Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2014, p. 99-107, ISBN : 978-9961-813-61-4 | Texte intégral


Richard PARISOT

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la littérature allemande s'est confrontée à l'histoire du pays, établissant dans un premier temps, et surtout à partir de 1947, un bilan minimal en quelque sorte, cherchant les possibilités d'écrire encore dans la langue des bourreaux nazis. Puis cette jeune génération a essayé de comprendre, interrogeant le père, voire la mère, sur leur participation aux exactions commises entre 1933 et 1945. Après les questions cruelles, l'accusation, le procès des années 60, on a assisté à une intégration de l'écrivain dans l'histoire de sa famille, peut-être une sorte d'autofiction avant la lettre, plus dépolitisée sans doute mais reliée à l'Histoire, éloignée le plus souvent de tout nombrilisme, restant plutôt une véritable écharde dans la chair des Allemands. La fin des années 80 correspond au printemps des pays de l'est - et la chute du mur de Berlin va susciter d'autres interrogations, sur le régime est-allemand cette fois. La Wendeliteratur (littérature du 'tournant', de l'après-unification) témoigne des tourments ou des joies de ces 'retrouvailles' inattendues. En 2009, Maxim Leo[1], journaliste au Berliner Zeitung, né à Berlin (Est) en 1970,  publie Histoire d'un Allemand de l'est, en allemand: Haltet euer Herz bereit (Blessing)[2], l’histoire de sa propre famille, qui concentre la plupart des éléments fédérateurs des générations qui se sont succédées en RDA : l’espoir et la foi des pères fondateurs, le désenchantement de leurs enfants qui n’ont pas voulu partager leur rêve de ce socialisme-là, le soulagement de leurs petits-enfants quand s’achève ce chapitre de l’histoire allemande. A partir de ses souvenirs mais aussi d'interviews et de documents de sa famille : journaux personnels, dossiers divers, dossiers de la Stasi et avec quelques photos, Maxim Leo dresse son portrait d'allemand de l'est devenu allemand tout court à 19 ans à la chute du mur. Le roman connaît un grand succès en Allemagne, voire en Europe au point que Maxim Leo reçoit en 2011 le prix du livre européen. Au-delà de tout intérêt légitime pour l'histoire de sa famille et d'une certaine fascination bien naturelle à l'égard de son propre pays (à double identité), une lecture attentive permet de mettre à jour une véritable stratégie de l'auteur « pour s'assurer une présence éditoriale dans (son) pays et/ou dans le monde ». Nous tenterons de montrer comment Maxim Leo joue habilement, face au défi de la médiatisation, sur les figurations de l'écrivain (« individualité et collectif, représentations sociales et représentations littéraires ») et comment il s'appuie « sur la particularité et l'historicité d'une part et d'autre part sur le local et le transnational », en adoptant une posture dans le champ national tout en abolissant les frontières.

Suivant la proposition bourdieusienne, nous essaierons, dans un premier temps, de mettre à jour le rapport du microcosme au  macrocosme, afin de situer le champ littéraire au sein du champ du pouvoir. Il est des destins à cheval sur deux époques, deux mondes. Il en va ainsi parfois de certaines familles. Maxim Leo, chroniqueur talentueux au Berliner Zeitung, se penche sur l’histoire de sa propre famille sur six décennies. Une famille singulière dans un pays (ou deux ?) et une époque qui ne l’est pas moins. Si l’Allemagne ou même Berlin semble parfois être un résumé géopolitique (fascisme, Shoah, stalinisme, fin de la guerre froide) de la deuxième moitié du 20ème siècle, cette famille est au cœur du maelström. L’histoire intime croise la grande Histoire. On rencontre ici des destins empreints d’un certain tropisme franco-allemand : du grand-père juif allemand résistant en France, en passant par un « dépucelage idéologique » de l’auteur à 16 ans à travers un voyage en Provence, jusqu’aux enfants franco-allemands qui grandissent aujourd’hui à Prenzlauer Berg. Pour raconter cette histoire dans l'Histoire, Leo, si on l'en croit, a pensé en termes de paragraphes, de chapitres, de nombre de pages, pratiquant ainsi une sorte de sport, avec pour objectif d'écrire au moins deux pages par jour. La question qui se pose, c'est celle bien entendu de l'éventuelle rupture ou continuité de style (un journaliste, habitué à rédiger des articles plus ou moins longs, des formats courts, passe à la rédaction d'un livre plus étoffé et plus suivi).

