Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Les Ouvrages du CRASC, 2018, p. 61-76, ISBN : 978-9931-598-16-9 | Texte intégral


 

 

Katrien LIEVOIS

 

 

Introduction

Dans de nombreux pays, l’enseignement de la littérature et celui de la traduction ne se font ni dans les mêmes départements, ni par les mêmes enseignants. Il s’en suit souvent une approche cloisonnée qui ne permet pas aux deux disciplines d’établir des ponts réels et de mutuellement s’enrichir. Cet état de choses est regrettable, dans la mesure où les deux domaines peuvent effectivement s’apporter des réflexions et des pratiques intéressantes. En combinant un certain nombre de démarches propres à chaque discipline, il est possible de mettre en question des partis-pris, des habitudes, des réflexes didactiques qu’il serait utile de nuancer.

Dans cette contribution, je voudrais suivre trois axes qui permettraient d’associer l’enseignement de la littérature et celui de la traduction. Tout d’abord, je voudrais m’intéresser aux relations qui peuvent unir la lecture et la traduction. Ensuite  compléterai cette paire par un troisième élément : l’écriture. Enfin, une approche intégrée entre les études de la traduction et celles de la littérature permettrait peut-être d’arriver à renouveler la façon dont nous assurons notre enseignement. J’aimerais enfin développer un exemple concret, celui de Nedjma de Kateb Yacine, pour illustrer comment nous pouvons arriver à une intégration de l’enseignement de la littérature et de la traduction.

Traduction – Tradition

Une des sentences – malheureusement – les plus connues sur la traduction est Traduttore, traditore et ses variantes françaises : « Traduire, c’est trahir » ou « traduction – trahison ». Cet axiome, qui est un des lieux-communs les plus tenaces sur la traduction, est tout à fait significatif de l’estime en lequel on la tient. Il existe cependant une paronomase nettement plus appropriée et que me permet d’introduire le premier axe de ma réflexion : « traduction – tradition ».

Les spécialistes en littérature et en traductologie font de plus en plus le constat de l’importance de la traduction dans la constitution des (grandes) traditions littéraires (Casanova, 1999, p. 7-20). L’on sait que la Défence et illustration de la langue française de Du Bellay, dont l’influence en tant que manifeste littéraire est si souvent pointée, constitue par la même occasion une des premières réflexions sur la façon dont la traduction peut (et ne peut pas) fonder une grande littérature (Casanova, 2015,
p. 43-60). L’on sait également combien les racines de la littérature française sont à situer dans l’activité traduisante : de très nombreux textes écrits en ancien français étaient également des traductions. Et enfin, c’est aussi grâce à leur dissémination par les traductions que les littératures peuvent accéder au rang mondial.

Dans le cadre de l’enseignement de la littérature cependant, nous constatons une attitude qui consiste à nier l’intérêt de la traduction. Cette négation peut se faire de deux façons, toutes deux aussi déplorables.

Dans de nombreux départements de lettres étrangères, on récuse le recours aux traductions dans l’enseignement de la littérature. Cette décision est sans doute basée sur deux arguments. Tout d’abord, pour la plupart des étudiants dans le monde, la littérature française est écrite dans une langue étrangère. La lecture de textes littéraires exige donc un certain niveau de compréhension écrite de la langue étudiée, mais en fonde à son tour une meilleure connaissance. C’est parce que l’enseignement de la littérature cadre souvent dans celui de la langue étrangère que l’on estime important que l’étudiant étudie le texte original.

Il y a cependant malgré tout un autre argument sous-jacent au refus de l’emploi de traductions: celui de l’infériorité de la version traduite par rapport au texte original. On tient l’analyse de traductions pour moins intéressante que celle d’originaux. S’il n’y a en effet pas lieu de mettre en doute la différence de statut et de nature entre un original et une traduction, l’on pourrait néanmoins utiliser les traductions précisément pour ce qu’elles sont aussi : des lectures privilégiées d’un texte littéraire. En effet, « Il est […] généralement admis que traduire est la façon la plus accomplie, la plus complète de lire » (Plassard, 2007, p. 21). Dans la mesure en plus où la traduction peut être refaite ­– on dit d’ailleurs que chaque génération propose une nouvelle traduction des grands textes – lire des traductions nous permet de voir comment et combien notre lecture de certaines œuvres littéraires a changée. Si la traduction a donc absolument sa place dans le cadre dans l’enseignement de la littérature, ce n’est pas tant pour remplacer l’original, mais pour fonder des analyses plus variées du texte littéraire. Un traducteur est avant tout un lecteur[1], dont les idées et les points de vue sur le texte qu’il interprète peuvent absolument nous intéresser.

