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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2014, p. 41-52, ISBN : 978-9961-813-61-4 | Texte intégral


Robert VARGA

 

Signe indéniable d’un vrai tournant pour les uns, un des premiers symptômes d’une nouvelle attitude critique selon les plus prudents, la parution du volume intitulé Histoire de la littérature du Maghreb. Littérature fracophone de Mohamed et Sabiha Bouguerra[1] est considérée comme un événement éditorial remarquable de l’année 2010. Si, pour les raisons les plus variées, les chances d’un impact durable sur l’étude de la littérature maghrébine d’expression française y sont palpables, cette publication mérite une réflexion déjà par le seul fait d’être visiblement le premier ouvrage de synthèse se désignant explicitement comme une « histoire ». Qui plus est, la tentative des auteurs de donner une approche inédite – ainsi, dresser non seulement un premier bilan de l’ère postcoloniale depuis le continent africain, mais aussi présenter les attentes récentes du public face au texte maghrébin francophone – répond en même temps aux positions critiques récemment revisitées de l’Hexagone, et en particulier au débat sur la « littérature-monde » lancé quelques années auparavant.

Cette évolution est encore plus flagrante si on compare les conclusions de Bouguerra avec la tradition théorique suggérée par l’essai de Paul Siblot, paru en 1986 dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord[2] sous le titre Quels publics, quelles stratégies discursives ?, un des rares textes qui parle déjà à l’époque d’une « position singulière » concernant la réception de la littérature maghrébine de langue française. Siblot souligne notamment la prépondérance du métadiscours qui « menace de se substituer au discours pour se donner à lire en place de celui-ci » et « la trop grande généralité » de ce « métadiscours [...] qui efface l'originalité des démarches individuelles » et multiplie les explications de texte, « les gloses », pour citer ici encore l’auteur de l’étude. Par ailleurs, on ressent encore la même perplexité à l’égard des généralisations une quinzaine d’années plus tard, dans les propos des contributeurs du numéro thématique de la revue Expressions maghrébines[3]. Ils étaient notamment sollicités à répondre à la question « Qu’est-ce qu’un auteur maghrébin ? » qui a suscité au fur et à mesure un certain embarras, mais aussi de l’indulgence de la part des interviewés qui ont sauvé la situation en ne pas qualifiant d’emblée la question posée mal placée ou inadéquate.

Du centre vers la périphérie : deux paradigmes de la réception

En ce qui concerne les conditions d’une approche historique, la mise en regard des deux textes en question et surtout les divergences entre leur situation d’énonciation nous permet de mener une réflexion à deux niveaux. D’une part, elle invite à revenir sur l’évolution de plusieurs catégories problématiques pour une histoire littéraire maghrébine – ses repères chronologiques, ses rapports avec les distinctions propres à un canon national, la problématique de son appartenance multiple et en particulier ses connexions vers la francophonie. D’autre part, elle nous amène à replacer dans une dimension historique les fondements théoriques et les grands récits nés autour de la notion du « Maghreb littéraire » qui ne cessent de se former et de se transformer depuis les premières conférences de Jean Déjeux au Centre culturel français d’Alger[4] jusqu’à la parution de la synthèse de Mohamed et Sabiha Bouguerra, sans oublier les contributions importantes d’Abdelkebir Khatibi, Jacqueline Arnaud, Charles Bonn[5] et beaucoup d’autres. Toujours est-il que les constats de Siblot ne peuvent tenir compte de deux changements considérables qui surviennent plus tard dans l’étude du domaine : l’apparition des premières réflexions sur l’acte de naissance de la littérature beur dans la critique et celle de l’étiquette postcolonialiste, liée certes à une réception anglo-saxonne, en particulier étatsunienne, des auteurs du Maghreb à partir des années ‘90.

