Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2014, p. 119-144, ISBN : 978-9961-813-61-4 | Texte intégral


Sarah BURNAUTZI et Kaiju HARINEN

Introduction 

Actuellement, le recours à la notion de champ littéraire pour évoquer les littératures dites ‘francophones’ ou ‘africaines’ ne fait pas l’unanimité parmi les critiques universitaires. Cette question strictement terminologique n’est toutefois simple qu’en apparence. À y regarder de plus près, elle nous amène vers les implications idéologiques épineuses et les présupposés d’une doxa littéraire institutionnalisée.

Si la notion de champ qui provient de la physique moderne a été introduite dans la sociologie[1] avant de connaître une propagation généralisée à travers la théorie des champs du sociologue Pierre Bourdieu, il convient de retenir que cet emprunt est d’abord d’ordre métaphorique : au départ, le champ désigne le champ magnétique, qui est caractérisé et déterminé par les effets d’une force sur des corps qui peuvent y être observés[2]. Par analogie, la notion de champ sert aussi à comprendre la société dans la mesure où s’exercent dans celle-ci, d’un point de vue simplifié, des forces sur des membres. Ainsi, la notion de champ est donc une construction scientifique, conçue pour expliquer le monde social, une construction qui ne saurait être repérée comme un objet empirique dans la réalité (Rehbein/Saalmann 2009 : 101).

L’un des avantages majeurs de la sociologie des champs de Bourdieu consiste en la possibilité de distinguer les différentes sphères de la société selon leurs objectifs particuliers et leur logique de fonctionnement, rendant ainsi compte de l’extrême hétérogénéité des pratiques sociales. Selon Bourdieu, l’ensemble des pratiques ayant un rapport à la littérature obéit donc aux règles relativement autonomes qui sont celles du champ littéraire. Pourtant, la notion de champ n’est pas une notion rigoureusement définie par Bourdieu. Sa compréhension métaphorique de la notion de champ se précise par exemple à travers son recours analogique à la notion de jeu ou de lutte[3].

Plusieurs théoriciens ont soulevé le caractère éminemment constructiviste de la théorie du champ littéraire de Bourdieu[4], qu’ils ont compris comme un modèle de pensée dynamique, apte à rendre visible les structures et les rapports de domination invisibles, en soulignant notamment qu’une détermination des frontières et des limites d’un champ méconnait les interpénétrations entre les champs et restreint ainsi la connaissance (Rehbein/Saalmann 2009 : 101). Dans cette perspective, les questions de savoir ce qu’est un champ littéraire et ce qui le limite sont moins pertinentes que la question de savoir ce qu’on peut faire avec cet outil de travail que la notion met à notre disposition.

Cependant, le risque de réification de l’outil conceptuel est toujours latent. Bourdieu lui-même n’évite pas toujours ce piège, comme l’observe Anna Boschetti[5], surtout quand il parle du champ littéraire comme d’un phénomène empirique, s’interrogeant notamment sur l’existence d’un champ et d’une littéraire belge[6] révoquant involontairement le mérite du dynamisme d’une compréhension pragmatique de l’outil théorique pour retomber dans la naturalisation et la compréhension essentialiste de la notion de champ. Suivant la piste de réflexion engagée par Boschetti, nous considérons également que la question de savoir s’il existe un champ littéraire ‘francophone’ ou ‘africain’ est un faux problème qui résulte d’une naturalisation problématique de la notion de champ : en posant ce genre de questions, les catégories sont postulées au lieu d’être interrogées. Il est toutefois pertinent d’analyser ces textes littéraires en fonction des effets de champ complexes qui constituent leurs conditions de production.

Dans ses « Notes pour une topologie institutionnelle du système littéraire francophone »[7], Pierre Halen réfute la notion de champ littéraire francophone qui présuppose, selon lui, une certaine unité institutionnelle, en raison du caractère hétéroclite de l’objet. Les littératures francophones ne formant pas d’après lui un ensemble cohérent, il opte pour la notion de système littéraire francophone. Dans l’avant-propos au recueil Les champs littéraires africains, les éditeurs Romuald Fonkoua, Pierre Halen et Katharina Städtler renvoient au critère de l’autonomie qui, comme le soutient Bourdieu dans son étude de la genèse du champ littéraire français, est l’un des critères de définition de la notion de champ. Ils argumentent que si les champs littéraires africains ne disposent pas encore d’une autonomie comparable « à celle qui a organisé les champs littéraires européens au cours du XIXe siècle »[8], elles évoluent sensiblement dans cette direction[9], à savoir vers une autonomie croissante. Or, ces deux approches se basent sur et reproduisent le présupposé national de la théorie du champ qui était effectivement la grille analytique de Bourdieu, mais qui fait l’objet d’une révision critique depuis un certain temps. Ainsi Gisèle Sapiro et Pascale Casanova abandonnent la notion de champ dans l’acceptation strictement nationale que Bourdieu avait projetée, au profit d’une terminologie moins rigoureuse et contraignante, mais plus métaphorique et dynamique. Tout en se revendiquant de la pensée sociologique de Bourdieu, elles recourent à la notion d’espace littéraire mondial qui n’est rien d’autre que le champ littéraire globalisé, et tentent de penser le littéraire à partir de perspectives locales, inter- et transnationales.[10] Comme l’a montré par ailleurs Anne-Marie Thiesse, les inventions formelles exogènes ont toujours servi de source d’inspiration et de véritable enrichissement pour les littératures nationales, produisant et reproduisant leurs particularités. Leur apparente unité littéraire nationale est, de fait, en relation et en échange avec d’autres littératures[11].

C’est ainsi qu’il nous semble précipité de rejeter le recours à la notion de champ comme outil critique en raison de l’argument du manque de cohérence interne et l’absence d’une autonomie institutionnellement garantie. Nous retenons qu’il faut analyser la production littéraire comme étant des pratiques globalisées et transnationales et qu’il ne peut exister qu’un seul espace littéraire mondial – qui est forcément un objet hétéroclite. Or il est  également important de retenir une compréhension ouverte et métaphorique de champ afin de saisir les enjeux et rapports de domination littéraire qui sont situés dans des institutions littéraires aussi bien locales que globalisés.

Notre réflexion théorique sur les possibilités de conciliation des éclaircissements sociologiques avec l’engagement d’une critique de l’hégémonie eurocentriste de la part des théories postcoloniales sera fondée, dans une première partie, sur la mise en valeur d’une parenté discrète entre ces deux courants. Dans une deuxième partie, nous reviendrons sur les conditions matérielles de la possibilité de subversions littéraires à la lumière de la théorie du champ littéraire de Bourdieu, en prenant en considération également le caractère intersectionnel de la domination littéraire et en particulier la problématique de l’exotisme. Finalement, il sera question d’explorer des perspectives critiques aptes à synthétiser les apports de la théorie postcoloniale et de la sociologie littéraire de Bourdieu dans l’intention de proposer une sociologie postcoloniale de la littérature, critique des rapports de domination littéraire.

  • I. Réflexion théorique : Bourdieu postcolonial ?

À première vue, la sociologie littéraire et notamment la théorie du champ littéraire et les théories postcoloniales de la littérature font partie de disciplines distinctes[12]. Bourdieu, dont la pensée sociologique a pour objectif le dépassement du structuralisme estimé trop déterministe, reste pourtant profondément marqué par ce courant théorique[13]. La prise en compte de ce que la langue constitue un système auto-référentiel, selon Saussure, contingent et autonome incapable d’accéder à un « monde en soi », conduit chez Bourdieu à une conception constructiviste des rapports sociaux[14] et à une approche anti-essentialiste de la littérature, mais ne l’amène pas à prendre de la distance radicale par rapport à l’ensemble des catégories qui naturalisent des rapports d’inégalité entre les textes littéraires. Les théories postcoloniales, quant à elles, se caractérisent par leur héritage poststructuraliste.[15] Elles ont intégré le linguistic turn qui les amène également à invalider des notions telles que la ‘vérité’ et la ‘réalité’ en tant qu’objets de connaissance au-delà du langage. Cependant, leur critique porte surtout sur le discours hégémonique eurocentriste et procède à sa déconstruction en révélant le caractère artificiel et contingent des représentations symboliques et notamment littéraires de la réalité, tout en dénonçant les articulations idéologiques entre pouvoir et langage qui ont pu, souvent de manière significative, subsister au-delà de la fin nominale du colonialisme. 