Si l’on refuse la traduction dans certains pays, on la gomme plutôt dans d’autres. Ainsi aux Etats-Unis, on fait presque systématiquement usage de traductions anglaises pour étudier des littératures étrangères. Les étudiants, et – ce qu’il convient de souligner – les enseignants également parfois, n’ont lu que les traductions anglaises et voient cet état de faits comme une évidence :

The enterprise of shaping cultured individuals is being achieved by means of translation, through translations into the English language, that very same mode of instruction and transmission which originally shaped many of the students’ instructors. This reliance on literary translation is undeniable, it is historical, and it is taken for granted since seldom is it emphasized (much less acknowledged) in these courses that the works being read are indeed translations; seldom are they studied it this light, with a serious consideration of what strategies and implementations were utilized by the translator in making a given work available to domestic readers (Doyle, 1991, p. 16-21 ; p. 17).

Les traductologues américains sont d’ailleurs actuellement les premiers à très régulièrement pointer le danger de cette approche (Venuti, 1995). Danger parce qu’il va de soi qu’une traduction est par la même occasion une forme de réfraction (Lefevere, 1992). S’il ne faut donc pas la voir comme une trahison, il ne faut pas non plus se voiler la face : de nombreuses traductions présentent effectivement des distorsions plus ou moins importantes par rapport au texte original. Ces déformations ne concernent pas avant tout des cas de véritable censure, mais des situations beaucoup plus subtiles où le traducteur, parfois même absolument inconsciemment, projette sa vision du monde et de la littérature dans le texte cible. Un lecteur qui est conscient de la nature du texte qu’il a en face de lui, en fera une interprétation plus fine.

Il me semble donc que la traduction a sa place dans l’enseignement de la littérature en tant que lecture privilégiée d’un texte littéraire, à la condition expresse qu’elle soit acceptée pour ce qu’elle est et qu’elle ne soit pas gommée.

Lire – Traduire – Ecrire

Si dans ma première partie, j’ai essayé de développer la relation qui unit la traduction à la lecture, j’aimerais aborder maintenant les liens qui peuvent s’établir entre la lecture, la traduction et l’écriture.

Bon nombre de formations de traducteurs littéraires dans le cadre de masters spécialisés prévoient actuellement des cours qui ne portent pas en premier lieu sur les compétences de base pour la traduction littéraire, mais également des modules portant sur la véritable formation du traducteur littéraire. Quelles sont les compétences que doit acquérir un traducteur littéraire (Hyde Parker, 2009) à côté de celles qui portent sur la traduction littéraire ? Il doit en effet aussi établir de bons contacts avec les éditeurs de son domaine linguistique et présenter des dossiers de lecture des textes qu’il leur propose. Il en va de même quand il veut soumettre un dossier pour obtenir une bourse de traduction. Il ne doit donc pas seulement être capable de faire des analyses de ces textes littéraires, mais aussi de réfléchir à ce qu’ils peuvent signifier à ce moment-là pour la culture cible. De plus en plus de traducteurs écrivent des blogs, dans lesquels ils rendent compte de l’actualité littéraire et traductive. Ils analysent des traductions publiées qu’ils ont particulièrement appréciées (ou non). Ils rendent parfois compte de leur propre activité traduisante. Enfin, certains traducteurs écrivent des comptes-rendus littéraires pour des journaux et des revues.

Si le traducteur est donc avant tout un lecteur, il doit donc également posséder de véritables talents d’écriture. Et certains départements de traduction en tirent les conclusions et prévoient des cours de creative writing, des ateliers d’écriture (Washbourne, 2013, p. 49-66 et Birkan-Baydan ; Karadağ, 2014, p. 984-988). Ces ateliers peuvent se concevoir suivant différentes lignes de force.