Ces circonstances n’empêchent point Siblot de soulever une autre problématique pertinente, en l’occurrence ses réticences face à une « datation arbitraire » de cette histoire qui fixe l’année 1945 comme le « surgissement de la littérature d’expression française », (et que l’on retrouve chez Khatibi dans Le roman maghrébin[6]. Ceci malgré le fait que Siblot reste – pour ainsi dire – incertain ou moins renseigné quant à la question de la réévaluation voire l’éventuelle réappropriation de la période coloniale, ce qui semble être en quelque sorte même justifié, étant donné que c’est encore un sujet à peine relevé ou provoquant des opinions tranchées dans le discours de l’époque. Ce n’est pas donc par hasard que d’après le texte de Siblot, dans lequel la période coloniale est associée à la génération de Louis Bertrand et aux « algérianistes » ; on a l’impression que la seule illusion de continuité qui relie l’avant et l’après-guerre n’est, en effet, qu’une rupture… même si la situation semble avoir changé depuis, grâce aux publications d’Abdellali Merdaci et d’autres[7] qui s’intéressent justement au « processus de labourieuse et lente maturation » dans la première moitié du XXe siècle. Une autre question d’ordre méthodologique sera celle de la définition d’une notion de « Maghreb littéraire », amalgamée malencontreusement avec la littérature de l’Algérie. Il y a enfin le problème de la délimitation du public, limitée pour la plupart au duo franco-maghrébin (ou, comme dit Siblot, « Algériens authentiques » et « français de souche », qui décrit, curieusement, une situation bien réelle de ces années dans un cadre national de la réception.

Or, face à ce premier état des lieux des années ‘80, susceptible de poser les jalons théoriques des recherches ultérieures, le contexte que la synthèse de Bouguerra doit affronter quelque trente ans plus tard sera largement modifié. Celle-ci doit non seulement tenir compte des nouveaux phénomènes et des cadres élargis de la production et de la réception par la mondialisation, mais aussi faire état des perspectives qu’offrent les discussions encore plus récentes, notamment sur la notion d’une « littérature-monde » et sa relation ambigüe avec la francophonie. Nous ne citons ici que les problèmes les plus essentiels que cette modification soulève dans la pratique : comment considérer par exemple les auteurs de l’exil ou même – comme la partie majoritaire des représentants de la littérature beur – ceux qui n’ont jamais vécu au Maghreb, mais qui continuent à se référer à un imaginaire maghrébin dans leurs oeuvres... Ou bien : comment afficher une appartenance nationale (algérienne, marocaine, tunisienne) dans un contexte multiculturel et face à une vision simpliste allant en France jusqu’à une image stéréotypée qu’on donne sur « Maghrébins » et « Musulmans » ? De même, comment interpréter pour un public, moins initié aux profondeurs de la relation historique franco-maghrébine lourde de sens, les valeurs symboliques de la langue d’expression choisie, telles la « nationalité littéraire » ou la « langue butin de guerre » ?

Il est d’autant plus actuel de poser ces questions (postcolonialisme oblige !) que les bases théoriques de l’étude du « champ littéraire francophone du Maghreb » reflètent encore – il faut le dire – une construction coloniale, du moins dans leurs origines. Les célèbres propos en matière de francophonie d’Onésime Reclus datent d’une période où la campagne de colonisation de l’Algérie est en plein essor et n’oublions pas non plus que le premier programme d’une « littérature maghrébine » a été très tôt prononcé par Arthur Pellegrin dans le volume La littérature nord-africaine : fonds, ressources, principes, enquête[8], quoiqu’avec l’omission totale d’une production indigène et autochtone déjà existante.

Si la synthèse de Bouguerra, en témoignant d’une sensibilité particulière, ne tarde pas à donner une réponse à ces questionnements et évite habilement les pièges d’une chronologie trop catégorique, l’auteur reste proche de l’idéal esquissé par Merdaci : « l’historien de la littérature, dit-il, [...] a le devoir de comprendre et d’expliquer les idées et les démarches des acteurs, d’en problématiser les logiques dans l’espace et dans le temps »[9]. Or, s’il y a une conclusion importante à tirer de son discours, c’est la nécessité constante de définir et redéfinir l’espace littéraire maghrébin en tant qu’un « espace de confluence » : dans un premier temps avec la France coloniale et l’espace francophone, ensuite, grâce à sa « diasporisation », avec l’espace postcolonial ou, nouvellement, avec l’espace littérature-monde. Espaces supposés bien hiérarchiques par certains, vu les opinions qui bravent la notion de postcolonial du point de vue d’une francophonie institutionnelle ou les voix qui expriment leur doute vis-à-vis des termes comme littérature-monde, jusqu’à faire remarquer l’urgence de sauver la littérature maghrébine d’« un minoritarisme furieusement à la mode »[10] ou des « contempteurs qui, sous prétexte d’opposer francophonie institutionnelle et universalité de la littérature, cherchent à favoriser leurs propres intérêts éditoriaux et médiatiques »[11].