La parenté discrète entre la branche postcoloniale de la critique culturelle et la sociologie de Bourdieu se manifeste donc dans l’intérêt partagé de ces deux branches d’études pour le dévoilement de mécanismes de domination notamment sur le plan symbolique et particulièrement à travers le langage. De fait, Bourdieu, élabore la notion de « violence symbolique » pour expliquer le fait « que l’ordre établi, avec ses rapports de domination [...] se perpétue en définitive [...] facilement » (Bourdieu 1998 : 7) dans la mesure où il se fonde sur la naturalisation des rapports sociaux (Bourdieu 1998 : 15), naturalisation garantie par les « schèmes de pensée qui sont le produit de l’incorporation de ces relations de pouvoir et qui s’expriment dans [...] l’ordre symbolique » (Bourdieu 1998 : 40).[16]

Toutefois, là où Bourdieu s’intéresse au social, la critique postcoloniale s’applique tout d’abord à la littérature[17] et elle mène à des projets intellectuels de déconstruction d’un ensemble de « récits » idéologiques telles que l’historiographie eurocentriste ou grandes narrations littéraires. Edward W. Saïd, par exemple, démontre dans Orientalism (1978)[18] et Culture and Imperialism (1993)[19] la complicité idéologique des représentations littéraires, artistiques et universitaires avec les entreprises impérialistes et colonialistes d’oppression et d’exploitation. En effet, la critique postcoloniale se conçoit souvent comme pratique subversive dans la mesure où elle agit depuis l’intérieur des systèmes de représentation dominants. Inspirée de la pensée déconstructiviste, la déconstruction des oppositions binaires et la production d’un nouveau sens, d’un nouveau vocabulaire ou la création de nouvelles métaphores sont perçues comme des formes d’une résistance transformative qui précéderait au changement des rapports de domination.

À la différence de la pensée bourdieusienne, qui focalise les mécanismes de reproduction de la domination, la question de la subversion des rapports de domination est une question centrale de la critique postcoloniale. Néanmoins on doit retenir dès maintenant que le modèle de réflexion postcoloniale appliqué au domaine de la littérature s’affronte parfois à des problèmes sociologiques. Certes, la plausibilité du cadre philosophique du déconstructivisme d’où il a émergé se reconnait sur le plan de la lecture interne. Mais les contraintes socio-économiques de la production de textes littéraires ‘postcoloniaux’[20] sont parfois négligées et les théories postcoloniales ne tiennent pas toujours compte d’une répartition inégale des ressources et d’un accès inégal à des positions de pouvoir (notamment dans le champ littéraire) qui peuvent restreindre sensiblement le potentiel de subversion des textes. Ainsi, sur un plan économique et politique, les changements des rapports de réflexion, pour puissants qu’ils soient, sont limités par des contraintes structurelles et institutionnelles puissantes et susceptibles d’intercepter, de réinterpréter ou convertir toute tentative de subversion symbolique.

C’est à ce moment que Bourdieu, à défaut d’être un penseur postcolonial (et malgré l’eurocentrisme qu’on lui reproche à très juste titre), se révèle bien préparé pour rendre compte des conditions sociales de la production littéraire.

Afin de comprendre les rapports de dominations complexes qui s’exercent notamment sur la production littéraire dite ‘francophone’, il est indispensable d’examiner les conditions matérielles de leur production et réception. Nous proposerons en même temps une ouverture de la théorie du champ littéraire à des formes de domination que Bourdieu a négligé dans Les règles de l’art (Bourdieu 1998 [1992]).

  • II. Les conditions matérielles de la possibilité de pratiques de subversions

  • 1. La métaphore du champ littéraire et la logique capitaliste occultée

D’après la théorie du champ littéraire telle que Bourdieu l’expose dans Les règles de l’art (Bourdieu 1998 [1992]), la littérature constitue un domaine dans l’espace social qui obéit à des règles qui lui sont propres. C’est pourquoi, le champ littéraire est conçu comme étant relativement autonome. Mais le champ littéraire est néanmoins déterminé par le contexte social qui, lui, est réfracté par la structure du champ littéraire (Jurt 1995 : 88f.). La théorie du champ littéraire fournit en effet des outils précieux pour comprendre les enjeux sociaux de la pratique littéraire. Le caractère social, donc arbitraire de la valeur littéraire, réside dans les conflits de pouvoir, souvent invisibles, qui se déroulent dans la sphère symbolique, et qui peuvent aller jusqu’à dicter les formes et les styles littéraires. Bref, elle permet de comprendre que le texte littéraire est aussi, et peut-être avant tout, un produit social (Bourdieu 1998 [1992] : 11).

L’une des caractéristiques du champ littéraire selon Bourdieu consiste dans le fait qu’il obéit à une logique économique occultée, c’est-à-dire qu’il est régi par un intérêt économique qui est désavoué, dans un accord tacite, par la plupart des acteurs dans le champ. Toujours selon Bourdieu, le marché du champ littéraire tend à être invisible (Bourdieu 1998 [1992] : 139) dans la mesure où les acteurs acceptent collectivement la règle de jeu qui demande la dissimulation des enjeux et des intérêts économiques du jeu littéraire (Bourdieu 1998 [1992] : 279).

Selon Bourdieu, l’inégale répartition des capitaux à l’intérieur du champ littéraire est à l’origine d’un ordre hiérarchique qui structure le champ et qui contribue à la formation de véritables rapports de domination littéraire. Bourdieu, qui consacre son analyse au champ littéraire français dans son acceptation strictement nationale et ethnocentriste, ne prend cependant en compte qu’une opposition entre le pôle de la production littéraire de masse et le pôle de la production littéraire de l’élite. Bourdieu relève que les ‘dominants’ disposent du monopole de définition des normes esthétiques en vigueur, une ‘littérarité’ somme toute contingente, mais très disputée par l’avant-garde littéraire, qui, démunie en capital symbolique, essaie d’imposer une nouvelle donne. Ce faisant, Bourdieu ne mesure pas l’ampleur d’une autre ligne de démarcation qui est celle de l’ordre d’une différence culturalisée et qui divise le champ en littérature ‘française’ et littérature ‘francophone’.

  • 2. L’ethnocentrisme parisien ou le problème de la verticalité du processus de communication et de médiation littéraire

Dans la réalité sociale d’un champ littéraire de langue française qui reste dominé par un nationalisme puissant et un ethnocentrisme plus ou moins occulté[21], les conditions matérielles en matière d’infrastructure éditoriale et institutionnelle, de capital symbolique et économique, de public, de critiques universitaires et journalistiques, constituent un monopole de pouvoir concentré à Paris qui permet matériellement l’exercice d’une influence considérable, à savoir le maintien de la domination du champ littéraire de langue française (cf. Casanova 1999 : 168). Les processus de consécration de la littérature en langue française sont, selon Pascale Casanova, reliés à l’universalisme prétendu de la littérature française qui exerce une grande influence sur la production des littératures qui sont dépendantes de la capitale littéraire parisienne. Casanova considère que :

Pour accéder à la reconnaissance littéraire, les écrivains dominés doivent […] se plier aux normes décrétées universelles par ceux-là mêmes qui ont le monopole de l’universel. Et surtout trouver la « bonne distance » qui les rendra visibles  (Casanova 1999 : 218).

