Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2014, p. 53-63, ISBN : 978-9961-813-61-4 | Texte intégral



Hadj MILIANI

 « La lecture des œuvres littéraires nous oblige à un exercice de fidélité et de respect dans la liberté de l’interprétation. » Umberto Eco[1].

Introduction

Comment définir une configuration littéraire dans sa dynamique historique, institutionnelle et esthétique ? Ainsi, une production littéraire comme celle qui s’énonce au travers un espace territorial national, l’Algérie, et une langue : le français,  pose nécessairement une multitude d’interrogations à la fois pour l’histoire littéraire et pour les études littéraires en général. Nous sommes conscients, évidemment, que nos interrogations participent d’un questionnement plus général qui a touché plus centralement l’ensemble des aires littéraires identifiées par certains critiques sous le terme de Littératures au Sud. Une contribution récente constatait ainsi que :

 « Plus que d’autres, les littératures au Sud ont émergé dans une dynamique d’affirmation de leur espace d’énonciation, souvent revendiqué comme identitaire. Cet espace sera considéré en partie comme thème ou contenu, mais aussi réservoir de figures d’écritures. L’espace d’énonciation est souvent producteur de sens et de formes par son absence, par son éloignement, par son décentrement, et la dynamique engendrée de ce fait. Il s’agira de faire parler les lieux mais également de déconstruire les cartographies. Et pour cette double entreprise une collaboration pluridisciplinaire, particulièrement avec des géographes, sans être obligatoire, pourra s’avérer utile »[2].

Ainsi, il faut pour se confronter aux multiples facettes de ces questionnements avoir la perspective la plus juste, celle de notre appréhension toute relative des différentes questions à envisager et, évidemment, de  la part infime de quelques réponses partielles. 

Écrire dans une langue étrangère, investir des thématiques qui interpellent les tabous sociaux ou l’orthodoxie sur laquelle repose l’édifice institutionnel de l’État - Nation, définir un ordre de légitimité de la pensée, faire prévaloir des mots d’ordre pragmatiques sur la place de la littérature dans la société sont autant les enjeux[3] et les manifestations des luttes qui ont occupé tout autant  les devant de la scène littéraire en Algérie que l’activité créatrice proprement dite[4]. Même si elle n’a pas l’intensité qu’elle peut prendre ailleurs, du fait de l’étroitesse du champ, cette violence symbolique a été présente en partie à cause  du caractère monopolistique de certaines instances qui ont fonctionné comme appareils hégémoniques.

Par ailleurs, la dynamique littéraire, telle qu’elle se formule pour le cas algérien de langue française, est exemplaire des conditions d’existence et d’émergence des littératures nationales ou régionales des aires culturelles et économiques dominées :

« Chaque espace national (par conséquent dans la sphère littéraire, chaque écrivain qui en porte la marque) est fortement défini par la place qu’il occupe dans la structure mondiale dans laquelle il est affronté à toute la structure du pouvoir telle qu’elle s’offre au moment de l’observation »[5].

Son étude permettrait, par extension, d’esquisser les conditions d’un échange équitable des savoirs, et donc d’un accès démocratique des littératures ‘périphériques’ dans la dynamique mondiale de la diffusion des cultures. Ce programme d’étude rejoint celui des sociologues de la littérature qui considèrent que l’éclairage analytique participe d’une connaissance du monde.

Quel est en définitive le statut et le devenir de cette masse de textes à vocation littéraire qui n’a, semble t-il,  d’existence légale (pour une bonne partie  des œuvres) que pour les bibliographes ; et qui s’amasse dans les interstices et les marges d’une histoire établie, quoique problématique et allègrement expansive du littéraire en Algérie ? Au mieux argument édifiant pour assumer la raison massive et compacte d’une réalité institutionnelle quantitative : des romans écrits pour marquer le présent d’une parole à vocation esthétique ou pour inscrire la trace de faits ou de valeurs qui font sens pour leur époque. Et, de l’autre, exemple par la négative de ce qui fait véritablement sens et mérite l’empathie esthétique. A la fois enquête d’indices et interrogation de données, cette réflexion peut déboucher  souvent au paradoxe par ce qu’elle confirme comme déception et suggère comme rendez-vous ratés, perspectives gauchies, expressions avortées. Bref par tout ce qui permettrait de voir en pointillés des institutions[6] et un champ littéraire établis –en grande partie  en esprit d’autonomie- se dessiner, au moins comme virtualité dynamique.

