Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2014, p. 123-142, ISBN : 978-9961-813-57-7 | Texte intégral


Fouzia AMROUCHE

 

 « Qualifier la littérature algérienne des années quatre-vingt-dix de "Littérature d'urgence" relèverait beaucoup plus d'une option de Marketing que d'une approche objective. Je pense, au contraire, qu'il s'agit d'une forme d'engagement et de combat que l'esprit algérien a choisi comme espace d'expression à l'heure où son pays était devenu un enclos sinistré livré à la barbarie et à l'obscurantisme »[1]. Ces propos, prononcés par Yasmina Khadra lors d’une interview accordée à Rachid Mokhtari, nous mettent dans le vif d’une appellation que porte une littérature, dite de l’urgence, en dépit du nouveau souffle dont elle a animé la littérature algérienne d’expression française durant des années où tout aspect de vie humaine vivait au quotidien une menace pesante, permanente et inconnue.

D'une situation qui ne peut être qualifiée que de paradoxale, où suite à une série d'assassinats d'intellectuels algériens, suite aussi aux massacres des populations et aux déflagrations des bombes au cœur des villes, il y eut en Algérie l'éclosion de toute une génération d'auteurs et la prolifération d'écrits tous genres confondus. Un besoin urgent d'écrire est ressenti chez les auteurs de cette génération qui opposaient, courageusement, la plume à la balle et l'esprit à l'absurde.

Renouant avec une dimension plus réaliste, ces « enfants de l'amertume » poursuivent le rôle de dénonciateurs, que fut un temps, celui des "enfants terribles", par le truchement d'une écriture à dimension tragique, réaliste, surtout, par un retour au référent comme le mentionne Charles Bonn dans son article : «  Paysages littéraires algériens des années 90 et post-modernisme littéraire maghrébin »[2].

Cette génération d'écrivains algériens d'expression française, dont fait partie Yasmina Khadra, se distingue nettement de l'itinéraire de leurs prédécesseurs dans la mesure où elle est marquée par des fluctuations particulières.

Bien évidemment, le regard des auteurs change en fonction des bouleversements et des mutations que vit leur société, et leurs écrits ne peuvent être lus détachés de l'Histoire. Il s’agit essentiellement d’une littérature en prise avec l’actualité donc grave, douloureuse et dénonciatrice.

En dépit de sa valeur d'immédiateté et d'actualité, nous nous demandons si réagir parce que inquiet relève d'une écriture dite de « l'urgence », quelle aurait été le nom que porteraient les écrivains qui n'auraient fait aucun  effort scriptural face à ce nouveau Mal qui ronge le pays et dont les responsables, cette fois-ci, ne sont pas des conquérants, mais ses propres avortons qui mènent en Algérie une guerre contre l'Algérie ?

Cette génération aurait pu, littérairement, ne jamais naître et s’épanouir sans ce choc idéologique qui a failli disloquer le pays, mais qui a également fait couler beaucoup d'encre. Une situation de conjoncture pareille a certes, fait appel à une écriture de témoignage par des descriptions nues et presqu'en direct. En revanche, elle est aussi refus, prise de position et dénonciation afin de donner sens à la brusque mouvance extrémiste.

Dans une thématique qui envisage le témoignage, cette écriture a apporté une remarquable production littéraire. Cette littérature, dite de « l'urgence », se justifie et s'explique par le fait qu'elle ne puisse se détacher de l'actualité sanglante, a produit contre vents et marées plusieurs textes. Les exemples de Boualam Sansal, Malika Mokeddem, Salim Bachi, Maissa Bey, Yasmina Khadra… pour ne citer que ceux-ci, laisseront à la postérité des romans édifiants. Des romans qui seront pour l'Algérie les romans à venir…

Justement, à propos de cette écriture dite de "l'urgence" ou de témoignage, l'essayiste et romancier algérien Rachid Mokhtari, dans une synthèse thématique des principaux ouvrages de la décennie noire, voit, particulièrement, dans les romans de Yasmina Khadra le reflet de cette réalité infernale puisqu'il y a une contigüité temporelle entre l'auteur et ses témoignages romancés. Cependant, il réfute tranquillement l'appellation de littérature de "l'urgence" : « Les écrits abondants sous forme de témoignages bruts ou romancés ont été produits dans la tragédie, dans son déroulement même. Le processus est de même pour les fondateurs du roman algérien moderne »[3].

Ainsi, il affirme que ce qu'on appelle écriture "d'urgence" relèverait d'un acte d'écriture déjà manifesté par les fondateurs du roman algérien : Mouloud Feraoun, Mohamed Dib, Mouloud Mammeri, Assia Djebbar…, acte d'écriture que la condition coloniale imposait. Certes, ce témoignage de leurs époques et de leurs sociétés a été dépassé par la création de l'esthétique du roman algérien moderne nourri par un formidable réservoir de l'oralité. En effet  les écrits de Yasmina Khadra, en particulier, et ceux des années 90 en général seraient entrain de passer par le même itinéraire, qui d'une littérature "d'urgence" qu'a imposé le climat que font régné les extrémistes en Algérie, l'on parviendrait dans le futur à en déceler une esthétique propre à cette génération, et qui n'est que signe d'enrichissement, de renouvellement, d'un nouveau souffle dans l'esthétique du roman algérien.

Aussi, « Parce qu'on écrit toujours dans l'urgence et que le geste vers l'écriture est une façon de sauver sa peau et celle des autres »[4], nous nous permettons d'aligner à ces propos de Rachid Boudjedra, sauver aussi la littérature algérienne de sa mort annoncée par les saigneurs du verbe.

De notre côté, nous pensons que si nous admettons que les écrivains fondateurs du texte algérien d'expression française se sont mis à écrire exprimant leurs inquiétude et celle de tous le peuple algérien pour contourner le mauvais sort colonial, et que cette horreur coloniale a donné Dib, Feraoun, Mammeri, Kateb… L'horreur des extrémistes donnerait elle aussi une autre génération qui exprime également une inquiétude : l'inquiétude de l'Algérien face à l'Autre Algérien qui engendre et fait subir le Mal à ses compatriotes.

Chez Yasmina Khadra, le souci de dire l’Homme partout est manifesté dans ses romans qui se suivent, mais qui ne se ressemblent pas ! Après avoir traité, dans ses écrits, les conflits et les bouleversements qui ont secoué l'Algérie durant la décennie noire. Il dépasse le cadre territorial, et consacre une trilogie au "dialogue de sourds opposant l'Orient et l'Occident". L’auteur s'investit dans une trilogie ancrée dans les trois principaux points de friction entre l'Occident et le monde musulman : L'Afghanistan, la Palestine et l'Irak.

Yasmina Khadra explore, dans Les Hirondelles de Kaboul (2002), premier volet de cette trilogie, un vécu paradoxal de deux couples essayant de croire à l'amour sans, pour autant, faire économie de la guerre. Leurs vies se retrouvent basculées dans l'oppression, la banalité de la mort et surtout le règne de l'absurde. Trois ans après, dans le deuxième volet, L'Attentat (2005), il sonde le désarroi d'un médecin palestinien établi en Israël qui découvre, trop tard, que sa femme s'est réellement fait exploser dans un restaurant à Tel Aviv.