Or, cette vision d’une littérature que l’on considère comme pure, libre, égale et universelle (Casanova 1999 : 25) n’est fondée que sur l’ignorance du fonctionnement réel de son économie spécifique. Cette illusion donne donc naissance à une représentation pacifiée d’un espace littéraire dont on refuse d’admettre les rapports socio-politiques et ethnocentriques.[22] Cette répartition inégale de pouvoir matériel dans le champ littéraire est la condition qui restreint la possibilité de l’émergence de formes littéraires subversives (cf. Casanova 2008 1999 : 177f.).

De plus, la concentration de pouvoir dans l’infrastructure littéraire parisienne génère sur l’ensemble des niveaux du circuit de communication littéraire, un pouvoir d’appropriation et de re-signification des éventuelles tentatives de subversion symbolique. Selon une compréhension schématique du processus de communication ou plus précisément de médiation[23] littéraire nous pouvons donc identifier premièrement les pratiques littéraires en fonction de la production et des modalités de production du texte qui impliquent la conception et le travail d’écriture de l’auteur et les interventions des éditeurs dans la forme brute du texte. C’est à ce niveau que se produisent les phénomènes d’auto-exotisation comme effet d’une violence symbolique dans le champ qui incite à ce que les auteurs ajustent leur écriture littéraire aux critères de consécration, quitte à reproduire par là un ordre symbolique fondé sur la naturalisation des inégalités. À un deuxième niveau se situent le texte imprimé accompagné d’un paratexte qui constituent un bien symbolique[24], destiné à la commercialisation. À ce niveau, s’exercent les pratiques de contrôle par le biais de la paratextualisation et de la commercialisation des textes littéraires notamment mais non pas exclusivement dans le cas d’auteurs minorisés. En dernier lieu, intervient la lectrice ou le lecteur qui, en tant qu’instance de réception et orienté(e) par le paratexte, son horizon d’attente ainsi que ses dispositions individuelles de lecteurs ou de lectrices, décode le texte et lui attribue une signification[25]. À ce niveau se situent les préjugés intériorisés ou par exemple l’attitude eurocentriste qui oriente les interprétations et les significations particulières qui sont attribuées aux textes. À chacun des trois niveaux du circuit de communication littéraire, les pratiques littéraires se conçoivent comme étant à la fois stables et instables, déterminées et autonomes.

Mais le champ littéraire de langue française dominé par le monopole parisien, la capitale de la « République mondiale des lettres » (Casanova 1999) n’est donc pas favorable à l’articulation de discours littéraires subversifs, dans la mesure où les conditions de leur production et réception sont régies par des instances de consécration dominantes, conservatrices et largement hégémoniques. Le processus de production de signification n’est donc qu’en théorie un processus absolument indéterminé dans lequel le signifié est constamment différé, comme le soutiennent les poststructuralistes. Loin de là, grâce à un dispositif matériel surpuissant les instances et les acteurs parisiens dominent le processus de production, de diffusion et de réception. Ils imposent, assignations identitaires, sur-déterminations essentialistes et exotisme à l’appui, un ordre inégalitaire dont la reproduction permanente est érigée en règle du jeu. C’est-à-dire que la reproduction et la naturalisation de la distinction arbitraire entre ‘français’ et ‘francophone’ est imposée et acceptée, selon le fonctionnement de la violence symbolique, bon gré mal gré, par tous les entrants en jeu. Par ailleurs, les pratiques d’exotisation qui se produisent à tous les niveaux du processus de communication et de médiation littéraire, participent également aux rapports de domination, car elles s’inscrivent dans la logique du marché dont Bourdieu disait que le champ littéraire occulte les effets. La littérature exotique est, comme Graham Huggan le décrit[26], une production de masse et ne participe donc pas au pôle ‘élitaire’ de production restreinte dont elle est séparée par une opposition hiérarchique. L’appui sur l’authenticité et sur la particularité géographique, autrement dit, sur les avatars de la littérature dite ‘exotique’, des auteurs postcoloniaux assurent cependant la vente de leur œuvre. De fait, comme le considère Brouillette : « […] these writers in part succeed because of their ostensible attachment to specific locations. » (Brouillette 2011 [2007] : 61). La situation est donc particulière pour des auteurs postcoloniaux dits ‘francophones’ puisqu’ils sont toujours prisonniers de leur contexte géographique spécifique. Et, quant à la littérature postcoloniale dite ‘francophone’ qui nous concerne particulièrement, elle est souvent caractérisée par une catégorisation schématique de la part de quelques critiques occidentaux. Isaac Bazié considère de fait que :

Dès son émergence, dans la première moitié du XXe siècle, les littératures francophones ont été perçues en fonction des différences qui les séparaient d’autres littératures notamment de la littérature française[27].

La critique occidentale semble, également, privilégier les aspects sociologiques et historiques des écrits littéraires africains, c’est-à-dire que l’on réduit la dimension littéraire du texte au simple ‘témoignage’[28]. En somme, toujours selon Bazié, la littérature dite ‘francophone’ d’Afrique subsaharienne se trouve toujours mise en jeu avec les différents mythes exotiques et coloniaux (Bazié 2005 : 3). Il n’est pas anodin de soulever ce détail, car il permet de comprendre comment le recours à des distinctions catégorielles hiérarchiques culturalistes mais aussi ‘genrées’ constitue un véritable enjeu de pouvoir dans le champ littéraire, permettant de profiler la norme littéraire dominante.

Ainsi, nous avançons l’argument que cette division de la culture en sections et la naturalisation des rapports sociaux est porteuse de ce que Bourdieu appelle la « violence symbolique », ce qui veut dire qu’elle est maintenue à l’aide de catégories qui naturalisent un rapport de domination basé sur des critères contingents, mais approuvés non seulement par les dominants mais aussi pas les dominés. L’approche de l’intersectionnalité permet de combler cette lacune conceptionnelle de la théorie du champ littéraire de Bourdieu.

III. L’intersectionnalité – l’outil théorique pour étudier de différents paramètres de la domination

L’intersectionnalité est une approche contemporaine des sciences humaines et sociales qui désigne la domination simultanée multiple. Ce concept se réfère à la domination naturalisée qui est fondée sur différents facteurs construisant, au sens instable du terme, l’identité sociale. De fait, ces différentes formes de répression, c’est-à-dire des rapports sociaux de « race », de genre, de classe sociale, d’orientation sexuelle, etc. s’accumulent et interagissent dans les enjeux qui sont liés au pouvoir[29]. Nous illustrons cette domination intersectionnelle dans le schéma suivant :

© Kaiju Harinen

La notion de l’intersectionnalité a été introduite par la féministe Kimberlé W. Crenshaw en 1989 aux États-Unis dans le contexte du mouvement féministe noir (Black Feminism)[30]. L’intersectionnalité signifiait au départ la critique de l’hégémonie du mouvement féministe occidental centré sur un groupe de- femmes particulier, c’est-à-dire, sur la femme américaine blanche et hétérosexuelle appartenant à la classe moyenne.[31] (Crenshaw 1989 & 1994). Aujourd’hui, cette notion s’utilise beaucoup par exemple dans les études de sciences humaines et sociales et non pas seulement dans la recherche féministe.[32]

Dans le contexte de cet article, nous appliquerons l’intersectionnalité pour analyser et rendre visible la catégorisation ‘sur-déterminante’ et intersectionnelle de la littérature africaine dite ‘francophone’. De fait, l’aspect intersectionnel de la domination a été mentionné par Bourdieu, mais il n’a pas été approfondi[33]. La théorie de l’intersectionnalité nous permet donc d’observer les différentes formes de domination des rapports sociaux de ‘race’, de sexe, de classe, etc. (cf. Dorlin 2009).