Loin de vouloir donner justice à l’une ou l’autre de ces affirmations, il importerait tout de même de revenir plus en détail sur les deux derniers cas – à savoir l’espace postcolonial et l’espace littérature-monde – jusqu’à présent nettement moins remarqués dans le discours théorique que les approches dichotomiques (franco-algérien, franco-marocain, franco-tunisien) qui impliquent une première distinction entre francophonie et littératures nationales.

Premièrement, en ce qui concerne le terme « postcolonial » et le sens qu’on y attribue, une première publication de Jean-Marc Moura en 1999[12] et un autre volume, publié trois ans plus tard avec Jean Bessière[13], montrent bien les difficultés de l’acception de la terminologie dans le contexte francophone, même si, et en premier lieu grâce aux universitaires d’origine maghrébine qui oeuvraient pour promouvoir l’étude des textes maghrébins dans les programmes universitaires aux Etats-Unis, le modèle avait l’air de fonctionner. D’abord, parce que le rapport reste ambigu entre postcolonialisme et « francophonie » institutionnelle, cette dernière taisant parfois discrètement les racines coliniales de l’idée francophone. A ce moment-là, le terme « postcolonial » reste un simple repère chronologique, mais qui ne transforme point la relation existante, quasi éternisée, à savoir la division entre le centre hexagonal et ses périphéries.

Histoires (post)coloniales : entre« petit contexte » et « grand contexte »

Dans son essai intitulé Islands and Exiles. The Creole Identities of Post/Colonial Literature[14], Chris Bongie cherche à dissoudre justement cette confusion, notamment en établissant une différence très précise entre les trois aspects de l’interprétation de la notion qu’il désigne respectivement par postcolonial, post-colonial et « post/colonial » « Postcolonial, remarque-t-il, est utilisé comme un repère historique qui recouvre à peu-près le dernier demi-siècle et décrit certaines sociétés qui avaient subi à l’époque ou qui subissent encore, le contrôle d’une autre nation, ainsi que pour nommer les oeuvres d’arts que ces sociétés ont produit. Post-colonial se limitera désormais à transmettre l'hypothèse (purement idéologique) d’un futur complètement séparé du colonialisme – une époque totalement libérée que le post/colonial remet en question avec insistence »[15].

En effet, nous avons l’impression qu’en dehors de l’obsession quasi obligatoire que l’évocation du modèle anglophone provoque dans le discours français[16], une telle remise en question signifierait pour l’ensemble des littératures francophones une nouvelle chance de faire éclater les cadres qu’une tradition centre-périphérie et son opposition aux cadres nationales imposent pour appréhender une configuration identitaire, culturelle et linguistique multiple. Le cas de la littérature maghrébine ne sera pas d’ailleurs différent et c’est probablement à cause des mêmes hésitations que l’influence d’autres approches théoriques, considérablement plus originales et plus ouvertes vers un paradigme métis[17], a été plutôt faibles au Maghreb. Il reste à savoir si la redéfinition de la notion du postcolonial, proposée par Bongie, est-elle encore un sujet d’actualité ? Vu que V. Mishra et B. Hodge évoquent déjà en 2005 un concept de postcolonialisme d’antan qui « avait lieu »[18], les chances de couper court ce débat sont assez minimes.

Deuxièmement, on a mentionné plus haut le débat autour de la notion de littérature-monde et la compatibilité de celle-ci avec le discours officiel de la francophonie : sujet incontestablement plus actuel et auquel Bouguerra réagit aussitôt dans son livre[19]. Contrairement aux réactions vigoureuses qui considèrent le manifeste et l’essai de Rouaud et Le Bris[20] un pavé jeté dans la mare et tentent d’en prouver les défaillances, nous insistons avec lui sur leur logique différente et peut-être insolite, mais qui n’est point à exclure ; toujours est-il que le discours officiel de la francophonie et une partie de la critique « métopolitaine » l’appréhende plutôt difficilement. De surcroît, c’est exactement cet aspect « mondial » de la littérature, théorisé par Wieland et Goethe avant même la naissance de la notion de francophonie et de l’histoire littéraire française, qui sera systématiquement oublié – l’article de Siblot ne s’en préoccupe point – lors de l’évaluation de la portée internationale de la littérature francophone du Maghreb.