 « J’ai fait très attention à ne pas tomber dans l’esprit des chroniques. Il était important pour moi, que ça ne devienne pas trop du « blabla » et ni trop laconique comme dans les chroniques »

On trouve également plus loin:

« Cependant il y a aussi des gens qui pensent qu’il y a deux tons différents dans le livre, dans la manière d’écrire sur les autres ou sur moi-même. Ces derniers trouvent que j’ai un ton proche d’un chroniqueur dans les passages où j’écris sur moi, mais je ne sais pas si cela est juste. Dans tous les cas, j’ai essayé de ne pas faire ça. Cela avait aussi une toute autre fonction. Dans mes chroniques, le ton est très pointu, je ne suis également pas celui qui parle, mais mon personnage. Le personnage s’est développé au cours des années. Dans le livre, j’ai essayé d’être authentique, et de laisser paraître les autres aussi authentiques que possible. Là, il n’y a aucune aggravation ou exagération, cela est juste réduit aux faits présents »[3].

On voit bien ici que l'auteur, habitué à la politique éditoriale, explique, dans ses déclarations d'intentions, que, tout en voulant rester fidèle au factuel, il a tenté d''inventer un univers presque romanesque et  une écriture quasi fictionnelle, même s'il veut rester authentique, une sorte de témoin de son époque (Zeitzeuge en allemand). C'est-à-dire de construire une véritable biographie/autobiographie, conduite par un narrateur 'authentique', jamais entièrement détaché de l'auteur, entreprise qui reste en tout cas reliée aux aspirations et aux besoins de son époque. En 2009, année de la parution en Allemagne du livre de Leo, on fête le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Les attentes sont nombreuses et légitimes: on se retourne sur le passé récent, mais aussi sur le passé plus lointain, on cherche à comprendre, comment tout cela est arrivé, et pour quelles raisons. Logique marchande, en tout cas économique et financière, à laquelle se trouvent soumis bon nombre d'auteurs de nos jours: on sait que la plupart des ouvrages sont des commandes de la maison d'édition et que le cahier des charges obéit à des axes extrêmement pointus, bien définis dans des études du marché. Seuls les écrivains reconnus et 'installés' dans le paysage littéraire et médiatique peuvent se permettre de faire œuvre d'originalité et jouir de quelque liberté.

Au-delà de ces considérations pratiques (réflexions sur la marchandisation du produit, traitement d'une substrat personnel, individuel et familial à un possible succès éditorial), reste la question de l'idéologie (des idéologies même) véhiculée(s)  dans et par l'œuvre en relation avec le pouvoir en place : nazisme, fascisme, pouvoir quasi stalinien de la RDA, effondrement du système socialo-communiste dans le monde à la fin des années 80, début des années 90. Jamais Maxim Leo ne se réclame d'une quelconque idéologie, ce n'est pas son but, mais à travers l'histoire de ses grand-pères, engagés politiquement, et de ses parents, tout aussi engagés, mais dans des actions politiques ou artistiques différentes, on voit se dessiner malgré tout l'intérêt voire parfois l'admiration pour tel ou tel membre de sa famille. Leo affirme son identité franco-allemande et cette identité franco-allemande est née avec son grand-père Gerhard, qui a dû fuir l'Allemagne en 1932 avec sa famille parce que son père, avocat, avait gagné dans les années 1920 un procès contre un certain Josef Goebbels - et qu'il était juif. Sa famille part pour Paris et son arrière-grand-père s'établit comme libraire ; Gerhard et ses autres enfants deviennent de petits Français en l'espace de quelques mois. Lorsque les Allemands marchent sur Paris, le grand-père Gerhard prend la fuite et rallie la Résistance. Il opère dans la clandestinité, est arrêté par la Gestapo, condamné à mort et libéré par les partisans. Après la guerre, lorsque Gerhard revient dans sa patrie vaincue, il est  lieutenant de l'armée française. Devenu entre-temps communiste, il  va construire en RDA l'autre Allemagne, l'Allemagne antifasciste. Mais  au fond de son cœur, il n'a jamais cessé d'être Français. Cet amour pour la France, le grand-père le transmet à son petit-fils Maxim.  Et lorsque la RDA finit par disparaître, Maxim va faire ses études à Paris. Les choses y sont exactement comme son grand-père le lui avait promis. Il ne tarde d'ailleurs pas à épouser une Française, conclusion éminemment symbolique. L'autre grand-père, paternel celui-là, Werner, a sans doute, aux yeux de Maxim en tout cas, un destin moins glorieux, car après avoir été nazi, il se met, au nom d'un certain parallélisme entre les deux dictatures, au service de la RDA.

