Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2014, p. 13-17, ISBN : 978-9961-813-57-7 | Texte intégral


Leila Louise HADOUCHE DRIS

 

 « Pour culpabiliser davantage sa femme de la transgression de cet interdit religieux et de son soutien à leur fille, il lui rappela un passage canonique du « Deutéronome » qui proscrit clairement le mariage mixte : Ne t’allie avec aucun d’eux, ta fille ne la donne pas à son fils et sa fille n’en fais pas l’épouse du tien ! Ils détacheront ton petit-fils de moi et ils adoreraient des divinités étrangères »

Dalila Hassain-Daouadji, Fêlures du silence, p. 179

Pour élucider le sens de ce passage de Fêlures du silence, roman de Dalila Hassain-Daouadji paru en 2007 aux éditions Dar el Gharb (Oran), et de bien d’autres dans le roman, c’est vers le cinquième et dernier livre du Pentateuque qu’il faut aller chercher. On y apprend alors que le Deutéronome est un « récit-confession », qui appartient au genre biblique des discours d’adieu. Ce récit couvre l’histoire d’Israël depuis la descente en Égypte jusqu’au don de la terre en passant par l’évènement fondateur de l’exode. Avant sa mort, le héros, Moïse, s’adresse au peuple. Il lui rappelle l’époque du désert et l’exhorte à observer la Loi  s’il  veut  entrer  en  possession  de  la Terre promise. Aux commandements déjà reçus et rappelés, le testateur ajoute d’autres commandements, inédits jusque-là : à l’obéissance succèdera la succession et à la désobéissance la malédiction. C’est donc grâce à la Bible que nous comprenons ce passage du roman et son rapport à l’histoire de Si el Ghaouti, personnage principal, homme qui a donné la préférence à Dieu sur toute chose et à qui Dieu a donné la préférence sur toute chose.

Photomontage ou papiers collés, Fêlures du silence qui raconte l’histoire d’un homme de principe natif de Mazouna, pétri dès son jeune âge par une éducation traditionnelle se présente comme un montage où s’entrecroisent citations, allusions et références diverses.  Pour donner un sens à la lecture de nombreux passages de ce roman historique qui nous fait voyager dans le temps et invite dans les arcanes des différents imamats à la découverte des mystères et de la grandeur de l’islam, il faut connaître un peu la Bible, le Coran, les enseignements soufis, la littérature arabe, la littérature française, l’histoire universelle, mais aussi l’univers des mythes.

Cette nécessité de l’hors-texte dans la construction du sens de ce roman de Dalila Hassain-Daouadji s’avère aussi nécessaire lorsque l’on s’attèle à la lecture de son premier roman, Naufrage d’une destinée. C’est pour dire combien l’écriture de cette écrivaine recèle des richesses livresques impressionnantes. Paru à Oran aux Editions dar el Gharb en 2006, Naufrage d’une destinée est aussi un roman historique. L’auteure, tout à son entreprise visionnaire, y donne langue à son « Dit d’Algérie »[1]. Ce roman qui est tour à tour témoignage sur l’histoire des grandes familles, sur la condition humaine et sur l’histoire ancienne est une grande épopée. L’épopée d’une famille originaire de Mazouna établie à Tlemcen soudée autour des parents, seuls garants de l’unité et des origines familiales ainsi que de la tradition et de l’histoire. Dans un style riche en diverses allégories puisées dans la culture algérienne, l’auteure récrit sa version de l’histoire de l’Algérie, de cette Algérie des écoles coraniques, du hawfi, de la révolution de 1954 et de la décennie noire. L’écrivaine maîtrise des domaines disciplinaires très variés tels que l’histoire, la philosophie, la religion et la littérature et n’hésite pas à les mettre savamment au service de son écriture lui conférant, de  ce  fait, un  aspect  composite  et  hétéroclite. Sans doute cette passionnée de tout ce qui touche à l’histoire arabo-musulmane et au mysticisme religieux, tient-elle à souligner que tous les agrès, voilages et mats sont nécessaires à la bonne marche de son navire. En effet, l’accastillage de l’écriture romanesque de Dalila Hassain-Daouadji exige tout cela : du personnel, du philosophique, du spirituel et une part infime de mythique.