Le dernier volet de cette trilogie, Les Sirènes de Bagdad (2006), met en scène un jeune irakien, sans histoire qui, de l'indifférence, passe à la colère face à l'invasion américaine de sa patrie. L'innocent jeune Bédouin, qui rêvait de devenir un homme de lettres, se transforme en une machine à tuer suite à une offense que sa famille, le père surtout, ont subis.

Ce roman écrit dans un contexte historique et politique spécifique, ne saurait se concevoir en dehors du champ de significations politiques dont il procède. Cependant, dans la perspective théorique que nous avons envisagée, cela semble plutôt minimal et réducteur. Nous avons donc choisi d'examiner le problème de sa modernité littéraire et de sa polysémie figurative et philosophique qui lui sont propres. Car ce roman qui explore explicitement le thème de la violence en relation avec le terrorisme qui sévit dans le monde entier, s'inscrit en même temps dans le sillage homérique parce que, si innocent qu'il soit, le lecteur ne peut ignorer son titre. Ce titre Sésame qui lui enjoint, comme degré minimal de lecture hypertextuelle ce questionnement qui a constitué nos interrogations préliminaires : Pourquoi Sirènes ?  Et    Se pourrait-il qu'il ait un rapport avec Ulysse ?

La critique littéraire moderne ne se veut plus réductrice en enclavant et en confinant un texte dans son environnement immédiat, et dans la seule rigueur de l'immanence. Elle prône beaucoup plus sa délocalisation étant donné que la véritable lecture est celle qui reçoit la multiplicité symbolique du texte dans ses excès les plus attendus. Cela permettrait de dépasser le stade limité de la compréhension de la suite événementielle.

En effet, les notions de dialogisme, d'intertextualité ou de transtextualité ont, bénéfiquement, "cassé" toutes les frontières, et nous ont révélé qu'un texte n'existe pas par lui-même ; il n'a de vie que par rapport à d'autres textes qui l'ont précédés ; et qui lui donne un sens. Cela n'omet pas pour autant de générer sa propre originalité, car ancré dans son propre univers, lieu et source de sa procréation et de sa genèse. Le texte reste, pour nous, cette forme-sens qui est « faite de l'ensemble des mécanismes linguistiques actualisant des contenus sémantiques qui lui correspondent »[5].

Ces notions qui en plus de leurs apports dans la destruction de la linéarité du sens, ne se limitent pas au constat, celui que des textes entrent en relation avec d'autres textes. Elles engagent, plutôt, notre mode de compréhension des textes littéraires et envisagent la littérature comme un espace ou un réseau où un texte transforme d'autres qui le modifient à son tour.

Aussi, faut-il penser à coordonner les écrits maghrébins, en général, et le texte algérien d'expression française, en particulier, à les poser ou plutôt,  les exposer dans une perspective de corrélation plus large, plus universelle.

Autrement dit, la lecture du roman Les Sirènes de Bagdad  comme un récit sur l'Irak contemporain au sein des événements qui ont eu lieu dans ce pays, avant et après l'invasion américaine, est certes, possible. En revanche, une seule voie / voix d'interprétation n'est, malheureusement, que réductrice. Car on peut, belle et bien, percevoir des nuances plus subtiles effleurant le merveilleux épique sous forme d'une couche superficielle du palimpseste homérique.

 Le titre, plutôt le terme Sirènes, a été pour nous un déclic qui a déclenché maintes réflexions à propos de notre thème de recherche visant deux volets principaux qui sont et l'investissement symbolique et la réactualisation du mythe d'Ulysse dans ce roman. Nous avons entamé notre odyssée scripturale en côtoyant une forte inquiétude. Nous nous pouvions nous empêcher de nous demander : Est-ce possible que les Sirènes soient présentes et toujours actives, sous une autre forme, dans notre époque ? Cette forme où nous voyons leurs chants incarnés par un pouvoir, comme lui, sonore, détournant des esprits, et détruisant des vies.

Notre grande attention fut portée donc sur l'idée du pouvoir du chant, celui des voix séductrices qui se manifestent dans notre corpus sous une autre forme, mais qui font écho au chant funeste des créatures mythiques. Nous avons donc essayé de déceler des indices révélateurs de ce chant qui se déguise dans la parole, celle porteuse du discours trompeur attirant et détournant, elle aussi, de jeunes vies vers les récifs de la mort.

Ce qui nous a menées, aussi, à pressentir dans cette référence mythologique revisitée par l'auteur, un moyen qui lui permettrait de créer un espace particulier propre à dire l'indicible du monde.

Partant du seuil de notre corpus, nous avons constaté que le terme Sirènes au pluriel prenant une majuscule ferait du titre un énoncé qui puise intertextuellement dans le texte homérique. Armé de ce mot, le titre remplit la fonction mnésique qui rappelle au lecteur un épisode de l'Odyssée[6], celui du chant XII relatant l'épreuve d'Ulysse face aux redoutables Sirènes.

La similarité au texte homérique est souligné d'abord par cet indice paratextuel, qu'est le titre ayant comme élément Sirènes. Mais aussi, plus ou moins transparent, dans l'incipit du roman, où nous retrouvons un dispositif lexico-sémantique, qui sous-tend cet indice : « L'Occident n'est qu'un mensonge acidulé, une perversité savamment dosée, un chant de sirènes pour naufragés identitaires. » (p. 18)

Ou encore un peu plus loin : « Le chant des sirènes a beau claironner, l'appel des anciens le supplante toujours. » (p. 26)

Dans ce dispositif lexico-sémantique du premier extrait, le récit est encadré par ces allusions telles que : chant des sirènes, mensonge, naufragé qui nous renvoient à ces créatures mythiques, mi-femme, mi-oiseau, des monstres marins avides de chair humaine. Pour se nourrir et assouvir leur appétit, elles envoûtaient et captivaient l'attention des hommes par leurs chants harmonieux afin de les dévorer ensuite. Le plus célèbre des rescapés est, sans doute Ulysse, mais bien avant lui Orphée. Tous les deux ont pu, héroïquement, éviter leur chant et leur piège.

Le second extrait, par le truchement du verbe claironner dont la définition est : "1 parler d'une voix aigue et forte. 2 fig. Annoncer avec éclat, affectation."[7], l'auteur n'aurait-il pas opté pour ce verbe qui incarne aussi tout forme de simulation dans le but de tromper l'autre, sans qu'il ne s'en rende compte de quoi que ce soit ? Cette image s'avère, pour nous, d'une grande importance. Elle traduit pertinemment une stratégie propre à un personnage clé dans le roman, Sayed, que nous expliciterons, ultérieurement, à travers une étude onomastique.

Ceci dit, revenons aux deux syntagmes du titre, où Bagdad figure comme complément du premier nom les Sirènes, nous renvoie à la case de départ et nous replonge encore une fois dans la confusion qui nous met face à ce clair-obscur de sa lecture. Effectivement, nous recevons l'écho des propos d'Eco : « Le titre doit embrouiller les idées »[8].

Ce titre fortement connoté, est donc chargé de significations. Et pour vaincre ce climat embrouillé nous avons décidé de déterrer ces significations et de les interpréter dans leur rapport avec le roman.