L'objectif est atteint, et au-delà de toute espérance: d'une part on voit bien comment, confrontant les histoires de chacun (il faut ajouter à cela l'amour de la mère de l'auteur pour la RDA et le détachement très bohème du père), Maxim Leo arrive à montrer et à démonter les mécanismes d'adhésion à tel ou tel système politique (comme Sebastian Haffner l'a fait dans son Histoire d'un Allemand[4]). Et en même temps il libère ses compatriotes d'une sorte de poids que la littérature allemande, depuis la deuxième guerre mondiale, avait fait peser sur les épaules des jeunes générations : le besoin de savoir et de comprendre s'était traduit par un incessant questionnement, une interrogation permanente, une accusation douloureuse, dont chaque artiste (écrivain surtout mais pas seulement) avait fait une affaire personnelle, sans ignorer la dimension collective de l'aventure artistique. Vingt ans après la chute du mur, soixante-quatre ans après la fin de la guerre, soixante-seize ans après l'arrivée légale du chancelier Hitler au pouvoir, on a l'impression que l'Allemagne peut enfin respirer et que Maxim Leo se fait un peu le chantre de cette jeune génération allemande, décomplexée, adaptée à un libéralisme triomphant, que l'on vienne d'une Allemagne de l'Ouest, économie de marché à politique sociale, ou de l'Est, dictature qui ne disait pas son nom. C'est en cela que son livre est  intéressant: on n'a  plus affaire ici à la démarche d'une Marguerite Duras qui, rédigeant L'amant, pardonne à tous ceux qui l'ont blessée (la mère, le frère, l'amant), ou même à celle d'un Dominique Fernandez écrivant sur son père collaborateur dans Ramon. Il ne s'agit pas seulement de se libérer d'une souffrance énorme, d'écrire pour se débarrasser (même si l'écriture est encore plus douloureuse parfois que le mal) de ce mal qui vous ronge depuis l'enfance. Le travail de Leo participe à et d'une recomposition de la toile de fond, qui paraît représentative de la génération actuelle.