Le contact des textes, nous l’aurons compris, est une constante, voire une condition sine qua non de l’écriture chez Dalila Hassain-Daouadji. Cependant, cette auteure n’est pas un cas isolé. En effet, de nombreux romans algériens parus ou réédités en Algérie après 1990 et qui témoignent d’un fait social ou d’un épisode de l’histoire du pays sont le lieu d’un dialogisme textuel conséquent. Parmi ces productions, citons N’achetez pas ce livre…C’est une pure  arnaque !!! d’Akram el  Kebir (2005), Les secrets de la meyda de Yamina Chérifi (2007), Visa pour mourir de Rafia Mazari (2008), La prière du maure (2008) d’Adlène Meddi, Festin de mensonges (2006) et La chambre de la vierge impure (2009) d’Amine Zaoui, À l’ombre de tes yeux (juin 2009) et Le souffle du bonheur (août 2009) d’Adila Katia, Il était une fois peut-être pas (2009) d’Akli Tadjer. Ou encore plus récent, Puisque mon cœur est mort (2010) de Maissa Bey et Le roman noir d’Ali d’Abdelkader Ferchiche (2010).

Le moins que l’on puisse dire à propos de ces écrivains, c’est qu’ils lisent énormément et ceci quel que soit leur univers socioprofessionnel ou leur formation intellectuelle (Adila Katia, Adlène Meddi, Akram el Kebir et Abdelkader Ferchiche sont journalistes, Amin Zaoui est professeur à l’université. Rafia Mazari et Dalila Hassain Daouadji, quant à elles, sont respectivement médecin O.R.L. et chirurgien-dentiste). Tous font montre de savoirs livresques certains qu’ils n’hésitent pas à mettre au service de leur geste au point de faire du dire de l’autre, parfois du simple fait historique une condition préalable, voire inhérente à leur entreprise créatrice.

Si nous devions répertorier dans ce qu’il est convenu d’appeler la matière de l’intertextualité, ou doit-on dire de la « transcendance textuelle » (G. Genette, Palimpseste) et faire un tri dans ce que proposent ces romans en matière de pratiques intertextuelles, nous dirions que toutes les formes connues y sont présentes. L’épigraphe introduit les récits d’Adila Katia et Maissa Bey. Le roman noir d’Ali, dont l’histoire est basée sur des événements  historiques  réels  et  inspirée  de  faits divers qui se sont déroulés en France en 1957, s’ouvre sur des propos empruntés à Charles Baudelaire. Mohamed Dib est cité à deux reprises dans Visa pour Mourir de même qu’Aimé Césaire, Jacques Roubaud, John Milton et Shakespeare le sont dans Puisque mon cœur est mort. Le récit autobiographique de Yamina, dans Les secrets de la meyda, compte de nombreuses allusions et références relatives à l’histoire de l’Algérie durant l’occupation française. Il était une fois peut-être pas est truffé de références cinématographiques. Sans doute que le métier de scénariste de Akli Tadjer y est pour beaucoup. Les deux romans d’Amin Zaoui, La chambre de la vierge impure et Festins de mensonges, sont aussi des textes éminemment intertextuels qui se présentent comme une mosaïque esthétique variée. L’auteur ponctue ses récits de versets coraniques ou de poèmes, parfois aussi de citations non référenciées. De même, il fait des références et des allusions à des personnages ou des évènements particuliers.

Force est de constater donc que ces romans écrits après 1990 sont éminemment intertextuels puisque tous les auteurs citent, font référence, procèdent par allusion. Dans leurs écrits confluent toute une série de fragments de textes, de références et d’allusions qui se fondent sur la bi-partition envisagée par Rifaterre (obligatoire / aléatoire). Cependant, si nous reprenons Mallarmé qui dit que « plus ou moins tous les livres contiennent la fusion de quelque redite comptée » et que l’intertextualité a une fonction définitoire et une fonction opératoire qui servent à définir la littérature comme à analyser les procédés littéraires, force est de questionner le rôle que jouent ces divers procédés intertextuels dans la construction du sens de ces romans.

En effet, si nous devions juger du rôle de ces pratiques intertextuelles dans leur rapport aux processus de l’écriture et de la lecture, nous dirions qu’il est double : constructeur du sens, d’une part, et destructeur de ce dernier, d’autre part. Si nous prenons, par exemple le cas des romans de Dalila Hassain Daouadji, de Maissa Bey, de Rafia Mazari et des récits d’Adila Katia, il est clair que l’intertextualité contribue largement à l’écriture littéraire du témoignage, à la construction du sens. L’épigraphe permet à Adila Katia de présenter un condensé de l’histoire et de conférer du même coup à son récit une certaine filiation. Les propos  qu’elle  choisit  pour  ce  faire  sont, en  effet, empruntés  à  des sociologues ou à des psychologues ayant eux-mêmes traité les thèmes qu’elle aborde. Rafia Mazari quand elle cite Mohamed Dib, c’est pour renforcer son propre discours. Quant à Dalila Hassain-Daouadji, Abdelkader Ferchiche et Akli Tadjer, ils n’auraient sans doute pas pu écrire leurs romans s’ils ne les avaient pas autant emplis de références historiques réelles et vérifiables. Dans tous ces cas de figure, la construction du sens est largement dépendante, voire tributaire de l’intertexte.