Afin d’élucider ces questionnements d’un autre aspect, nous nous référons à un essai de Milan Kundera, Le rideau[21], publié un peu moins de deux ans avant le fameux manifeste[22] : dans le deuxième chapitre du volume qui s’intitule Welt-literatur, l’écrivain tchèque (français d’origine tchèque ? tchèque francophone ?) dévoile les raisons de la réticence des grandes littératures nationales face à une littérature-monde conçue d’une telle façon.

Kundera propose comme concept opératoire l’opposition de deux situations de la réception d’une littérature, qu’il nomme respectivement « petit contexte » et « grand contexte ». Elles représentent deux rapports largement différents avec la littérature et les valeurs exprimées par celle-ci, voire, pour utiliser le terme jaussien, deux horizons d’attentes divergents. L’un signifie le contexte national, l’autre le rayonnement et l’appréciation sur le plan international et leur potentiel attractif est différent selon les arts : la littérature, explique Kundera, contrairement à la musique classique, est plus aisément placée dans un cadre historique national que dans une histoire universelle sur le plan mondial[23]. Mais le rayonnement culturel dans une dimension historique dépend aussi d’autres facteurs : Kundera illustre cette thèse en comparant deux pays, la Pologne et l’Espagne, qui diffèrent considérablement du point de vue de leur position et de leurs possibilités historiques, tout en étant plus ou moins égaux en nombre de population[24]. L’un reste pourtant au centre, tandis que la littérature de l’autre fut toujours vouée au ‘provincialisme’ (c’est le terme que l’auteur utilise), sauf dans le cas de quelques auteurs polonais exceptionnels dont le représentant le plus connu en France était Gombrowicz.

La conclusion de Kundera sera tout de même surprenante quand il compare le provincialisme des « petites littératures » avec celle des « grandes. » Dans le premier cas, explique-t-il, la raison principale de leur « incapacité (le refus) d’envisager sa culture dans le grand contexte » est le fait qu’elles « tiennent en haute estime la culture mondiale, mais celle-ci leur apparaît comme quelque chose d'étranger, un ciel au-dessus de leur tête, lointain, inaccessible, une réalité idéale avec laquelle la littérature nationale a peu à voir »[25]. Aussi, ajoute Kundera, les littératures des petites nations pour lesquelles la participation au grand contexte semble inaccessible, s’enferment-elles volontiers dans leurs petits contextes nationaux qui garantissent en même temps une valeur-refuge pour leur survie. Mais où en est-on avec le provincialisme des grandes littératures ? En les concernant, Kundera parle aussi d’une réticence de se placer dans le grand contexte – donc, la réponse est exactement la même que dans le premier cas...

Kundera va néanmoins encore plus loin en précisant que les grandes littératures (et admettons que la littérature française continue à exister en tant que telle, malgré les présages sinistres et acerbes de Millet) sont moins sensibles, voire réticentes à l’égard la littérature-monde : les grandes nations, elles, remarque Kundera, n’en ont pas tout simplement besoin. Connaître la littérature anglaise ou française est presque une évidence pour le reste du monde, mais pas le contraire. Ainsi, la notion de weltliteratur reste souvent inaccessible pour une pensée qui conçoit même la production francophone comme une sous-catégorie ayant pour fonction d’exprimer le rayonnement de la langue et de la culture françaises. L’enjeu principal est exactement cela : nous nous souvenons encore de la proposition qu’a fait Alain Mabanckou pour désenclaver la notion d'écrivain francophone, à l’occasion du manifeste littérature-monde aux écrivains de l’Hexagone[26].