Si on prend un peu de recul, on peut dire que la littérature n’est donc pas seulement jeu de formes ou libre exercice de l’imagination ; elle est, cela n'est pas nouveau mais s'affirme encore plus aujourd’hui, valeur sociale de premier plan. La lutte pour l’autonomie intellectuelle et économique à l’intérieur d’un réseau de dépendance(s) entraîne une organisation hiérarchique du « champ littéraire ” (Alain Viala), et qui est l’espace social dessiné par la pratique des écrivains[5]. Dans ce champ structuré et mouvant, l’écrivain doit inventer des stratégies de réussite, se faire un nom par la publication d’un livre considérable, œuvre de savoir ou de création. On trouvera difficilement un écrivain qui, aujourd’hui, n’ait pas éprouvé au moins une fois le sentiment, même confus, que son activité – écrire, publier – s’inscrit du début à la fin, de la page blanche à la consécration, dans un ensemble de codes, de pratiques discursives et non-discursives (statuts, institutions, cursus, marché) qui vont faire que, pour et par un groupe, restreint ou élargi, de la valeur sera reconnue (ou refusée) à ses ouvrages et la qualité d’écrivain, avec tous ses effets matériels et symboliques, à celui qui les a produits. Une histoire, forcément relative, de la littérature ne peut éviter de se placer d’abord, ou tout du moins également, au niveau des fonctions (production, communication, consommation) et des discours d’explicitation et de camouflage qui les accompagnent. Lorsqu’on fait le projet d’envisager la situation sociale des écrivains, il s'agit de montrer quelles sont leurs compétences, attitudes et stratégies, quels conflits les opposent, et pour quels enjeux, de s’interroger sur les schémas culturels fondamentaux incorporés dans les façons de penser, les habitus qui interviennent dans la création et - selon la formulation d'Alain Viala[6]-, se tourner vers l’archéologie. Le champ littéraire étant ainsi constitué, il rend possible l’apparition de véritables stratégies d’écrivain, c’est-à-dire de stratégies qui mettent en jeu le statut social de l’écrivain en tant que tel. D’où la nécessité, parfaitement repérée par Viala, de mettre au point une manière d’écriture qui puisse satisfaire toutes les instances, un style moyen ou “naturel” qui serait une “conciliation fantasmée”. Le cursus impose une norme et une forme, mais aussi un délicat équilibre. Quelques-uns tentent et réussissent le coup de force qui consiste à brûler les étapes pour toucher le plus vite possible le public élargi. Quid de cette écriture, de ce style naturel, de cette conciliation fantasmée chez Maxim Leo? Dès le départ, ce que le lecteur constate en tout cas, c'est que l'auteur joue la carte de l'authenticité: tout semble reposer, repose même effectivement, sur des témoignages écrits, parfois oraux, des photos. L'auteur n'est que le transcripteur, une sorte de récepteur-émetteur et est donc censé attribuer au texte un caractère naturel indéniable, marqué du sceau de la preuve. Voici ce qu'écrit par exemple Leo à propos de son grand-père Gerhard :

J'ai trouvé aux archives un avis rédigé sur Gerhard par son intermédiaire, Werner Schwarze alias Eugen. Il écrit que Gerhard est « trop impatient, trop impétueux, ce qui tient sans doute aussi à son très jeune âge ». Eugen vante son courage et son engagement. « Mais il lui manque la peur qui rend prudent. Il a tendance à vouloir forcer la main au destin. »[7]

Cette mise en abyme du personnage du grand-père à travers le témoignage d'un tiers qui porte lui-même un pseudonyme permet en tout cas à l'auteur de prendre une distance teintée à la fois de douce critique et de bienveillance: le très jeune âge du grand-père fait de cet homme à la stature colossale soudain un être plus fragile, plus accessible. Ce 'focus' sur l'archive, qui dans un même mouvement rapproche et éloigne le personnage de Gerhard, dédouane le petit-fils, il affirme ou renforce son innocence, son absence de responsabilité : tout le monde peut ainsi constater ce que l'on pensait de Gerhard à l'époque. Le personnage devient historique, tout en gardant des traits 'trop humains'. Afin de prouver sa bonne foi et de montrer au lecteur l'honnêteté de sa démarche scientifique, Maxim Leo se livre devant nos yeux à un véritable travail d'historien, dans lequel vient se fondre délicatement la fantaisie de l'auteur de fiction:

J'ai comparé les dates et constaté que Werner est arrivé en France peu avant que Gerhard n'abandonne son exil français pour regagner l'Allemagne. Pour Gerhard, c'est la fin de l'incertitude; pour Werner, elle ne fait que commencer. J'essaie d'imaginer ce qui aurait pu se passer s'ils s'étaient rencontrés tous les deux à cette époque. Le lieutenant français victorieux et le sous-officier allemand prisonnier.[8]

