienne île de baleiniers vers les Quarantièmes Rugissants. La confrontation avec une nature qui n’a rien d’accueillant les oblige à une forme de vie élémentaire où non seulement les corps dépérissent rapidement mais où les repères moraux les mieux établis s’estompent. Le roman propose une variation sur la formule célèbre dans l’univers de la montagne et selon laquelle « au-dessus de 8000 m. la moralité est quelque chose qu’on ne peut pas se permettre ». La vision du monde que la jeune femme, seule survivante du désastre, ramène de cette expérience est aux antipodes de celle qui la soutenait quand elle avait entrepris le voyage.

Nous nous reviendrons plus loin à ce roman, qui permet de pointer quelques enjeux essentiels du champ d’étude. Ce n’est en effet pas le lieu ici où exposer en détail la manière dont la problématique de la nature et de l’environnement émerge dans la littérature française contemporaine. Un panorama est disponible ailleurs (Schoentjes, 2015), qui organise le champ autour de huit pôles : les guides et les essais d’histoire naturelle, les promenades, les fictions, les récits d’expérience de la solitude, le voyage et l’aventure, les textes sur la vie pastorale et les essais consacrés au rôle et à la responsabilité de l’homme envers la nature. Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique (2015) accorde une attention particulière aux romans qui prennent l’imaginaire comme levier pour penser le nouveau rapport que la société du début du XXIème siècle s’efforce d’établir avec la nature.

Ecopoétique : les accents des approches littéraires

Si l’on consulte les histoires de la littérature contemporaine depuis 1980, à commencer par les meilleures (Viart & Vercier, 2008), force est de constater qu’elles n’accordent pas encore beaucoup de place à la question de la nature et de l’environnement. Les regroupements privilégient soit des perspectives stylistiques –écriture néoclassique, minimalisme et roman ludique–, soit des genres –l’autofiction, le nouveau romanesque–, soit encore certaines problématiques – le (retour de l’) histoire, la violence guerrière. La majorité des manuels évitent de faire place aux catégories essentielles dans les pays anglo-saxons : les études de genre, l’écriture du trauma ou la littérature postcoloniale ne sont pas présentées sous ces labels, même quand une place est faite, par exemple, à l’écriture féminine. La spécificité française passe toujours par le refus du communautarisme, parfois défini de manière un peu hâtive et réductrice, comme pour s’en débarrasser plus commodément.

Il est révélateur que les enjeux sociaux, la condition ouvrière, continuent pourtant à faire l’objet de commentaires suivis : ces analyses prolongent à l’évidence des interrogations critiques qui étaient essentielles à l’époque des engagements. Elles sont manifestement toujours d’actualité dans une France qui attend encore souvent que chacun prenne position soit à gauche, soit à droite… étant entendu que l’écrivain ne saurait se situer ailleurs que dans le premier camp, qui est celui des intellectuels.

Le souci pour l’environnement, considéré pourtant comme une valeur progressiste, demeure singulièrement absent du tableau brossé par les histoires et les manuels de littérature contemporaine. Pour des raisons de priorités traditionnelles dans l’organisation du corpus évidemment, mais aussi parce que la gauche française n’a pas de passé écologique fort. Elle est longtemps restée industrialiste et productiviste, ce qui n’a pas incité à penser le renouveau de la société –ni celui de la littérature– dans le sens d’un respect plus grand pour la nature.

C’est donc d’outre-Atlantique qu’est venu le renouveau dans l’organisation du champ : les progressistes américains exprimaient depuis les années soixante-dix au moins une hostilité profonde envers les dégradations que les grandes compagnies faisaient subir au paysage naturel. La pollution par pesticide, les mines à ciel ouvert, les barrages gigantesques, l’exploitation forestière, … toutes ces atteintes irréparables à l’environnement cristallisèrent les énergies jusque dans les universités, qui allaient promouvoir de nouvelles approches.

