Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2014, p. 19-25, ISBN : 978-9961-813-57-7 | Texte intégral


Kheira MERINE

Introduction

Le texte romanesque est, par excellence, l’un des espaces où agissent et interagissent intertextualité et interdiscursivité. Même si ces deux notions ne sont pas toujours vues sous le même angle par les théoriciens qui en affichent des positions pour le moins controversées, nous nous en servons, non pas dans un souci définitoire[1], mais comme procédés d’écriture caractérisant le texte romanesque. Notre travail, s’appuyant sur les approches structurales et sémiotiques, consiste à relever les traits de cette intertextualité / interdiscursivité en montrant le rôle qu’ils jouent comme microstructures dans la composition de la macrostructure textuelle et discursive. Pour cela, nous nous servons, comme corpus, du roman L’épreuve de l’Arc de Habib Tengour (Sindbad, 1990). En plus du fait qu’il soit édité en 1990[2], ce roman nous a interpellée, par son contenu formel où l’écriture mêlant les genres et même les codes se construit par cette transgression qui lui garantit une certaine poéticité dont la signification se tisse à travers l’enchevêtrement architextuel (Barthes) ou transtextuel (Genette).

  • 1. Intertextualité et interdiscursivité

Ayant eu des parcours bien différents, l’une et l’autre des deux notions demeurent jusqu’à nos jours sans définition stable permettant de les situer épistémologiquement. Cependant, toutes les théories s’accordent à reconnaitre pour l’une comme pour l’autre cet aspect de coprésence externe[3] à la macrostructure textuelle ou discursive. Coprésence reconnue déjà par les pionniers de l’intertextualité (Kristeva, Barthes, Jenny, Genette, Riffaterre) et dont la position sera suivie par d’autres s’intéressant à l’interdiscursivité comme Charaudeau et Maingueneau (2002), Rosier (2005), Adam (2006)[4]. Ce rapprochement entre les deux notions a fait dire à Paveau (2010) que l’interdiscours s’est intertextualisé ; il est ainsi défini par le dictionnaire littéraire Aron, Saint Jacques & Viala (2002 : 305-307) :

« Au sens strict, on appelle intertextualité le processus constant et peut être infini de transfert de matériaux textuels à l’intérieur de l’ensemble des discours. Dans cette perspective, tout texte peut se lire comme étant à la jonction d’autres énoncés, dans des lieux que la lecture et l’analyse peuvent construire ou déconstruire à l’envi »[5].

Nous inscrivant dans cette perspective où l’interdiscursivité est comparable à l’intertextualité, nous nous focalisons sur, d’une part la spécificité de sa composante (celle de l’interdiscursivité), et d’autre part sur le fonctionnement de cette composante sur le plan de la signifiance du texte de notre corpus.

  • 2. Présentation du texte

Le roman est une forme d’écriture où la narration s’éclipse devant les longs commentaires du narrateur-personnage qui raconte son parcours d’étudiant. L’intrigue qui n’en est pas une n’apparait qu’à travers les discours des personnages qui ponctuent les longues tirades de commentaires (du narrateur-personnage) dans lesquelles apparaissent des éléments faisant référence à l’histoire, à la religion, à la mythologie, à la science. Ces domaines sont aussi présents dans le discours de quelques personnages. Les deux types de discours sont marqués par la présence de lieux communs qui alternent avec le discours scientifique.

Dans notre roman, c’est le discours sous tous ses aspects, qui gère la narration, et ainsi toute forme intertextuelle, se situant au niveau du discours, fonctionne en interdiscursivité.

  • 3. Discours et inter-discours au niveau du roman L’épreuve de l’Arc

Le roman se structure en macrodiscours ou discours cadre, (en)cadrant[6] des microdiscours qui peuvent appartenir aussi bien aux personnages qu’à l’interdiscours. Cette hiérarchisation des discours forme des strates vocales (Bakhtine) que le narrateur-personnage organise et contrôle selon une distribution où chaque discours agit par rapport aux autres conformément à un fonctionnement précis.