Auteurs et écrivains : morphologie et espace de circulation littéraire.

Globalement l’examen de la composante de l’ensemble de ceux et de celles qui s’engagent dans l’activité littéraire depuis le début de l’indépendance de l’Algérie montre davantage de différenciations que de similitudes apparentes. La langue, en premier lieu, conforte des pratiques d’écriture plus ou moins orientées vers des genres (la nouvelle en arabe, le roman en français) ou des stratégies de positionnement (plus de regroupements factuels ou institutionnels chez les arabisants, davantage d’atomisation élective chez les francisants.) Mais à l’intérieur même du groupe des écrivains en langue française, nous pouvons noter des distinctions qui relèvent, d’une part, du trop faible nombre des auteurs assurant une variété d’activités littéraires distribuées dans l’étendue des genres et des espèces littéraires : romans historiques, sentimentaux, ‘sociaux’, policiers, etc. Ce qui se traduit, d’autre part, par la multiplicité des thèmes et des motifs qui se voient surdéterminés par les axes obligés de l’expérience nationale qu’a connue l’Algérie depuis 1962.

Le paradoxe est assez singulier de l’évidente ‘nationalisation’, au niveau cette fois ci de la réception, de l’écrivain par les réflexes doxiques des plus éloignés de la familiarité littéraire. C’est un peu le cas de ces lecteurs par ‘ouïe dire’ qui composent le gros des récepteurs de l’image ‘mythologique’ du continuum de la littérature algérienne ou de ceux, plus informés, de la réception critique. Alors que rien, ni au plan strictement institutionnel, juridique ou même au niveau des règles du ‘marché des biens symboliques’, n’implique ou favorise une véritable visibilité sociale et symbolique du métier d’écrivain.

C’est donc au sein de cette puissante hégémonie de la symbolique ‘nationale’ de l’écrivain (‘écrivain algérien de langue française’) que se révèlent à notre sens les assignations distinctives du producteur littéraire de langue française en Algérie. Telles qu’elles émanent notamment du discours auctorial, de la réception critique et des perceptions de certaines catégories de lecteurs.

Cette configuration de l’activité d’écriture est par ailleurs discriminée par les phénomènes de reconnaissance et de valorisation qui institutionnalisent l’écrivain. Les principaux réseaux sont, en Algérie, constitués soit par les instances bureaucratiques, soit par la réception critique journalistique ou universitaire. Ces instances de confirmation pour les écrivains se dédoublent par la valorisation extérieure (au plan de l’édition ou de la reconnaissance littéraire en Europe et en France particulièrement) Tout cela induisant donc des différences de positionnement, de stratégie et de représentation de l’activité littéraire chez les écrivains qui émergent à partir des années 70, pour les premières générations postindépendance ; et d’une manière régulière les décennies suivantes.

C’est pourquoi  la question de la valorisation est si essentielle dans la trajectoire et les stratégies littéraires. Elle contribue, par ailleurs à forger une amplitude extrême, sous le mode hagiographique dans certains cas (celui des ‘fondateurs’ : Kateb, Dib, Feraoun, Mammeri)  ou de cumuler des positions contradictoires pour les plus contemporains. Nous avons, ainsi, d’un côté une valorisation extrême : beaucoup de comptes rendus journalistiques vont jusqu’à faire état de manuscrits de recueils de poésie ou de romans fruits de talents toujours prometteurs mais méconnus ; ou d’un processus de banalisation indifférenciée par l’exercice scolaire : dans les manuels scolaires, par exemple, pour  la quasi-majorité des œuvres et des auteurs qu’ils évoquent.

A la dualité des années 70-90, écrivains édités à l’étranger (en fait principalement en France), écrivains édités en Algérie, s’est substituée, peu à peu, une sorte de mobilité plus large où se cumulent les espaces de publication et espaces de résidence –beaucoup d’écrivains vont s’installer à l’étranger au cours des années 90, aussi bien parmi ceux qui n’avaient jusque là publié qu’en Algérie que parmi ceux qui publiaient essentiellement à l’étranger. Comme il est devenu de plus en plus courant de voir s’éditer (ou se rééditer) en Algérie au cours des dernières années des écrivains algériens vivant à l’étranger. Des positionnements relatifs sont dès lors à envisager dans des stratégies de reconnaissance qui du local algérien, ensuite régional (Maghrébin, Africain) puis international (espace de la francophonie littéraire) se déclinent autrement. Des écrivains publiés en France dans des maisons d’édition moyenne activeront dans la vie littéraire en Algérie (Salons de livre, ventes dédicaces, résidence, réédition locale, contributions aux débats dans la presse, etc.) en retour ils obtiennent ou escomptent une plus large reconnaissance dans les circuits littéraires français ou francophones : participation aux rencontres, prix littéraires, émissions culturelles, etc.