L’ecocriticism s’est donc développé à partir des années 1990 dans le sillage des études culturelles. Cheryll Glotfelty, dans une formule souvent citée, définit ainsi la spécificité de l’approche: « De manière simple, l’on peut définir l’écocritique comme l’étude de la relation entre la littérature et l’environnement physique» (Glotfelty, 1996, p. xix). La discipline, qui s’organise conformément aux attentes des cursus des départements de littérature aux Etats-Unis, est aujourd’hui très présente dans le monde académique anglo-saxon. Elle prolonge une sensibilité, ancienne, qui voit les Américains définir leur identité dans un rapport étroit avec un environnement naturel « sauvage » qu’ils ont eu à « conquérir » mais qu’ils valorisent au plus haut degré, ainsi qu’en témoigne l’immense popularité des parcs nationaux.

Afin de marquer les spécificités de l’univers continental, c’est le terme écopoétique qui s’est imposé en France, un terme qui en raison de l’étymologie de poiein met davantage l’accent sur le faire littéraire. Le mot partage en outre une racine avec écologie, construit sur le terme oikos qui désignait une maisonnée englobant tant la demeure et ses terres que les membres de la famille. Il réfère aujourd’hui à une pensée qui prend en considération l’interconnexion de tous les êtres vivants et se montre soucieuse de l’écosystème. L’écopoétique insiste plus volontiers sur le souci de la forme et de l’écriture que ne le fait l’écocritique : celle-ci assume en effet ouvertement un parti pris politique, ancré dans un contexte anglo-saxon, voire américain. Il s’ajoute à cela que l’écocritique considère un corpus qui, de Henry D. Thoreau à Rick Bass en passant par Rachel Carson, ne relève pas d’abord de la littérature d’imagination alors que c’est à travers la fiction que s’expriment de préférence des auteurs de référence comme Mario Rigoni-Stern, Ian Mcewan ou Jean-Marie G. Le Clezio.

L’écopoétique n’est pas une approche monolithique mais elle dispose aujourd’hui de méthodes propres et a su reforger à son usage les outils traditionnels de la critique, de la stylistique à l’analyse du discours, sans oublier l’histoire littéraire. Cet éventail d’approches, constitué en un centre par différents théoriciens, n’entend nullement refaire ou poursuivre l’histoire du sentiment de la nature en France, pas plus qu’il n’est question de mettre au goût du jour  une quelconque démarche thématique.

Pièges et perspectives : regards sur la campagne française

Donner une place aux problématiques liées à la nature et à la préservation de l’environnement dans l’enseignement littéraire contribue sans aucun doute à augmenter la conscience écologique, tant il est avéré que la manière dont nous nous comportons envers un lieu ou un être est fonction aussi de la charge d’imaginaire dont il se trouve investi. Encore convient-il d’éviter de se satisfaire d’une littérature de bonnes intentions, qui, sous prétexte de mission environnementale, s’autoriserait les facilités et les paresses formelles d’une certaine littérature engagée.

S’il est entendu que ce sont les qualités d’écriture qui doivent servir d’étalon, il serait toutefois souhaitable de se montrer accueillant aussi à des textes qui s’inscrivent en dehors d’un canon français parfois restreint à un cabinet de lettrés où écrivains et universitaires dialoguent sur base d’une érudition commune et d’attentes stylistiques partagées. La rénovation formelle, la capacité à conduire une intrigue, à camper un personnage dans un lieu, ou à s’emparer d’une expérience commune pour en tirer une histoire, sont des qualités qui ne sauraient être sous-estimées et qui contribuent aussi à définir un bon livre.

Cette ouverture souhaitable à des œuvres moins « classiques » ou « érudites », que le monde universitaire anglo-saxon a sans doute été plus prompt à accepter, ne doit pas conduire à ce qu’une littérature qui met en son centre la nature et/ ou sa préservation, retombe dans des dérives anciennes. Le piège de la célébration lyrique de la nature, sur un mode esthétisant, compte parmi les importantes illustrations de ces dérives. L’anthropomorphisation est sans doute inévitable dès lors que l’on entend donner une voix à la nature, mais l’excès d’images s’avère généralement préjudiciable.