La littérature maghrébine dans l’entre-deux-contextes

Mais dans quelles conditions cette donne peut-elle être appliquée sur la littérature du Maghreb et, partant, sur son rapport avec la francophonie qui lui donnerait une meilleure visibilité aussi dans le grand contexte ? Quand Bouguerra parle – justement, à propos du manifeste de Le Bris – du succès littéraire de Tahar Ben Jelloun ou d’Assia Djebar, intronisée à l’Académie française, comme marques incontestables de l’appréciation des écrivains maghrébins, il se positionne uniquement par rapport à la langue française, même si les deux auteurs cités, avec bien d’autres, sont devenus célèbres à partir de la première moitié des années ’90 en Europe et aussi aux États-Unis, et traduits vers des dizaines de langues étrangères. Néanmoins, peu de recherches ont rappelé le nom de Kateb Yacine qui figure sur la liste que Jean Ricardou communiquait dans son essai pour recenser les « nouveaux romanciers » de l’époque...[27] Or, avec l’argumentation de Kundera, on perd inévitablement un paramètre aussi cher pour les petits contextes nationaux, comme pour la francophonie : le problème de la langue d’expression.

En effet, la conception littérature-monde est moins sensible à la question de la langue d’expression qui, dans le cas de la littérature francophone du Maghreb, est une langue véhiculaire vers le monde occidental. Qui plus est, le problème de la traduction reste pratiquement incontournable pour avoir accès à un public « lointain » qui lit et étudie ces littératures à l’échelle mondiale : comment un Tchèque, un Hongrois, un Bulgare etc. peut connaître la littérature maghrébine, qu’elle soit de langue française ou arabe ? Il y a donc vraisemblablement un public pour lequel la question de la langue d’expression, souvent contournée par les éditeurs, demeure une question purement technique et qui, visiblement, quoiqu’il connaisse des auteurs et des textes maghrébins, africains ou antillais, semble ignorer les enjeux linguistiques des littératures francophones postcoloniales. Il en est de même pour les auteurs ‘canadiens’ ou ‘belges’ qui, pourvus de leur seule étiquette ‘nationale’ dans les éditions étrangères, perdent une de leur spécificité principale : la Relation avec leur langue d’expression. Sans évoquer ici les cas de plus en plus fréquents où un texte littéraire est traduit par le biais d’une langue intermédiaire qui est très souvent l’anglais.

Contrairement aux plaidoyers répétés sans cesse, il ne s’agit pas donc en premier lieu d’une offensive de l’anglais contre la langue française, mais d’un phénomène universel lié à l’influence et l’extension d’une langue à une époque donnée. Pour ne citer que quelques exemples moins connus : Hamlet de Shakespeare a été traduit en hongrois par un des plus grands poètes hongrois XIXe siècle, János Arany... depuis l’allemand qui était dans cette période la langue de l’administration dans la Monarchie austro-hongroise et parlé ainsi par la plus grande partie de la population, alors que seulement un nombre infime d’intellectuels hongrois parlait l’anglais. De même, au moment de la naissance de la notion littérature-monde (weltliteratur) dans la pensée allemande, c’est le français qui était la langue de culture universelle parlée par tous les intellectuels. Tel Pouchkine qui, pendant son enfance, ne parlait pratiquement russe que grâce à sa nourrice, mais qui écrivait pourtant ses poèmes dans cette langue... Et pour démontrer que le problème de la traduction peut se poser également dans le ‘petit contexte’, voici l’exemple du Maghreb où la question de la traduction en arabe des textes écrits en français est régulièrement posée, tandis que les auteurs de Souffles soulignaient le rôle plutôt instrumental de la langue française dans leur évolution culturelle[28].