Il faudrait, enfin, rendre compte dans les différents espaces d’émergence, puis de reconnaissance des effets de conjoncture. Des écrivains qui, par exemple, émergent au cours des années 80 sur la scène littéraire nationale aussi bien dans la sphère éditoriale publique que privée, bénéficient d’une relative couverture journalistique puis cessent de produire (ou d’être édité !) La période des années 90, durant la période dite de la décennie noire, des écrivains connaitront une certaine audience médiatique en France (presse, émissions de télévision et de radio) sans lendemains éditoriaux ensuite. Ces conjonctures et ce type de  trajectoires sont bien plus fréquents qu’on ne le pense et méritent d’être explicités.

De l’espace de l’édition à la dimension littéraire des productions et des œuvres

Nous remarquons, à un niveau structurel surtout, que l’édition générale s’est lentement mise en place selon des circonstances et des manifestations conjoncturelles (foires et salons du livre particulièrement) et depuis quelques années à travers des mécanismes de soutien public directs ou indirects : fonds d’aide à la création et politique de soutien à l’édition lors de manifestations prestigieuses comme l’Année de l’Algérie en France en 2003, Alger capitale de la culture arabe en 2007, Le Panaf en 2009, Tlemcen capital de la culture islamique en 2011 et cette année pour le 50ème anniversaire de l’Indépendance. Au plan éditorial, l’évolution complexe de l’édition publique durant la période 1962-1982 et, ensuite la montée progressive de l’édition privée ont peu à peu conforté le marché national du livre et par conséquent celui de la production plus spécifiquement littéraire. A cette configuration va se greffer depuis les années 90 une multitude d’entreprises d’importation qui décloisonneront en quelque sorte le marché par la diversité des sources d’alimentation et de la variété des productions (dominante du livre religieux, du livre pratique, du livre de poche et du parascolaire).  En passant d’environ 65 éditeurs à la fin des années 90 à plus de 300 aujourd’hui, nous constatons une réelle dynamique du paysage éditorial, même si la production littéraire reste relativement modeste mais significative. Ce développement du monde de l’édition a donné lieu à des regroupements d’intérêt professionnel et de positionnement par rapport aux politiques publiques en matière de régulation du marché, de développement de la lecture publique et  de soutien au développement culturel.

C’est ainsi que plusieurs organisations professionnelles du livre ont vu le jour récemment : le SPL (Syndicat professionnel du livre), le SNEL (Syndicat national des éditeurs algériens) et le dernier en date l’ONEL (Organisation nationale des éditeurs du livre), en attendant l’agrément d’un quatrième organisme, l’Union des éditeurs algériens. Cette structuration professionnelle est significative de la part importante qu’acquiert le marché du livre dans l’espace économique national, des problèmes de dysfonctionnement vécus par les acteurs de ce marché, de l’importance des ressources publiques destinés à soutenir la politique du livre. Ces enjeux se traduisent par une compétition avérée entre éditeurs, par la constitution de groupes (Alpha Editions, outre le rachat de maisons d’édition va acquérir les droits pour rééditer les œuvres d’écrivains reconnus), le développement de la co-édition avec des éditeurs français et  des alliances entre entreprises publiques et d’entreprises privées (exemple de l’ONEL).

Le corpus nécessairement hétérogène de la production romanesque éditée en Algérie au cours de ces cinquante dernières années ne peut, quant à lui, objectivement être étudié dans son ensemble d’une manière détaillée et minutieuse. Nous sommes passés d’une moyenne de 40 ouvrages à caractère littéraire en langue française dans les années 80 à près de 200 aujourd’hui. A titre indicatif nous relevons ainsi qu’en 2011 sur 111 romans d’algériens 70  ont été publiés en France, alors qu’au courant de cette année 2012 sur les 79 romans édités 34 seulement l’ont été en France[7].Le succès littéraire ou les tendances globales du lectorat telles que nous les restituent les enquêtes et les sondages sont, pour l’ensemble, conformes aux stéréotypes les plus persistants de l’image projetée du corpus de la littérature algérienne de langue française ou de celui des œuvres de la littérature française ‘classiques’ ou de la littérature dite de gare.