La lecture du roman nous a mises devant un fait accompli : le texte de Yasmina Khadra ne traite pas le mythe des Sirènes dans le sens de ces créatures maléfiques, dévoreuses de chair humaine. Enigmatique, ce titre cherche d'une part à attiser la curiosité du lecteur, et en même temps l'entraîne dans un univers qui ne correspond pas à celui annoncé. C'est un titre qui exerce une rupture entre le texte et le paratexte. Mais ce rapport a été assez significatif pour nous. Parce que le choix du terme Sirènes, n'est pas du tout fortuit. Il s'agissait plutôt d'attirer l'attention du lecteur sur ces créatures mythiques auxquelles se superposent cette attribution au niveau symbolique à travers l'expression courante, où écouter le chant des Sirènes signifie : se faire tromper par un langage mystifié, une apparence trompeuse Et qui rappelle, pertinemment, le verbe claironner. Le langage des Sirènes désigne donc le fait de tendre un piège sous une apparence avantageuse, ou d'user de tout le pouvoir de langage de séduction pour arriver à ses fins. C'est peut-être ce que nous retrouverons comme profil chez le personnage Sayed.  A ce propos, Claude Duchet confirme : « Le titre est un élément du texte global qui anticipe et mémorise, à la fois présent au début et au cours du récit qu'il inaugure, il fonctionne comme embrayeur et modulateur de lecture. Métonymie ou métaphore du texte, selon qu'il actualise un élément de la diégèse ou présente du roman un équivalent symbolique »[9].

Ainsi, pouvons-nous pressentir à partir de ce titre Sésame l'intrusion d'une charge symbolique du mythe des Sirènes dans la fiction romanesque de Yasmina Khadra ?

Par le symbole des Sirènes, créatures envoûtantes et séductrices, aux desseins mortels,  les Sirènes connotent, dans le roman de Yasmina Khadra, ces voix qui prêchent la mort dans le discours radical  des extrémistes visant à endoctriner un jeune Bédouin, personnage principal et narrateur, pour faire de lui, comme de plusieurs autres jeunes vies, des transporteurs de la mort : des kamikazes.

Tels ces navigateurs attirés par l'irrésistible voix mélodieuse des Sirènes, les candidats kamikazes, eux aussi écoutent et suivent le chant séducteur, destructeur des nouvelles Sirènes pour embrasser délibérément la mort.

Le terme Sirènes octroie, donc au titre une fonction mnésique. C'est aussi un contrat implicite [10] et allusif qui doit au moins alerter le lecteur sur l'existence probable d'une relation entre ce roman et l'Odyssée[11]. Il pourrait ainsi évoquer une Odyssée moderne.

Il est clair que toute œuvre littéraire est pour son auteur, une sorte d'investissement symbolique à plusieurs dimensions. Cela n'est pas une spécificité propre à Yasmina Khadra. Il s'agit, belle et bien, d'une pratique qui inquiète, qui hante et qui continue de posséder l'imaginaire de tout écrivain face à un espace sémantique qui appelle toujours l'exclusivité et l'originalité de l'écrit.

Du mythe et de la littérature

Sachant que l'expression littéraire a souvent permis d'assurer la transfiguration et la transposition de contenus mythiques et par conséquent leur pérennisation,  grâce aussi à leurs valeurs symboliques qui se manifestent différemment d'un texte à un autre, ce qui  donne lieu par la suite à une reprise de leurs sens dans un nouveau contexte spatiotemporel. Nous nous proposons, dans le présent travail,  de voir comment et par quel moyen est assuré cet investissement symbolique dans le roman de Yasmina Khadra ; notamment ce recours au mythe d'Ulysse ; deux volets qui se superposent dans une complémentarité remarquable, au fur et à mesure de l'analyse du roman. Nous voudrions aussi, à travers cette étude, mettre en évidence la manière dont un écrivain en l'occurrence, Yasmina Khadra, s'investit en fonction de son imaginaire propre l'intégrant dans son projet littéraire.

Par sa valeur de symbole pour une communauté, par sa résistance au temps, ainsi que par son caractère universel, le mythe fascine et interpelle les écrivains qui, chacun au gré de son inspiration, élargit l'espace de sa réécriture lui permettant de s'enrichir considérablement et de rester actuel. Cas d'intertextualité par excellence, écrit dans un temps et dans un lieu qui ne sont pas sien, il subit docilement transformations et actualisations qui le soumettent à une finalité bien précise et adressée à une communauté particulière. Le mythe suppose, donc une "lecture ouverte" qui va dépasser l'œuvre elle-même. Albert Camus le précise clairement : « Les mythes (…) attendent que nous les incarnions. Qu'un seul homme au monde réponde à leur appel, et ils nous offrent leur sève intact » [12].

C'est cette incarnation, si simple qu'elle puisse apparaître, prudente aussi qu'entreprend Yasmina Khadra dans Les Sirènes de Bagdad. L'auteur focalise sa reprise dans l'un des épisodes de l'épopée d'Homère, celui du chant des Sirènes. La convocation de ce mythe est ainsi, enrichie de significations nouvelles à la sensibilité de l'époque.

Sayed et Ghany : Et si les Sirènes étaient des hommes !

Notre raisonnement a été organisé au tour de la figure emblématique des Sirènes, foyer d'une multiplicité polysémique à travers laquelle nous aboutirons à la reprise du thème des Sirènes et sa transposition dans Les Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra.

A partir de cette figure polysémique des Sirènes, nous avons tenté d'identifier une série de noyaux thématiques pour traduire les données offertes par le corpus analysé, et montrer comment la citation indirecte du pouvoir des Sirènes s'insère dans un autre contexte dans lequel nous comptons retrouver la voie / voix qui mène vers les Sirènes du roman de Yasmina Khadra, ces voix qui sont aussi funestes, aussi mortelles que celles des créatures homériques.

Rappelons d'abord que depuis la narration homérique, la voix des Sirènes, ce chant qui fait immanquablement périr les hommes qui l'entendent tant sa force d'attrait est grande, incarne la séduction de l'irrationnel, et est représentée comme un instrument de perdition.

De Plutarque à Joyce en passant par Shakespeare, Apollinaire et Montaigne,  la littérature a réinvesti ces figures de femmes antiques et mythiques de sorte qu'elles endossent aujourd'hui une signification forte dans notre imaginaire pour les faire passer dans le langage courant, puisque nous disons de volontiers de certains discours irrationnels.

« A tout époque, étant utilisé comme figure emblématique de quelque chose à rejeter, devant laquelle, il fallait "se boucher les oreilles". Par exemple la séduction de la femme, le discours trompeur, les périls de vouloir trop connaître, les appâts de la sensualité, ainsi que la tentation de tomber dans l'indolence »[13].

De tous ces usages émerge cependant une caractérisation fondamentale des Sirènes :

« Celle d'un pouvoir qui s'exerce sur la volonté et provoque la paralysie de la raison »[14].

