Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2014, p. 63-89, ISBN : 978-9961-813-57-7 | Texte intégral


Soumeya BOUANANE

 

Pendant les deux dernières décennies, de nouvelles voix ont investi le champ de la littérature algérienne, produisant un corpus littéraire de tous genres, varié et considérable. Celui-ci s’inscrit dans la perspective de la continuité et de l’évolution romanesque et vient confirmer que, depuis sa création, la littérature algérienne n’a cessé de s’enrichir et de se diversifier, donnant lieu à une réalité culturelle riche de surprises et de découvertes. Sous une apparente diversité, les œuvres d’une nouvelle génération d’auteurs démontrent l’unité d’une littérature contemporaine en liaison avec l’évolution sociopolitique et religieuse de l’Algérie. C’est ainsi que la production de textes, aussi abondante que diversifiée, qui s’est imposée dans le paysage littéraire algérien, nous apparaît dynamique et évolutive.

Il convient de préciser que le courant littéraire qui s’est développé en français au cours des vingt dernières années, fait clairement ressortir ce qui caractérise cette nouvelle mouvance et, surtout, la manière dont un certain nombre d’écrivains se distinguent de la tradition littéraire algérienne ainsi que de leurs prédécesseurs. En fait, beaucoup de critiques s’accordent à dire que, durant la crise de violence dans laquelle l’Algérie s’est enlisée vers les années quatre-vingt-dix, le fait littéraire dans ce pays a pris un tournant majeur. C’est que plusieurs intellectuels, et principalement ceux désignés par Hizb França, ont fui une situation tragique, voire fatale, en choisissant l’exil à cause de la dégradation de la sécurité et du climat de peur qui a paralysé le pays. L’expatriation considérable d’une certaine intelligentsia, spécifiquement en France, a eu pour effet de générer une foule de témoignages qui ont porté un regard critique sur ce que devenait la société algérienne, traversée de fortes tensions et de violences. Les thématiques de l’horreur, de la terreur, de l’angoisse, du malaise et du chaos total ont alors émaillé les écrits.

Dans n’importe quel pays où tout régime autoritaire a, pour des raisons politiques évidentes, restreint considérablement la liberté individuelle et où la censure règne en maître, l’engagement de l’écrivain acquiert une valeur considérable et apparaît comme un acte courageux du fait que l’intellectuel met en danger sa vie pour transmettre au reste du monde une parcelle des atrocités vécues au sein de son pays. L’écriture devient alors une force majeure puisqu’elle révèle la vérité du danger et constitue un moyen efficace de dénonciation en raison du fait qu’elle lève le voile sur l’incontournable tragédie en nommant les injustices manifestes et en restituant les drames enfouis sous les cendres de l’oubli. Abdelkader Djemaï exprime ainsi cette réalité et la particularité du courage dont les écrivains algériens font preuve:

Je viens d’un pays, l’Algérie, où l’on tue ceux qui écrivent. Parce que les mots font peur aux assassins ou à leurs commanditaires. Parce que sans démagogie, ils portent en eux la nécessité, l’urgence de témoigner contre l’horreur qui brise l’homme, de dénoncer ce qui est atteinte à sa liberté et à sa dignité. Les égorgeurs viennent sinistrement nous rappeler : on n’écrit pas impunément. On écrit aussi pour dire non, pour refuser d’être humilié, écrasé, méprisé. Pour être, dans ce pays ou dans un autre, du côté des milliers d’innocents pris en otage par toutes les violences, toutes les barbaries. En cette période confuse et incertaine, l’écrivain est, d’une façon ou d’une autre, face à l’histoire. Il arrive que l’engagement s’impose brutalement à lui. Un engagement qui a coûté la vie à ceux qui avaient, à travers notamment la langue française, la prétention d’aimer l’écriture avec ce qu’elle suppose comme contraintes, responsabilité, rupture, risque, exigence et authenticité[1].

Ce n’est donc pas un hasard si plusieurs écrivains algériens ont été contraints de quitter leur terre natale pour vivre principalement en France. L’installation loin de la tourmente qui a frappé leur pays leur a permis de se consacrer sans risques et sans contraintes à leurs activités d’écriture. Leurs textes reflètent non seulement une création abondante, tous genres confondus, mais aussi un renouveau qui a survécu et s’est imposé contre vents et marées. L’élaboration de nouvelles œuvres indique clairement une expansion de la littérature algérienne en langue française et ce, malgré toute la polémique linguistique et les attaques virulentes envers tous ceux et celles qui ont choisi d’écrire dans la langue de Molière. Elle redonne une vigueur à l’acte d’écrire par la richesse de ses horizons variés, l’éventail de ses styles et la pluralité de ses thématiques[2].

Chez la plupart de ces écrivains algériens, les voix gravitent autour du même thème mais chacun trouve à sa manière sa véritable forme. C’est là un trait caractéristique de cette nouvelle génération. Il reste que dans son expression littéraire aussi bien singulière que collective, celle-ci demeure marquée par le sort, le destin et le devenir de son pays, considérant dans son processus de libération et de démocratisation toutes ses valeurs culturelles, ethniques, linguistiques et politiques.

La particularité de cette mouvance d’écriture contemporaine, née dans des circonstances dures en rapport avec l’Histoire tragique récente de l’Algérie, est son extrême diversité mais également sa tendance à une certaine uniformité à travers des points de convergences. Une uniformité qui donne lieu à une production littéraire cohérente, les auteurs œuvrant dans le même élan, en versant dans des dénonciations politiques, sociales et religieuses ainsi qu’en affichant une grande volonté de refuser et de rejeter toute idéologie totalitaire. En fait, les écrits qui ont été réalisés dans une période tragique et complexe illustrent une vision commune en privilégiant l’histoire immédiate avec son lot de souffrances et de violences qui font que l’Algérie est devenue une société chaotique, plongée dans le sang, les larmes, en proie aux horreurs et à une tragédie insoutenable. C’est précisément l’unité thématique, reposant sur la problématique récurrente du malaise humain, social, politique et religieux, qui permet à ces écrivains de déployer tout un éventail de variétés narratives et formelles entre leurs différents écrits. Toute la tragédie de ces années noires est insérée dans des espaces romanesques bigarrés et accentuée par de fortes descriptions, ce qui garantit la structure thématique complexe et accomplie d’une nouvelle production. L’originalité de cette structure, c’est qu’elle allie plusieurs situations de ce drame ramifié qui produit le sens global, voire singulier, de cette création littéraire.

Ceci dit, l’instauration d’une littérature algérienne contemporaine de langue française, dont les auteurs sont capables d’inscrire leur production dans l’actualité tragique de leur pays, de briser les chaînes de la peur et de la censure, et de dépasser le cadre territorial pour s’ouvrir sur le monde, apporte un nouveau souffle au paysage littéraire algérien. C’est une véritable création esthétique qui s’est imposée à travers la ligne de force d’une écriture vivante et novatrice, enrichie par une extrême variété littéraire. Ce fait est acquis et reconnu aujourd’hui ; il a fait l’objet d’ouvrages, d’études et d’articles qui ont permis de mettre au jour et l’importance et l’originalité de son acte d’énonciation. Celui-ci se caractérise par des performances audacieuses et courageuses qui constituent une nouveauté et une rupture avec les modèles précédents.

Les incidents des événements politiques sur la production algérienne furent étudiées dans différents ouvrages. Citons à titre d’exemples Paysages littéraires algériens des années 90 : Témoigner d’une tragédie?[3], 1990 en Algérie : Année féconde ou année de rupture[4], Algérie : Nouvelles écritures[5] et Subversion du réel : stratégies esthétiques dans la littérature algérienne contemporaine[6]. Force est de préciser que les deux critiques autrichiennes Beate Burtsher-Bertcher et Birgit Mertz-Baumgartner qui ont dirigé ce dernier ouvrage, ont  retracé un historique de la littérature algérienne qui connaîtrait une évolution d’une littérature de l’urgence, à une littérature de l’allégorie et à une production où les techniques de distanciation et de subversion du réel ont leur place. Elles ont également indiqué que le réquisitoire n’emprunte pas, en général, les voies trop directes du témoignage puisque lui sont préférés des écrits où la vérité affleure derrière la poésie, l’allégorie ou d’autres types de subversion du réel. C’est que beaucoup d’écrivains renoncent ainsi à utiliser le réalisme, et donc la littérature du témoignage, et optent pour que leur critique emploie d’autres voies telles que l’humour, la satire, la dérision et les jeux sur la langue. À cela, il faut ajouter que dans les romans algériens contemporains, la distance nécessaire à la création prend la forme de la distanciation géographique qu’est l’exil, ou celle de la distanciation esthétique, ainsi que celle de la médiation symbolique. Divers procédés sont utilisés pour dénoncer les tares de la société algérienne, dégageant surtout cette urgence de dire le mal sociétal qui s’est imposé à la culture algérienne et de le rendre public, pour faire supporter l’insupportable aux Algériens et les convaincre du besoin de changer le  lot commun d’une humanité en mal d’espoir et de projets.

Ces critiques s’accordent donc bien sur le fait que dans la littérature algérienne contemporaine, l’évolution et le développement se manifestent également dans le traitement de l’esthétique textuelle et générique. Les écrivains actuels font violence aux structures de l’écriture elle-même, en tant que contenant, en développant des stratégies d’ordre générique et narratif qui répondent au goût de la transgression, du déséquilibre et du chaos. Mais leurs écrits deviennent aussi l’occasion de montrer des êtres à la croisée des chemins, représentations d’une société en pleine mutation en exposant une réalité sociale qui prend valeur d’explication et qui rend sensible, saisissable, ce perpétuel dynamisme de la situation globale présente en Algérie, situation qui continue, malheureusement, à révéler l’ampleur d’un malaise ambigu. Il y a donc, dans cette littérature, non seulement subversion de la langue mais aussi subversion de la forme en rapport avec une sensibilité littéraire actuelle. Ainsi, à travers ce bouleversement des normes classiques d’écriture et celles mises à nu de la construction textuelle, les écrivains algériens modernes transforment le texte et le rendent plus juste dans sa représentation dénonciatrice de la violence, en reflétant la préoccupation des Algériens, la frustration et la révolte du peuple trompé ainsi que les dérives de toutes sortes. Ces écrivains créent des textes à l’image du réel dominant, en recourant à un certain nombre de faits sociaux, culturels et historiques, des textes qui valorisent différentes thématiques, et qui, en brouillant les pistes narratives et chronologiques, leur permettent d’inventer un nouveau rapport à l’écriture et de revendiquer une liberté intellectuelle.