Judith Woodsworth (Woodsworth, 2002, p. 129-138) insiste sur le bénéfice que les étudiants en traduction peuvent tirer d’exercices d’écriture. Avant de commencer les véritables cours de traduction anglaise, elle demande à tous ses étudiants d’interviewer quelqu’un qu’ils connaissent, de préférence un membre de leur famille. La seule contrainte est que cette personne n’ait pas l’anglais comme langue maternelle. L’interview doit porter sur une expérience que cette personne a vécue pendant son enfance et qui l’a marquée. Les étudiants rendront ensuite compte de cette expérience, mais en anglais. De tels exercices visent à mieux conceptualiser la part de transposition et de création dans la démarche traductive.

Woodsworth développe également un deuxième exemple qui vise une collaboration d’étudiants en lettres et en traduction dans le cadre d’un projet de création littéraire. Un des rôles essentiels de l’enseignement de la littérature consiste à transmettre la tradition littéraire. Il s’agit souvent de montrer l’importance de certains textes dans le cadre de l’histoire du domaine culturel où il a vu le jour. Un tel enseignement fonde en effet une véritable connaissance du fait littéraire dans son aspect diachronique. Cette approche peut cependant être complétée par une analyse inspirée des études de la traduction, synchronique et prenant en compte d’autres aires littéraires. Des ateliers d’écriture peuvent se concevoir sur la base d’une véritable collaboration entre les étudiants en lettres et en traduction (ainsi que leurs enseignants évidemment). Il existe par exemple des « presses universitaires » qui offrent à leurs étudiants la possibilité de composer des recueils comportant des nouvelles et des extraits de romans étrangers traduits (Woodsworth, 2002, p. 129-138). Les étudiants doivent motiver la sélection des extraits, en faire la traduction, établir la présentation, prendre contact avec les éditeurs… Il va de soi que ces tâches peuvent être partagées et que chacun y contribuera selon ses intérêts et selon ses compétences, mais l’aspect pratique que comporte un tel projet ne peut qu’accroître la motivation de tous. 

Littérature et monde

Enfin, certaines approches traductologiques peuvent également nous aider à envisager le fait littéraire davantage selon une optique mondiale, internationale. Les courants des Descriptive Translation Studies (Toury, 1995) et de la sociologie de la traduction considèrent que la traduction doit être étudiée en premier lieu à partir de la culture cible. Pendant des siècles, le point de gravité de la traduction a sans conteste été le texte source, le texte original, dans ses rapports avec son système littéraire, sa culture. Les descriptive translation studies ont en effet été une sorte de révolution copernicienne pour la traductologie, car pour la première fois le phénomène de la traduction a été étudié à partir de l'autre angle, c'est-à-dire celui du texte cible, de la culture cible. Il ne s’agit pas en premier lieu de pointer ce qui a été perdu lors du processus de la traduction, mais d’envisager la traduction avant tout comme un bénéfice, comme un gain indéniable: un système littéraire cible a été enrichi par un élément d'un système littéraire source.

La sociologie de la traduction s'intéresse avant tout aux relations internationales qui se dégagent à travers le flux des traductions. Et dans ce cadre, ce sont surtout les travaux de Sapiro et De Heilbron (Heilbron, 1999, p. 429-444 et Heilbron, 2000, p. 9-26 ; Heilbron ; Sapiro, 2007, p. 93-107) qui ont ouvert cette voie intéressante et ont essayé d’établir un lien entre canonisation littéraire et traduction.

L’approche sociologique de la traduction prend en compte plusieurs aspects des conditions de circulation transnationale des œuvres littéraires et le type de contraintes – politiques et économiques – qui pèsent sur ces échanges, mais également sur les agents de l’intermédiation. Et dans ce cadre, il faut également être conscient qu’à côté de l’auteur, il y a de nombreux autres acteurs qui jouent un rôle capital dans la chaîne de production et de réception du texte littéraire. Il y a en effet les traducteurs, mais également des éditeurs, des responsables de collections, les journalistes littéraires, etc. Et enfin, n’oublions pas l’importance de certaines instances plus abstraites : des politiques de traduction nationales, des aides et bourses données aussi bien aux auteurs qu’aux traducteurs, des prix littéraires, des prix de traduction, etc.