Dans La montagne de la dernière chance (2015), André Bucher abandonne ponctuellement l’écriture à la fois rude et factuelle qui le caractérise en général :

« La rivière se souciait de l'avenir comme d'une guigne. Elle aspirait, buvait la cire chaude du soleil. En se déversant cette cire prenait la consistance d'une flamme vive, son grain, sa chaleur, ondoyant, puis se repliant avant de fondre sur l’onde. Elle projetait sa lueur flamboyante et l’essence qui s’en échappait grésillait dans l’ai pire qu’un essaim de frelons » (Bucher, 2015, p. 12).

L’excès de métaphores lyriques est un travers qui a contribué à discréditer la littérature régionaliste, trop prompte sous la Troisième République à célébrer le « petit pays » sur le ton de l’exaltation. Il existe un exotisme de la campagne qui n’a rien à envier à l’exotisme des pays lointains. La tentation peut être d’autant plus grande que, ne vivant plus dans la ruralité, la majorité des lecteurs ont tendance à idéaliser la campagne, où régneraient des rapports plus simples aussi bien entre hommes qu’avec la nature. Il suffit de relire les meilleurs historiens, à commencer par La fin des terroirs (1976) d’Olivier Weber ou le plus ancien Mon Village : ses hommes, ses routes, son école (1944) de Roger Thabault, pour comprendre ce qu’était vraiment la campagne et la paysannerie française au milieu du XIXème siècle et quelles ont été depuis les évolutions. Le monde d’autarcie et de misère apparaît alors proche de la manière dont nous imaginons le Moyen Âge le plus sombre que des tableaux champêtres qu’une certaine littérature populaire met en avant.

La nostalgie d’une époque n’a pas de raison d’être ; pourtant elle s’exprime régulièrement même chez de bons écrivains dès lors qu’ils repensent à une nature qu’ils ont connue et qui n’existe plus. Pierre Jourde, dont on connaît les démêlés violents avec les habitants de son village de Lussaud qui avaient jugé peu flatteur le portrait qu’il avait fait d’eux, constate dans Pays perdu (2003) la disparition d’un paysage :

« Jusqu’à une date très récente, rien n'y changeait, d’année en année. L’inanité des cantonniers était proverbiale. On dépassait aux mêmes endroits les mêmes chantiers déserts, les travailleurs tentant encore d’apaiser leur soif inapaisable. Un trou dans la chaussée devenait un accident naturel, une part inaltérable du paysage. Depuis peu, comme partout ailleurs, une rage de travaux a saisi les maires, les routes ne cessent de s'élargir, on en ouvre de nouvelles, on bitume les pistes. Les bulldozers passent partout, transforment les chemins creux en fondrières, arrachent en quelques minutes les vieux murs patiemment édifiés. Pourtant dans la vallée, un autre temps se conserve, comme une ombre dans les creux. Les ponts de pierre et les pommiers rabougris maintiennent le paysage dans une désuétude paresseuse. Eux-mêmes se retiennent, se tassent. La croissance figée dans leur masse noueuse s’est muée en retours tortueux sur soi » (Jourde, 2003, p. 12).

L’image de la vallée est donnée en contraste avec celle des hauteurs parce que le temps, celui de l’enfance de l’auteur, s’y est arrêté alors que la montagne a depuis lors radicalement changé de physionomie. Le paragraphe est caractéristique de la position d’un homme qui ne vit pas sur les lieux et jette un regard esthétique sur le paysage, là où celui qui l’habite marque sa préférence pour l’utilitaire. Aucun doute en effet que l’amélioration du système routier profite à cette population locale que, malgré ses dénégations, l’écrivain dépeint un peu comme des arriérés. Ils l’étaient sans doute, au moins en ceci qu’ils habitaient une région reculée.