Concernant l’interdiscours, il se présente dans le roman sous deux aspects :

  • L’aspect de la citation
  • L’aspect des formes orales stylisées (Bakhtine) par la narration.

Pour les citations, elles sont soit authentiques, n’ayant subi aucune transformation, soit transformées en patrie.

a.1. Les citations « authentiques »

Ex1 : On leur donnera à boire un vin rare, cacheté par un cachet de musc et mélangé à l’eau du Tasnîm (p. 75) (verset coranique traduit).

Ex2 : ebriari semel in mense (p. 76) (passage écrit en latin ayant à peu près la même signification que l’ex.3).

Ex3 : iyyaka an taskara tûla ad ; dahri, wa in yakûn famarratan fi ash-shanri” (Ibn Sina) (p. 77)[7] (passage écrit en arabe et translitéré à l’aide de l’alphabet latin)

Ces discours cadrés sont l’exemple de la transgression opérée par l’interdiscours, transgression qui se situe au niveau du :

  • Code linguistique (arabe/français/latin)
  • Genre discursif (religieux/scientifique/poétique)

Ils constituent ainsi une sorte de digressions savantes (Bakhtine) dont se sert le discours cadrant pour légitimer un fait proscrit socialement[8]. Cette légitimation fonctionne par le choix des domaines d’où émanent les interdiscours, à savoir la religion et la médecine et qui vont servir de moyen pour tourner en dérision le discours social dominant. Cette dérision s’explique par le fait que le dire de ces interdiscours dément la loi instituée au nom de ces mêmes domaines de référence.

Ce qui caractérise ces citations, c’est qu’en dépit de leurs champs de référence, elles appartiennent à un registre familier[9] (discours entre jeunes, dans le roman, le narrateur-personnage et son ami, tous deux étudiants) à tel point où elles constituent des lieux communs fonctionnant comme arguments d’autorité.

a.2. Les citations transformées en partie 

Ex4. De tous les fous d’Arabie, il y en avait beaucoup, Qays était le fou. (p. 49)

Ex5. Cette folie était une découverte. (p. 48)

Ex6. Objet d’anecdotes abondamment commentées, de litiges sévères entre scoliastes, d’interprétations ésotériques variées d’études cliniques contestées, cette neuve folie de l’amant délaissé n’était sans doute qu’une fabrication ingénieuse de grammairiens et philologues dissidents, gens de Basra, des novateurs, ou même des Assassins. (p. 47)

Ex7. Toutes ces histoires sentimentales cachaient quelque chose d’autre et la police enquêtait. Les docteurs au nom de l’orthodoxie condamnaient l’engouement pour des fadaises ramollissantes alors que les Byzantins culbutaient les troupes musulmanes au pays du shâm. (p. 48)

Ces passages sont des exemples de discours récupérés et « modelés » par le discours cadrant afin qu’ils lui permettent d’aborder des thèmes sociaux ou autres sur un ton critique. Pour légitimer son approche, ce discours cadrant s’appuie sur  des références historiques qu’il présente dans une trame narrative dominée par la satire et la dérision, l’une mise au service de l’autre. Ces deux procédés rhétoriques fonctionnent autour d’un thème (pour ces exemples, il s’agit de « l’amour ») qui est évoqué par le biais de références historiques présentées dans un ensemble de faits grossis par la narration au point de frôler le burlesque (ex6 et7). Serait-ce là de la subversion d’un langage poétique qui vit depuis des siècles (l’universalité de « Qays wa Leïla » n’a rien à envier à celle de « Roméo et Juliette » venue bien après) ?

Cependant, souvent ces thèmes intégrés dans ces interdiscours ne fonctionnent que comme lieux communs et c’est la narration avec ses procédés d’intégration discursive[10] qui leur permet de générer des discours avec effet de poétisation, avec parfois effet de rimes et de musicalité, ex 8 : le tréfonds dénoué de nos désirs partiellement calcinés (p. 96).

  • b. Les formes orales stylisées par la narration

Celles-ci sont présentes aussi bien dans le discours du narrateur que dans ceux des personnages. Elles émanent de registres de langue différents et fonctionnent différemment, toutefois, elles peuvent être réparties en deux catégories :

  • Expressions figées et proverbes traduits de l’arabe au français
  • Expressions et proverbes français
  1. Expressions figées et proverbes traduits de l’arabe au français.