Etudier les traductions littéraires exige donc une forme d’interdisciplinarité qui dépasse de loin des approches traditionnelles de la littérature comparée. Il va de soi que la sociologie de la littérature s’était déjà intéressée à des phénomènes similaires, mais peut-être qu’une approche traductologique peut situer le texte, le courant, le genre littéraire étudié dans un cadre plus large, plus international. A une époque de mondialisation, de migrations, de mouvements d’idées et de personnes constants, on ne peut plus envisager une littérature enfermée à l’intérieur des frontières, au sein du pays où elle a vu le jour.

La traductologie permet donc de prendre en compte la littérature dans une visée internationale, qui essaierait d’appréhender si non la République mondiale des lettres (Casanova, 1999) – ce qui serait sans doute un peu ambitieux – mais du moins les échanges littéraires entre plusieurs domaines culturels qui peuvent intéresser les étudiants, comme celui du texte étudié et celui de leur langue maternelle.

Nedjma de Kateb YACINE

Pour illustrer comment on peut, par le biais d’une approche traductologique, enrichir l’enseignement d’un texte littéraire, je voudrais partir du roman qui est sans doute parmi les plus importants du champ littéraire francophone algérien : Nedjma de Kateb YACINE. Il me semble en effet intéressant de voir quand
et comment cette œuvre, qui est si souvent lue comme une représentation de la construction de la nation algérienne, a été reçue et appréciée dans des contextes autres que francophone.

Pour ce faire, je me propose de procéder en trois mouvements. Tout d’abord je brosserai le cadre un peu plus large des traductions des romans francophones en général, ensuite, je passerai à celles des romans francophones maghrébins plus spécifiquement et enfin, je m’intéresserai plus particulièrement aux flux des traductions de Nedjma et de l’accueil qui en a été fait dans d’autres domaines linguistiques et culturels.

Avant tout, il convient de se faire une idée d’ensemble des langues statistiquement les plus importantes dans le cadre des traductions des textes littéraires écrits en français. A partir de toutes les informations de l’Index Translationum, la base de données des traductions de l’Unesco (recherche faite le 15/01/2016), les tendances générales suivantes se dégagent:

Figure 1 : Langues de traduction pour les textes littéraires écrits en français

1

Allemand

16631

15,43 %

7

Japonais

3767

3,49 %

2

Espagnol

15659

14,53 %

8

Italien

3318

3,08 %

3

Anglais

8693

8,06 %

9

Grec moderne

2734

2,54 %

4

Russe

6932

6,43 %

10

Polonais

2722

2,52 %

5

Néerlandais

6836

6,34 %

 

 

 

 

6

Portugais

4498

4,17 %

 

 

 

 

L’on pourra nuancer ces chiffres en se référant aux résultats d’une étude intitulée « Les romans francophones maghrébins en traduction espagnole et néerlandaise » (Lievois et Noureddine, 2016), qui est basée sur un corpus, relativement restreint, mais cohérent et pertinent pour la question de recherche et qui reprend comme point de départ les traductions de tous les auteurs maghrébins qui ont plus de 3 romans traduits en espagnol ou en néerlandais ou dans les deux langues. Ainsi défini, il s’agit de 79 romans maghrébins de langue française traduits en espagnol et en néerlandais : 31 en espagnol et en néerlandais, 27 en espagnol et 21 en néerlandais. Les originaux ont été publiés entre 1954 (Le passé simple de Driss Chraïbi) et 2013 (Les anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra). Concrètement, il s’agit des 10 auteurs suivants : Tahar Ben Jelloun, Assia Djebar, Mahi Binebine, Driss chraïbi, Yasmina Khadra, Fouad Laroui, Rachid Mimouni, Malika Mokeddem, Boualem Sansal et Leila Sebbar.

Un premier constat est donc que les auteurs les plus traduits ne sont pas uniquement ceux qui sont considérés actuellement comme les écrivains canonisés dans le champ littéraire qui nous intéresse.