Pour les écrivains algériens, il ne s’agit en aucun cas de tracer une frontière infranchissable qui séparerait les représentations du réel de leur mise dans des textes fictionnnels. Toute l’écriture référentielle est étroitement articulée à l’histoire du sujet, à la réalité du monde, aux préconstruits culturels, politiques et religieux de l’époque. Est-il utile d’ajouter qu’elle s’alimente aux événements vécus et aux choses vues, même lorsqu’elle se permet des aménagements de plus ou moins grande ampleur avec la vérité? N’oublions pas que la littérature algérienne contemporaine tend à accréditer l’idée selon laquelle le texte serait à même de refléter aussi fidèlement que possible le réel et les impressions qu’il procure. Elle présente en outre l’identification morale et culturelle, et par là, elle souligne donc l’importance de déterminer, dans une époque qui connaît de grands bouleversements, les identités individuelles et collectives du peuple algérien. En ce sens, il est indispensable d’instaurer des va-et-vient entre les mots et la vie, entre le livre et les faits et sensations qu’il donne à imaginer. Les mots peuvent nous conduire aux choses, même s’ils se manifestent à travers différents processus de la création littéraire. L’œuvre, cependant, reste première pour qui désire partager son dégoût à l’égard d’une société croupissante tout à fait différente de celle dont tout Algérien avait rêvé après l’indépendance du pays. Elle est aussi essentielle pour qui s’attache à défendre la mémoire du peuple algérien bafoué. L’espace romanesque apparaît le lieu par excellence de ces intellectuels qui lancent contre les vivants une accusation grave et sans appel, soutenue dans une opposition cinglante. Beaucoup s’engagent, en effet, dans les luttes idéologiques et politiques  de la société algérienne, société de mutations, d’évolution et de contradictions.

Il est significatif de souligner que, pour la majorité de ces écrivains algériens contemporains, les descriptions de  la réalité de leur pays dans une langue qui n’est pas la leur n’est pas une variable problématique. C’est tout simplement la langue où ils se sentent le plus à l’aise pour explorer les abîmes de leur société. Leur écriture romanesque, qui exploite des procédés novateurs et des modalités stylistiques, a ses propres saveurs et tonalités attestant de la richesse et de la finesse du français.

En fait, pour ces écrivains, le français est une langue d’ouverture incontournable, une sorte de rampe vers une reconnaissance en dehors des frontières de leur pays. Cet état de fait, indique que les jugements passionnels sur l’écriture dans la langue de l’ancien colonisateur ont régressé depuis une trentaine d’années et que, pour une part considérable de la nouvelle génération, cette langue est désormais vécue comme une composante de la personnalité algérienne. Ceux qui ont dû choisir le français plutôt que l’arabe pour s’exprimer ne sont pas sans prendre conscience de la problématique identitaire. C’est l’histoire qui a décidé pour eux, leur offrant après l’indépendance de leur pays le choix et la possibilité de traduire leur âme dans la langue étrangère de l’Autre. Il y a donc, semble-t-il, un processus de dépassement de la déchirure du Moi et de consolidation du français qui bénéficie largement d’un constat de plus en plus répandu, celui de la considération de cette langue comme ouverture vers l’extérieur. Dès lors, le recours à ce médium linguistique dans leurs pratiques d’écriture, loin de les franciser, a attisé leur désir d’identité bien spécifique dans le sens où l’on pouvait être algérien et écrivain de langue française. À vrai dire, le français n’est utilisé que parce qu’il est susceptible de leur offrir au surplus un véhicule idéal pour atteindre des préoccupations universelles à travers des réalités locales. Ces écrivains ont opté pour la langue française pour véhiculer et témoigner leur propre expérience dans le contexte socioculturel du pays d’adoption. Leurs romans décrivent bien cette volonté de se dévoiler devant l’Autre, car « partager la même langue n’implique pas le partage des mêmes imaginaires »[7].

Ceci dit, l’une des caractéristiques essentielles de cette nouvelle littérature, c’est que les écrivains algériens contemporains se sentent bien dans le français, une langue qu'ils portent sans heurts ni conflits. Ils peuvent l’habiter sans gêne ni déchirure, sans douleur non plus. En s’appropriant cette langue, ils produisent des textes qui, souvent, englobent plusieurs cultures, dans un style d’écriture moderne et personnelle qui mêle les sonorités du pays natal à la concision française. Car dans la littérature algérienne contemporaine de langue française, le pluriel s’impose toujours. Elle se compose de deux univers culturels qui se rencontrent, se confrontent et s’enrichissent : « l’Algérie » d’une part, avec ses métamorphoses, ses bouleversements et ses désarticulations et la langue française, d’autre part. La production littéraire contemporaine apparaît comme le lieu des métissages culturels et des rapprochements des mentalités. En territoire national, c’est le lieu par excellence des ouvertures et des accès offerts par une langue étrangère. Écrire en français pour ces écrivains, durant ces années cruciales où leur société était en proie au fondamentalisme et à un intégrisme extrême, c’était communiquer, c’était rejoindre la « vérité » à travers la langue française. Bien sûr, il s’agit d’une écriture engagée issue de raisons diverses et plus pratiques, qui les ont poussés à s’exprimer et à s’aventurer dans la culture de l’altérité. Mais il reste que l’usage d’une autre langue leur a permis de s’affirmer dans le monde francophone et de se libérer de tout assujettissement idéologique et politique. Et en continuant à écrire dans la langue de leur choix, ils veulent informer le public francophone -au sens large du terme- de leur volonté et de leur détermination à continuer d’affirmer une position exemplaire d’un profond engagement.

S’il faut faire un choix parmi les nombreux écrivains de la nouvelle génération et nous limiter à la présentation de quelques-uns pour les fins de cette intervention, nous retiendrons les écrivains suivants : Salim Bachi, Yasmina Khadra et Boualem Sansal. Par l’évocation des traits marquants de leurs récentes publications, nous essayerons de montrer que leurs écrits qui sont pris entre fiction et réel, se présentent comme l’expression tangible de l’évolution de cette littérature algérienne contemporaine. Celle-ci, vivace, novatrice et riche d’autobiographies, d’idées, de témoignages, de reportages, de contes et d’intertextualités est étroitement liée à la mémoire, à l’histoire du sujet, à la réalité du monde, aux préconstruits culturels, politiques et religieux de l’époque. Elle traduit une écriture qui s’alimente aux événements vécus et aux choses vues, tout en se permettant des aménagements de plus ou moins grande ampleur avec la vérité et la réalité amère du temps présent.

 On connaissait Salim Bachi, né en 1971 à Annaba, en Algérie,  pour son écriture soignée et poétique qui lui a valu le Goncourt du premier roman en 2001 pour Le Chien d’Ulysse. Ayant publié La Kahéna (2003), Tuez-les tous (2006), Les douze contes de minuit (2007) et Le Silence de Mahomet (2008), son œuvre confirme son talent et le hisse comme une des voix les plus contemporaines de la littérature algérienne. Avec son sixième écrit Amours et aventures de Sindibad Le Marin, il continue son voyage littéraire en faisant renaître ce personnage légendaire des Mille et Une Nuits sous les traits d’un voyageur aventureux, commercial, un jeune homme, marin par force, amoureux des femmes, de la grâce de la vie et de l’art.

Le roman s’ouvre sur une rencontre inattendue de Sindibad avec un personnage mystérieux, nommé le Dormant, qui revient de loin d’un long sommeil, accompagné de son chien vieux et répugnant. Les deux voyageurs arrivent par bateau après la guerre et débarquent à Alger à l’heure de son réveil. Une fois les formalités douanières terminées, ils se lancent à la rencontre de cette ville, rebaptisée Carthago, où Sindibad se charge de faire le guide pour la faire découvrir à cet homme, sans âge et sans mémoire, qui rappelle l’histoire des Sept hommes de la caverne.

C’est ainsi que le visage d’Alger la blanche se dévoile à eux,  une ville triste en ruine, reflet amer d’un pays rongé par des maux insurmontables et traversé par des guerres meurtrières, voire néfastes. Le regard lucide fait découvrir une ville qui offre une vision effroyable, constamment terrifiée et terrifiante par le sang qui coule, des bombes qui sautent dans les rues, des attentats et du carnage. La réalité est morose marquée par les ravages du temps, la répression, la misère qui pousse les jeunes, "las de leur enfer", et déterminés à atteindre l’Éldorado de l’autre rive au risque de mourir en mer, à fuir en construisant "les radeaux de leurs échouages hideux" (44).