Loin des mers et des îles, le jeune Bédouin rencontrera ses "Sirènes",  à Bagdad. Comme Ulysse, il sera mis à l'épreuve de leurs chants, durant son périple et son errance depuis qu'il ait quitté Kafr Karam, exacerbé par l'humiliation de son père par les soldats américains au vu et au su de tous les membres de sa famille.

Depuis les funérailles de Souleyman, un simple d’esprit tué par erreur, le jeune Bédouin n'a pas revu Sayed, jusqu'à son arrivée à Bagdad où ce dernier tenait un magasin de marchandises électroniques. Le voyant sans demeure et sans emploi, le baron de Kafr Karam lui proposa de travailler pour lui.

A Bagdad, Sayed avait déjà adopté tous les jeunes du village convaincus par sa personnalité et par son discours lors de son court séjour à Kafr Karam. Son pouvoir langagier s'accapare de plus en plus de leurs esprits.

Sayed, l'homme au pouvoir, manipule grâce à son argent, et à ses dires les jeunes du village qu'il a réussi à amener vers la capitale, et jeter au cœur des conflits intérieurs ciblant par leurs actes leurs compatriotes plus que les troupes américaines.

Sayed commença sa mélodie avec le jeune Bédouin dès son arrivé chez lui. En bon connaisseur, il sait utiliser les valeurs sensibles pour se frayer une voie dans le pathos affin d'atteindre son objectif ; celui d'amener le jeune Bédouin, en le conditionnant bien sûr, à défendre une cause suprême, à activer avec ses groupes pour accomplir des attentats suicides. Mais quels attentats, son discours chante-il ? Houssein, le cousin du jeune Bédouin, se rendant compte de l'irrationabilité de ce genre de massacres sanguinaires ciblant beaucoup plus des souks et des civils dans lesquels leurs mains sont mêlées, l'interpelle pour le mettre en garde :

« C'est pourtant la vérité. Ce qui se passe n'a pas de sens. Des tueries, toujours des tueries, encore des tueries. Le jour, la nuit. Sur la place, dans las mosquées. On ne sait plus qui est qui, et tout le monde figure dans le collimateur." (p. 232)

Mais Sayed vise bien cible, son chant commence par rappeler au jeune Bédouin son désastre, la perte de l'honneur du père par la dénudation. Manifestant un air très affecté : « Ce qui est arrivé à Kafr Karam nous bouleverse tous, je t'assure, j'ignorais cette histoire jusqu'à ce matin. Et quand on me l'a rapportée j'étais fou furieux. Yacine a raison. Les Américains sont allés très loin. » (p. 194)

Puis exhibant sa colère contre ceux qui y sont responsables du déshonneur du père, mais aussi de tout le pays, crie fort que la réplique n'allait pas se faire attendre longtemps. Ce sont exactement ces paroles que le jeune Bédouin voulut entendre. Des paroles qui apaisent une plaie encore ouverte, des paroles qui le rapprochent de laver, le plus vite possible, son déshonneur par la vengeance :

« Et ces machines vont se casser les dents à Bagdad, dit Sayed. Et dehors dans nos rues, se livre le lus grand duel de tous les temps, le choc des titans : Babylone contre Disneyland, la tour de Babel contre l'Empire State Building, les Jardins suspendus contre le Golden Gate Bridge, Schéhérazade contre Ma Backer, Sindbad contre terminator. » (p. 196)

Appâté par cette belle compassion que Sayed faisait déborder à son égard, le jeune Bédouin ne pouvait résister à son appel. Il devient lui aussi l'un de ses hommes prêt à se jeter dans le feu comme le font ses cousins du village. Cependant, plusieurs mois passèrent sans que le jeune Bédouin ne fasse autre que tenir la comptabilité du magasin de Sayed. Ce dernier faisait exprès de le faire attendre. Son projet, il l'avait bien ficelé sans n'en dire mot.

« Chaque chose à son temps. » (p. 204), lui répondait chaque fois que le jeune Bédouin réclamait sa mission. Et le jour « J » arriva. Sayed chanta de plus fort :

« Je t'avais parlé d'une mission. Tu voulais en découdre, et je t'avais dit que j'avais peut être quelque chose pour toi et que j'attendais d'en avoir le cœur net… Eh bien le miracle s'est produit. Je viens d'en avoir la confirmation, il y a moins d'une heure. Cette sacrée mission est désormais possible (…) Il s'agit de la plus importante mission jamais entreprise de tous les temps. La mission finale. » (pp. 259-260)

Devant une telle proposition, le jeune Bédouin qui n'attendait que ce moment pour décharger toute cette haine qui s'empare de son corps et de son âme. Un tel appel ne pouvait que le faire frémir de désir, désir d'écouter, désir de suivre la voix/voie où qu'elle puisse le faire aboutir :

« Je suis prêt, Sayed. Ma vie est à ta disposition. » (p .260), répondit le jeune Bédouin sans la moindre hésitation.

A son tour, et sans lui laisser de répit, la voix de Sayed continue :

« Il n'est pas question de ta vie. On meurt tous les jours, et ma vie ne m'appartient pas. C'est une mission capitale. Elle exige une mission sans faille. » (p. 260)

Effectivement, la mission qu'on confia au jeune Bédouin ne ressemblait pas à celles que les autres jeunes de Kafr Karam accomplissaient. Celles de se faire exploser dans des places peuplées, offrant leurs corps dans un brasier de sang à une mort certaine, emportant dans un élan toute personne se trouvant dans les lieux et les moments désignés par Sayed ou tout autre commanditaire qui, eux, savent tenir les discours meurtriers poussant des jeunes dans la fleur de l’âge à se désister de soi-même, à se retirer de leurs corps et d'ensevelir les corps d'autrui. La mission confiée au jeune Bédouin ne ciblait pas un souk ou une mosquée ou encore un nombre de civils qui se réduit à ceux qui sont sur ces lieux. Le jeune bédouin se trouve assigné d'une tâche d'emporter avec lui toute l'humanité !

En effet, à Beyrouth, le jeune Bédouin fut reçu par sa deuxième Sirène en la personne du docteur Ghany - n'est-ce pas une paronymie heureuse avec un prénom dénotant le chant et la mélodie - qui fait étymologiquement de ce Ghany une sorte de Sirène séductrice, propre au rôle néfaste. Ghany le virologue chante à son tour :

« Il s'agit d'une opération unique en son genre. » (p. 286).

Puis continue encore : « Un virus révolutionnaire. Il m'a fallut des années pour le mettre au point. » (p. 288)

Le jeune bédouin comprit alors la nature de sa mission et de son arme :

« Il s'agit d'un virus. Ma mission consiste à porter un virus. C'est ça, on me prépare physiquement pour recevoir un virus. Mon arme, ma bombe. Mon engin de Kamikaze. » (p. 289)

Sayed prend à son tour le relais, et telles les Sirènes, il vante le courage du jeune Bédouin en lui adressant les plus grands éloges :

« Il faut que tu saches ce que ton sacrifice signifie pour ton peuple et pour les peuples opprimés de la terre. Tu es la fin de l'hégémonie impérialiste, la mise au pas des infortunés, la rédemption des justes. » (p. 293)

N'est-ce pas, comme ces Sirènes qui disaient à Ulysse : « Viens, fameux, gloire éternelle de la Grèce »[15], Sayed fait, de même, écouter au jeune Bédouin les louanges en sa personne, l'élevant à une gloire, lui aussi, la gloire de venger tous les peuples opprimés ?