Un deuxième constat général qui se dégage des données concerne l’importance variable des langues de traduction. La compilation des 5 langues étudiées – l’espagnol, le néerlandais, l’allemand, l’italien et l’anglais – est reprise dans ce graphique :

Figure 2 : Langues de traduction pour le corpus maghrébin francophone

 

Il va de soi que ces résultats s’expliquent partiellement par la question de recherche qui sous-tend l’analyse présentée dans cette étude. Dans la mesure où il s’agissait d’étudier les traductions espagnoles et néerlandaises de ces romans, ces deux langues risquent donc d’être un peu surreprésentées. Il nous est possible, surtout en comparant ces chiffres avec les statistiques de la figure 1, de pointer l’importance indéniable de l’espagnol, du néerlandais et l’allemand dans le cadre qui nous intéresse : 58 romans de notre corpus sont traduits en espagnol, 52 en néerlandais, 55 en allemand, 42 en italien et seulement 39 en anglais.

Pour mesurer l’importance d’une langue de traduction, on ne peut cependant se limiter aux seuls nombres de romans traduits. Ce ne sont en effet pas nécessairement les langues qui sont numériquement les plus importantes, qui ont été les premières à traduire les textes étudiés et qui ont donc ouvert la voie à leur diffusion plus large. Il convient donc d’articuler les données chiffrées générales à une observation plus détaillée de la chronologie des traductions dans les différentes langues. En chiffres absolus, il apparaît que l’espagnol est la langue de traduction la plus importante pour les romans de ce corpus, même si l’allemand et le néerlandais suivent de relativement près. L’importance de l’allemand (Keil, 1995, p. 35-47) (et dans une moindre mesure, mais de façon tout à fait significative, du néerlandais) semble d’une autre nature : c’est souvent ce domaine culturel qui s’est intéressé en premier au roman maghrébin francophone.

La situation se présente néanmoins un peu différemment quand on situe le cas concret de Nedjma dans le contexte des traductions des romans maghrébins[2].

C’est une fois de plus en allemand que paraît la première traduction, 2 ans après la publication de l’original, ce qui est souvent considéré comme le roman fondamental et fondateur de la littérature algérienne (Kateb, 1958). Dans le courant des années ‘60 suivront l’anglais (1961), le suédois (1962) et le danois (1963) (Kateb, 1961, 1962, 1963). Après cette première période d’enthousiasme, on constate une interruption d’un peu plus de 10 ans. C’est en 1975 que l’espagnol entre en scène, avec une traduction faite à la Havane (Kateb, 1975) et une année après le décès de Franco, en 1976, Nedjma sera traduit en Espagne (Kateb, 1975). Les années ’80 et ’90 seront marquées par de très nombreuses traductions, dont entre autres le slovaque, l’italien, le bulgare, le portugais et le norvégien (Kateb, 1982, 1983a, 1983b, 1987).

Quand on compare la date de publication de l’original et celles des textes cibles présentées, on voit qu’en moyenne, il faut attendre quelques 22 ans avant que soit traduit le chef-d’œuvre algérien. Pour deux langues, le cas Nedjma confirme ce qui avait été constaté en général pour le roman maghrébin : l’allemand a indéniablement joué un rôle de pionnier et si la traduction espagnole a effectivement été faite, ce n’est pas elle qui a été innovatrice. Pour le néerlandais cependant, la situation se présente tout à fait autrement.

Bien qu’il y ait relativement beaucoup de romans maghrébins traduits en néerlandais, le domaine littéraire et culturel néerlandophone a entièrement délaissé le grand roman de Kateb Yacine. Ce n’est qu’en 2013, 57 ans après la publication de l’original qu’il a vu le jour en néerlandais. Cette traduction est apparue dans une série créée en 2011 et qui regroupe des auteurs d’origine berbère, appelée la « Bibliothèque berbère ». Sur le site de cette nouvelle collection spécialisée, on peut lire qu’ « il y a une grande communauté berbère aussi bien aux Pays-Bas qu’en Belgique, dont la plus grande partie est originaire du Rif marocain. »[3] et c’est en effet aussi le lectorat qu’elle vise. Parmi les autres textes publiés, il y a Légende et vie d'goun'chich de Mohammed Khaïr-Eddine, Les Chercheurs d'os de Tahar Djaout et Poussière d'or d’Ibrahim Al-Koni. Une des responsables de la Bibliothèque berbère, Hester Tollenaar, a précisément traduit Nedjma. Il convient de souligner d’emblée que l’accueil qui a été réservé[4] à cette initiative littéraire a été très favorable. Il a surtout été souligné combien cette collection était unique, car selon les dires mêmes des responsables, il n’existerait dans aucun autre pays une collection consacrée aux textes d’auteurs berbères.