À la tombée de la nuit, Sindibad arrive avec son compagnon à destination chez sa grand-mère Lalla Fatima, avec laquelle il avait grandi et qui lui racontait "d’horribles légendes, contes atroces où il était question d’un Dormant et de son chien, de sept justiciers qui s’éveilleraient à la fin du temps" (77). C’est alors que le récit de son histoire se précise, plongé dans le monde d’aujourd’hui en se situant dans l’Algérie contemporaine, où il était prisonnier politique, accusé à tort d’empoisonner un potentat local nommé Chafouin Ier. En fait, confronté à ce président sournois qui terrorise son peuple,  Sindibad quitte sa ville natale après avoir dilapidé une fortune considérable hérité à la mort de son père, et se trouve confronté à des événements extraordinaires. Devenu une sorte de clandestin, un "Harrag", il s’embarque à bord d’une barque de pêcheur avec une vingtaine d’autres personnes à la conquête de l’Europe" (57). D’étranges odyssées l’amènent à parcourir le monde, allant de la rive du sud de la Méditerranée jusqu’en Syrie, en passant par l’Espagne, l’Italie, la France, la Libye, et même l’Irak. Et chaque escale permet à cet exilé à perpète de vivre des aventures fantastiques, d’observer mœurs et coutumes locales, et de réaliser des peintures satiriques des milieux découverts et des villes visitées en confrontant leurs présents aux mythes et aux légendes du passé. Il poursuit sa navigation au cœur d’une aventure humaine, où il multiplie les rencontres dans une vie d’errance et de découvertes tenant à mener au bout son programme : "Vivre vite, partir loin, aimer le plus" (83).  De femme en femme, il se lance dans une quête éperdue du bonheur et de l’amour absolu à travers des conquêtes sentimentales  et des plaisirs charnels. 

Toujours alerte que dans ses précédents romans, l’écrivain s’impose dans Amours et aventures de Sindibad Le Marin comme un solide conteur, à l’aise autant dans la veine humoristique que dans le registre plus mélodramatique. Il réalise un roman complexe dans lequel se mêlent souvenirs, légendes, images poétiques, propos polémiques et une riche intertextualité littéraire, historique, politiques et artistique. Et chaque fois, c’est toute l’étendue du réel qui s’engouffre dans l’ouverture beauté de l’écriture. Une œuvre ouverte et exigeante qui saura laisser au lecteur toute la latitude qui lui convient.

Lorsque Yasmina Khadra a dévoilé son identité en janvier 2001 et déclaré publiquement que, derrière le pseudonyme féminin, se cachait l'officier algérien Mohammed Moulessehoul, la surprise fut grande. Khadra se doutait que la révélation de son identité susciterait un grand étonnement. En même temps, il publiait L'Écrivain[8], dans lequel il parle du personnage de l'intellectuel[9] et nous rappelait le danger que représente l’acte d’écriture pour les auteurs maghrébins :

Nous sommes allergiques au talent, dans notre pays, en particulier celui des écrivains. Personne ne blaire les écrivains, chez nous. Y a qu’à voir comment sont traités les Mammeri, Yacine et consorts. Même Moufdi Zakaria, le chantre de la révolution, auteur de notre hymne national, est vilipendé, persécuté et contraint à l’exil. [...] Ce que nous infligeons à la crème de notre nation est impensable. Comment veux-tu que le bled avance si l’on jette en prison ses penseurs et ses artistes ?[10]

Tous les romans que Khadra a publiés pendant la deuxième moitié des années 1990 traitent des événements sanglants de la guerre civile qui ébranlait l'Algérie à la fin du 20e siècle et, sous des perspectives différentes, ils éclairent les raisons de la montée de l'intégrisme dans ce pays[11]. Dans son œuvre écrite avant son émigration, Khadra a surtout traité du conflit sanglant dans sa patrie. Après trente-six ans de sa vie passée dans les rangs de l’armée algérienne, il quitte son pays natal en août 2000, s’envolant vers le Mexique avec sa femme et ses trois enfants.  Il arrive ensuite en France en 2001 et se consacre à l’écriture en réalisant  L'Écrivain et  L'Imposture des mots[12]. Entre-temps, il entame le projet d’une trilogie avec Les Hirondelles de Kaboul[13], L'Attentat[14] et Les Sirènes de Bagdad[15], trilogie qui parle de la crise actuelle en Afghanistan, en Israël et en Iraq. 

Et si dans ces romans, il se penche sur une actualité tragique présente mais lointaine, il demeure très attaché au pays natal. En 2003, il produit l’ouvrage Cousine K[16], qui renvoie à un phénomène d’une perspective psychanalytique à travers la folie d’une jeune fille dont l’innocence de l’enfance se trouve anéantie par le désespoir, la violence et la fatalité du destin. Khadra renoue également avec le genre policier en réveillant, dans La part du mort[17],  le fameux commissaire Llob présent dans ses premières œuvres. Devenu désabusé, le commissaire reprend une enquête dans  l’Algérie de 1988 à la fois effrayante, sanglante et surprenante. Sa réflexion lucide qui annonce à la fin du roman l’une des plus effroyables guerres civiles que le bassin méditerranéen ait connue, recourt à un registre de plusieurs niveaux, dans cette nécessité exigée par l’acte d’écrire. Selon Yves Chemla :

On pourrait écrire que cette nécessité s’inscrit à plusieurs niveaux du texte : regardons de près, la plupart des figures qui composent le récit sont redoublées, et c’est dans l’écart entre les attitudes que se donne à lire la nécessité de cette fondation. La narration elle-même se duplique. La même histoire est sans cesse racontée, apportant dans chaque cas un élément nouveau, une aspérité cachée qui soudain se révèle et fait bifurquer le sens. Un démon travaille ce texte : il y a au départ une page blanche, Sans Nom Patronymique, et c’est la recherche de ce nom, comme l’écriture de l’histoire de ce nom qui est racontée. Mais hélas : les pièges sont multiples : « L’Histoire, par endroit, est la pire ennemie de l’avenir » (116). La page blanche est le début et la fin de l’Histoire : les discours de l’Homme renvoient chacun à un fatalisme simplificateur, qui rend impossible un autre parti que celui de la destruction. Dans un monde où les pères et les mères ont été assassinés, les orphelins n’ont d’autre choix que celui de survivre par la prédation : le colon parti, on se dévore entre soi, dans l’anonymat de ceux qui n’ont plus rien, qui ne sont rien, à peine des instruments. SNP est abattu. Fin de l’histoire[18].

Un autre élément qui prouve cet attachement à la terre natale se manifeste dans Ce que le jour doit à la nuit[19]. Dans la trame narrative qui relate l’itinéraire du jeune Younès, des années 1930 à nos jours, à travers l’histoire de l’Algérie coloniale jusqu’à son indépendance, tout indique que l’amour de l’enfance constitue, malgré le passage du temps, une dimension essentielle dans la vie de tout être humain. Ce retour à un passé lointain est un rappel du drame de ces Algériens déchirés entre la France et l’Algérie. Le destin de Younès, issu d’une famille de paysans ruinés, amorce un tournant radical lorsqu’il est placé chez son oncle Mahi, un pharmacien à Oran. Ce dernier, marié à une Française, veut assurer un bon avenir à son neveu; il le rebaptise Jonas et l’intègre dans la communauté pied-noir. Tout en étant arabe, Younès/Jonas noue des amitiés avec des enfants français et juifs. Ces « doigts de la fourche » comme on les appelle vont se disputer l’amour de la belle Emilie à un moment crucial dans l’histoire du pays où l’on assiste à un déchaînement de violences, de meurtres, de déchirures, de trahisons et de divisions entre colons et autochtones. L’univers des jeunes garçons ne sera pas épargné de la tourmente du temps qui ébranle leurs liens d’amitié et l’amour donnera lieu à la déception et aux séparations définitives. Le 1er novembre 1954, les Algériens déclarent la guerre pour recouvrer l’indépendance. Et beaucoup de sang coule des deux côtés. La barbarie aveuglante frappe et n’épargne personne. C’est l’heure décisive du choix de son camp qui sonne. La mémoire demeure blessée par cette tragédie franco-algérienne qui aboutit à l’ultime déchirure et au départ massif des Pieds-noirs ayant survécu aux massacres d’après l’annonce de l’indépendance.

La mort d’Emilie en 2008 amène Jonas en France. La réunion avec ses anciens amis est touchante. Il retrouve « tous » les siens le temps d’évoquer les souvenirs d’enfance, inoubliables, d’entendre ses amis André, Fabrice et les autres « Pieds-noirs", parler de leur    « nostalgérie », de leur peine devant la déchéance de l’Algérie indépendante dont le fleuve a été détourné. Le narrateur résume l’ampleur de cet échec humain, politique et social dans des termes simples mais évocateurs : « Nous avons trahi nos martyrs, dit-il à Krimo le harki, vous avez trahi vos ancêtres, et puis vous avez été trahis à votre tour ».

À la publication de ce roman, Khadra a été taxé de nostalgique de l’Algérie française et on l’a soupçonné de faire l’éloge de la période coloniale. Certains l’ont même accusé de plagiat, avançant que son écrit ressemblait étrangement au roman de l'autre auteur algérien Youcef Dris, Les Amants de Padovani, publié en 2003 à Alger. Mais l’écrivain ne cache pas sa déception, son écœurement devant les esprits archaïques et saboteurs, et affirme l’engagement de son œuvre dans l’actualité du temps présent. Pour lui, il y avait deux mondes parallèles qui ont vécu côte à côte, l’un portant la haine sur le visage et l’autre l’amour dans le cœur. Pour faire triompher le second, il a fallu faire appel au pardon et à la tolérance et transcender les préjugés et les différences entre les deux peuples qui ont aimé l’Algérie d'un amour ensoleillé et indéfectible.