Et pour qu'il n'ait pas rupture de chant, dès le deuxième jour de l'arrivée du jeune Bédouin à Beyrouth, Sayed avait insisté pour qu'il aille assister à la conférence du Dr Jalal. Ce docteur qui avait, longtemps, enseigné dans les universités européennes. Ses passages sulfureux sur les plateaux de télévision et ses articles de presse occidentale dénonçaient, fiévreusement, le glissement des jeunes musulmans arabes vers l'intégrisme djihadiste et déviationnisme criminel. Ce savant éminent effectua un passage spectaculaire de chef de file des pourfendeurs du djihad armé aux premières loges de l'Imamat intégriste.

Le racisme intellectuel qui s'accentue en Europe, beaucoup plus après les événements du 11 septembre 2001, supplanta outrageusement son érudition, le docteur Jalal détourna alors son talent d'orateur - encore une voix qui résonne ! - et son intelligence redoutable aux directives intégristes.

Sayed réussit à maintenir la flamme de son discours en passant par la voix du docteur Jalal, qui, elle, est aussi résonnante et aussi séductrice.

Le jeune Bédouin écoute et désire encore cette voix, se laissant porter par les ailes de sa mélodie enchanteresse :

« Mais lorsqu'il prend la parole- mon Dieu ! Lorsqu'il courbe le micro en levant les yeux sur ses auditeurs, il élève la tribune au rang de l'Olympe. » (p. 275)

Avec toutes ces voix qui l'atteignent, le jeune Bédouin se préparait fermement à mener à terme sa guerre bactériologique, il devait donc porter un virus mortel qu'il transporterait dans son corps vers Londres, et là-bas, il n'avait qu'aller se promener dans les métros, les gares, les stades et les grandes surfaces ; le fléau en atteindra d'autres régions par contagion opérationnelle. Ce n'est plus cette ceinture explosive qui va faire une centaine de morts, sa bombe, en ce virus que son corps hébergera, puis propagera dans toute l'Europe allait exterminer tout l'humanité !

Sayed et Ghany chantent aussi fabuleusement que les Sirènes, le jeune Bédouin n'écoute et n'approuve que leurs dires. Il décide d'aller au bout de ces voix, il suit sans résistance aucune :

« Lorsque j'ai accepté de suivre Sayed, j'ai divorcé d'avec la vie. Je suis un mort qui attend une sépulture décente. » (p. 289)

Sayed lui chante aussi que cette mort, qui est la sienne, ne ressemblerait, en aucun cas aux autres actes suicidaires, car c'est une belle mort qui l'élèverait au rang des héros légendaires :

« Je ne dors plus depuis que je t'ai confié au professeur. Ça n'a rien à voir avec toi, je sais que tu iras jusqu'au bout. Mais c'est tellement… capital. Tu ne peux mesurer l'importance de cette opération. » (p. 292)

Avec de telles voix, de telles paroles, Sayed et Ghany égalent la puissance meurtrière du chant des Sirènes.

« C'est une parole qui égale l'acte le plus violent qui soit : se donner la mort (…) Chanter signifie vivre si entendre signifie mourir »[16].

« Chanter signifie vivre », effectivement, Sayed et Ghany et tous leurs semblables en Irak ou ailleurs persistent dans leurs chant et maintiennent leurs discours trompeurs. En recruteurs de la mort, ils disposent de cette voix, de cette parole, de ces mots magiques, ensorcèlent les jeunes, et arrivent à les convaincre de se désister de soi-même, de se donner la mort emportant même des innocents. Mais leur vie, eux, est sauvegardée. Sayed vit, survit et continue à s'enrichir, à prospérer son commerce. Il se permet de vivre tout simplement.

« Entendre égale mourir », combien sont ces jeunes transformés en bombes humaines ont laissé leur vie ? Evoluant insidieusement vers l'endoctrinement qui cultive l'extrémisme et le discours haineux, si puissant qu'il puisse faire passer le candidat héros de l'instinct de la vie à la passion de la mort. Si Sayed vit toujours saint de corps et d'esprit, que sont devenus ces jeunes qu'il a charmés, leurrés par son chant lancinant, quittant Kafr Karam pour suivre sa voix vers Bagdad ?    

Hossein qui porte maintenant et un cœur et  un corps meurtris par l'atrocité de la guerre qui priva sa jeunesse et son avenir de toute lucidité. Il perdit la raison, le jour où il vit Adel, cette autre victime de Sayed, son ami d'enfance, se désintégrer, tenu par l'échec de son attentat suicide, suite à la panique qui s'est appariée de lui au moment de l'opération, chose qui alerta les forces de sécurité qui l'on tout de suite éliminé ne faisant de victime que sa propre personne. Ou encore Adnane le fils du boulanger transformé en machine à broyer les êtres humains, qui ne supporta pas de voir le corps d'un garçon décomposé, deux jours après qu'il ait fait sauter un bus scolaire. Il s'est fait infliger une punition aussi dure, aussi mortelle que toutes ces bombes qu'il avait déposées auparavant dans des lieux peuplés, sous les ordres de Sayed. Adnane s'est offert en dernier lieu à la mort en faisant croire à des soldats par sa ceinture de baguette, qu'il est bourré de dynamites. Son corps se désintégra tels tous ces corps soufflés et déchiquetés par les bombes que ses mains déposaient.

Ces ossements blanchis se démultiplient de jour en jour à Bagdad sur les récifs de la voix de Sayed qui manipulent et détournent les esprits. Ces victimes déshumanisées, tant sa parole s'avère active, hypnotisant le corps et l'âme de ces jeunes cœurs palpitant servant de sacrifice sur l'autel de la haine et de la barbarie.

Comme les Sirènes, ces créatures à « double nature humaine et animale –oiseaux aux visages de femmes ou femmes à queue de poisson à partir de l'époque médiévale- Elles incarnent la ligne d'ombre/limite entre humain et non humain, compris comme démoniaque. »[17], Sayed et Ghany ne deviennent-ils pas aussi démoniaques ? L'humain qu'ils ne le sont que par le corps. Car leurs corps abritent le plus haut degré de bestialité, de monstruosité. Ces vampires assoiffés de sang humain. Inhumains, ils oublient l'humain qu'ils sont, et que sont tous ces beaux corps juvéniles dans lesquels ils sèment la mort pour ne récolter encore que de la mort.

Les Sirènes de l'Antiquité étaient des monstres féminins dotées d'une voix séductrice qui envoûtent, attirent puis détruisent ces marins hypnotisés qui suivent. Les personnages de Sayed et Ghany - n'avons-nous pas dans ce binôme : pouvoir et chant ? Particularité propre aux Sirènes !- leur font écho dans le roman de Yasmina Khadra qui fait chanter tout l'épisode des Sirènes à nos yeux !