Il me semble intéressant de mettre en parallèle les réactions de la critique littéraire lors de la publication de Nedjma dans l’Allemagne fédérale en 1958-1959 et celle aux Pays-Bas en Belgique en 2013. Cela nous permet d’évaluer dans quelle mesure la perception et l’appréciation de ce roman a pu changer avec plus de 50 ans d’intervalle. Pour ce faire, je me base sur un article de Ernstpeter Ruhe, « De Nedjma à Nedschma : Il y a trente ans, la critique allemande découvrait une nouvelle comète » (Ruhe, 1993, p. 127-131) d’une part et sur une série d’articles et de blogs néerlandais[5] de l’autre.

Tout d’abord, il convient de souligner qu’aussi bien pour la version allemande que pour la version néerlandaise, le professionnalisme des traducteurs en tant qu’interprètes du roman en question et en tant que médiateurs du monde algérien et berbère a été à la hauteur (Ruhe ; Schyns). Ensuite, il est intéressant de constater que dans les deux cas, les traducteurs ont pointé la difficulté et l’opacité du texte source. Guggenheimer affirme qu’à la première lecture « ni le désarroi ni la perplexité ne lui furent épargnés » (Ruhe). Tollenaar (Tollenaar, 2013, p. 5-8) témoigne qu’elle « comprenait ce qu’elle lisait et en même temps elle ne comprenait pas » et compare le roman à un puzzle. Si Kateb Yacine nous laisse parfois tout à fait dans le noir, c’est – selon la traductrice néerlandaise – parce que l’incompréhension fait partie de la vie et constitue même un enrichissement.

Les critiques littéraires des deux domaines culturels insistent également sur le fait qu’il est impossible de reconstruire une action chronologique linéaire et utilisent pour rendre compte de la structure du roman des termes comme « aimants », « constellations », « fragmentaire » et « cercles ».

Rappelons d’ailleurs que les illustrations sur les couvertures des traductions allemande et anglaise représentent précisément des tourbillons de cercles.

En 1956, le roman avait été présenté à son public source en indiquant que :

« La pensée européenne se meut dans une durée linéaire ; la pensée arabe évolue dans une durée circulaire, où chaque détour est un retour, confondant l’avenir et le passé dans l’éternité de l’instant. On ne pourra donc suivre ici le déroulement de l’histoire, mais son enroulement » (Kateb, 1956).

Les critiques allemands établissent également une relation entre la structure fragmentaire et circulaire du roman et « une conception typiquement musulmane du temps » (Ruhe), même si Kateb Yacine lui-même, lors d’un voyage en Allemagne en 1959 pour présenter son roman, a récusé cette interprétation en affirmant qu’il s’agit plutôt d’une « explosion personnelle, qui correspond à une explosion nationale et politique de l’Algérie elle-même » (Ruhe). Dans la préface de la traduction anglaise de 1961, les éditeurs reprennent cependant l’argument rejeté par l’auteur :

"The narrative’s rhythm and construction, if they indisputable owe something to certain western experiments in fiction, result in chief from a purely Arab notion of man in time. Western thought moves in linear duration, whereas Arab thot thought develops a circular duration, each turn a return, mingling a future and past in the eternity of the moment" (Kateb, 1961, p. 7).

Aussi bien la critique allemande d’il y a plus de 50 ans que la néerlandaise récente voit Nedjma avant tout comme un roman avant-gardiste. Les premiers parlent de « modernité presque inquiétante » et « moyens stylistiques d’une agressivité presque avant-gardiste ». Les seconds se posent la question de savoir s’il s’agit « d’une coquetterie, un procédé littéraire couramment employé par l’avant-garde littéraire de l’époque de Kateb Yacine » (Leppers) et positionnent le texte « dans le courant du nouveau roman qui ne semble plus d’actualité » (Rieter).