  • 1. La violence symbolique ‘genrée’

Dans sa théorie, Butler remet en question les catégories binaires et normatives telles que ‘hommes’ et ‘femmes’, ‘raison’ et ‘émotion’, etc. que l’on considère comme naturelles et biologiquement prédéterminées. Selon cette pensée essentialiste, basée sur les oppositions binaires, la personnalité sexuée est préconstruite, elle est ‘naturellement’ projetée vers un certain comportement.[34] Or, Butler considère que la catégorie ‘femme’ ou ‘homme’ comme construction stable n’existent pas ‘naturellement’ en réalité. Butler soutient de fait que le genre ou sexe social est une construction à résonance patriarcale que les ‘acteurs’ produisent et répètent dans les performances, les discours, les comportements, l’habillement, etc.[35]. Dans la seconde édition de son ouvrage Gender Trouble[36] Butler souligne également que le genre est racialisé et vice versa et cela se réalise au niveau du corps relié à la sexualité. Nous considérons que cette idée de performativité de Butler qu’elle a développée encore davantage dans son ouvrage Undoing Gender (2004)[37], peut être transposée au champ littéraire postcolonial dans lequel notamment les auteures se sentent ‘obligées’ de jouer non seulement la carte de l’exotisation mais aussi de l’érotisation ou, autrement dit, jouer les performances exotisées et érotisées pour pouvoir ainsi assurer leur succès en Occident. L’exemple du texte suivant de l’auteure contemporaine d’origine sénégalaise, Ken Bugul, nous servira d’exemple de ce genre de performance ‘genrée’, érotisée et exotisée :

Je jouais un défilé de mode africaine, me changeant tout le temps pendant que les gens mangeaient ; de plus, je voulais assurer le service, mettre tout le monde à l’aise, sourire à chacun. Au fur et à mesure l’armoire se vidait de tous les vêtements que j’avais ramenés du pays et que je ne portais jamais. J’avais tout montré jusqu’au petit pagne, si suggestif, qu’on porte sous les vêtements ; je leur en expliquais le sens érotique. Les hommes me happaient du regard, les femmes louchaient sur le petit pagne. Le mythe de l’érotisme du Noir se confirmait. (Bugul, Ken : Le Baobab fou, Dakar : Les Nouvelles Éditions Africaines, 1997 [1982] : 109)[38].

 L’auteure auto-diégétique met ici en scène une jeune femme noire qui veut bien accueillir ses invités Européens en jouant son rôle conformément aux attentes des spectateurs occidentaux qui se servent d’elles pour se divertir. Le regard intersectionnel envers l’autre (étroitement lié à la ‘race’, au genre) trouve donc sa forme concrète dans une performance basée sur les oppositions binaires et sur les idées reçues sur les Africains. Cela ne veut pour autant pas dire que l’auteure et/ou la narratrice ne soient pas au courant de cette réalité des choses comme nous le montre la citation qui suit de la même auteure :

Cela n’avait fait que nous enfoncer davantage dans l’autre monde, celui des autres. Ce monde éphémère dans lequel, déracinés, nous nous jetions douloureusement. Ce monde dans lequel nous riions, mais à l’éclat de nos dents avait des reflets amers. Nous étions des princes chimpanzés. » (Bugul, Ken. Cendres et braises, Paris : L’Harmattan, 1994 : 74).

Les oppositions binaires sont ainsi bien présentées dans l’écriture bugulienne et la place de l’autre dans la société belge est celle d’un animal couronné. Ce que nous pouvons nommer le ‘bon sauvage’ ou Vendredi accepte ainsi sa condition en Occident postcolonial sans trop se plaindre, mais, avec un léger arrière-goût d’amertume.

  • 2. L’exotisme littéraire – une violence symbolique culturalisée

À côté de la domination exercée à travers la catégorie du genre, la domination culturalisée est une autre forme de domination qui s’exerce dans le champ littéraire. Nous proposons donc ici d’étendre l’analyse bourdieusienne du rapport de domination entre les anciens et les avant-gardes au rapport conflictuel et culturalisé entre les détenteurs du monopole de définition de la littérature ‘française’ et les aspirants à la reconnaissance métropolitaine des écrivains dits ‘francophones’. Contrairement aux performances reliées à la mise en avant de la personnalité et du corps sexué et l’identité ‘genrée’, l’exotisation de l’écriture et du texte n’est pas une pratique de l’improvisation dans une scène de contraintes sociales comme le soutient Butler (Butler 2004 : 1). L’exotisme littéraire est le produit des enjeux de domination ; il se manifeste au niveau de la production et de l’écriture du texte et sous l’impact général des lois du marché littéraire. En effet, l’auteur est souvent contraint de s’adapter de manière plus ou moins consciente aux lois du marché littéraire et aux rapports de domination intersectionnels.

Graham Huggan définit l’exotisme comme un rapport de communication inégal, une mise en relation contingente et dialectique, un processus dont une altérité domestiquée constitue le produit (Huggan 2001 : 13.). Selon lui, l’exotisme serait donc un véritable mécanisme qui contribue au maintien en place d’un ordre hégémonique dans le champ littéraire. Contrairement à des acceptations répandues en contexte français et francophone où l’exotisme compte souvent encore pour un style littéraire comme un autre, Huggan souligne le lien entre l’exotisme comme mode de perception et le pouvoir. L’exotisme est donc, toujours selon Huggan, un mode de domination littéraire. En parlant d’un véritable mécanisme de contrôle, il met en avant le fait que la perception exotique distord l’autre, à savoir l’objet de connaissance, en l’assimilant à une idée préconçue, à un stéréotype. En résumant en quelques lignes l’argumentation de Huggan, la dimension politique ou subversive, potentiellement inhérente à l’objet perçu comme exotique est escamotée, mystifiée et transformée, en fin de compte, en spectacle (Huggan 2001 : 14) grâce à un dispositif de domination qu’on peut assimiler au capitalisme global qui régi, aujourd’hui, l’industrie culturelle (Huggan 2001 : 15).

Compte tenu de l’analyse critique de l’exotisme proposée par Huggan, il paraît donc que les rapports de domination littéraire retenus initialement par Bourdieu s’avèrent plus variés. La perception exotique et les pratiques de classification et de sur-détermination à l’aide de catégories qui introduisent un ordre hiérarchique dans le champ littéraire peuvent en effet être compris sous le terme bourdieusien de « violence symbolique ». La violence symbolique engage ainsi les ‘dominés’ à consentir et à reproduire l’ordre dominant.

Plus généralement, le dispositif de domination littéraire peut-être identifié à l’échelle locale et à l’échelle globale. Il affecte les pratiques littéraires à tous les niveaux du processus de communication littéraire. Ainsi, la demande implicite de l’exotisation et l’authenticité se manifeste également au niveau de langue. De fait, beaucoup d’auteurs postcoloniaux dits ‘francophones’ jouent le jeu et ajoutent les mots ‘africanisés’ en donnant ainsi de la couleur au français standard comme nous le démontre l’exemple qui suit d’une auteure contemporaine d’origine camerounaise, Calixthe Beyala :

Nous nous donnions beaucoup de peine mais les sons qui sortaient de nos bouches étaient embrochés, les accents déformés, pimentés et bâtonmanioqués. Notre français était mis à la page au son de tam-tam, aux ricanements du balafon, aux cris des griots. (Calixthe Beyala : Assèze l’Africaine, Albin Michel, 1994 : 93).

‘L’authenticité’ de Beyala a été beaucoup critiquée par la critique littéraire (‘française’ et ‘africaine’)[39] et beaucoup de chercheurs semblent penser que Beyala joue sur la différence exotisée et érotisée. Nous n’approfondirons cependant pas cet aspect ici car cela dépasse le cadre de cet article.    