Des enquêtes partielles ont permis de restituer le choix des formes et des modes d’investissement du romanesque (thématiques de la guerre de libération nationale ou de la ville par exemple) dans l’ordre des contraintes des discours sociaux dominants (les topiques discursives hégémoniques) et des conditions d’existence de la sphère littéraire elle-même. Une telle approche montre la relation permanente, dans l’émergence des produits littéraires, entre le cadre référentiel immédiat et l’intériorisation des règles de production de normes littéraires admises ou imposées par l’environnement littéraire. Ce qui donne une configuration assez originale pour la quasi-majorité de cette production qui se définit par le peu d’attraction d’enjeux esthétiques ou commerciaux et semble s’affirmer ainsi comme une sorte de littérature de service public.

Certes des bilans exhaustifs restent encore à faire, des pans importants de la réalité littéraire des écrivains et de leurs publics en Algérie sont encore méconnus, mais la somme des investigations réalisées jusqu’ici  aura atteint ses objectifs si elle peut inciter chercheurs et universitaires à prolonger d’une manière plus ample et plus systématique une mise en mémoire critique des matériaux d’une histoire littéraire en cours de constitution en Algérie[8].

Les réflexions sur certaines œuvres écrites et éditées en Algérie depuis le début du 3ème millénaire profilent quelques futures investigations qui pourront s’interroger sur l’émergence de nouveaux profils d’écrivains (de nouvelles écritures ?) à travers l’exploration du paradigme thématique (au sens le moins substantialiste), tout en privilégiant les outils d’éclairage critique que livre par elle-même l’œuvre littéraire. 

Pouvons-nous dire alors aujourd’hui que le temps des grandes fictions maghrébines fondatrices des itinéraires identitaires et collectifs (comme le suggérait depuis les années 90, Charles Bonn) laisse place à une pluralité romanesque franchement diversifiée par ses espaces de référence et ses modalités d’écriture ?  Évidemment  les interrogations sur les univers sociaux ou les enjeux d’un devenir social sont encore là [9]mais les certitudes idéologiques et les stéréotypes discursifs qui les accompagnaient ont de moins en moins cours et ouvrent ainsi la voie à d’autres manières d’exprimer des perspectives personnelles ou collectives.

Les thématiques renforcent ou prolongent de ce fait ces préalables institutionnels. La guerre de libération, les amours coupables ou contrariés s’inscrivent dans cet ‘appel d’offre’ naturel que présente l’hégémonie discursive de la période de  transition démocratique vécue par l’Algérie. C’est pourquoi l’on constatera que le roman à thèse est souvent l’une des formulations pragmatiques du romanesque les plus conformes à l’intention manifeste d’investir l’écriture durant certaines périodes : la période de l’affirmation de la justice sociale et de la mystique de l’Etat nourricier ou celle du libéralisme économique et de la mystique démocratique. Dans cette sorte de dialectique fermée, manières et matières romanesques coïncident avec les attentes supposées non tant des individus que des discours dominants.

Cependant, l’approche plus spécifique de certaines œuvres permet de rendre compte de perspectives, certes minoritaires, mais assez  significatives des évolutions plus profondes et des conditions de possibilité de l’activité littéraire d’une manière générale. Nous pouvons surtout remarquer comment la métaphorisation de l’acte d’écriture est en constante homologie avec la fictionnalisation du désenchantement national dès le début des années 80.

Les années 2000 : tournant thématique et esthétique ?

Même si les thématiques peuvent diverger en apparence, les romans et récits publiés en Algérie au début du millénaire mettent en scène fondamentalement l’autre soi même. Nous ne sommes pas pour autant dans une autre quête identitaire collective ou individuelle, mais principalement dans un questionnement sur l’être. Certes, ce type de problématique n’est pas propre à cette production et l’on pourrait retrouver sans aucun doute dans la littérature qui se fait de par le monde bien des romans qui relèvent de cette optique.