Cette volonté d’écrire et de démontrer son talent d’écrivain et de conteur se manifeste dans son dernier roman L’équation africaine[20]. En effet, c’est autour d’un phénomène dramatique d’actualité -les prises d’otages récurrentes au large de la Somalie-, que Khadra va afficher sa capacité d’être un écrivain de son temps apte à saisir les faits divers et d’actualités, et à les transposer dans un espace romanesque pour réaliser une histoire prenante et dynamique. Justement, ce support réel joue un rôle considérable dans ce roman qui met en scène Kurt Krausmann, un médecin à Francfort, qui mène une vie simple et simpliste, limitée à ses allers-retours entre son cabinet de consultation et son appartement bourgeois. Le cadre spatio-temporel de cet homme ordinaire est connoté de paix et de quiétude jusqu’au jour où Jessica, sa femme riche, belle et comblée met fin à ses jours à cause d’une promotion ratée. Il la retrouve un soir gisant dans sa baignoire : elle s'est donnée la mort en ingurgitant deux boîtes de somnifères. Ce drame familial l’anéantit totalement et le précipite vers un complet désespoir. Pour ne pas le laisser sombrer dans le chagrin, son meilleur ami Hans Makkenroth, veuf aussi, un riche homme d’affaires versé dans l’humanitaire, l’invite à l’accompagner sur son voilier jusque dans les Comores. Mais ce voyage censé l’éloigner du lieu de la mort, des souvenirs tragiques, lui permettant de se changer les idées, de sillonner les mers, de voir le monde, de découvrir d’autres contrées et de rencontrer d’autres peuplades se transforme en un terrible cauchemar. Au large des côtes somaliennes, leur bateau est assailli par des pirates. Kurt et Hans sont enlevés et transférés dans un campement clandestin.

C’est le début d’une descente aux enfers pour ces deux Européens dont ni l’un ni l’autre ne sortira indemne. Cette situation devient pour Khadra le prétexte d’avancer une réflexion acerbe sur la dérive humaine et sur les maux qui ravagent le continent noir livré aux pires calamités. Cette dénaturation d’une humanité qui se défait est inquiétante, voire alarmante. En fait, la portée symbolique qui est conférée à ce drame est pleinement dévoilée et développée dans une écriture bien maîtrisée qui révèle un univers dominé par la violence et la cruauté.

À travers L’équation africaine, Khadra offre un voyage saisissant de réalisme, transportant le lecteur de la Somalie au Soudan, avec cette tragédie marquante au Darfour, à la découverte d’une Afrique orientale aux multiples contradictions. Ceci dit, il réalise un roman où plusieurs intentions distinctes se conjuguent. Suspense, récit d’aventures, prises d’otages, séquestration, angoisse de la captivité, comportements inhumains des mercenaires, menaces de mort, conditions sordides de détention, force de résistance, grâce de la libération, triomphe de l’espoir, rencontre d’africains sensibles, grande histoire d’amour et difficile retour au pays natal forment une éclatante mosaïque. C’est une mise en lumière sur le sens de la vie, sur la métamorphose des êtres et sur la condition de l’humain.

Contrairement à Yasmina Khadra, Boualem Sansal a refusé de prendre le chemin de l’exil, comme autant d’intellectuels algériens qui ont fui le pays au milieu des années 90, en pleine guerre civile, entre le pouvoir militaro-éfélène et les groupes islamistes armés. Malgré les menaces, les exactions, les meurtres quotidiens, les enlèvements et la peur au ventre, il a décidé de rester, d’agir et de réagir de l’intérieur face à toutes les forces obscurantistes. Ingénieur de formation, docteur en économie, tour à tour enseignant à l’université, chef d'entreprise, puis haut fonctionnaire, il vit à Boumerdes, à quarante kilomètres d’Alger, ayant avec pour voisin l’écrivain Rachid Mimouni qui devient son ami et l’encourage à écrire. En fait, en 1994, à la suite des menaces islamistes, notamment après la publication de l’ouvrage De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier[21], Mimouni fut forcé de s’exiler et il choisit de partir à Tanger, au Maroc. L’année suivante, en février 1995, il mourut, trop prématurément, de maladie mais surtout de chagrin dans un hôpital parisien, à l’âge de 45 ans. Attristé par la perte de cet ami si cher, Boualem Sansal décide de suivre son exemple et de prendre la plume pour dire le mal qui ronge la société algérienne. C’est le début de tout un processus dans l’aventure des mots dans la langue de Molière pour continuer l’engagement entamé par Mimouni. Sansal fait son entrée en littérature grâce à un roman envoyé par la poste chez Gallimard. Publié en 1999, Le serment des barbares[22] annonce la venue d’un écrivain sur le tard, à la fin du 20e siècle, la cinquantaine arrivée. Ce coup d’essai fut un coup de maître puisque la critique parisienne salue ce roman « comme une véritable épopée, nominé pour plusieurs prix littéraires et non les moindres, Sansal reçoit le Goncourt du premier roman en 2000. Comparé à Rabelais, ou encore à Céline, Pierre Assouline de la revue Lire, dira de lui qu’il est « le meilleur écrivain actuel de langue française»[23].  Ainsi, par sa verve et son style puissant et ironique, comme par sa langue volontiers truculente, Sansal est hissé tout de suite sur le podium des écrivains algériens contemporains majeurs.

La démarche romanesque pratiquée dans ce roman révèle dans une simplicité remarquable toutes les tensions qui agitent le pays. L’écrivain a le pouvoir d’évoquer et de décrire les malheurs que traverse l'Algérie à cause de la falsification de la mémoire historique de la nation. Il soutient qu'en dépit de toutes les manipulations, il est quasi impossible de bâtir un pays par l'invention de toutes pièces d'un « passé gangrené de mensonges ».  Son intention est clairement manifeste, de faire tomber tous les tabous, y compris ce qu'il appelle le grand mensonge fondateur qu'est la guerre de libération, constamment ressassée en tant que victoire glorieuse, et présentée dans toutes les circonstances comme une lutte héroïque sans faille pour qu’un pays, un peuple, se libère des jougs du colonialisme.

L’itinéraire d’écriture de Sansal se poursuit par la réalisation de L'Enfant fou de l'arbre creux[24], Dis-moi le paradis[25] et Harraga[26]. Ces romans traduisent sa volonté affichée dès le début de dénoncer une société engoncée dans des pratiques rigides et dépassées qui enlèvent tout élan d’espoir dans le changement et dans l’atteinte d’une vie décente, loin des inégalités sociales et des exclusions. Imprégné de la réalité de son époque, il recourt à la puissance des mots pour secouer les consciences endormies, en mettant en jeu les multiples forces du passé, du présent, de l’ailleurs, de l’ici, de l’autre et du même. En s’inspirant de l’actualité la plus pressante, il porte un regard aigu et sensible sur la déroute du temps présent, révélant une nouvelle dynamique du texte algérien. À travers ses écrits, il fait de la littérature une critique rigoureuse de la dérive de la société algérienne, sans complaisance aucune dénonçant la violence des idéologues et des technocrates. Ses propos jugés dérangeants dans son troisième roman vont lui causer de sérieux problèmes puisqu’en 2003, il est limogé de son poste du ministère de l’Industrie en raison de ses prises de position critiques sur l’arabisation de l’enseignement et de l’islamisation de l’Algérie. Considéré comme un paria, l’écrivain se trouve donc « exclu », et il subit une puissante forme de tyrannie qui détermine le sort des intellectuels.

Face à cette situation absurde et chaotique, réglée par une redoutable machine idéologique et administrative, qui a visé à le détruire et à écraser son individualité, Boualem Sansal sent bien qu'il n'a pas d'autre issue que de continuer à écrire. Il le fait avec un courage paisible qui inquiète ses proches mais qui force également le respect. Contrairement à ce que laissent croire ses détracteurs, il est profondément attaché à son pays. Il se sent concerné par son devenir, et tente de retrouver les causes de sa dérive. En 2006, il publie Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes[27]. Cet ouvrage, apparemment inoffensif sera très vite frappé d’interdit de vente en Algérie[28]. Le ministère de la Culture n'a pas motivé sa décision, il a simplement apposé son interdiction. Contacté par le quotidien El Watan, Boualem Sansal s'est déclaré surpris. « Il n'y a rien de choquant dans ce livre. Je m'adresse à mes compatriotes avec mes états d'âme d'Algérien. Il n'y a aucune attaque contre qui que ce soit », a t-il confié. L'auteur semblait ne pas trouver les mots pour expliquer la censure. « Ils autorisent et interdisent comme ils veulent. Cela ne m'étonne pas », a-t-il relevé[29]. Mais, selon les critiques de la radio publique France Inter, cet essai est une dénonciation virulente des mythes fondateurs de la République algérienne. « Avec colère, mais aussi avec beaucoup d'humour, il s'en prend au pouvoir comme aux islamistes, à la prétendue ''arabité'' et à l'amnistie qui est censée calmer tout le monde », ont-ils observé[30].

Cette atmosphère d’étouffement dérange Sansal qui ne cache pas son désarroi et sa détermination : « Au début ça fait très mal. Après, on se dit que c'est mieux ainsi, les choses sont bien tranchées. Mais je ne fais qu'écrire ce que nous nous disons avec mes compatriotes depuis quarante ans ». C'est donc par une urgente nécessité, qui révèle un formidable acte de courage, un véritable engagement, que Sansal recourt à l’écriture -pour dire le désenchantement et le désespoir partagés après les espoirs nés de l'Indépendance. Il dénonce la faillite de son pays d’une manière extrêmement virulente. Et, avec une extraordinaire éloquence, dans un même élan il fustige militaires et islamistes, mettant à nu cette Algérie minée par « le traficotage, la religion, la bureaucratie, la culture du crime, du coup, du clan, l'apologie de la mort, la glorification du tyran, l'amour du clinquant, la passion du discours hurlé » -comme il le fait si bien dire à Lamia, l'héroïne d'Harraga.

Dans son étude « Boualem Sansal : Lettre interdite », Alek Baylee Toumi précise que :

La première chose qui frappe le lecteur est la longueur et le style de ce pamphlet : c’est le plus court texte de Sansal.  Alors que ses autres romans varient entre 260 et 400 pages, celui-ci ne fait que 48 pages. Contrastant avec ses précédents ouvrages, où les figures de style pullulent, où les métaphores, les images et les parfums se croisent, où la langue française y est bousculée jusque dans la ponctuation, le style est direct, sobre et très simple[31]. 