Le jeune Bédouin : nouvelle incarnation d'Ulysse

Nous avons déjà souligné que dans le titre Les Sirènes de Bagdad, un élément essentiel est ici avancé : Sirènes, puis un autre dans l'incipit du roman, le recours de l'auteur à l'expression le chant des Sirènes (pp.18-26). Avec ces deux éléments, difficile que cela ne nous rappelle pas quelque chose… qui tire partie du fond mythologique de l'Antiquité.

Evidemment le roman de Yasmina Khadra pouvait être lu sans recours à la référence mythologique, une lecture comme le font bon nombre de lecteurs ordinaires. Nous entendons par lecture celle au sens d'interprétation rendant lisibles les symboles et les significations essaimées, synonymes d'un geste créatif propre à l'auteur dans le but d'une production littéraire nouvelle.

Or, la trame romanesque de Yasmina Khadra, est revisitée d'allusions mythiques dont nous essayerons d'explorer.

A partir de ce nombre si limité qu'il puisse paraître, nous nous sommes retrouvées en possession des deux indices : Sirènes et chant des Sirènes. Nombre limité que Jean Rousset nomme « les invariants »[18].

Yasmina Khadra, par des équivalences et des jeux de parallélisme entre le texte référentiel, l'Odyssée, et sa fiction, développe deux mythèmes principaux qui sont Ulysse et les Sirènes.

L'épisode XII du texte mythique qui relate l'épreuve d'Ulysse face au chant des Sirènes, est convoqué même si le héros mythique n'est jamais explicitement nommé. L'intertexte mythique est gardé en immergence, proposant ainsi une réécriture fragmentaire qui se focalise dans la résistance à ces voix mélodieuses, mortelles, qui sont dans le roman de Yasmina Khadra, ces voix qui prônent les discours irrationnel, trompeurs envers ce jeune Bédouin qu'on voulait transformer en bombe humaine contre l'humanité entière.

En effet, nous voyons clairement comment les éléments mythiques du prologue ne sont pas fortuits. Ces allusions aux mythes sèment les prémices et éveille le lecteur en le mettant en condition. Ce sont de véritables indices déclencheurs d'une dynamique narrative comme l'écrit Pierre Brunel : « La présence d'un élément mythique dans un texte sera considéré comme essentiellement signifiante. Bien plus, c'est à partir de lui que s'organisera l'analyse mythique, même s'il est ténu, même s'il est latent, doit avoir un pouvoir d'irradiation »[19].

Dans le mythe et dans le roman, l'Autre est une puissance de voix et d'envoûtement mortels. La thématique de ces voix, trompeuses aux intentions perfides, est absolument centrale dans les événements qui ont mené le jeune Bédouin à rencontrer Sayed et Ghany le virologue afin de faire partie de et leurs intentions leur projet meurtriers.

Le jeune Bédouin fut attiré par les voix de Sayed et Ghany formant un pur stratagème susceptible d'anesthésier l'esprit de discernement. Portant lourdement l'humiliation de son père qui le charge de haine et de vengeance contre tout ce qui l'entoure, contre lui-même, même ; faillit tomber dans les récifs des recruteurs de la mort. Mais comme Ulysse, qui a su lutter contre la tentation de suivre les Sirènes, suivre leurs louanges et leurs promesses de savoir immortel, le jeune Bédouin, lui aussi a écouté Sayed et Ghany, s'est affaiblit devant le pouvoir de leurs chants. Il a été envoûté par ces "Sirènes" de Bagdad qui nourrissaient sa haine en remuant le couteau dans cette blessure reçue dans son amour propre, l'honneur d'un père bafoué. Leurs puissants et mielleux chants menacèrent sa fragilité, son pacifisme et sa lucidité. Le voilà en train de se diriger au bout du chant destructeur. C'est le jour "J", le jour du départ à Londres.

A l'aéroport, le haut-parleur – encore une voix !- appelait un passager qui n'a pas encore rejoint l'avion. Il s'agit du jeune Bédouin. Allait- il suivre cet oiseau métallique ?

« L'homme consulte sa montre, l'air embêté. Sa collègue se penche sur un micro et annonce le dernier appel pour un passager qui s'oublie quelque part. C'est moi qu'elle réclame. Elle m'appellera toutes les cinq minutes (…) Mon avion est tracté jusqu'au milieu du tarmac. Je le vois bifurquer lentement et rejoindre la piste. » (p. 332)

Le jeune Bédouin écoutait, comme Ulysse, cette voix qui l'appelle avec insistance pour rejoindre l'avion, son virus sur lui afin d'accomplir sa mission singulière. Le micro - encore une voix !- appelait et appelait encore, mais le jeune Bédouin ne répond pas ni à cette voix, ni à celle de Sayed, ni à celle de Ghany. Il n'a pas pris cet avion pour aller semer la mort. Mais quelles voix a-t-il donc écouté dans cet aéroport ?

Serait-ce celle de Kadem dont il s'est rappelé dans le taxi qui l'emmenait à l'aéroport, lorsque :

« Le chauffeur allume une cigarette et monte le son de sa radio. Fairouz chante Habbeytek (…) j'atterris dans le cratère de mon village où Kadem me faisait écouter les chansons qu'il aimait. » (p. 328)

Cette voix de Kadem qui chante éternellement l'amour et la paix, serait-elle revenue de loin pour lui rappeler la voix d'un autre cousin injustement et sauvagement assassiné par Yacine et sa bande.

« Si tu tiens à te battre, fais-le proprement. Bas-toi pour ton pays, pas contre le monde entier (…) Le monde n'est pas notre ennemi. Rappelle-toi les peuples qui ont protesté contre la guerre préventive, ces milliers de gens qui ont marché à Madrid, Rome, Paris, Tokyo, en Amérique du Sud, en Asie. Fais la part des choses et distingue le bon grain du mauvais. Ne tue pas n'importe qui, ne tue pas n'importe comment. Il y a plus d'innocents qui tombent que de salauds. » (p. 202)

Serait-ce la voix de son ami d'enfance, Hossein rendu fou à force de voir quotidiennement cette "boucherie humaine". Qui d'une sagesse inouïe alerte son cousin :

« Notre cause est juste mais on la défend très mal. » (p. 232)

Ou serait-ce encore cette voix vibrante, voix de la raison et de la sagesse de Mohammed Seen (Yasmina Khadra peut être !) que le jeune Bédouin entendit lors d'une querelle intellectuelle avec le docteur Jalal. Cette voix qui ré(ai)sonnait fort interpellant son collègue qu'hier se battait pour que la sobriété triomphe de la colère, pour que la violence, le terrorisme et leurs malheurs soient bannis des mentalités, devenu maintenant l'héraut de ce clan tant pourfendu.  Il l'invite à se rattraper avant qu'il ne soit tard :

« Il n'est pas de misère que celui qui a choisi de semer le malheur là où il est question de semer la vie. » (p. 308)

Serait-ce, enfin sa propre voix, celle du jeune bédouin « être de porcelaine », pacifiste, aimant la vie et les autres, qui a réincarné son corps retrouvant l'humain qu'il portait en lui malgré ce virus qui y est aussi. Sa propre voix qui a préféré la poésie de la vie. Cette vie qui respirait autour de lui au milieu de cette foule dans l'aéroport. La vie qu'il a décidé ne pas en priver cette vieille dame qui consultait incessamment son portable, vérifiant si un message lui est parvenu, sûrement de ses enfants ou ses petits enfants qui guettaient son retour. Cette vie, aussi qui allait naître de ce ventre d'une future maman que le futur papa couvait de regards et de gestes tendres. Ou bien encore cette vie à venir qu'allaient passer ce jeune couple qui s'enlaçaient dans une étreinte passionnée, belle et généreuse, qui lui rappelle qu'il court la mort sans avoir goûté un jour à l'amour :

« Qu'est-ce que ça fait lorsqu'on s'embrasse sur la bouche ? »(p. 331)

Ce baisé qui rappela, peut être, au jeune bédouin l'humain qu'il devait être et non la bête immonde que Sayed et Ghany allait faire de lui.