Un écrivain comme Jean-Loup Trassard, peintre exceptionnel d’un bocage normand qu’il connaît intiment, peut exprimer des regrets de voir disparaître un monde qu’il a bien connu, mais il n’existe chez lui aucune nostalgie d’un passé meilleur. C’est en sympathie avec les paysages, les hommes et les animaux qu’il fait surgir son monde romanesque. L’écriture de Trassard permet d’attirer l’attention sur un des éléments que l’approche écopoétique désire valoriser, à savoir l’attention pour le monde concret.

Le souci pour la matérialité du monde, et le choix d’une écriture qui s’attache à dire les impressions sensorielles de manière fine, ne constituent en effet pas forcément la marque d’un réalisme naïf. Ce n’est pas non plus l’indice d’un retour au référentiel comme on a pu le soutenir à l’époque du (post)structuralisme quand dominait l’idée d’auto-référentialité du texte littéraire. Simplement la volonté de rappeler que les histoires se passent quelque part, dans un endroit dont la matérialité importe, même quand les lieux sont de purs produits de l’imagination créatrice.

Dans son dernier roman en date, Jean-Loup Trassard renforce cette présence du monde en s’adressant directement à son lecteur, comme s’ils partageaient un lieu. Le procédé installe une complicité entre le lecteur, l’auteur et son personnage, qui autorise les modulations de la sympathie mais aussi celles de l’ironie. Le récit s’attache à un forgeron, que par chance le narrateur rencontre précisément le jour où l’artisan allume pour la dernière fois son feu.

L’action est rendue présente dans un espace bien déterminé, saisi à travers l’évocation des conditions atmosphériques :

« Imaginez l’ombre soudain plus épaisse, le dernier feu sur la forge près de nous, quand silencieusement il s’est mis à neiger, devant la grande porte ouverte une dense lente tombée de flocons à plein la cour. [Le forgeron] dit « mon dernier jour de forge, sûr ! » Et c’est ça l’événement, n’en attendez pas d’autre » ! (Trassard, 2015, p. 12-13). 

L’événement est anodin en apparence, mais Neige sur la forge parvient à faire surgir tout un univers qui, du titre au récit en passant par ce paragraphe significatif, procède par expansion. Chez des auteurs comme Trassard, la vision de la nature n’est jamais statique et sa fonction n’est pas symbolique. La force de romans semblables est au contraire de ramener les lecteurs à un monde sensible que les expérimentations d’une écriture postmoderne avaient rendu (trop) distant.

Fiction contemporaine et écologie : l’exemple d’Isabelle AUTISSIER

Tandis que certains romanciers regardent du côté d’une ruralité en pleine mutation, d’autres s’arrêtent aux menaces qui pèsent sur la nature. Pour montrer comment le roman français fait une place aux interrogations contemporaines autour de l’environnement, l’on s’arrêtera plus longuement à un roman déjà mentionné, Soudain, seuls (2015). Ce texte s’impose à celui qui entend élargir le corpus habituel parce qu’il est signé par quelqu’un qui n’appartient pas au sérail littéraire : Isabelle AUTISSIER est connue d’abord comme navigatrice, la première à avoir bouclé un tour du monde en solitaire lors d’une compétition. Son engagement en faveur de l’écologie est ancien, comme en témoignent ses responsabilités comme présidente du WWF France.

La critique, pourtant sourcilleuse quand il s’agit d’accueillir des écrivains qui ne sont pas considérés du « métier », a –une fois n’est pas coutume– reçu très favorablement ce roman. Dans Le Monde des livres du 17 juillet 2015, Macha SERY fait le constat qu’Autissier est aujourd’hui véritablement « entrée en littérature » :

« Elle a franchi le gué. Ce fut l’affaire de quelques années, car, en France, on ne passe pas impunément des pages Sports aux suppléments littéraires ; du statut d’héroïne de la voile à romancière qui déplace l’intérêt sur ses personnages. C’est là une énième exception culturelle : qui a une spécialité ne saurait s’aventurer dans une autre »[1].