  • 3. Le phénomène de l’exotisme stratégique

Huggan (Huggan 2001) et Brouillette (Brouillette [2007] 2011) admettent des formes d’exotisme stratégique qui peut se réaliser dans la littérature de deux manières suivantes : soit les auteurs postcoloniaux se servent des clichés exotiques pour tenter de les subvertir en les ‘habitant’ et en les critiquant ainsi de ‘l’intérieur’, soit les auteurs postcoloniaux utilisent l’exotisme dans un contexte novateur pour démontrer de la sorte les inégalités dans les relations de pouvoir et modifier ainsi les codes de la représentation exotique.[40] Le processus de l’exotisation est toutefois un élément qui est en transformation permanent et, pour cela, il y a un grand risque de réaffirmation des clichés mythifiés et exotisés. Ainsi, Huggan considère que l’exotisme stratégique est une option mais pas forcément une sortie de secours de ce dilemme (Huggan 2001 : 32). Nous considérons que l’exotisme stratégique court en effet un grand danger puisque la remise en cause des schémas de pensées et des catégories binaires peut facilement passer inaperçue et ressusciter un effet contraire, autrement dit, renforcer les préjugés essentialisant. (cf. Brouillette [2007] 2011 : 26).

Sur le plan structurel, le champ littéraire de langue française reste centralisé et n’est pas préparé à ce genre de changement de rapport de domination qui précèderait, selon Bourdieu, à tout changement de paradigme littéraire. Par conséquent, sous l’effet du centrisme parisien, en contexte francophone, le vocabulaire des théories postcoloniales est réduit au statut de doxa, à savoir à une nouvelle rhétorique qui laisse intacte une pratique d’analyse textuelle immanente qui est tout sauf subversive, quand elle s’inscrit dans un cadre institutionnel qui marginalise largement les acteurs minorisés. Souvent ethnocentriste et complice du rapport de domination littéraire dans la mesure où elle procède à la dépolitisation et la domestication de l’altérité par le biais de sur-déterminations essentialistes, le textualisme français, même s’il est vêtu de la rhétorique postcoloniale, risque de figer la signification du texte et réduit souvent l’objet littéraire à un produit de masse facilement commercialisable. Comme nous l’avons déjà vu, la littérature postcoloniale africaine dite ‘francophone’ est donc toujours ou, le plus souvent[41], considérée à part de la littérature canonique métropolitaine. Au-delà d’une domination intersectionnelle selon Brouillette, cela est partiellement lié à l’image de l’auteur mystifiée et romanisée à l’instar du romantisme (Brouillette 2011 [2007] : 73). Cette idéologie existerait donc encore dans le champ littéraire postcolonial bien que l’image romantique de l’auteur soit dénigrée dans le champ littéraire général. Dans les conditions décrites ci-dessus, les théories postcoloniales introduites dans les études littéraires dans le contexte francophone n’y constituent pas un outil critique subversif générant automatiquement de nouvelles pratiques sociales. Avec Bourdieu, nous devons admettre que jusqu’à un certain point tout bouleversement de l’ordre symbolique et littéraire doit être préfiguré sur le plan politique et social, où sont générées structurellement de nouvelles possibilités littéraires pour les auteurs (Bourdieu 1998 : 213). Finalement, nous pouvons donc synthétiser que la dimension politique et le potentiel de subversion des textes littéraires perçus comme exotiques est d’entrée de jeu minée par un circuit de communication biaisé en faveur du sujet de l’objectivation exotique. C’est à dire, dans une situation socio-littéraire comme celle de la littérature en langue française, le monopole des pouvoirs de consécration littéraire est détenu dans la capitale parisienne qui dispose de moyens infrastructurels éditoriaux et institutionnels nécessaires pour imposer des processus de réception dominants.

  • IV. Les logiques des pratiques littéraires et la critique des rapports de domination

Quant à la question de savoir pourquoi l’ordre symbolique tend à se reproduire, nous considérons que ceci peut s’expliquer par la notion de violence symbolique. Actuellement on constate encore souvent que les auteurs dits ‘francophones’, structurellement contraints à reproduire l’ordre inégalitaire du champ littéraire, se conforment à une production littéraire qui naturalise la division culturaliste des productions littéraires. Diawara parle d’un « retard stylistique et thématique » chez de nombreux auteurs et leur reproche l’indifférence aux « révolutions narratologiques »[42]. Parallèlement, des pratiques réactionnaires de lecture et d’analyse de texte contribuent également à confirmer et à reproduire l’ordre symbolique hiérarchique. Cloitrés dans les catégories essentialistes et sur-déterminantes telle que littérature antillaise, littérature africaine francophone, etc., la recherche de nouvelles formes en littérature est généralement amputée d’une force transformative éventuelle qui précéderait au changement subversif des rapports de domination.

Dans la réalité sociale d’un champ littéraire de langue française qui reste dominé par un nationalisme puissant et un ethnocentrisme plus ou moins occulté, les conditions matérielles en matière d’infrastructure éditoriale et institutionnelle, de capital symbolique et économique, de public, de critiques universitaires et journalistiques, constituent un monopole de pouvoir concentré à Paris qui permet matériellement l’exercice d’une influence considérable, à savoir le maintien de la domination du champ littéraire de langue française. Ainsi, cette répartition inégale de pouvoir matériel dans le champ littéraire, est la condition qui restreint la possibilité de l’émergence de formes littéraires subversives. Et encore, la concentration de pouvoir dans l’infrastructure littéraire parisienne génère au niveau de la réception littéraire, un pouvoir d’appropriation et de re-signification des éventuelles tentatives de subversion symbolique.

Afin de synthétiser les renseignements théoriques des études intersectionnelles, de la critique postcoloniale et de la théorie du champ littéraire, nous formulons la compréhension suivante des pratiques littéraires en général et subversives en particulier. Localement et temporellement situées, les pratiques littéraires s’inscrivent toujours dans des sites d’énonciation définis par des frontières multiples qui se chevauchent et dans lesquels elles prennent sens. De l’échelle globale à l’échelle locale, nous pouvons focaliser un texte particulier et examiner les changements de signification qui se produisent lorsqu’un texte traverse les frontières réelles et métaphoriques des contextes différents[43]. Par conséquent, le caractère déterminé du texte, c’est-à-dire déterminé par le contexte socio-culturel et historique, interdit le concept d’un « troisième espace » (Bhabha 1994 : 36) qui transcenderait ces limites discursives. Toute énonciation est nécessairement inscrite dans les limites discursives de son site d’énonciation et l’éloge de l’hybridité crée nécessairement de nouvelles frontières identitaires dès le moment de son articulation[44]. L’idée d’un troisième espace n’est pertinente que sur le plan symbolique interne au texte (Costa 2005 : 293).

En effet, les pratiques de lecture et d’interprétation méritent d’être considérées à part ; la logique symbolique d’un texte étant relativement autonome, les pratiques de lecture sont autrement déterminées que les pratiques d’écriture, les pratiques éditoriales et de commercialisation de texte. C’est pourquoi nous distinguons les logiques partiellement différentes des pratiques littéraires selon le niveau du circuit de communication dans lequel elles se produisent.