Par cet écrit, l’auteur vise à exposer un certain nombre de fait sociaux, politiques et religieux qui forment la toile de fond sur laquelle se joue le dramatique dérèglement de l’Histoire de l’Algérie. Sansal dédie son essai à la mémoire de Mohamed Boudiaf[32], qui fut exécuté, selon Toumi, « par les vampires du pouvoir »[33]. S’ensuivent sept courts chapitres dans lesquels il fait un bilan plus qu’amère de plus de quarante ans d’une indépendance, confisquée par le parti-Etat FLN, l’armée et les religieux. Mais c’est dans le sixième chapitre, comportant quatre points majeurs, qu’il s’attaque en particulier aux “Constantes nationales” et aux “vérités naturelles” enseignées au peuple algérien dès le berceau et montrent, à ses yeux, l’ampleur de cette dérive qui revêt plusieurs degrés de gravité. Ainsi, il indique clairement qu’il est conscient d’aborder dans la partie les Constantes nationales, des sujets tabous, intouchables, voire sacrés tels que : « l’identité, la langue, la religion, la révolution, l’Histoire, l’infaillibilité du raïs »[34]. Pour lui, le drame de l’Algérie réside dans l’omniprésence d’une « Sainte Alliance, appelée l’Alliance présidentielle, pour accréditer l’idée qu’Allah et le raïs mènent le même combat »[35] pour le maintien de l’identité arabe et musulmane du peuple algérien, que l’arabe est sa langue, et que la guerre de libération et son histoire constituent le ciment de la nation algérienne.

Sa conception de ces notions, autour desquelles s’articule un protectionnisme excessif, de la part du pouvoir politique et religieux, apparaît subversive et dérange les décideurs jusqu’à les pousser à censurer la circulation et la distribution du livre dans le pays. Par sa réaction contestataire et dénonciatrice d’une hégémonie identitaire, d’une foi et d’une langue, Sansal secoue les fondements séculaires d’une unité nationale que le pouvoir arabo-musulman a tenté de maintenir vivace au fil du temps. L’exploitation de cette vision réductrice pour une visée pratique politique est très significative chez tous les dirigeants qui ont présidé au destin du pays. L’imposition d’une arabité exclusive  affirmant l’identité islamique de son peuple, apparaît comme un racisme effarant et un risque possible. Il est en faveur d’une conception large et ouverte d’une nation multiethnique :

Nous sommes des Algériens, c’est tout, des êtres multicolores et polyglottes, et nos racines plongent partout dans le monde.  Toute la Méditerranée coule dans nos veines et, partout, sur ces rivages ensoleillés, nous avons semé nos graines[36].

Dans ce monde absurde et dérisoire dans lequel règne l’arbitraire, où la carence excuse l’incurie et où tout se dégrade lentement mais inexorablement, Sansal refuse la détérioration des valeurs morales et sociales, les oublis délibérés des mémoires et les mensonges de l’Histoire. Et c’est avec ce formidable esprit de dévoilement que l’écrivain agit pour donner parole à ce malaise et s’engage dans l’élaboration d’une forme romanesque courageuse, basée sur une histoire authentique. Mais les réactions hostiles à l’égard de son cinquième roman Le Village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller[37]ont été menaçantes et terrifiantes, à telle enseigne que l’écrivain qui n’a jamais songé quitter sa terre natale, a commencé à envisager la possibilité de l’exil. À cet égard, il affirme ceci :

Tous les matins ! Tous les matins, je me dis : "C'est fini, je suis fatigué, la vie est trop dure." J'ai eu des opportunités extraordinaires, mais je n'osais laisser ma mère seule. Partir est un bienfait, on sort du théâtre de la guerre, on entre dans une vie normale, mais, après la phase de joie, vient la culpabilité puis arrive le rejet. L'émigré s'emporte : "Sortez de votre fatalisme, battez-vous !" Certains, enfin, reviennent au pays et deviennent plus Algériens que les Algériens, plus musulmans que les musulmans, donnant des leçons à ceux qui n'ont pas bougé ! Finalement, aujourd'hui, je pense que c'est aux hommes du pouvoir de partir. On a trop cédé, il ne faut plus céder. 

Il continue donc à vivre en Algérie parce que l’exil ne représente pas pour lui la voie de la libération souhaitée. Il risque de briser son élan et de détruire son idéal humain par le fait de se sentir étranger dans un système autoritaire :

Depuis la publication de « Poste restante Alger », mes livres sont interdits en Algérie. On me critique, on m'invective, on me menace mais pour le moment, ça ne va pas plus loin. Donc je continue à vivre en Algérie. Je pense souvent à l'exil mais où, chez Bush, chez Sarkozy ? Remplacer un malheur par un autre n'est pas ce qu'on peut appeler une bonne décision. Pour le moment, je n'ai pas d'autre projet que celui de tenter, avec des amis, de nous opposer au viol de la constitution par Bouteflika et au renouvellement de son mandat.

Il s’agit là, d’une histoire vraie qu’il transpose dans une forme romanesque[38], puisque certains faits sont authentiques dans ce roman comme dans les précédents. C’est que Sansal adopte une façon particulière de raconter les choses, n'écrivant pas seulement à partir de ce qu’il a vécu mais aussi à partir de ce qu'on lui a rapporté. À vrai dire, l’action de ce roman est remarquable et d’une grande maîtrise ; il captive d’un bout à l’autre et raconte une histoire tragique tirée d’un passé occulté. À travers les destinées de deux frères Schiller, nés d’un mariage mixte, de père allemand et de mère algérienne, élevés par leur oncle Ali et leur tante Sakina qui vivent dans la banlieue parisienne, Sansal inscrit une transgression de l’ordre établi en rapportant un fait réel qui indique la présence de l’horreur dans les plis de l’histoire, fût-elle glorieuse. Le roman s’ouvre sur le suicide de l’aîné, Rachel (contraction de Rachid et de Helmut), le 24 avril 1996. Comment un jeune qui a réussi ses études, dans un parcours sans faute pour devenir ingénieur et cadre dans une multinationale, épouser une jolie femme, acheter son pavillon et qui semble bien intégré dans la société française, transcendant son handicap d’être né algérien, décide-t-il de mettre fin à ses jours ? Tel est le mystère qui constitue la trame narrative, à travers la quête du frère cadet Malrich (contraction de Malek et Ulrich) qui va tenter de comprendre le geste désespéré de son frère. En lisant le journal de son aîné, il découvre l’ignoble vérité qui éclaire cette histoire familiale et nationale pleine d’ombres macabres, de mensonges, d’atrocités et de drames humains. C’est que de retour au village natal pour se recueillir sur la tombe de ses parents, massacrés par le GIA (Groupe islamiste armé) le 24 avril 1994, Rachel apprend que son père Hassan est un allemand qui s’appelait Klaus Schiller. Pour masquer son passé de tortionnaire nazi, Schiller a adopté un comportement héroïque, en participant à la guerre de libération de l’Algérie. En fait, cet ancien officier SS naturalisé algérien et converti à l’islam, épouse Aicha, la fille du cheikh du village Ain Deb près de Sétif et combat aux côtés des Algériens pour l’indépendance du pays. Il s’établit dans le village, dont il devient le chef respecté et même «cheikh Hassan» après la mort de son beau-père. Quand Rachel découvre la face sombre de son père, -admiré-, un homme au passé d’une extrême cruauté qui a œuvré dans les camps de la mort, il entame une recherche qui le mènera aux quatre coins du monde. Il s’aperçoit que parallèlement à la filière de l’Amérique Latine, certains Nazis ont trouvé refuge dans des pays Arabes. Ingénieur chimiste, son père est passé par la Turquie pour rejoindre l’Égypte où il sera récupéré par les services de Nasser qui l’envoient en Algérie pour entraîner le FLN dans les années 50. Dérouté par la mise au jour de l’identité de son père, Rachel entame des recherches sur l’holocauste pour comprendre l’horreur de la machine nazie. Il est perturbé et éprouve une honte de vivre, de garder ce secret et de composer avec le désespoir humain.

Rapporter qu’un ancien officier SS devenu moudjahid et considéré de surcroît comme un héros national, cela dérange et déroute, surtout quand un mythe sacré - la guerre de libération - est en cause. Pour les dirigeants du pays, le fondement des taches noires doit être maintenu dans l’oubli et ne pas être dévoilé afin d’éviter le risque de contredire la version officielle de l’Histoire. L’accent des détracteurs est mis sur le dépassement de l’intolérable en pointant le sentiment anti-sémite qui sévit dans les mentalités arabes.  Et le déchaînement des accusations n’épargne pas l’écrivain qui vient encore d’aggraver sa situation en publiant ce roman :

[Le Village de l'Allemand] a été très mal perçu par la presse, qui s'est indignée : comment oser dire qu'un nazi a participé à la révolution ? Qu'est-il allé se mêler de la Shoah alors que les Palestiniens subissent la même chose aujourd'hui ? Je ne m'attendais pas à cette offensive systématique, aux accusations les plus invraisemblables. Personne ne m'a soutenu. Ma femme, qui est professeur, a été quasi obligée de démissionner. Moi, c'est en 2003 que j'ai été limogé du ministère de l'Industrie en raison de mes déclarations contre Bouteflika et le régime. 

Aux dires de l’écrivain, le pouvoir de la censure n’a pas épargné ce livre qui était non seulement interdit de vente mais qui a aussi suscité des réactions hostiles.

Mon livre a suscité des réactions très violentes en Algérie notamment. On a considéré que je portais atteinte à la dignité du pays en mêlant un abominable SS, un criminel de guerre, à sa glorieuse lutte de libération. On a aussi ressenti comme une injure le fait que je dénonce le racisme et l'antisémitisme qui sévissent dans beaucoup de pays arabes et musulmans. On a enfin pensé qu'en parlant de la Shoah, je cherchais à minimiser les crimes commis par le colonialisme français en Algérie. Bref, on m'accuse de tout, au lieu de réfléchir aux questions que soulève mon livre[39].