Force est de reconnaître en effet que la qualité de l’écriture du roman le désigne non pas comme l’œuvre d’un aventurier qui écrit, mais comme un roman d’auteur. Sans entrer dans le détail des événements narrés, l’on peut rappeler le noyau du récit, qui est simple: une tempête emporte le voilier de deux jeunes navigateurs alors que ceux-ci ont débarqué sur une ancienne île de baleiniers. Le paysage est exceptionnel :

« Au large, des mastodontes immobiles, blanc-bleu, luisent dans la lumière. Rien n’est plus paisible qu’un iceberg par temps calme. Le ciel se zèbre d’immenses griffures, nuages sans ombre de haute altitude, que le soleil ourle d’or » (Autissier, 2015).

Mais la beauté des lieux n’a qu’un temps: privés de ressources, les naufragés s’installent dans une discorde profonde. Ludovic s’affaiblit rapidement, ce qui pousse Louise à partir chercher des vivres dans une station polaire éloignée. La jeune femme y reste longtemps, ne se décidant que tardivement à aller retrouver son compagnon… à peine à temps pour assister à sa mort. Sauvée finalement par un navire de passage et revenue chez elle, la protagoniste se trouvera prisonnière des médias, avides de sensationnel facile et de récits exemplaires. Après avoir joué leur jeu quelque temps, elle fuira leur emprise pour se reconstruire dans la solitude sur une autre île, celle de Jura en Ecosse, où Orwell a terminé d’écrire 1984. C’est là, dans un nouveau rapport à la nature, qu’elle dépassera les interrogations morales relatives à l’« abandon » de son compagnon, qui la rognaient : « Louise dévale avec ravissement dans la neige vierge. Il y a un an exactement, Jason embouquait le canal de Beagle, emmenant deux gosses enivrés de bonheur vers une île prometteuse » (loc. 2593-2595).

 La grande force du roman réside en ceci qu’il refuse de prendre position sur le comportement de Louise, ce qui oblige le lecteur à faire siennes les interrogations du personnage. Même quand le texte prend position –par exemple contre l’exhibitionnisme auquel poussent des médias avides de sensationnel– le ton n’est jamais celui d’un donneur de leçons. C’est sans moralisme aussi que le roman fait résonner les inquiétudes environnementales d’une nouvelle génération.

Le texte exprime ses préoccupations par petites touches. Elles apparaissent dès le début du roman. Lorsque le couple descend à terre avec l’intention de faire de l’escalade, ils découvrent un lieu de contrastes :

« Abandonnée des hommes, la station est réinvestie par les bêtes, celles-là mêmes que l’on a si longtemps pourchassées, assommées, éventrées, mises à cuire dans les immenses bouilleurs qui, maintenant, tombent en ruine » (loc. 13-14).

Simultanément décharge et lieu de vie des animaux, la station est évoquée à travers le sort malheureux des mammifères marins exploités pour leur valeur économique. Autissier reste factuelle, énumérant staccato les étapes d’une chasse qui n’avait rien de romantique. Elle reviendra ultérieurement plus en détail sur l’histoire de ce commerce :

« Du stade artisanal, quand on combattait avec la lance et le harpon, on était passé au XIXe siècle à un stade industriel du massacre. On s’avisa alors qu’il était plus commode et surtout plus rentable d’établir sur l’île même les ateliers de traitement des carcasses et d’entretien des navires et des hommes » (loc. 443-446).

Le texte reste en deçà de l’indignation, mais exhibe le cynisme des arguments qui servaient à justifier l’hécatombe. Dans le même temps il montre comment ces privilégiés que sont les deux navigateurs ont les yeux dessillés par la rudesse du climat. En lieu et place de l’exotisme que Louise pensait vivre, elle éprouve la souffrance du corps dans un environnement hostile: « Cette nature sauvage qu’elle a si ardemment cherchée en montagne ou en mer lui apparaît maintenant comme une ennemie » (loc. 1523). La distance entre l’illusion et la réalité se fait plus grande à chaque jour passé sur l’île, qui, une fois l’hiver installé, devient un véritable enfer.