D’après Andreas Reckwitz, l’univers social des pratiques présente deux caractéristiques structurelles, celle de leur aspect routinier et celle de l’aspect incalculable de leurs indéterminations interprétatives.[45] Il explique que les pratiques, au moment de leur mise en œuvre, oscillent entre la stabilité de la répétition et l’instabilité de l’échec et de la réinterprétation (Reckwitz 2003 : 294). Il en suit que la mise en échec de la communication, l’apparition d’ambiguïtés et des subversions de l’ordre symbolique peuvent se produire a priori à tout moment du circuit de communication littéraire. Transposées dans le domaine de la littérature, les caractéristiques structurelles de la stabilité et de l’instabilité correspondent donc, quant aux pratiques spécifiquement littéraires, à des pratiques conservatrices et des pratiques subversives. Toutefois la violence symbolique culturalisée et ‘genrée’ agit elle aussi à tous les niveaux du circuit de communication littéraire. Elle repose largement sur les acteurs (auteurs, éditeurs, critiques littéraires, universitaires etc.) et les institutions (éducatives et universitaires, mais aussi des organisations telles que l’OIF) qui la reproduisent et la perpétuent. Elle provoque enfin à travers les principes verticaux de vision et de division qu’elle impose, le contrôle des significations et la domestication de la polysémie du texte (Watts 2005 : 15) au profit de leur commercialisation selon la logique du marché capitaliste (Huggan 2001 : 6f.). C’est ainsi qu’il est indispensable de tenir compte des conditions matérielles de la possibilité de pratiques littéraires subversives qui sont en effet autant plus restreintes que l’ordre symbolique dominant est organisé selon des principes inégalitaires (Casanova 1999: 164f.). Afin de comprendre finalement les possibilités de subversion de l’ordre établi, il faudrait examiner quand et comment se présentent des ruptures, des instabilités et des glissements de signification au cours de la production, la diffusion et la réception des textes.

Ceci dit, quelles conséquences faut-il en tirer pour la pratique des études littéraires qui se consacre à l’interprétation textuelle et se donne l’objectif de faire la critique de dominations multiples tout en prenant la dimension symbolique du texte comme point de départ ? Ou encore, comment saisir à travers une approche interprétative centrée sur le texte ce qu’est une subversion littéraire sans oublier les rapports de domination hégémoniques qui sapent en permanence le potentiel de subversion en sur-déterminant les aspects d’indétermination ?

Le recours à l’approche de l’esthétique de la réception élaborée notamment par Hans Robert Jauß[46] et Wolfgang Iser[47] fournit les outils théoriques pour comprendre comment se produit une subversion littéraire. Jauß transpose la notion d’horizon d’attente dans le contexte de la littérature et met en valeur qu’un texte évoque pour le lecteur « tout un ensemble d’attentes et de règles du jeu avec lesquelles les textes antérieurs l’ont familiarisé et qui, au fil de la lecture, peuvent être modulées, corrigées, modifiées ou simplement reproduites. » (Jauß 1978 : 51). Le bouleversement de cet horizon d’attente – s’il se produit – est donc un résultat du processus de communication littéraire et il est en partie stimulé, voire provoqué par les caractéristiques thématiques et esthétiques du texte. Faute de quoi un texte qui répond aux attentes et reproduit les idées reçues du lecteur/de la lectrice tend à reproduire et à consolider l’ordre symbolique dominant à l’instar du processus de communication littéraire hiérarchique qui est celui de l’exotisme. Mode de domination symbolique, l’exotisme fonctionne selon une logique conservatrice et tend à consolider et reproduire les prédispositions du lecteur/de la lectrice, prédispositions qui peuvent en effet inclure des préjugés, une attitude eurocentriste et autres facteurs qui contribuent à structurer le processus de communication de manière verticale.

Nous pouvons donc distinguer deux logiques opposées à l’œuvre dans les pratiques de lecture littéraire à savoir une logique conservatrice et une logique subversive. Plus précisément, une lecture est subversive dans la mesure où un texte incite le lecteur/la lectrice à produire une signification qui interroge sa vision du monde et qui conteste les principes de vision et de division sur lesquelles repose la violence symbolique de l’ordre dominant.

En renvoyant à Iser nous pouvons par ailleurs aussi expliquer comment la possibilité d’une lecture subversive ne dépend pas exclusivement de son horizon d’attente mais de la manière comment elle est contenue dans le texte sous forme d’indéterminations et de « vides » que le lecteur/la lectrice doit combler (Iser 2012 : 22f.). Cependant le degré d’indétermination d’un texte n’est pas un critère normatif de définition d’une subversion littéraire. Au contraire, des textes présentant un degré plus élevé d’indétermination offrent tout simplement une marge d’interprétation et de polyvalence plus grande que des textes qui n’en proposent moins. La signification n’étant jamais figée, mais renouvelée lors de chaque lecture, c’est précisément dans la relation entre le lecteur/la lectrice et le texte, que le lecteur actualise le texte en produisant une signification du texte. Iser explique que le lecteur est autant plus impliqué dans la réalisation de l’intention potentielle des polysémies du texte que le texte présente un haut degré d’indétermination (Iser 2012 : 13) ; il précise encore que « le lecteur se sentira mis à rude épreuve » [...] « [s]i l’indétermination franchit un certain seuil de tolérance » (Iser 2012 : 13). Devant ces constats théoriques au sujet de la réception littéraire, nous pouvons finalement reformuler notre compréhension de subversions littéraires au niveau textuel, susceptible d’intervenir à l’encontre de la violence symbolique culturalisée et ‘genrée’. En effet la dimension subversive dans le processus de lecture n’est pas une qualité inhérente au texte, mais une indétermination que le lecteur/la lectrice ne peut combler qu’en mettant en question les structures invisibles, à savoir la dimension symbolique des rapports de domination qu’il a intériorisés. Pour qu’une subversion littéraire se produise (hormis les autres niveaux du processus de communication littéraire qui entrent également en compte) il est donc indispensable que le texte s’écarte des schèmes de pensées constitutifs de l’ordre symbolique inégalitaire, afin de permettre au lecteur/à la lectrice de saisir la marge d’interprétation et de polyvalence du texte pour constituer des signification innovatrices. Cependant il est vain de vouloir isoler la dimension textuelle des deux autres niveaux du processus de communication littéraire. Comme nous l’avons dit, l’étude critique des pratiques de paratextualisation et de commercialisation des textes littéraires d’auteurs minorisés, la critique des pratiques d’auto-exotisation, et la critique des prédispositions des lecteurs doivent compléter la lecture interne avec l’objectif de cerner la façon dont, dans un grand nombre de cas, ces pratiques œuvrent à désambigüiser et à contrôler le caractère indéterminé des textes.

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http://burawoy.berkeley.edu/Bourdieu.htm consulté le 28 décembre 2012.

 Notes

[1] Michael Vester renvoie à la théorie socio-psychologique de Kurt Lewin, élève d’Ernst Cassirer : Lewin, Kurt : Feldtheorie und Experiment in der Sozialpsychologie, in : Kurt-Lewin-Werkausgabe, Bd. 4, Stuttgart, 1973 [1939], 187-213. Vester, Michael : « Das relationale Paradigma und die politische Soziologie », in : Theorie als Kampf ? Zur politischen Soziologie Pierre Bourdieus, Uwe H. Bittlingmayer, Rolf Eickelpasch, Jens Kastner, Claudia Rademacher (éds.), Opladen : Leske + Budrich, 2002, 61-121, 62. Cit. Rehbein/Saalmann 2009: 99.

[2] Boike Rehbein/ Gernot Saalmann : « Feld », in Bourdieu Handbuch. Leben-Werk-Wirkung, Gerhard Fröhlich, Boike Rehbein (éds.) Stuttgart/Weimar : Metzler Verlag, 2009, p. 99-103, p.99.

[3] Bourdieu, Pierre, Les règles de l’art 1998 [1992], 279.

[4] Joseph Jurt : « Die Theorie des literarischen Feldes von Pierre Bourdieu », in : LiTheS Zeitschrift für Literatur- und Theatersoziologie, Beatrix Müller-Kampel, Helmut Kuzmics (éds.), n°1, 2008, 5-14, 7.

[5] Boschetti,  Anna, « How Field Theory Can Contribute to Knowledge of World Literary Space » in Paragraph, 35.1, 2012, 10-29, 20.

[6] Bourdieu, Pierre,  « Existe-t-il une littérature belge? Limites d'un champ et frontières politiques », in Etudes de lettres, 4, 1985, 3-6 ; « If we think of fields as really existent objects we risk raising false problems, such as the question of whether Belgian writers constitute a field. » (Boschetti 2012 : 20).