Mais il arrive aussi que l’intertextualité perturbe le sens, ou tout au moins relègue l’évènement narré au second rang. C’est le cas, par exemple, dans les deux romans d’Amine Zaoui. Même si elles abordent des thèmes universels tels que la femme, l’amour et le sexe et parlent sans crainte de choquer de sujets plus tabous comme la pédophilie et l’homosexualité, les deux histoires sont parfois inintelligibles à cause justement de l’importance que prend l’intertexte au cœur de la narration. L’auteur possède de grandes connaissances livresques, cela ne fait aucun doute si l’on en juge par la proportion que prennent  les  différentes  manifestations  intertextuelles dans les textes. Et  dans  ce  cas  précis, on ne peut s’empêcher d’interroger la nécessité d’un tel foisonnement livresque dans la construction de l’intrigue romanesque. Festin de mensonges et La chambre de la vierge impure ne contiennent aucune intrigue romanesque au sens littéraire du terme et les nombreuses références et allusions qu’ils contiennent tendent parfois à les rendre inaccessibles à un lectorat de néophyte. Plus encore, elles confèrent à l’acte d’écriture un aspect collage.

L’ensemble des textes que nous citons nous touche particulièrement, nous procure plaisir et peine à la fois. Chaque auteur souffre de « nostalgérie »[2] et met du cœur et de la technique à l’exprimer. Mais pas seulement. Tous ces récits expriment une préoccupation principale, celle de maintenir éveiller une mémoire qui refuse de mourir. L’histoire de l’Algérie doit être préservée, protégée de la violence et de l’oubli. Akli Tadjer le dit d’entrée de jeu dans Il était une fois peut-être pas[3]. Le devoir de nos écrivains, la mission qu’ils semblent vouloir endosser, c’est donc écrire pour ne pas oublier, écrire sans craindre de tomber dans la banalisation de l’usure. La tâche est lourde autant que l’est le poids de la mémoire et la difficulté de succéder à un autre et de venir après.

Les écrivains algériens parviennent, en mêlant les genres et les époques, à recréer une synthèse de culture. Plus encore. Ils manifestent la volonté d’un renouvellement du roman algérien. Cependant, cette responsabilité de témoins qu’ils endossent constamment dans leurs écrits peut-elle les acculer et faire de certains d’entre eux de simples copistes ? De même, peut-elle réduire leurs potentialités créatives et limiter leurs aspirations à sortir d’un genre qui leur est désespérément accolé ? Ceci expliquerait que certains recourent plus que d’autres au texte de l’autre pour construire le leur. Ces questions méritent un intérêt certain et une attention particulière.

Références des romans cités

El Kebir, Akram (2005), N’achetez pas ce livre… C’est une pure arnaque !!!, Éditions Dar el Gharb.

Ferhiche, Abdelkader (2010), Le roman noir d’Ali, Éditions Alpha.

Hassain-Daouadji, Dalila (2007), Fêlures du silence, Édition Dar el Gharb.

Hassain-Daouadji, Dalila (2006), Naufrage d’une destinée, Éditions Dar el Gharb.

Katia, Adila (Juin 2009), A l’ombre de tes yeux, Éditions Alpha, collection Sitelle.

Mazari, Rafia (2008), Visa pour mourir, Édition Dar el Gharb.

Meddi, Adlène (Juin 2008), La prière du maure, Barzakh.

Tadjer, Akli (2009), Il était une fois peut-être pas, Éditions Apic.

Yamini, Chérifa, Les secrets de la meyda, Éditions Alpha. 

Zaoui, Amine (2006), Festins de mensonges, Édition Barzakh.

Zaoui, Amine (2009), La chambre de la vierge impure, Éditions Barzakh.

 Notes

[1] Le terme est de Mireille Calle-Gruber, in Algérie à plus d’une langue, Études littéraires, Volume 33, n°3, Université Laval, automne 2001, p. 7.

[2] Le terme est de Jacques Derrida.

[3] Afin que l’oubli ne soit pas une tare dans une terre à l’histoire millénaire », c’est ce qui écrit sur la première page du roman.