Le couple peine à trouver suffisamment de nourriture et la rareté des œufs d’albatros ou de manchots les oblige à reconnaître que « la vie sauvage est moins abondante à cause des prélèvements abusifs de leurs prédécesseurs » (loc. 804, 805). Ils survivent à l’aide de viande de manchot, mais celle-ci finit par les dégoûter. L’île n’est pas un endroit pour l’homme, elle appartient à la faune qui était là avant l’époque de la chasse industrielle :

« Au temps des baleiniers, [les otaries] avaient été pratiquement exterminées pour leur peau qui fournissait des manteaux chics et

chauds. Depuis qu’elles sont protégées, elles ont réoccupé le territoire, bruits et odeurs à l’appui » (loc. 700, 701).

Lorsqu’ils décident de chasser l’otarie, ils ont dépassé depuis longtemps le stade où ils se préoccupaient d’enfreindre les lois concernant la protection des espèces menacées. Ils savent par un ami que malgré leur allure sympathique ces animaux ne sont pas des peluches que l’on caresse mais de véritables pitbulls. L’angoisse n’est néanmoins pas uniquement physique:

D’abord, ils ont peur. Avec les manchots, ils ne craignent rien et tuer « un oiseau est anodin. Là, pour la première fois de leur vie, ils vont s’attaquer à un être vivant de grande taille, à un mammifère proche d’eux » (loc. 706, 707).

Le texte ne développe pas la question des réticences éthiques –peu de personnes contesteraient la légitimité qu’il y a à tuer un mammifère, fût-il protégé et vivant dans une réserve naturelle, dès lors qu’il s’agit de survivre– mais le seul fait de signaler l’inquiétude qui s’empare des naufragés à l’idée de tuer un mammifère suffit à suggérer l’existence d’une communauté de vie qui englobe hommes et animaux.

Cette attention pour la position de l’homme dans la nature et sa responsabilité envers l’environnement conduit le roman à explorer des questions qui s’y rattachent de manière latérale mais néanmoins essentielle. La vision écologique qui sous-tend le roman conduit ainsi l’auteur à montrer la prise de conscience à laquelle les privations conduisent les protagonistes :

« Ludovic n’a tout simplement jamais imaginé une seconde que les éléments de base de la vie, toit, aliments, puissent un jour lui manquer. Regardant à la télévision la misère africaine ou asiatique, il combattait d’obscurs remords en se persuadant que ces gens-là n’avaient sans doute pas les mêmes besoins, qu’ils étaient habitués à vivre de peu » (loc. 174).

La répartition inégale des richesses est pointée du doigt, et la bonne conscience dans laquelle l’Occident se complaît d’autant plus confortablement que notre société des médias en est venue à considérer l’information même la plus tragique comme un divertissement.

Malgré les convictions fortes qui le sous-tendent, Soudain, seuls ne pèche pourtant ni par angélisme, ni par militantisme, ni par moralisme vert. Le récit est si peu orienté par son narrateur que le lecteur peut parfaitement oublier que la catastrophe qui s’abat sur le jeune couple est la conséquence directe du non-respect de la législation qui régit même les îles les plus perdues. Les navigateurs savaient parfaitement qu’ils jetaient l’ancre à côté d’« une réserve naturelle qu’ils n’auraient normalement pas dû aborder » (loc. 198), mais désireux d’entreprendre « une escapade dans la vraie nature » (loc. 201) ils ont plongé « dans l’interdit avec l’entrain de galopins » (loc. 390).

Autissier est parvenue à créer des personnages complexes possédant une véritable épaisseur. Que l’ancienne navigatrice se soit ou non servie de sa propre expérience pour créer le personnage de Louise importe peu. Le livre est une réussite parce que l’histoire est portée par une jeune femme au caractère tout en contraste, et qui ne correspond à aucun des modèles que la littérature a l’habitude de privilégier. Le jugement moral à son sujet reste en suspens, mais même non résolu, il n’empêche pas de reconnaître le droit au bonheur à cette héroïne revenue de l’enfer des glaces et de celui des média.