[7] Halen, Pierre, « Notes pour une topologie institutionnelle du système littéraire francophone », in Littératures et Sociétés Africaines. Regards comparatistes et perspectives interculturelles. Mélanges offerts à János Riesz, Papa Samba Diop, Hans-Jürgen Lüsebrink, Ute Fendler, Christoph Vatter (éds.) Tübingen : Gunter Narr Verlag, 2001, pp. 55-67.

[8] Fonkoua, Romuald ; Halen, Pierre et Städtler, Katharina (2002), « Avant-Propos », in Les champs littéraires africains (éds.), Paris, Editions Karthala, p. 9.

[9] À propos de l’hypothèse selon laquelle les littératures africaines évoluent dans des champs en voie d’autonomisation, un ensemble de problèmes plus vastes surgit inévitablement : à savoir le biais parfois normatif et l’eurocentrisme parfois gênant qui est implicite à la notion de champ telle que Bourdieu la développe et l’applique. En révélant que Bourdieu utilise souvent le filtre théorique de la théorie de modernisation, Burawoy indique en effet pourquoi l’histoire de l’autonomisation du champ littéraire telle que Bourdieu la retrace, est souvent sous-tendue par des jugements de valeur inconséquents et par l’idée implicite d’une avancée progressive de l’esthétique de la littérature. http://burawoy.berkeley.edu/Bourdieu.htm

[10] Casanova, Pascale (1999), La République mondiale des Lettres, Paris, Le Seuil ; Sapiro, Gisèle (2009), Les contradictions de la globalisation éditoriale, Paris, Nouveaux mondes éditions.

[11] Thiesse, Anne-Marie (2005), « Une littérature nationale universelle ? Reconfiguration de la littérature française au XIXe siècle », in Intellektuelle Redlichkeit. Literatur, Geschichte, Kultur : Festschrift für Joseph Jurt, Michael Einfalt, Ursula Erzgräber, Ottmar Ette (et al.), Heidelberg, C. Winter, p. 397-408 et p. 400.

[12] En citant Michael Denning, Chris Bongie observe dans Friends and enemies, qu’au bout du compte, l’approche bourdieusienne à la littérature entre en conflit avec les prémisses théoriques et la pratique de critiques militant dans la politique culturelle. Toutefois ce point de vue ne l’empêche pas lui-même de proposer une lecture postcoloniale et bourdieusienne pertinente de la commercialisation de l’œuvre d’Edouard Glissant par les éditions Gallimard. D’autres croisements des perspectives postcoloniale et bourdieusienne se trouvent chez Graham Huggan, Sarah Brouillette et Pascale Casanova. À propos de la question de savoir comment les théories postcoloniales et l’approche sociologique bourdieusienne sont arrivées à constituer un oxymore, Nirmal Puwar constate que ce présupposé ne renvoie finalement qu’aux antagonismes inhérents à des traditions de pensée différentes, à savoir celle de la sociologie et celle des théories postcoloniales. Puwar constate que les limites (de pensée) instituées par les disciplines distinctes ont contribué à consolider un tabou méthodologique, un tabou qui, selon nous, affecte également les études des littératures africaines dites francophones. Chris Bongie : Friends and Enemies. The Scribal Politics of Post/Colonial Literature, Liverpool : Liverpool University Press, 2008, 341-352; Michael Denning : Culture in the Age of Three Worlds, London : Verso, 2004 ; Graham Huggan  The Postcolonial Exotic: Marketing the Margins. London: Routledge, 2001; Sarah Brouillette : Postcolonial writers and the global literary marketplace, Basingstoke : Palgrave Macmillan, 2007 ; Nirmal Puwar : « ‘Postcolonial Bourdieu’ : Notes on the oxymoron », transversal, Goldsmith Research Online, 2008.

[13] Voir Franz Schultheis : « Ambivalente Wahlverwandschaften : Pierre Bourdieu und Claude Lévi-Strauss » in : Pierre Bourdieu und die Kulturwissenschaften. Zur Aktualität eines undisziplinierten Denkens, (éds.) Daniel Šuber, Hilmar Schäfer, Sophia Prinz, Konstanz : UVK Verlagsgesellschaft, 2011, 27-40.

[14] « [...] la ‘réalité’ [...] n’est que le référent universellement garanti d’une illusion collective. » (Bourdieu 1998 : 36).

[15] Gikandi,  Simon (2006) « Poststructuralisme et discours postcolonial » in : Penser le postcolonial. Une introduction critique, Neil Lazarus (éd), trad. par Marianne Groulez, Christophe Jacquet et Hélène Quiniou, Paris, Editions Amsterdam, p. 175-202.

[16] Renvoyant à la « domination masculine » comme à la manifestation paradigmatique de violence symbolique (Pierre Bourdieu : La domination masculine, Paris : Le Seuil, 2002 [1998] : 11f.), Bourdieu n’élabore pas de véritable théorie de la violence symbolique mais recourt à cette notion dans plusieurs de ces textes. Curieusement, comme l’observe Michael Burawoy, les remarques de Bourdieu à propos de la violence symbolique présentent des parallèles incontestables – mais non commentés – avec l’analyse psychosociale des effets de l’oppression intériorisé de l’ordre colonial et racial de la société française dans Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon. http://burawoy.berkeley.edu/Bourdieu.htm; Fanon, Franz : Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1952.

[17] Zecchini,  Laetitia (2011), « Les études postcoloniales colonisent-elles les sciences sociales ? », in laviedesidees.fr, le 20 janvier 2011, p. 1-13, p. 2.

[18] Edward W, Saïd (1978), Orientalism, London, Routledge.

[19] Edward W. Saïd (1993), Culture and Imperialism, London, Chatto & Windus, 

[20] Retenons toutefois qu’un courant critique marxiste et marxisant s’est développé au sein des études postcoloniales anglophones qui a contribué à affaiblir la prédominance d’un idéalisme textuel. Benita Parry : Postcolonial Studies : A materialist critique, New York, Routledge, 2004, 3. Du côté francophone, la réception des théories postcoloniales présente une configuration différente. Non seulement à cause des décalages caractéristiques qui se produisent quand les idées circulent (Edward W. Saïd : « Travelling Theory » in : The world, the text, and the critic, Cambridge, Massachussets : Harvard University Press, 1983, 226-247 ; voir aussi Bourdieu : « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », in : Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 145, déc. 2002, 3-8), mais aussi du fait que dans les études littéraires, les approches textualistes restent très dominantes en France. Jean-Pierre Martin (éd.) : Bourdieu et la littérature, Nantes : C. Defaut, 2010. 

[21] Casanova évoque les conséquences de « l’ethnocentrisme des dominants littéraires (notamment des Parisiens) » sur les auteurs qui dépendent structurellement de leur consécration. Casanova 1999: 214. Elle souligne que « [...] Paris ne s’est jamais intéressé aux écrivains issus de ses territoires coloniaux ; mieux, il les a longtemps méprisés et (mal)traités comme des sortes de provinciaux aggravés […]. La France n’a aucune tradition en matière de consécration culturelle spécifiquement et la politique dite de la francophonie ne sera jamais qu’un pâle substitut politique de l’emprise que Paris exerçait (et exerce encore pour une part) dans l’ordre symbolique. » (Casanova 1999 : 174). 

[22] Casanova souligne le statut particulier de Paris dans la circulation et dans la consécration de la littérature ; elle argumente que le « méridien de Greenwich littéraire » (Casanova 1999 : 127) se situe à Paris, tout en admettant que l’internationalisme littéraire est en train de se transformer dans un mouvement de globalisation commerciale, ce qui signifie que les anciens centres littéraires, comme Paris, perdent de pouvoir au régions plus polycentriques comme Londres et New York. Cela est en partie lié au succès de l’anglais par rapport au français, c’est-à-dire qu’il existe tout simplement plus de lectorat international qui sait lire en anglais qu’en français. (Casanova 1999: 228) voir aussi Brouillette 2011 [2007] : 59).