Il y a certes le rappel de cette histoire véridique qui est occultée, mais il y a aussi des sujets brûlants de l’époque qui indiquent clairement que le genre romanesque ne s’efface pas rapportant et en étalant des témoignages et des réflexions à l’aide des personnages qu’il crée. C’est ainsi que le personnage du frère le plus jeune est tout à fait représentatif de ces jeunes de banlieue et de leurs bandes qui « tiennent les murs », sans formation, sans travail, sans ressources, sans avenir, « abandonnés par la république française, [qui] deviennent des proies faciles pour les récupérateurs islamistes des cités-dortoirs ». Malgré eux, ces jeunes ont abouti dans des circuits d’enfermement : école, formation, logement, travail, etc. En plus, cantonnés dans des univers concentrationnaires, plus précisément dans des agglomérations encerclant les grandes villes, ils se trouvent au cœur d’un engrenage purement mécanique et irréversible. Ils sont considérés comme une catégorie de population particulière reléguée aux marges de la société, sans y participer. C’est dans ce contexte, qu’un islamisme fanatique et violent s’installe peu à peu pour rassembler des jeunes qui se sentent discriminés dans le pays où ils sont nés. Ils vivent la suspicion des autres, ils ont le sentiment d’être laissés à l’écart, se sentent rejetés et infériorisés à cause de leur religion ou de la couleur de leur peau. Ils sont plus exposés aux vexations racistes et xénophobes que leurs parents, d’autant plus qu’ils revendiquent davantage leurs droits à l’égalité de traitement.

Un jour, une jeune femme est trouvée morte, brûlée vive. Ce meurtre atroce choque et les soupçons se tournent vers les islamistes qui font régner la terreur dans ces « talibanlieues ». Le cheminement de Rachel indique une prise de conscience et un éveil politique. Il découvre la valeur de la liberté et se révolte contre sa vie dans une cité fermée qui ressemble à un camp de concentration. Il comprend aussi que sa liberté est menacée s’il demeure passif face à la montée de l’islamisme et de l’intégrisme, comme l’était l’idéologie nazie pour les juifs et les autres.

Rachel a commencé à réfléchir. Il a compris que l’islamisme et le nazisme c’était du pareil au même. Il a voulu voir ce qui nous attendait si on laissait faire comme on a laissé faire en Allemagne, à Kaboul, et en Algérie où les charniers islamistes ne se comptent plus. (129)

En reliant les horreurs de la Seconde Guerre mondiale à celle de l’Algérie des années 1990, Boualem Sansal établit un lien entre nazisme et islamisme. Le recours à ces deux sales guerres vise à établir un parallèle entre ces deux aberrations historiques et à stigmatiser les ravages et les destructions humaines causées par tous les fanatismes. En insistant sur la similarité de leurs discours, il signifie que la frontière entre les deux est mince et que les idées sont dressées en vérités immuables, selon des approches identiques. Le discours haineux de l’imam rappelle la férocité du discours de Hitler contre les juifs, les communistes, les homosexuels et les intellectuels. La virulence du ton est égale à celle du Führer puisque l’imam est farouchement  « contre les infidèles, les Kouffars, les tyrans, les Toghouts. L’imam a ouvert le sac des kouffars : il a nommé le juif (Lihoudi) le chrétien (Massihi) le communiste (le chouyouï, le monstre honni d’Allah) le musulman laïc, la femme libre (chienne vulgaire) les homos, les intellos ».

À partir de ces considérations, l’écrivain attire l’attention sur la gravité de la situation qui autorise tous les moyens possibles, même l’exclusion, pour propager l’intimidation par la violence. Comme l’indique Alek Baylee Toumi :

Boualem Sansal est en train de tirer la sonnette d’alarme. Si la France continue d’ignorer ses enfants d’immigrés, elle risque de le payer très cher. Car les nazislamistes sont là, avec leur Imam-Führer, leurs émirs, leurs kapos, des tonnes de haine, la promesse des paradis pour ces milliers de chômeurs professionnels futurs islamikazes[40].

Il reste que le mouvement générateur du rappel de la figure de Schiller renferme cette attitude de colère et de rage devant l’immunité dont bénéficient les criminels. Pour Sansal, c’est absurde que les assassins de son peuple échappent à la sanction de leurs crimes abominables :

Non, ceux qui ont conduit l'Algérie à la guerre civile ont eu recours aux mêmes méthodes que les nazis : parti unique, militarisation du pays, propagande à outrance, omniprésence de la police, délation, falsification de l'histoire, xénophobie, affirmation d'un complot ourdi par Israël et les Etats-Unis, etc. Dans les banlieues françaises, les islamistes imposent une façon de vivre et procèdent à un embrigadement qui fait penser aux camps de concentration. 

Cette capacité spécifique à l’acte d’écrire de Sansal de considérer la petite histoire dans la grande Histoire du pays, se remarque encore une fois dans son récent roman Rue Darwin[41]. Comme il s’agit de la réécriture d’une histoire familiale, l’écrivain cherche à demeurer fidèle dans l’évocation des faits réels autour de la vérité de ses proches, tout en inventant quelques personnages ou encore en transformant certains pour ménager les susceptibilités et éviter les malentendus.

Le roman représente une transposition de la saga familiale, racontant l’histoire du narrateur Yazid, alter ego de l’écrivain, depuis l’enfance jusqu’au temps présent. La réalisation de cet écrit renferme en effet une attitude paradoxale : le désir de raconter l’histoire familiale mais aussi la crainte de violer la vie des autres. C’est pour cette raison que Sansal a longtemps hésité avant de l’écrire, et qu’il ne l’a fait que trois mois après le décès de sa mère. C’est le point de départ du processus de l’écriture, avec les retrouvailles de la fratrie dispersée aux quatre coins du monde et qui se trouve réunie autour du cercueil de la mère. Et c’est ainsi que commence le besoin de remonter dans le temps de Yazid, dit Yaz, l’aîné, qui a veillé la défunte jusqu’à ses derniers jours, ne voulant pas l’abandonner et la laisser seule, en prenant le chemin de l’exil comme les siens qui ont fui les guerres sanglantes de la décennie noire en Algérie.

Des éléments marquants de la vie de Yaz ressemblent à ceux de Boualem qui a vécu dans les années 1950-1960 sur la rue Darwin, à Belcourt, le quartier populaire d’Alger. Lui aussi se posait des questions sur ses origines et sur sa véritable famille, comme le fait le narrateur. C’est ainsi qu’en fouillant dans son passé, il apprend des vérités poignantes, des secrets honteux, qui planent sur l’ombre de sa famille, dont la figure centrale, est l’étonnante grand-mère, la Djéda. Celle-ci, devenue chef de sa tribu à la mort de son père, a dirigé le clan Kadri d’une main de fer et réussi dans les affaires. Elle était patronne de bordels dans plusieurs villes, et même en Tunisie, au Maroc et en France. Pour Yaz, elle incarnait le pouvoir, la puissance, l’autorité, mais aussi le vice et la honte. Sa mère avait d’ailleurs refusé l’héritage laissé par cette aïeule, considérant que cet argent provenait du malheur et de la débauche. La Djéda se présente aussi comme le portrait d’une femme d'affaires richissime capable de subjuguer tous les hommes de pouvoir, qui a traversé l’histoire tourmentée de l’Algérie naviguant à travers tous les régimes. Elle côtoie l’administration française, soutient le FLN et, à l’indépendance, est hissée au rang d’héroïne. Ses actions pour soutenir la naissance de la République qui éprouve d’énormes difficultés financières sont considérables. Elle participe activement et généreusement à la grande opération de solidarité lancée par Ben Bella en donnant des quintaux d'or. Admirée et adulée, crainte et redoutée, la Djéda était aussi détestée et jalousée. Sa mort fut tragique et surprenante car elle a fini assassinée dans des conditions obscures. Sa fortune est pillée et même certains de ses biens ont été consignés. Le palais qu’elle avait acquis au début des années 1950 à Alger, celui de la reine Ranavolona III[42], est devenu la propriété de d’un haut dignitaire. D’ailleurs Sansal ne retient pas sa langue pour accuser directement certains dirigeants algériens jusqu’au sommet de l’État, qui font preuve d’incompétence mais entassent des fortunes colossales pendant que le peuple est écrasé sous le poids de la misère ambiante dans un quotidien marqué de souffrances, de privations et de profondes frustrations.

Avec la publication de son sixième roman, Rue Darwin, Sansal démontre qu'il n'a pas l'intention de s'assagir ou de changer de trajectoire d’écriture. Pour lui, l’écrivain doit s’impliquer et participer à la refonte de la société en désarroi. Et malgré son regard acerbe sur le régime, il continue à afficher un courage exemplaire, déterminé à vivre en Algérie et à défier les menaces et les intimidations.

J'y vis toujours. À Boumerdès. Cela surprend hors d’Algérie. Mais le plus étonnant, c'est que tous les gens en Algérie même sont eux aussi convaincus que je réside en France. A cause de ce que j'écris, et à cause de ce qu'ils pensent de moi. Encore récemment dans un blog, quelqu'un disait : oui, il critique l'islam et tout ça, mais de toute façon il vit dans un pays laïc, il peut tout se permettre. Et quand je rencontre quelqu'un en Algérie, je m'entends dire régulièrement : tu es là pour quelques jours ? Quand je réponds que c'est quand je suis ailleurs que c'est pour quelques jours, on a du mal à me croire, on veut même vérifier. Du coup, j'en arrive souvent à me demander pourquoi je suis si peu inquiété par les autorités [rires]. Je me dis que c'est probablement parce que je les sers ...[43]

Sansal confère à l’écriture romanesque et à la fiction, en tant qu’espaces spécifiques, le pouvoir de conscientisation et de dénonciation des maux de la société. Il valorise une pratique de l’écriture se situant en marge de tous les discours politiques de l’État mais qui s’intéresse avec courage et rigueur aux problèmes que connaît l’Algérie. Son rôle d’intellectuel lui dicte une conduite précise, celle qui fait de lui un écrivain ayant « pour mission de dire quelque chose sur la société, de prendre part dans le débat politique »[44], social et religieux de son pays.