Journaliste-historien et écrivain de fiction se croisent ici comme auraient pu se croiser les deux grands-pères, mais c'est une rencontre improbable voire peu souhaitable quand on veut rester dans l'objectivité, dans une distance salutaire, dans un axe de conciliation, de réconciliation historique. L'écrivain-journaliste a bien conscience que la tâche est ardue. Rendre compte de l'histoire de sa famille est aussi difficile que rendre compte de l'Histoire:

C'est qu'au bout du compte les choses n'étaient pas si simples. Comment auraient-elles pu l'être après tout ce que Werner avait vécu? J'ignore s'il pouvait en parler avec Sigrid. Raconter les atrocités de la guerre et des camps, ses angoisses, sa solitude. Avaient-ils le temps de mener de telles discussions? Ou bien la misère de cet hiver 1947-1948 était-elle toujours telle, même revenu chez soi, que l'on ne pouvait pas s'occuper en plus des misères passées?[9]

Comment travailler sur le non-dit, sur l'impossibilité du dire, sur les questions sans réponses et toutes les pages blanches? L'écrivain perce légèrement, il affleure sous le journaliste-enquêteur, il formule des hypothèses, et se rapproche ainsi encore davantage de son lecteur. Mais il n'est pas au bout de ses surprises: lorsqu'il consulte pour la première fois les dossiers individuels de la Stasi, comme cela est possible depuis la fin de la RDA, il entre dans un monde que même l'écrivain de fiction n'aurait sans doute pas imaginé aussi aisément:

La première fois que j'ai lu tout cela, je n'en croyais pas mes yeux. C'est avec un homme comme cela que Gerhard avait collaboré? Avec un homme qui avait tué des résistants et des juifs, et qui aurait aussi liquidé Gerhard s'il lui était tombé entre les mains en France? Comment Gerhard pouvait-il supporter de protéger un homme pareil? Personne ne peut avoir autant de discipline et de maîtrise de soi, me dis-je[10].

 En questionnant l'Histoire, son grand-père et lui-même, Leo nous interroge, ou plutôt il formule clairement nos propres interrogations, il met à jour nos propres doutes. Cet August Moritz, avec lequel Gerhard avait collaboré, était un homme si peu recommandable, un tel monstre que même l'ancien chef du service de renseignements en politique extérieure de la RDA, Markus Wolf, a écrit que cette collaboration avait dû être pour Gerhard un poids pratiquement insoutenable. Mais le fait est, il faut bien l'accepter. Il faut balayer sa propre souffrance pour faire œuvre historique. Et s'il y a dans cette acceptation de l'Histoire sans doute bien davantage qu'un consensus nécessaire à l'édition du livre, elle contribue d'une certaine façon à délester le lecteur actuel de ce poids que ressent Leo, et qu'ont ressenti Gerhard et Wolf, à le rassurer et le conforter: certes tout n'est pas bon dans notre passé, mais au moins tout est sous verre à présent. La photo est prise, conservée, archivée. Et d'ailleurs, ce n'est pas un hasard si Leo jalonne son travail de photos de membres de sa famille et de lui-même, comme pour bien fixer le passé. Y a-t-il là, comme chez W.G. Sebald, une tentative de marquer les limites entre fiction et factuel ou l'interpénétrabilité de ces eux domaines? Ou est-ce simplement le réflexe du reporter, à l'objectif toujours prêt, tentant de rendre précisément objective toute réalité?