Ex.9. … Comme le clou de la fable de Djeha. (p. 36)

Ex.10. C’est la galette qui galope après moi. (p. 77)

Ex.11. L’enterrement est somptueux mais la mort une souris. (p. 88)

Ces exemples, composés d’expression idiomatiques et proverbiales relèvent du registre populaire. Leur rôle est double, d’une part ils inscrivent le macrodiscours culturellement, et d’autre part, ils participent à renforcer le double aspect que cherche à se donner le roman (déjà énoncé) et qui est de jouer entre la subversion et l’effet de poétisation par le biais de lieux communs popularisés.

Concernant le premier point, les intertextes de ce genre (ils sont nombreux dans le roman) constituent pour le texte-discours une sorte de connaissances identitaires (Bakhtine) et fonctionnent en signes évocateurs du milieu (Bally). De ce fait, ils forment des marques d’ancrage culturel dont la lisibilité se construit par et à travers le discours qui, en les reconnaissant, cherche à les réhabiliter parce qu’ayant été pendant longtemps ignorées par le discours institutionnalisé.

Quant au second aspect du rôle que jouent ces intertextes, il s’inscrit dans la démarche globale que s’est choisie le roman à savoir se servir en partie du langage populaire appartenant à la sphère qui l’a produit pour deux raisons :

  • La première, c’est asseoir sa critique envers cette même sphère en utilisant son propre langage (l’ex.11 le montre bien, ce proverbe apparaît dans le discours d’un personnage - un manchot, ancien maquisard - qui l’emploie pour parler de l’enrichissement de la charte nationale.)
  • La deuxième, c’est de multiplier les registres de langues en essayant de défier le cloisonnement qui les sépare. Il est vrai que cette forme de transgression entre dans la logique du roman qui intègre des formes de discours ne relevant pas de l’art littéraire (écrits moraux, digressions savantes, déclamations rhétoriques etc.) (Jenny, 2003),[11] ou comme le précise Bakhtine (1978 : 88) citant la diversité des discours des personnages, des dialectes sociaux, maniérismes d’un groupe, jargons professionnels, langages des genres, parlers des générations, des âges, des autorités…[12] (cité par Jenny, ibid). Cependant, cette transgression le roman-texte la récupère comme effet de modernité dans l’écriture mais aussi comme moyen de contestation contre toute marginalisation de formes discursives, qu’il essaie de mettre à l’honneur en leur attribuant des places de choix au niveau du macrodiscours. Dans le même ordre d’idées, Angenot (1983) explique que :
  • l’approche intertextuelle peut avoir pour effet, de briser la clôture de la production littéraire canonique pour  inscrire celle-ci dans un vaste réseau de transaction entre modes et statuts discursifs, le discours social »[13].
  1. Expressions figées et proverbes français.

Ex12. Un fromage sans doute. (p. 84)

Ex13. C’est des théories à la mords-moi le nœud. (p. 37)

Ex14. Faire de l’ombre aux boas. (p. 37)

Ces formes discursives se démarquent des précédentes par deux aspects :

  • L’un est qu’elles ne fonctionnent pas comme connaissances identitaires, mais comme connaissances universelles (tel que le montre l’ex.12)
  • L’autre est qu’elles participent à l’opacification du sens pour le non initié[14] et de ce fait, elles contribuent à l’errance du sens tant précisé par les expressions vues précédemment. Se prêtant à la libre interprétation, cette errance du sens convoque la participation de la réception qui ne peut qu’apprécier son degré de poéticité, comme nous le montre le passage suivant ; Je comprends bien, tu te réserves en avançant de beaux systèmes qui occultent nos carcasses interrogatives pour ne pas déranger la digestion des repus : Faire de l’ombre aux boas ! Je ne sais pas si je comprends tout, tu philosophes sous la clarté jalouse du népotisme mais tu ne t’impliques dans aucune action d’envergure. C’est une philosophie de lézard ! » (37)

Outre leur participation à la construction de l’intertexte, les formes discursives vues en (a) et en (b) fonctionnent à un second degré où elles permettent  la contiguïté et même le croisement de deux milieux spatio-culturels différents (le français et l’algérien) dont elles forment les passerelles qui les décloisonnent en invitant l’un à décrypter les dires de l’autre.