Le lecteur pourra être surpris de constater que certains écrivains exploitent les possibilités du genre littéraire et social en avançant des points de vue critiques et acerbes sur des situations tragiques qui rongent la société algérienne. À titre d’exemple, beaucoup d’écrivains parmi lesquels Salim Bachi, Malika Mokeddem se sont intéressés à cette quête désespérée vers les pays du Nord d’immigrants clandestins qui tentent de rejoindre l’Eldorado européen au péril de leur vie.. La multitude des écrits des dernières années montre que plusieurs auteurs ne sont pas restés indifférents devant la tragédie actuelle de ces groupes d’hommes et de femmes, appelés « Harragas »[45] qui, en partance vers « la terre promise » sur des barques de fortune, finissent au fond des eaux internationales méditerranéennes au large du Détroit de Gibraltar devenu un des plus grands cimetières du monde[46]. Par des récits poignants qui incitent à s’interroger sur les causes de cette situation dramatique, ils réussissent à mieux capter cette troublante tragédie avec ses pertes, ses déroutes, ses espoirs avortés.

Ainsi, confrontés aux changements sociopolitiques qui marquent leur pays, les écrivains algériens contemporains présentent les traces de ces évolutions historiques dans leurs œuvres. Ils établissent un rapport direct avec l’actualité politique, mais ils sont aussi concernés par les problèmes sociaux, économiques et religieux. Le choix des textes qu’ils produisent et des thèmes qu’ils choisissent révèle en grande partie les enjeux dominants dans les années 90, et dont plusieurs problématiques constituent un miroir omniprésent des transformations des mentalités et de la société. Plusieurs textes romanesques sont par ailleurs très éloignés les uns des autres tant par la qualité littéraire que par la complexité de l’imaginaire. Mais ce qui frappe dans la variété de cette production littéraire c’est la mise en valeur de la richesse et de la diversité d’une nouvelle littérature qui revendique  ses différences pour obtenir sa juste place.

Alors si les écrivains contemporains se sont imposés dans le champ littéraire algérien, c’est parce qu’ils sont des créateurs à part entière, à l’imaginaire fécond et singulier qui emmène le lecteur, au fil des trames narratives, dans des zones surprenantes, mystérieuses, profondes. Ils ne sont pas seulement les peintres d’une société bloquée qui vit des situations tragiques : ils font partie de ceux qui croient en son devenir et à son évolution. C’est dans ce sens qu’ils s’intéressent aux mutations qui touchent le monde dans lequel ils vivent, en produisant des récits modernes qui s’écrivent à même la peau. Dans l’ensemble, leurs écrits sont soignés, aboutis et empreints du courage particulier qui consiste à dénoncer le malaise sociétal, car ils font regorger leurs textes de détails pertinents et d’événements authentiques. Certains écrivains choisissent même de donner la parole à leurs personnages avec une justesse surprenante, ce qui confère à leur production une valeur inestimable de documents historiques précieux, se distinguant par une écriture vivante où s’entremêlent le réel et la fiction.

Pour assurer une certaine continuité innovatrice, essentielle à une forme de diversité littéraire bien spécifique, plusieurs écrivains algériens contemporains se jettent dans l’écriture comme on se jette contre un mur, avec colère, amertume et déception. Dans un style simple et vif, avec une cruauté souriante, ils entraînent le lecteur à travers une audacieuse traversée du temps. D’autres, par contre, se distinguent par une écriture riche, parfois très grave, et surtout par l’intensité toujours envoûtante des interrogations qu’elle soulève. Tandis que certains textes se caractérisent par l’usage d’une langue bien maîtrisée et d'un style imagé, coloré, qui offre une écriture excessive et flamboyante, d’autres apparaissent comme des écrits remarquables, des manifestations jubilatoires, ou des hymnes à la vie qui révèlent que chez certains écrivains, l’acte d’écrire est une forme de libération, d’émancipation.

La littérature a joué et joue toujours en Algérie un rôle crucial dans l’expression des valeurs, dans leur mise en abîme ou encore dans leur transformation présente. Elle est un outil d’analyse et d’interprétation de l’imaginaire social et de la diversité des cultures. Ainsi, la parution de différents écrits au fil des années est-elle un signe de vitalité très stimulant. Des écrits qui débouchent sur différentes formes d’expression du sentiment d’appartenance nationale et inventent des styles qui peuvent lutter contre la censure. Force est de préciser que beaucoup d’écrivains font fi de toutes les limites en refusant la censure à laquelle on entend soumettre leurs créations. L’activité scripturale s’offre alors comme une voie de catharsis pour ces auteurs qui se proclament éveilleurs de consciences et qui ont décidé d’écrire et d’agir pour dénoncer la situation politique et sociale de leur pays. Ils s’opposent au silence et disent une parole juste et courageuse qui apparaît comme une forme de défi, voire comme l’expression d’une certitude, face au pouvoir autoritaire. Dans l’ensemble de cette production romanesque, ces écrivains retracent leur parcours vers l’écriture, illustrant à la fois les lectures de leurs auteurs, leurs appartenances multiples et leur large vision de la culture qui leur permettra de retrouver l’Algérie qu’ils ont quittée dans les années noires. Ils veulent briser les chaînes qui enferment les hommes et les femmes, les intellectuels de leur pays dans un moule qui les réduit au silence, à l’exclusion et à l’inactivité. Leur salut dépend de cette résistance, de cette lutte contre l’oubli et contre un régime politique qui bafoue les bases de la liberté personnelle. Leurs réalisations donnent véritablement tout son sens à la littérature, qui selon  Abdesselam Cheddadi, apparaît :

[...] sans doute l’activité expressive et symbolique la plus vitale : tirant sa substance de la langue, de la pensée, de l’expérience vécue, des valeurs religieuses, morales, métaphysiques, esthétiques, voire scientifiques, travaillant à la fois sur le réel et l’imaginaire, sur l’intellect et le sentiment, sur la réalité et le rêve, sur le conscient et l’inconscient, elle crée au travers et au-dessus de notre monde matériel quotidien de l’urgence, de l’utilité et de l’intérêt un monde mental distancié et détaché, où les individus peuvent se reconnaître et se rencontrer, satisfaire leur curiosité, se projeter, se retourner sur eux-mêmes pour réfléchir sur leur expérience propre. La littérature nous permet ainsi de construire nos regards croisés sur nous-mêmes et sur le monde, renouveler nos perceptions et nos visions spirituelles, éthiques et esthétiques, faire la soudure avec nos expériences passées, être nous-mêmes sans complexe tout en étant libres et ouverts aux autres. Par-dessus tout, la littérature insuffle une vie sans cesse renouvelée aux langues que nous pratiquons, source de notre plaisir le plus intense et objet de partage le plus sublime avec les autres.[47]

À la lumière de la présentation de ces quelques éléments distinctifs des formes littéraires spécifiques à une nouvelle génération d’écrivains, on peut dire que cette dernière a contribué à l’élaboration d’une écriture bousculant les normes de toute pratique littéraire confinée dans les recettes de la création classique. En fait, le texte algérien contemporain de langue française apparaît comme un discours de dépassement qui porte le poids des réalités algériennes et des problématiques toutes nouvelles, qui intègre la relecture de son histoire et le renouement avec sa mémoire dans une affirmation de l’identité nationale. L’écriture devient une voix réelle, une parole vivante pour ré-agir, dénoncer et s’interroger. Et les jeunes écrivains sont conscients que la reconquête de l’identité ne peut être atteinte qu’à travers une littérature qui cherche en premier lieu à revaloriser l’homme algérien et son fonds culturel. L’émergence d’une mouvance littéraire marque une rupture avec les conceptions culturelles qui prévalaient et annonce le renouveau dans la pratique d’écriture. Cette nouvelle littérature ambitieuse, audacieuse, contestataire et dénonciatrice des forces et des rapports sociaux s’inscrit dans un processus de revendication de la différence algérienne. Et si cette littérature revendique sa différence, c’est parce qu’elle traite d’une réalité qui lui est propre, qui génère un questionnement permanent face aux injonctions sociales et familiales, qui  pointe les maux qui rongent la société de l’intérieur et remet en cause le rôle des individus face à la dérive du temps présent. Chaque écrivain essaie ainsi de présenter et de représenter cette réalité à sa manière dans sa production romanesque alliant lyrisme, métaphores inattendues, dépouillement et poésie, culture et nature, idéologie et mythe, mémoire et oubli, guerre et paix.

C’est à la faveur d’une construction spatiale et temporelle où présent et passé alternent, que les images de l’Algérie d’autrefois et celles de l’Algérie d’aujourd’hui se trouvent présentes partout dans ces confrontations entre le réel, le possible et le nécessaire, entre la mort, la survie et la vie, que tout lecteur -quel que soit son horizon d’attente- peut mieux saisir la spécificité de ce pays. En fait, la production romanesque de ces écrivains indique que la littérature algérienne contemporaine n’a pas été réduite à sa dimension fictive ; elle est, au contraire apparue comme un lien révélateur de représentations des conflits enfouis et des enjeux mémoriels, là où les sources historiques sont détournées, voire oblitérées. Il va sans dire que ce fait littéraire se modifie et se développe puisque rien n’échappe au sens très aigu de l’observation, de la description, de la dénonciation du mal qui ronge la société algérienne, de même qu’à la réflexion afin que les écrits de divers écrivains algériens apparaissent comme un rappel d’événements significatifs. Ceci aura pour effet que le présent n’oublie pas la douloureuse tragédie du temps passé, et surtout, que des plaidoyers soient avancés pour la tolérance, la justice, la liberté et le respect humain.