Cette objectivité journalistique, les journalistes de langue allemande la connaissent bien, elle est inscrite dans leur langue, eux qui emploient spontanément et systématiquement le style indirect (donc le mode subjonctif) pour marquer cette distance. Ici un autre procédé va bientôt frapper le lecteur. Les passages consacrés aux personnages de la famille, c'est-à-dire la quasi totalité du livre, sont au présent. Au passé, on trouvera des réflexions sur la recherche, la démarche de l'auteur, sur des fragments  de sa vie. On retrouve ici ce jeu avec le zoom: éloigner le présent pour le mettre à distance, et l'inscrire dans une narration aux contours finis et déterminés, et en parallèle rapprocher le passé, le rendre vivant et accessible par l'emploi du présent. Jeux habiles, bien maîtrisés, aussi bien dans le temps et l'Histoire que dans l'espace. Au fur et à mesure de la lecture, le quotidien des trois générations de la famille nous devient incroyablement familier (les photos y contribuent aussi d'ailleurs): on passe des bureaux du journal de la mère Anne (déjà la Berliner Zeitung, Maxim Leo a de qui tenir) à un exil genevois, de la maison de campagne des parents d'Anne, située dans la région de Berlin, à une petite ville, Castres, du sud-ouest français, des Archives de la Stasi à la Provence des vacances. Leo nous fait passer des frontières, nous fait sauter des murs... Si le titre français du roman peut donner l'impression qu'il s'agit d'une histoire individuelle (Histoire d'un Allemand de l'Est), le sous-titre original allemand annonce l'histoire d'une famille d'Allemagne de l'est (Eine ostdeutsche Familiengechichte). A la découverte de ce sous-titre, le lecteur serait en droit de s'attendre à une histoire locale, située dans un espace bien définie, le dépaysement n'en est que plus grand puisque Leo joue avec la carte de l'Europe. Et le titre allemand sonnant comme une prière, une exhortation [Tenez votre cœur prêt! (Haltet euer Herz bereit)], l'acheteur éventuel peut entrevoir des comportements dictés par les sentiments: ouvrez votre cœur à toute éventualité, vivez les désirs, les succès, les défaites, les séparations, les retrouvailles, les joies et les tristesses, les désespoirs..., entrez dans le grand cirque de l'Histoire! Mais soyez ouvert et faites preuve de générosité aussi, et par une captatio benevolentiae étonnante, Leo entre, pour ce qui est du titre du moins, dans la famille des écrivains de best-sellers du genre 'Va où ton cœur te porte!, Laisse ton cœur guider tes pas!' On le voit, l'homme Leo connaît les arcanes de l'édition et a su trouver un titre accrocheur, même si on a le droit, au vu du contenu, de le juger faible et finalement peu pertinent. L'homme Leo est aussi resté fidèle à l'est, et à l'est de Berlin en particulier, il y travaille, il y vit en grande partie, mais mène la vie d'un citoyen du monde, totalement intégré dans la société libérale capitaliste dont il se plaît à vanter les avantages. Le succès de son livre lui aura permis de profiter encore mieux de cette société et d'avoir sa place auprès de plus grands écrivains, témoins de notre monde actuel : bien inspiré, le journaliste a fait sien le bel alexandrin de Victor Hugo: « La page, c'est le jour, le livre, c'est le siècle »[11].

 Notes

[1] Il a étudié les sciences politiques à Berlin et à Paris. En 2002, il a reçu le Prix franco-allemand du journalisme, en 2006, le Prix Theodor Wolf et en décembre 2011 le prix du livre européen.

[2]  En français: Histoire d'un Allemand de l'est,  Arles, Actes Sud, 2010.

[3] http://www.lagazettedeberlin.de/6441.html, consulté pour la dernière fois le 26.12.2012

[4] Haffner, Sebastian, Geschichte eines Deutschen, Munich, DVA, 2000.

[5] On peut se reporter ici à l'article de Daniel Oster (La Quinzaine littéraire, 16 juin 1985), consulté pour la dernière fois le 26.12.2012 sur: http://www.leseditionsdeminuit.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=2286

[6] Viala, Alain (1985), Naissance de l'écrivain, Paris, Ed. de Minuit. 

[7] Leo, Maxim, op.cit., p.121.

[8] Ibid., p.171.

[9] Ibid., p.177.

[10] Ibid., p.189.

[11] On pourra se reporter à l'article de: Stein, Marieke: http://www.interferenceslitteraires.be/nl/node/114, consulté pour la dernière fois le 26.12.2012.