[23] Gisèle Sapiro : « L’autonomie de la littérature en question », in : Bourdieu et la littérature, Jean-Pierre Martin (éd.), Nantes : C. Defaut, 2012, 45-61, 46. Sapiro distingue trois niveaux de médiation, à savoir les conditions matérielles de production et de circulation des œuvres, les modalités de la production des œuvres par leurs auteurs et les conditions de la réception des œuvres, p. 46f.

[24] Bien symbolique ou culturel que Bourdieu caractérise par le fait d’être « objet à double face, économique et symbolique [...] marchandise et signification ». Pierre Bourdieu : « Une révolution conservatrice dans l'édition » in: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 126-127, 1999, 3-28, résumé.

[25] C’est dans ce sens que Sarah Brouillette soutient l’argument que l’exotisation est dictée par un global readership. Cela signifie, selon Brouillette ([2007] 2011 : 5), qu’il existe une figure globale de lecteur/lectrice (global reader figure) qui perçoit la littérature comme exotique de la même façon qu’un/une touriste exotise les cultures étrangères.[25] Grâce à la verticalité du processus de communication littéraire qui est assurée par le dispositif matériel surpuissant des instances de production, de diffusion et de réception, la demande d’exotisme peut s’ériger en norme littéraire pour des auteur(e)s minorisé(e)s.

[26] Huggan, Graham (2001), The postcolonial Exotic. Marketing the margins, London, Routledge.

[27] Bazié, Isaac (2005), « Le corps dans les littératures francophones », in : Études françaises, n° 2, Vol. 41, p. 9-24, p. 1.

[28] Voir p.ex. Stephanie Newell, Writing African women: gender, popular culture, and literature in West Africa. London ; Atlantic Highlands, NJ : Zed Books, 1997.

[29] Kathy Davis: « Intersectionality as buzzword. A sociology of science perspective on what makes a feminist theory succesfull », in: Feminist theory. Vol. 9 (1). Los Angeles, London, New Delhi and Singapore : SAGE Publications, 2008, 67-85, 68.  http://ejw.sagepub.com, (consulté le 22 janvier 2010).

[30] Voir Kimberlé W. Crenshaw: « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex : A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », in : University of Chicago Legal Forum, 1989, 139-167.

[31] Référons également au concept de WASP, c’est-à-dire White Anglo-Saxon Protestant, qui est l’objet des critiques faites sur la « blanchité » (Critical Whiteness Studies). Dans ces études, l’on étudie le statut privilégié des personnes « blanches » et, particulièrement, la transparence reliée à cette catégorie formant une sorte de norme de l’humanité. (Elsa Dorlin : « Introduction. Vers une épistémologie des résistances », in : Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination. (Dorlin, Elsa (éd.), Paris : Presses Universitaires de France, 2009, 5-18, 13). En termes de Richard Dyer Other people are raced, we are just people / « Ce ne sont que les autres qui sont racialisés, nous sommes juste les gens. » [Notre traduction]. (Richard Dyer : White. Essays on Race and Culture. London and New York: Routledge, 1997, 1).

[32] Voir p. ex. Alexandre Jaunait et Chauvin Sébastien Chauvin : « Représenter l'intersection. Les théories de l'intersectionnalité à l'épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique, 2012/1 Vol. 62, 5-20. http://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2012-1-page-5.htm, (consulté le 29 octobre 2012).

[33] « Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant et par le dominé, une langue, (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle qu’est la couleur de la peau. » (Bourdieu 2002 [1998] : 12). De fait, chez Bourdieu, il y a une prise en compte de différentes formes de domination ; mais leur imbrication n’est pas théorisée et les implications de ces dominations multiples ne sont pas examinées du point de vue du champ littéraire. D’après nous, c’est dans ce domaine que l’on retrouve d’intéressantes accumulations de la domination intersectionnelle à analyser et à démontrer.

[34] Voir aussi Pierre Bourdieu 2002 [1998] : 20f.

[35] Butler, Judith (1990), Gender Trouble, London & New York, Routledge.

[36] Butler, Judith (1999), Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity. Second edition. New York, Routledge, p. 51

[37] Dans cet ouvrage, Butler souligne le lien de performativité du corps avec la volonté de reconnaissance sociale (Spinoza) étroitement reliée à l’humanité, c’est-à-dire à la volonté de reconnaissance du comportement considéré comme ‘humain’. Remarquons que le comportement catégorisé comme propre à un être humain, autrement dit, à un comportement ‘normal’, change selon les normes de la société et forme ainsi une sorte de géométrie variable du comportement humain. Dans les performances, les ‘agents’ (agency) confirment ou contestent le genre (undoing gender) et cela se fait toujours aux yeux des autres personnes (même si ces personnes peuvent être imaginaires). En somme, c’est donc le regard des autres qui détermine ce qui est humain/normal et ce qui ne l’est pas. (Judith Butler: Undoing Gender, New York: Routledge, 2004, 30-32, 1).

[38] Ajoutons que les exemples de texte tirés des romans semi-autobiographiques de Beyala et de Bugul ont été choisis à partir de notre corpus de travail de thèse de doctorant (K. Harinen) et que nous ne prétendons pas de représenter l’état actuel de la littérature dite ‘francophone’ générale mais en donner quelques exemples qui ne sont surement pas exhaustifs.   

[39] Voir par exemple Yves-Abel Feze : « Langues et interculturalité dans la littérature d’Afrique francophone », in Annales du Patrimoine. n° 6, 2006, 11-17 ; Odile Cazenave : Afrique sur Seine. Une nouvelle génération de romanciers africains à Paris. Paris : L’Harmattan, 2003 ; Nicki Hitchcott: « Calixthe Beyala: Prizes, Plagiarism, and ‘Authenticity’» , in: Research in African Literatures, Vol. 37, n° 1, 2006, 100-109.

[40] La notion de mimicry évoquée par Homi K. Bhabha dans The Location of Culture (1994) est de fait proche de l’exotisme stratégique de Huggan : « Mimicry reveals something in so far as it is distinct from what might be called an itself that is behind. The effect of mimicry is camouflage.... It is not a question of harmonizing with the background, but against a mottled background, of becoming mottled - exactly like the technique of camouflage practised in human warfare. » (Homi K.Bhabha: The location of Culture, London: Routledge, 1994, 85-92, 85.)

[41] A titre d’exemple, ajoutons qu’il y a que deux auteurs dits « francophones » (Ananda Devi et Alain Mabanckou) qui sont publiés chez Gallimard dans la collection « Blanche » qui se qualifie en tant que collection de littérature et de critique françaises. (Cf. http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche, consulté le 19 novembre 2012).

[42] Diawara, Manthia (2001), « La Francophonie et l’édition » in Black Renaissance, 3, n° 2,
p. 144-157, p. 156.

[43] Voir Watts, Richard (2005), Packaging post-coloniality. The manufacture of literary identity in the francophone world, Lanham, Lexington Books, p. 3.

[44] Costa, Sérgio (2005), « Postkoloniale Studien und Soziologie : Differenzen und Konvergenzen » in Berliner Journal für Soziologie Heft 2, p. 283-294, p. 293.

[45] Reckwitz, Andreas (2003), « Grundelemente einer Theorie sozialer Praktiken. Eine sozialtheoretische Perspektive », in Zeitschrift für Soziologie, 32, n° 4, p. 282-301, p. 294.

[46] Jauss, Hans Robert (1978), Pour une esthétique de la réception, traduit de l'allemand par Claude Maillard; préface de Jean Starobinski, Paris, Gallimard.

[47] Wolfgang, Iser (2012), L’Appel du texte, traduit de l’allemand par Vincent Platini, Paris, Editions Allia.