La particularité qui nous a semblé patente est, d’une part, l’absence de retour d’écoute sur le champ littéraire critique français comme horizon de référence recherché ou nié. D’autre part il nous a paru assez remarquable que cette production use des ressorts rhétoriques (dont la parabole) pour jouer contradictoirement d’une volonté de donner à penser (définir un ethos) et de mettre en crise une quelconque injonction idéologique par le parti pris ironique, voire par la parodie. Cette préoccupation au plan du dispositif d’exposition du discours romanesque nous semble révélatrice à la fois de la difficulté de dire les errements éthiques et sociaux d’une société et de la volonté manifeste de s’en distancer d’une manière ironique ou ludique. Nous pensons dès lors que les ressources de l’imaginaire et des singularités d’écriture vont discriminer les œuvres et faire nécessairement émerger les plus performantes. Dans le cas de l’allégorie, par exemple, nous pouvons suggérer qu’elle  se manifeste dans les textes algériens sous la forme épique (Yasmina Khadra), satirique (Chawki Amrani, Kamel Daoud), généalogique (Mustapha Benfodil, Salim Bachi, Arezki Mellal), historique (Fatima Bekhaï, Mohamed Benchicou), moraliste (la plupart des écrivains algériens moyens), poétique (Zakad, Benachour, Maissa Bey) ou archéologique (Boudjedra, Sansal) selon la définition foucaltienne.

Pour se situer dans la simple homologie, on peut considérer que l’on est dans l’ensemble de cette production littéraire encore dans la modalité d’affirmation d’une individualité déconstruite. Au niveau des continuités internes nous pouvons  repérer une certaine fidélité aux référents les plus convenus de la tradition discursive maghrébine: contes et proverbes, mais aussi certains topos et surtout quelques archétypes de personnages déjà largement présents dans les œuvres romanesques de la décennie précédente (héros problématique au sens le plus Goldmannien du terme, c’est-à-dire  engagé dans une sorte de confrontation sans issue : celle qui oppose un idéal individualisé aux valeurs réifiées en cours de la société réelle).

Du point de vue des ruptures, il y a sans conteste, au niveau externe l’irruption d’une nouvelle forme du tragique, celle qui renvoie à la violence du Même. Elle nourrit évidemment le registre thématique des œuvres mais elle impose des modes du dire qui vont au-delà de l’homologie référentielle puisqu’elle configure une scénographie énonciative nouvelle. Au niveau interne les récits réalistes s’articulent aux textes métaphoriques avec une certaine propension pour l’allégorie et la parabole ainsi que nous l’avons déjà souligné. Cela conforte le postulat de Frédéric Jameson qui affirme : « Je poserai que tous les textes du Tiers-Monde sont allégoriques, et sur un mode très spécifique : ils doivent être lus comme des allégories nationales, même lorsque, ou devrais-je dire, surtout lorsque leurs formes sont issues des machines de représentation éminemment occidentales, comme le roman. »[10] Dans cette perspective nous pouvons considérer ainsi que si le récit policier s’est imposé comme une des premières formes d’expression de la violence sociale à la fin des années 80 et au début des années 90, il faudrait le relier au paradigme du secret (cf. Georges Simmel) qui renvoie à la modalisation la plus fréquente de l’intrigue narrative dans un univers où l’espace de la ville est hégémonique dans les représentations symboliques.

Enfin, la réception littéraire de la presse indique l’importance substantielle de celle ci dans la communication littéraire, dans la circulation de l’information, autant que dans la médiation qu‘elle joue entre le public des lecteurs potentiels,  l’auteur et son œuvre (la multiplicité des supports depuis le début des années 90- une trentaine de quotidiens de langue française- ne doit pas masquer les différences de traitement et d’appréciation de l’activité littéraire); ce qui se traduit par une variété de dispositions des critiques qui tendent ainsi à recouvrir toutes les attentes que suscite cette critique. Nous voyons, en particulier, la manière dont elle réfracte constamment les préoccupations propres au développement de la vie littéraire en Algérie.

D’autre part il faut souligner l’importance toute particulière que revêt la valorisation symbolique littéraire en Algérie. Ainsi les différentes étapes de la légitimation dans l’espace littéraire telles que définies par Jacques Dubois[11] , sont souvent concomitantes ou confondues (ou alors considérées comme telles en particulier chez les auteurs) notamment pour ce qui est des pôles : émergence/reconnaissance et surtout reconnaissance/consécration. On notera que la traduction est souvent revendiquée comme critère de reconnaissance chez certains écrivains (Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Amine Zaoui, etc.), mais peu mise en perspective quand il s’agit de l’arabe. La confusion entre les différents pôles de la valorisation donne lieu évidemment à des malentendus, voire à des contestations et des frustrations qui se traduisent par quelques polémiques et prises de position assez violentes.