Lorsque Chaker, son garde du corps, venait le récupérer de l'aéroport, voulut savoir la cause de son non départ, le jeune Bédouin répondit :

« J'étais devant la porte de l'embarquement, j'ai vu les passagers monter dans l'avion et je ne les ai pas suivi. » (p. 315)

Ulysse a écouté, mais n'a pas suivi ces mi-femmes mi-oiseaux ! Le jeune bédouin a écouté Sayed et Ghany, mais n'a pas suivi, lui aussi, cet oiseau métallique !

Comme Ulysse qui a gouté au plaisir d'écouter le chant ensorcelant des Sirènes, que tous ceux qui les ont suivies finissent dans ce tas d'ossements sur leurs récifs. Le jeune bédouin aussi a écouté le chant de Sayed et Ghany, envoûté par leurs discours mélodieux ; mais comme Ulysse ne les a pas suivis, n'a pas pris cet avion pour aller semer la mort dans le monde entier.

Après l'épreuve délicate du chant des Sirènes, Ulysse a pu affronter l'étroite passe de Charybde et Scylla, et s'en est sorti indemne… Le jeune bédouin serait – il aussi chanceux que le héros homérien, saurait-il, comme lui, affronter ces nouveaux monstres, furieux contre lui, et qui sont déjà là ?

« J'entends claquer les portières et des pas s'approcher. » (p. 337)

Seul parmi ces monstres, au cœur de cette nuit où l'obscurité des êtres y est plus pesante, le jeune Bédouin, lui, n'a d'yeux que pour la lumière.

Dans cet ultime moment de choix, il a enfin préféré la lumière. La dernière phrase du roman en est très significative :

« Puis je me suis concentré sur les lumières de cette ville que je n'ai pas su déceler dans la colère des hommes. »(p. 337)

Si Ulysse avait comme adjuvant la ruse que la magicienne Circé lui a procuré : se fixer au mât, pieds et mains liés, les nœuds serrés pour se maintenir sur le navire, le jeune Bédouin a su, lui aussi, se protéger des voix perfides de Sayed et Ghany. Lui, il s'est lié à sa compassion humanisante, se laissant convaincre par la poésie de la vie et le scintillement des gestes de tendresses qui rappelle l'humain qu'il est, et doit être toujours humain.

Sa Circé à lui, n'était pas une, mais plusieurs voix magiques qui le rappellent à la vie. Ses Circés seraient cette voix qui revient de loin, de Kafr Karam portant sur ses ailes l'amour que chantait Kadem, celle de Omar et Hossein, ses cousins happés par les écueils mortels qui lui apprirent à se  battre pour le pays et non pas contre le monde, celle  de Mohammed Seen (Yasmina Khadra peut être !) qui chante la voix haute son ultime discours du salut, celui de la raison au détriment de toutes les injustices qui s'acharnent contre  elle pour l'anéantir, celui de  devoir confronter l'obscurantisme qui s'entête à la rendre irrationnel, contre lequel il faut déployer toute son énergie et son savoir.

Cohérence du mythe repéré avec le projet de l’auteur

Racisme, intolérance, violence et extrémisme sont autant d'éléments qui soulèvent un questionnement intense et permanent sur notre histoire contemporaine. Dans ce climat d'inquiétude, les auteurs, eux, refusent d’y céder, préférant agir par des réflexions soutenues.

Yasmina Khadra puise essentiellement dans ces questions. Il a consacré sa trilogie: Les hirondelles de Kaboul, L'Attentat et Les Sirènes de Bagdad, aux événements qui touchent le monde arabe entraînant conflits et violence entre l'Orient et l'Occident. La lecture de ses œuvres laisse voir une ligne principale sur laquelle s'accordent ces dernières, celle de l'itinéraire type de l'endoctrinement qui fabrique des bombes humaines.

Certes, Yasmina Khadra traite dans Les Sirènes de Bagdad, les sujets du terrorisme, du fondamentalisme, et de l'extrémisme, qui sont à l'origine du phénomène attentat suicide. Dans ce roman, on y voit, à travers une description nue, ces images de corps déchiquetés, de sang et d'horreur, seulement cette fois, l'auteur, par son récit, conduit ses lecteurs à voir comment ça commence, avant d'en juger l'aboutissement funeste de cet acte de violence extrême. Une façon de sonder cet être avant qu'il n'aboutisse à l'acte final, celui de détruire son corps, se priver de sa propre vie et en priver d'autres contre leurs grés.

« On n'est pas criminel de naissance, mais on le devient. C'est la vie qui nous façonne, qui nous forge »[20]. Ces propos que la journaliste de l'Expression rappelle à Yasmina Khadra lors d'un entretien,  se faufilent comme une ombre dans Les Sirènes de Bagdad où nous constatons que l'intention de l'auteur, dans ses dires, se fait scanner tout au long du roman à travers l'itinéraire de l'endoctrinement intégriste qu'a suivi le jeune Bédouin.

Des fils conducteurs tissent les circonstances et les incidents qui ont été favorables à une telle transformation, et que, relatés, par l'auteur permettraient aux lecteurs d'observer le phénomène de l'attentat suicide de plus près, c'est-à-dire dans son commencement. Aller d’une part à ses origines pour, le comprendre, et d'un autre part essayer de trouver un moyen d'éviter que les jeunes en arrivent là.

Pour ce faire, Yasmina plonge le lecteur ; l'on peut même dire suite à ses déclarations[21], qu'il vise un lectorat occidental ; dans les temps les plus lointains de l'Antiquité grecque et déterre des symboles aussi emblématiques que mythiques, en l'occurrence Ulysse dans l'épisode des Sirènes, pour justement montrer ce côté positif de l'Arabe. Ce jeune Bédouin qui, comme Ulysse, s'est attaché lui aussi à son mât pour ne pas succomber au pouvoir du chant mortel des "Sirènes" de Bagdad Sayed et Ghany ayant longtemps chanté pour lui un héroïsme incomparable.

Nous avons déjà cité que le contexte guerrier fait appel à la figure d'Ulysse. Yasmina Khadra à son tour, revisitant le mythe homérique, semble insister que cette épopée antique, si lointaine qu'elle puisse apparaître, continue à irriguer l'imaginaire des écrivains car « Son essentiel, à travers la tension entre passé mythique et présent démocratique, devient de nos jours, une réflexion sur le destin des personnages, le statut de l'homme, l'énigme de la condition humaine » [22].