En terminant, nous pouvons affirmer qu’il y a des œuvres  fortes et prenantes, dont la découverte ainsi que la considération montrent clairement que le corpus du patrimoine littéraire algérien actuel est en perpétuel devenir au moment où vient à toute la société une conscience vive de ses moyens, de ses limites, de son rayonnement et de sa force imaginative. En effet, l’émergence de cette mouvance littéraire inventant sa propre particularité, avec de nouvelles modalités, a conditionné l’apparition et la mise en œuvre d’une dynamique de relève ou de renouveau mais dans une optique de dépassement. Sa force créatrice se veut l’expression d’une génération qui est différente de celle des aînés ou de celle présente ou active à l’avènement de l’indépendance. Une génération qui, dotée de sa propre démarche littéraire, de son style et de ses thèmes, positionne la littérature comme une action dans l’actualité et une prise en charge du présent dans sa dimension évolutive.

Cette diversité dans la production romanesque est le miroir, le plus juste, de l’évolution de la société algérienne. Et donc de ses citoyens. C’est un changement dans le visage littéraire qui compose ce pays. Elle constitue également un défi à la position stérilisante affichée par certains pseudo-intellectuels algériens qui continuent à négliger la profondeur et la force de leur patrimoine littéraire et culturel. Dans tous les cas, cette production romanesque provoque la découverte et impose le respect d’une nouvelle génération d’écrivains qui participent à la diversité littéraire en Algérie.

 Notes

[1] Djemaï, Abdelkader (1er mars 1997), « Il arrive que l’engagement s’impose brutalement », La Quinzaine littéraire.

[2] Voir Redouane, Najib (2010) (s. La dir. de), Diversité littéraire en Algérie, Paris, L’Harmattan, 364 p.

[3] Bonn, Charles et Boualit, Farida (1999) (s. La dir. de). Paysages littéraires algériens des années 90 : Témoigner d’une tragédie ?, Paris, L’Harmattan, 185 p.

[4] Redouane, Najib et Mokkadem, Yamina (2000) (s. La dir. de). 1990 en Algérie. Année féconde ou année de rupture, Toronto, La Source, 259 p.

[5] Bénayoun-Szmidt, Yvette ; Bonn, Charles et Redouane, Najib (2001), Algérie : Nouvelles écritures, Paris, L’Harmattan, 272 p.

[6] Burtscher-Bechter, Beate et Mertz-Baumgartner, Birgit (2001), Subversion du réel : stratégies esthétiques dans la littérature algérienne contemporaine, Paris, L’Harmattan, 263 p.

[7] Voir Tétu, Michel (1988), La Francophonie. Histoire, problématique, perspectives, Montréal, Hachette, p. 208.

[8] Khadra, Yasmina (2001), L'Écrivain, Paris, Julliard, 249 p.

[9] Voir Burtscher-Bechter, Beate (2010), « Vision et réalité de l'intellectuel chez Yasmina Khadra », dans Najib Redouane (s. La dir. de). Diversité littéraire en Algérie, Paris, L’Harmattan, p. 171-187.

[10] Khadra, Yasmina (2001), L’écrivain, Paris, Julliard, p. 194-195.

[11] Il s'agit de la trilogie noire de l'auteur, qui se compose de Morituri, Paris, Baleine, 1997, 168 p. ; Double blanc, Paris, Baleine, 1997, 168 p. ; L'Automne des chimères, Paris, Baleine, 1998, 181 p. ainsi que de ses romans Les Agneaux du Seigneur, Paris, Julliard, 1998, 216 p. et À quoi rêvent les loups, Paris, Julliard, 1999, 279 p.

[12] Khadra, Yasmina, L'Imposture des mots, Paris, Julliard, 2002, 180 p.

[13] ______________. Les Hirondelles de Kaboul, Paris, Julliard, 2002, 191 p.

[14] ______________. L'Attentat, Paris, Julliard, 2005, 270 p.

[15] ______________. Les Sirènes de Bagdad, Paris, Julliard, 2006, 341 p.

[16] ______________. Cousine K, Paris, Julliard, 2003, 106 p.

[17] ______________. La part du mort, Paris, Julliard, 2004, 415 p.

[18] Chemla, Yves (24 janvier 2009), Le roman comme art de l’angle mort, Études Francophones.

[19] Khadra, Yasmina (2008), Ce que le jour doit à la nuit, Paris, Julliard, 438 p.

[20] ______________. L’équation africaine, Paris, Julliard, 2006, 336 p.

 

[21] Mimouni, Rachid (1992), De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, Paris, Le prés-aux-clercs.

[22] Sansal, Boualem (1999), Le Serment des barbares, Paris, Gallimard.

[23] Toumi, Alek Baylee (2010), « Boualem Sansal : Lettre interdite », dans Najib Redouane (s. La dir. de), Diversité littéraire en Algérie, Paris, L’Harmattan, p. 253.

[24] Sansal, Boualem (2000), L’Enfant fou de l’arbre creux, Paris, Gallimard. Ce livre a reçu le Prix Michel Dard.

[25] ____________. Dis-moi le paradis, Paris, Gallimard, 2003.

[26] ____________. Harraga, Paris, Gallimard, 2005.

[27] ____________. Poste restante: Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, Paris, Gallimard, 2006.

[28] Metaoui, Fayçal (4 juin 2006), « Le livre de Boualem Sansal censuré », El Watan.

[29] Ibid.

[30] Ibid.

[31] Toumi, Alek Baylee (2010), « Boualem Sansal : Lettre interdite », dans Najib Redouane (s. La dir. de). Diversité littéraire en Algérie, Paris, L’Harmattan, p. 257.

[32] A la mémoire  de Mohamed Boudiaf / Président de l’Algérie de janvier à juin 1992 / Assassiné à Annaba le 28 juin 1992 / Par un officier de la garde présidentielle.

[33] Toumi, « Boualem Sansal : Lettre interdite », p. 257.  Toumi ajoute que « En Algérie, le choix n’est pas entre le bien et le mal mais entre « le pire et le vampire » ! Le pouvoir militaro-éfélène continue, comme un vampire, de sucer le sang du peuple.  Boudiaf  les appelait la « mafia politico financière ». Les islamistes, que ce pouvoir a enfantés d’une de ses côtes nommée Abassi Madani, et qui peuvent le renverser, sont pires que lui. Trop divisés, fractionnés par des querelles de chefs, minés par des querelles intestines, les démocrates sont hors jeu ».

[34] Sansal, Poste restante, p. 29.

[35] Ibid., p. 31.

[36] Sansal. Poste restante, p. 34.

[37] Sansal, Boualem, Le Village de l'Allemand ou Le journal des frères Schiller, Paris, Gallimard, 2008. Grand Prix RTL-Lire 2008, Grand prix de la Francophonie 2008, Prix Nessim Habif (Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique), prix Louis Guilloux.

[38] Sansal soutient ceci à propos de l’authenticité de ses écrits en relatant la raison d’être de l’histoire du Village de l’Allemand : «Absolument. Même s'il y a bien sûr dans mes livres une façon particulière de raconter les choses. Et si parfois je n'écris pas seulement à partir de ce que j'ai vécu mais aussi à partir de ce qu'on m'a rapporté. Notamment quand j'étais dirigeant d'entreprise avec mes interlocuteurs ou au cours de mes déplacements. Par exemple, pour mon livre précédent, Le village allemand, c'est quand j'étais directeur au ministère de l'Industrie que j'ai découvert au cours d'une mission à côté de Sétif l'existence incroyable d'un petit village qui ne ressemblait à aucun autre village algérien, tellement il était bien tenu, avec des fleurs ici et là comme nulle part ailleurs, etc. On m'a appris qu'on l'appelait le « village allemand » car il y avait justement un Allemand qui habitait là depuis la guerre, un ancien nazi qui avait rejoint la Révolution et qui avait transformé la physionomie du lieu. Je suis tombé ensuite sur le cinéaste Lakhdar Hamina, originaire de la région, qui m'a dit qu'il connaissait cette histoire, ce qui a renforcé ma curiosité. J'ai alors un peu enquêté et c'est comme cela que sur la base de faits réels, comme toujours, j'ai écrit ce livre ».  Propos tirés de Boualem Sansal : « "Je suis légitime en Algérie, c'est au pouvoir de partir" », Jeuneafrique.com.

[39] Boualem Sansal : "Je suis légitime en Algérie, c'est au pouvoir de partir", Jeuneafrique.com.

[40] Toumi, Alek Baylee (compte rendu) de Boualem Sansal. Le Village de l’Allemand, The French Review, Volume 82, No 6, Mai 2009, p. 1371.

[41] Sansal, Boualem, Rue Darwin, Paris, Gallimard, 2011. Lauréat du prix de la Paix des libraires allemands. 

[42] La reine Ranavalona III, la dernière qui avait régné à Madagascar et qui avait été exilée en Algérie par les Français.

[43] Boualem Sansal : "Je suis légitime en Algérie, c'est au pouvoir de partir", Jeuneafrique.com.

[44] Bonn, Charles (1974), La littérature algérienne de langue française et ses lectures, Naaman, p. 213.

[45] Harraga du verbe « h’rag », littéralement brûler,  mot de l’arabe dialectal désignant ces jeunes qui brûlent leurs papiers pour éviter de se faire reconnaître par la police espagnole et par conséquent se faire reconduire dans leurs pays d’origine.

[46] Voir Najib, Redouane (2008) (s. la dir. de). Clandestins dans le texte maghrébin de langue française, Paris, L’Harmattan, 260 p.

[47] Cheddadi,  Abdesselam (2010), « Édito. Premier anniversaire du mlm! », Le Magazine Littéraire du Maroc, No 5/Automne 2010, p. 4-5.