Conclusion

Tous ces intertextes/interdiscours, que nous avons présentés, ont comme point commun le fait de relever du registre familier quel que soit l’espace culturel auquel ils appartiennent. Ce sont donc des éléments renvoyant à des lieux communs et dont la charge sémantique est colorée socialement. Cette récupération traduit l’intérêt que porte le macrodiscours au social dont il conteste certaines pratiques par le biais de la dérision qui devient une forme subversive entamant chaque interdiscours.

Par ailleurs, servant à des fins d’écriture, l’interdiscours constitue une relation non pas d’un discours à un autre mais plutôt d’une culture à une autre car l’intertextualité « relations en différents textes écrits », se dissout dans une définition plus large de simple référence culturelle. (Gignoux, 2006)

Références bibliographiques 

Bakhtine, M. (1978), Esthétique et Théorie du roman, Paris, Gallimard.

Genette, G. (1982), Palimpsestes – La littérature au second degré, Paris, Seuil.

Gignoux, A-C., « De l’intertextualité à l’écriture », Cahiers de Narratologie [en ligne], 13/2006, mis en ligne le 1 septembre 2006. URL http://narratologie revues.org/329

Houdart–Merot, V., (2005b) « Bakhtine, père ou ancêtre de l’intertextualité ? » dans P.-P. Haillet (coord.), Regards sur l’héritage de Mikhaïl Bakhtine, CRTH, Université de Cergy-Pontoise, contribution au séminaire annuel du CRTH 2002-2003.

Jenny, L. (2003), « Dialogisme et polyphonie » in Méthodes et problèmes [en ligne] http://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/méthodes/dialogisme/

Paveau, M.-A. (2010), « Interdiscours et intertexte : généalogie scientifique d’une paire de faux jumeaux » in Actes de colloque international Linguistique et littérature : Cluny, 40 ans après, 29-31 octobre 2007, Besançon, PUFC, p. 93-105.

 Notes

[1] Pour cela, nous nous remettons aux différents travaux qui se réalisent dans le champ de l’analyse du discours.

[2] Caractéristique répondant à la thématique du colloque.

[3] Quelle que soit sa forme : inconsciente, consciente, matérielle ou autre.

[4] Cités par Paveau, M.-A. (2010).

[5] Aron, P. ; Saint-Jacques, D. et Viala, A. (2002) (éds), PUF.

[6] Nous empruntons les concepts de discours « cadres, (en) cadrant, cadrés » à Bouchard, Simon et Vourzay dans « l’intertextualité au service de l’interdiscursivité » mis en ligne et consulté le 10/11/2011.

[7]  Prends garde de ne pas te saouler tout le temps, si ça se peut, une fois par mois suffira (traduction personnelle)

[8] Il s’agit de la consommation de boissons alcoolisées proscrite par la religion musulmane.

[9] A l’exception du passage écrit  en latin qui demande une certaine érudition, les autres sont connus même chez des jeunes ne fréquentant pas l’université.

[10] Nous soulignons. Nous entendons par là le fait de récupérer un élément extérieur au texte et de le mettre dans le moule de la narration avec une adaptation discursive.

[11] Jenny, Laurent, Dialogisme et polyphonie : Méthodes et problèmes, 2003, [en ligne] http : http ://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/méthodes/dialogisme/

[12] Bakhtine, Mikhaïl (1978), Esthétique et Théorie du roman

[13] Angenot, M. (1983), « L’intertextualité : enquête sur l’émergence et la diffusion d’un champ notionnel », Revue des sciences humaines, 89, p. 12.

[14] Elles posent le problème du figement et de son sens pour le lecteur non natif de France. Comme pourrait le poser les expressions précédentes pour un lecteur français.