A travers cette reprise, même implicite, de l'épreuve d'Ulysse face au chant des Sirènes, l'auteur confronte le sujet de l'endoctrinement des jeunes à un miroir dans lequel, il se perd pour se retrouver, et trouver enfin la voie/voix qui indique à chacun sa vérité et sa responsabilité.

Dans le même ordre d'idées, nous nous demandons si Yasmina Khadra n'explore pas ce mythe pour manifester sa réflexion critique en cherchant à rendre le symbole du chant des Sirènes plus significatif de ce qu'il signifie d'ordinaire. Autrement dit ; l'auteur sait que s'il arrive à apprivoiser ces figures enfouies dans l'inconscient collectif des occidentaux (lecteurs visés en premier lieu), qui dictent même leurs comportement ; des réflexions sur l'origine de ces conflits seront instaurées pour une compréhension meilleure de cette violence qui se propage dans le monde entier.

La reprise, donc de ce mythe va dans le sens de créer du sens et instaurer un dialogue avec l'autre. Dans ce schéma de lecture; qui laisse voir la mise en scène du héros, le jeune Bédouin, comme Ulysse, balloté entre un désir ardent de suivre la voix des "Sirènes" de Bagdad, et une maîtrise spectaculaire qui lui permet,  enfin d'éviter de se laisser détourner par les voix de la mort, leur préférant la poésie de la vie ; le roman reflète les données sociales de son époque : Bagdad dans ses tensions et ses conflits. Gaston Bachelard le souligne ainsi : « Tout mythe est un drame humain condensé. Et c'est pourquoi, tout mythe peut si facilement servir de symbole pour une situation dramatique actuelle »[23]

En se référant à ce roman, des échos envoûtants du texte homérique nous font parvenir la beauté, la richesse et le pouvoir d'irradiation exemplaire du mythe. Ces échos réanimés essentiellement et modernisés par une fiction narrative contemporaine traitent un thème d'actualité sujet de débats et objet de polémiques, et même de conflits, entre les pays de l'Orient et ceux de l'Occident. Ainsi, Enraciné dans ce contexte irakien, la transposition du mythe ; focalisé dans l'un des épisodes de l'épopée, celui du moment si intriguant, si contrariant de la tentation mortel ; nous donne à voir une odyssée tragique où le thème des Sirènes est explicitement lié à un désenchantement de ces jeunes qui évoluent dangereusement vers l'endoctrinement qui cultive l'extrémisme.

Dans Les Sirènes de Bagdad, nous pouvons parler d'une résurrection littérarisée du mythe d'Ulysse face au chant des Sirènes appelant une nouvelle dimension de réflexion sur le phénomène de l'attentat suicide qui ne cesse de prendre de l'ampleur dans les pays arabo-musulmans, en particulier. Une réflexion où les informations de l'histoire antique évoquent une mise en perspective en vue d'une interprétation renouvelée.

C'est ainsi que l'auteur renoue avec un chant qu'on croyait perdu. Créant un dialogue originel pour ouvrir la voie à une vision du monde, en s'inscrivant dans le renouvellement, plutôt que le figement et la répétition. Yasmina Khadra, n'aime pas cette "paresse intellectuelle", ni ne demeure stationnaire face à cet acte destructeur. Aussi faut-il ajouter, qu'il ne suffit pas de dénoncer l'attentat suicide ou de juger coupables ses acteurs. Yasmina Khadra faisant recours au mythe, dans son roman, élabore un langage métaphorique pour une réflexion sur la condition humaine. La convocation de ce mythe va fournir aussi aux lecteurs supposés une logique et des symboles connus et signifiants qui visent la création de repères parce que la mythologie ne représente pas seulement une source symbolique, mais elle module aussi la pensée et les mentalités.

Yasmina Khadra cherche une efficacité d'un dialogue autre, plus moderne et plus fructueux, celui de comprendre d'abord. Et par le truchement d'un substrat mythique, il semble inviter lecteurs et humanité, à « Aller au commencement du malentendu »[24] par le commencement de la littérature !

 Notes

[1] Mokhtari, Rachid (2003), La graphie de l'horreur. Essai sur la littérature algérienne 1990/2000, Chihab, p. 171

[2] Bonn, Charles (1999), « Paysages littéraires algériens des années 90 : témoigner d'une tragédie ? », in www.limag.refer.org/Default.htm.

[3] Mokhtari, Rachid (2006), Le nouveau souffle du roman algérien, Chihab, p. 13.

[4] Boudjedra, Rachid (2003) (Préface), in Rachid Mokhtari, La graphie de l'horreur. Essai sur la littérature algérienne 1990/2000, Chihab, p. 13.

[5] Meschonic, Henri (1970), Pour la poétique I, Paris, Gallimard, p. 19.

[6]  Homère (1982), L'Odyssée, traduction de Philippe Jaccottet, La Découverte.

[7] Le Robert, Dictionnaire pratique de la langue française, Paris, Édition France Loisirs, 2002, p.294.

[8] Umberto Eco (1988), Apostille au nom de la rose, Grasset, p. 12.

[9] Duchet, Claude (décembre 1973), "La fille abandonnée et la bête humaine, éléments de titrologie romanesque", in Littérature, n° 12, p. 52

[10] Genette, Gérard (1982) Palimpseste. La littérature au second degré, Paris, Seuil, p. 17.

[11] Homère, op.cit.

[12] Camus, Albert (1999), L'Été, Paris, Gallimard, p. 123.

[13] Jufresa, Montserrat (20005), « Loredanna Mancini, Il rovinoso incanto, stories di sirene antiche », Bologna, Il Mulino, 296 p., in http://clio.revues.org/document5211 html.

[14] Ibid.

[15] Homère, op.cit., p.184-191.

[16] Jufresa, Montserrat, op.cit.

[17] Ibid.

[18] Rousset, Jean (1978), Le mythe de Don Juan, Armand Collin, Uprisme, p. 8.

[19] Brunnel, Pierre (1992), Mythocritique. Théories et parcours, Paris, PUF, p. 82.

[20] Hind, O., "J'ai le droit de dire ce que je pense" in, L'expression, 15 novembre 2006.

[21]« Dans ce roman, ce qui m'importait, c'était de montrer ce côté fantastique des Arabes, ce côté généreux, pacifique, que l'Occident ne voit pas. Je voulais bousculer les habitudes des gens, écarter les œillères pour montrer un monde plus large et plus enrichissant qu'on ne le pense. Et il fallait trouver une histoire consistante, l'installer dans une actualité brûlante, parce qu'il faut faire des pieds et des mains pour intéresser un lecteur occidental quand on est algérien. Les gens ont besoin d'être interpellés avec force. Ce roman est un combat contre les stéréotypes, les a priori, les raccourcis, contre la paresse intellectuelle. », in  http://www.geocities.com/polarnoir/total_polar2005 htm

[22] Got, Olivier (1998), Le mythe antique dans le théâtre du XXe siècle, Paris, Ellipses, p. 8.

[23] Bachelard, Gaston (1978), Le symbolisme dans la mythologie grecque, Paris, Payot, p. 9.

[24] Rousseau, Christine, « Aller au commencement du malentendu », in Le Monde, 29 septembre 2006.