Soudain, seuls puise dans la réalité du monde, dans la densité du réel, jamais dans un savoir abstrait ou livresque. Cela n’empêche pas qu’une place soit faite à l’héritage littéraire –aux robinsonnades et aux dystopies, en particulier– ce qui rappelle qu’il n’existe pas de perception de la nature, fût-elle sauvage, sans médiation culturelle.

Là où Le règne du vivant d’Alice Ferney –qui accorde également aux médias une place centrale, encore que très différente– choisit de servir la cause environnementale en faisant de l’alter ego du capitaine Watson un exemplum destiné à prendre place dans l’hagiographie verte, le roman d’Isabelle AUTISSIER invite à une prise de conscience écologique par un biais moins engagé, une construction romanesque moins manichéenne. C’est à travers une interrogation diffuse que l’ancienne navigatrice invite ses lecteurs à prendre la mesure de l’importance que la préservation de l’environnement joue dès aujourd’hui dans le devenir des sociétés mais aussi des individus.

La lecture de Soudains, seuls, même rapide et ayant laissé dans l’ombre une série d’autres problématiques auxquelles le roman fait une place, illustre déjà le rôle que les approches écopoétiques peuvent jouer dans l’enseignement de la littérature contemporaine. Dès lors que les romans sont repris dans un ensemble dont le point commun est le souci qu’ils ont de l’environnement et de la responsabilité de l’homme envers la nature au-delà de l’intérêt personnel qu’il peut y trouver, leur visibilité s’accroît. L’ouverture du compas est large, comme le montre la distance qui sépare un Trassard, observateur de la campagne en Mayenne, d’une Isabelle Autissier qui se tourne vers les Cinquantièmes hurlants.

L’on peut gager que, compte tenu de l’importance que l’écologie est amenée à prendre dans les décennies à venir, et de la sensibilité qu’une nouvelle génération développe à son égard, les œuvres littéraires qui interrogent notre rapport nouveau à la nature occuperont une place toujours plus grande dans l’imaginaire des lecteurs.

Si l’écopoétique peut être une manière de se retourner sur un héritage littéraire en le revisitant par un nouveau biais, c’est aussi une démarche qui peut contribuer à penser le monde de demain. De même que l’écologie concerne des problèmes qui ne peuvent trouver de solution qu’au-delà du cadre des pays individuels, l’écopoétique s’efforce de dépasser les frontières nationales, en faisant une place aussi grande que possible aux échanges et aux interactions. A une époque où aucun lecteur ne se restreint plus à la littérature de son propre pays, dans un monde où les moyens de communication assurent une mobilité inédite des personnes et des idées, il serait impensable que la littérature s’enferme à l’intérieur de frontières nationales ou linguistiques. Soudain, seuls le rappelle à propos, qui, dans une tentative de saisir par l’imaginaire ce que sera notre monde de demain, revisite Daniel Defoe et fait une place centrale à George Orwell.

Bibliographie

Autissier (2015). I. [en ligne]. Soudain. Paris : seuls, Stock, <édition Kindle>. loc. 23, 24 ; dorénavant SS. Disponible sur : ˂http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/06/17/isabelle-autissier-je-m-inventais-plein-d-histoires_4656283_ 3260.html#x8md9AYe6xwFhKzi.99˃ (le 18 août 2015).

Bucher, A. (2015). La montagne de la dernière chance. Paris : Le Mot et le Reste.

Glotfelty, C. (1996). Introduction. In The Ecocriticism Reader. Landmarks in Literary Ecology, Ch. Glotfelty & H. Fromm (éds). Athens/London : University of Georgia Press.

Jourde, P. (2003). Pays perdu. Paris : Balland, Pocket.

Pierre, S.-C. (2015). Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique. Paris : Wildproject.

Trassard, J.-L. (2015). Neige sur la forge. Paris : Gallimard.

Viart, D. & Vercier, B. (2008). La littérature française au présent. Paris : Bordas.


Notes

[1] Consulté sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/06/17/isabelle-autissier-je-m-inventais-plein-d-histoires_4656283_3260.html#x8md9AYe6xwFhKzi.99, le 18 aout 2015.