Conclusion

Au terme de l’énoncé de cette série de constats et de problèmes les plus présents de l’activité littéraire de langue française en Algérie, il est évident que le système apparaît à la fois dynamique-en terme de productivité créatrice, et fragile à cause du caractère conjoncturel de sa structuration économique et institutionnelle. Ce qui complexifie en plus cette configuration institutionnelle littéraire, c’est qu’elle coexiste et partage souvent les mêmes instances que son alter-ego de langue arabe, d’une part et qu’elle participe à travers des instances secondaires ou principales à l’animation du champ littéraire français et francophone lui-même (à travers l’édition, la critique universitaire et même dans certaines circonstances la critique journalistique.)

De ce fait, les caractérisations en termes de dysfonctionnement ou d’état embryonnaire des instances qui ont pour mission de constituer et d’animer le champ littéraire, l’interdépendance de champs littéraires voisins, contribuent à cerner les contours de ce que nous avons choisi d’appeler champ littéraire pour la commodité du travail. Mais qui est davantage une sorte de complexe à la fois hétéronome par certaines de ses expressions et autonome par d’autres. Ces constats nous permettent surtout de rompre, après examen, avec certaines assurances critiques sur un continuum littéraire prolifique ou d’appréciations plus expéditives  de son existence factuelle et limitée. Peut-on considérer alors, à la lumière de la dichotomie proposée par Pascale Casanova, que les littératures algériennes d’aujourd’hui se trouvent au point de partage entre littératures combatives et littératures pacifiées ?

 Notes

[1] Umberto Eco (2003), De la littérature, Paris, Grasset, p.13

[2] Littératures au Sud, s/d de Marc Cheymol, préface de Bernard Cerquiglini, postface de Souleyman Bachir Diagne, AUF, Édition des archives contemporaines, 2009, p.9

[3] Lire en particulier l’article de Abdelali Merdaci, Impasses du travail identitaire dans le champ littéraire algérien. Pour une nécessaire clarification, Le Soir d’Algérie, 20 février 2012, où il réexamine la question du national dans la littérature algérienne.

[4] La notion de nation convoquée ici est empruntée à Benedict Anderson : « une communauté imaginaire et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine. », L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte/Poche, 2002, p.9

[5] Casanova, Pascale (2011), « La guerre de l’ancienneté ou il n’y a pas d’identité nationale », in Des littératures combatives. L’internationale des nationalismes littéraires, sous la direction de Pascale Casanova, Paris, Raisons d’agir, p.21.

[6] Nous retiendrons l’une des définitions classiques de cette notion : « L’institution commence là où des spécialistes (des professionnels) exercent un monopole sur un secteur d’activités, s’attribuent une légitimité reconnue par le corps social, assument leurs rôles au sein d’un appareil disposant d’une base matérielle. Ce sens plus précis ne prend toute sa valeur qu’en référence à une conjoncture historique particulière, « J. Dubois, Institution Littéraire, Dictionnaire de la littérature, », Bordas, 1984, p.1087

 [7] Source Dzlit, consulté le 4 novembre 2012.

[8] Pour le chercheur, la revue Algérie Littérature Action constitue depuis 1996 une source essentielle pour suivre l’activité de production littéraire (et artistique) algérienne. Plusieurs études publiées dans la revue ont proposé des synthèses analytiques importantes et le site de référencement LIMAG constitue depuis plus de vingt ans une banque de données très fournie

[9] Lire les essais pionniers de Rachid Mokhtari : La Graphie de l’horreur, Alger, Éditions Chihab, 2002 et Le nouveau souffle du roman algérien. Essai sur la littérature des années 2000, Alger, Éditions Chihab, 2006.

[10] Jameson, Frédéric, « La littérature du Tiers-Monde à l’époque du capitalisme multinational », in Des littératures combatives. L’internationale des nationalismes littéraires, op.cit., p.44.

[11] Selon Dubois : émergence (vouloir-être de la littérature), reconnaissance (être de la littérature), consécration (être de la bonne littérature), canonisation (être un modèle de littérature –institution scolaire), cité par Benoît Denis, La consécration. Quelques notes introductives, COnTEXTES, n°7, mai 2010