Si l’essai de Kundera ne reflète que très marginalement le cas des ouvrages écrits en français et ne traite guère le problème postcolonial, il n’omet point la problématique de la position intermédiaire entre « petit contexte » et « grand contexte » qui s’organisent non seulement en fonction de l’appartenance géographique (comme la littérature de l’Amérique latine, ou, pour citer un exemple plus à la mode, le roman noir scandinave), mais aussi selon la langue. C’est exactement le cas du canon des « littératures francophones », même si on n’a que des connaissances très vagues sur ce dernier, défini par Dominique Combe qui, dans son manuel universitaire, a énuméré dernièrement jusqu’à trois-cents titres comme des « exemples significatifs» de la francophonie littéraire. Certes, ces approches multiples ne simplifient point l’étude des littératures du Maghreb, déchirée désormais entre trois canons, même quatre : national, mondial et francophone qui s’organisent selon trois logiques différentes, sans oublier qu’en suivant le paradigme scandinave ou latino-américain, suggérés par Kundera, le Maghreb peut lui-même considéré comme un contexte intermédiare entre littératures nationales et littérature-monde. Ce qui n’empêche pas Bougerra de recourir dans son volume à une distinction nationale entre les trois pays, notamment dans les chapitres consacrés à la littérature féminine. En outre, la complexité de la configuration linguistique grâce à laquelle la littérature du Maghreb peut s’attacher soit au monde arabe, soit au monde occidental montre aussi la situation particulière de ces pays et l’impact durable du contexte postcolonial.

Conclusion

Nous pouvons tout de même conclure que la question de la langue d’expression, de l’appartenance géographique ou l’histoire littéraire seront plutôt des paramètres qui sont habituellement propres au petit contexte et ainsi aux canons nationaux, alors que le canon de la littérature-monde ne peut pas être défini par ces mêmes critères. Qui se donnerait la peine aujourd’hui d’écrire une histoire littéraire mondiale ? Le livre qui a été publié sous le même titre par Antal Szerb en Hongrie en 1941[29], n’était en effet qu’une sélection et la juxtaposition des grandes oeuvres nationales : anglaises, allemandes, françaises, espagnoles, italiennes, russes. Mais quels seraient les critères pour regrouper soixante-dix ans plus tard Chinois, Chiliens, Sudafricains, Indiens, Polonais, Kirghizes, Colombiens, pour ne citer que quelques lauréats du prix Nobel de littérature ? Les contextes « intermédiaires » témoignent par ailleurs exactement des mêmes incertitudes : qu’est-ce qui donne du sens par exemple, à part l’intention d’une politique culturelle, à publier une histoire comparée des littératures francophones et pourquoi on ne rencontre que très rarement (ou pratiquement jamais) des synthèses pareilles sur les auteurs germanophones ou hispanophones ?

On constate alors que même de nos jours, le retour au « petit contexte » est inévitable pour préserver les fonctions identitaires d’une littérature, même si le « grand conexte » – la littérature-monde – a aussi son droit d’exister en tant qu’un lieu d’échange. D’autant plus que dans son état actuel (mondialisé), elle intensifie encore davantage le dialogue entre les textes qui, pour une raison ou une autre, ne figurent à un moment donné peut-être dans aucun des canons nationaux ou figurent dans plusieurs en même temps. Kundera cite comme exemple le nom du polonais Gombrowicz, mais il y a des cas encore plus récents : que pensent les Roumains sur le prix Nobel Hertha Müller qui écrit en allemand, les Slovènes sur Brina Svit devenue française ou les Hongrois de Agota Kristof, née Hongroise mais décédée en Suisse comme écrivaine francophone réputée et retraduite plus tard en hongrois ? Devrait-on déconseiller la lecture de l’écrivain hongrois György Dragoman[30], appartenant à la minorité hongroise de la Transylvanie et traduit désormais en vingt-huit langues, pour le simple fait que les traductions ne sont pas capables de rendre entièrement le contexte biculturel et bilingue (hongrois-romain), ni les bizarreries de son vocabulaire dialectal par rapport au hongrois standard ? Doit-on contester le prix Nobel à Imre Kertész qui est plus lu et plus vendu en traduction à l’étranger que dans sa langue maternelle et dans son pays d’origine ?

Voilà ces quelques arguments pour le grand contexte qu’est la littérature-monde, sans remettre pour autant en question la nécessité d’une réflexion constante sur le petit contexte et les « contextes intermédiaires » qu’impliqu(ent) tout naturellement, par sa (leur) richesse(s) la (les) littératures du Maghreb, francophone(s) ou non... en même temps au singulier et au pluriel.

Bibliographie

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 Notes

[1] Bouguerra, Mohamed Ridha et Bouguerra, Sabiha (2010), Histoire de la littérature du Maghreb. Littérature francophone, Éditions Ellipses.