Tout comme cela avait été le cas pour la réception de la version allemande en 1958, on constate que la critique néerlandaise continue à se battre avec Nedjma en 2013. L’on rappelle systématiquement l’importance fondamentale de ce roman, ce « big bang de la littérature algérienne » (Schyns), qui «est considéré comme un classique » (Rieter) et qui a « donné une voix à l’Algérie » (Dijkgraaf), mais implicitement et parfois explicitement se pose la question de savoir si le roman peut encore véritablement fasciner « le lecteur actuel, autrement que comme document historique » (Leppers). Les critiques qui sont parmi les spécialistes de la littérature algérienne dans le domaine linguistique néerlandais y répondent positivement (Schyns ; Dijkgraaf), d’autres sont plus mitigés (Rieter) ou parfois même un peu négatifs (Leppers). On voit donc combien Nedjma continue à désarçonner et à séduire son (nouveau) public et dans quelle mesure la réaction par rapport à un texte canonisé dans sa culture d’origine, mais neuf dans d’autres champs littéraires oscille entre une lecture académique du roman et une appréciation neuve, plus neutre et parfois plus critique. Mais l’on constate surtout et une fois de plus qu’une nouvelle traduction permet à une œuvre d’être revisitée et réactualisée.

Dans le cadre de l’enseignement de l’œuvre fondatrice de la littéraire francophone algérienne, Nedjma, il peut donc s’avérer fertile d’inclure des éléments traductologiques, tels que je viens de les présenter. Envisager une œuvre, même – et peut-être surtout – si elle est canonisée comme l’est le roman de Kateb Yacine, dans une perspective plus large, qui englobe d’autres champs littéraires, permet de l’approcher selon d’autres angles et de réorienter notre façon de l’enseigner. Cette démarche encouragera peut-être également les étudiants à oser s’affranchir d’une approche uniquement académique : s’ils constatent que dans d’autres domaines culturels, on continue à s’y intéresser d’une part et à s’engager dans une lecture renouvelée et critique de l’autre, ils reliront peut-être, eux aussi, l’œuvre d’un nouvel œil.

Conclusion

Quand on combine une approche littéraire et traductologique dans le cadre de l’enseignement de la littérature, les étudiants sont confrontés au fait littéraire selon plusieurs perspectives. Ils peuvent collaborer dans le cadre d’un projet d’écriture et de traduction et ces différentes démarches didactiques permettent d’allier un travail sur la lecture et sur l’écriture en langue maternelle et étrangère. L’objectif de ce type d’approche vise à faire comprendre aux étudiants en lettres, par le biais d’une analyse du texte littéraire dans son développement historique et dans sa réception dans d’autres champs culturels, l’importance de la médiation culturelle et de la traduction pour la constitution et la canonisation d’une littérature, d’un genre littéraire, d’un auteur.

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Woodsworth, J. (2002). Teaching literary translation : Integrating theory and practice in the classroom. In E. Hung (dir.), Teaching Translation and Interpreting 4 : Building Bridges. Amsterdam : John Benjamins.


Notes

[1] Dans de nombreux cas d’ailleurs les traducteurs sont en même temps des spécialistes, souvent même des professeurs d’université, de la littérature qu’ils traduisent.

[2] Seront présentées ici les seules traductions en langues européennes.

[3] http://www.berberbibliotheek.nl/index/pagina/titel/Achtergrond. Pour toutes les sources écrites en néerlandais : ma traduction.

[4] Dijkgraaf, M. (08/03/2013). Terug naar het tirannieke dorp. NRC ; Leppers, G. (29/10/2011). Beklemmende dorpscultuur in de reeks 'De Berberbibliotheek'. Trouw ; Hellemans, F. (2011). Marokkaanse Berberklassiekers voortaan ook in het Nederlands. Knack.

[5] Dijkgraaf, M. (08/03/2013). Terug naar het tirannieke dorp. NRC ; Schyns, D. (2014), « De buit teruggeven, vol schuimend en ijzig licht », in Filter, n° 21(10), p. 29-33 ; Leppers, G. (09/03/2013). Alle vier verliefd op Nedjma. Trouw ; Rieter, O. (2013). Nedjma - Kateb Yacine.  Récupéré du site de http://www.literairnederland.nl/25426/.