[2] Siblot, Paul (1986), « Quels publics, quelles stratégies discursives ? », Annuaire de l'Afrique du Nord, vol. 23, Paris, Éditions du CNRS, p. 213-222.

[3] N° 1, Eté 2002.

[4] La littérature maghrébine d’expression française (conférences données au Centre culturel français entre octobre 1969 et juin 1970, Alger, 1970.

[5] Khatibi, Abdelkebir, Le roman maghrébin, Maspero, 1968 ; Arnaud, Jacqueline, La littérature maghrébine de langue française 1-2, Publisud, 1986 ; Bonn, Charles, Le roman algérien de langue française, l’Harmattan, 1985.

[6] Cependant, Bouguerra garde l’année 1945 et en particulier les événements de Constantine comme une référence importante pour l’évolution de « la conscience politique mais aussi littéraire » (Bouguerra, op. cit., p. 4.)

[7] Merdaci, Abdellali, Auteurs algériens de langue française de la période coloniale, Alger, Chihab Éditions, 2010 ; Abdelkader Djeghloul, Préface à Chukri Khodja, El-Euldj, captif des Barbaresques, Sindbad, 1991 ; Ahmed Lanasri, La littérature algérienne de l'entre-deux-guerres : genèse et fonctionnement, Publisud, 1990.

[8] Pellegrin, Arthur, La littérature nord-africaine : fonds, ressources, principes, enquête, Bibliothèque nord-africaine, Tunis, 1920.

[9] Merdaci, Abdellali, « Refonder l’histoire de la littérature algérienne de langue française », Le Soir (Alger), 25 juin 2009.

[10] Millet, Richard, Le dernier écrivain, Fata Morgana, 2005, p. 17.

[11] Présentation de l’entretien avec Beïda Chikhi sur le site AAR, http://www.archivesaudiovisuelles.fr/1813/.

[12] Moura, Jean-Marc (1999), Littératures francophones et théorie postcoloniale, PUF.

[13] Bessière, Jean et Moura, Jean-Marc (réd.) (2001), Littératures postcoloniales et francophonie, Champion.

[14] Bongie, Chris (1998), Islands and exiles. The Creole identities of post/colonial literature, Stanford University Press.

[15] « Postcolonial will be used simply as an historical marker, covering approximately the last half of this century and describing certain societies that have been and still are under the formal or informal control of another nation, as well as the cultural artifacts that these societies have produced ; post-colonial will henceforth be limited to conveying the (purely ideological) hypothesis of a future that would be completely severed from colonialism – a fully liberated time that the "post/colonial" insistently puts into question. » p. 13.

[16] Pour l’étude de l’évolution des positions des théoriciens de la francophonie à l’égard de l’influence postcoloniale anglo-saxonne, voir en particulier Michel Tétu, Qu’est-ce que la francophonie, Hachette, 1997 et Dominique Combe, Les littératures francophones, PUF, 2010.

[17] Toumson, Roger (1998), Mythologie du métissage, PUF.

[18] Mishra, Vijay et Hodge, Bob, What WAS postcolonialism ?, New Literary History 36, 2005/3.

[19] Bouguerra, op.cit., p. 23.

[20] Rouaud, Jean et Le Bris, Michel (2007), Pour une littérature-monde en français, Gallimard.

[21] Kundera, Milan (2005), Le rideau, essai en sept parties, Gallimard.

[22] Pour une littérature-monde en français, Le Monde des livres, 15 mars 2007.

[23] Kundera, op.cit., p. 49.

[24] Id., p. 47.

[25] Id., p. 52.

[26] Thomas, Dominic, La littérature-monde (intervention au colloque international Littératures noires au Musée du quai Branly, 29-30 janvier 2010, http://actesbranly.revues.org/505.

[27] Ricardou, Jean (1990), Le nouveau roman, suivi de Les raisons de l’ensemble, Seuil, p. 21.

[28] Voir le Prologue de Laâbi dans Souffles (No 4, quatrième trimestre 1966).

[29] Antal, Szerb (1941), A világirodalom története I-III, Révai Kiadás.

[30] György, Dragomán, A fehér király, Magvető Kiadó, 2005.