Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2014, p. 05-13, ISBN : 978-9961-813-61-4 | Texte intégral


Mohamed Daoud et Hadj Miliani

Liminaire

Cet ouvrage rassemble une partie des communications présentées lors du colloque international qui s’est tenu les 7 et 8 novembre 2012 au CRASC à Oran sur Les champs littéraires et les stratégies d’écrivains. Les textes présentés ici tentent de répondre en partie aux axes développés dans l’argumentaire de cette rencontre en s’intéressant à des aires culturelles différenciées par les langues : le français, l’arabe, l’allemand, le tamazigh, l’anglais ; les pays : Algérie, Congo, Madagascar, Etats Unis, France, Allemagne, Belgique, etc., et des parcours individualisés (Sony Labou Tounsi, Jean-Luc Raharimanana, John Edgar Wideman, Wassiny Laaredj, Maxim Léo, Gil Ayech) ou de groupes (le cénacle parnassien, la littérature en kabyle, etc.)

La problématique initiée était née de l’interrogation sur le devenir des grands dispositifs de définition des pratiques, des ‘systèmes’ (Pierre Halen) littéraires qui ont mobilisé ces dernières décennies études et conceptions à travers diverses théorisations produites autour de la littérature. Fondés en grande partie dans l’examen des configurations littéraires nationales (Pierre Bourdieu, Jacques Dubois, Bénedict Anderson), les travaux théoriques ou empiriques ont peu à peu relativisé les frontières de l’activité littéraire telle qu’elle était perçue jusque là, développé des formulations plus transversales et épistémologiques: Le Tout Monde (Glissant/Chamoiseau); Littérature-Monde (Le Bris/Rouaud) ou carrément globalisantes : La République mondiale des Lettres (Casanova).

Ainsi les différentes définitions du champ littéraire, qui ne sont pas exclusives des autres approches critiques, tendent à prendre en charge les aspects textuels et contextuels de la production littéraire, déterminant la position de l’auteur dans l’espace multiforme de production, (posture dans le champ national ou l’inscription dans une démarche de subversion transnationale à l’instar d’écrivains, tels  que James Joyce, William Faulkner et Samuel Beckett).  De ce fait, Il s’agissait pour nous, lors de cette rencontre, d’essayer d’opérer un dévoilement critique des mécanismes instituant le champ littéraire dans le vaste marché des biens symboliques et de confronter les  regards sur les différentes stratégies pratiquées par les écrivains pour s’assurer une présence éditoriale dans leur pays et/ou dans le monde.

La plupart des contributions qui ont été proposées sont axées sur la caractérisation des nouveaux enjeux auxquels fait face la littérature. Dans cette perspective, la mobilisation des modèles d’analyse des champs et l’étude des discours y afférant ont fait l’objet de mises au point au cours des interventions. L’objectif visé, tel qu’il avait été suggéré dans l’argumentaire initial, fut bien  d’appréhender la littérature sous une double vision : la particularité et l’historicité, d’une part et le local et le transnational d’autre part.

Nous savons que parmi ceux qui ont proposé de nouvelles formulations pour cerner les éléments les plus heuristiques dans l’appréhension du système littéraire, Bernard Lahire a privilégié la notion de jeu littéraire pour décrire la dynamique de l’espace de production, de création et de réception littéraires.

« Le concept de ‘jeu littéraire’ désigne en fait un champ secondaire assez différent dans son fonctionnement de champs parents - champs académiques et scientifiques notamment - qui disposent des moyens économiques de convertir les individus y participant en agents rémunérés et stabilisés et de les amener ainsi à mettre l’essentiel de leur énergie à leur service »[1].

En distinguant joueurs occasionnels, mordus du jeu et joueurs professionnels, Lahire tend à particulariser le positionnement des écrivains dans la sphère littéraire en essayant d’éviter une certaine tentation déterministe qui avait été souvent plus ou moins déduite de la notion de champ littéraire dans sa version bourdieusienne. La relativité de la trajectoire et la nature souvent non lucrative de l’activité d’écriture sont pour lui des caractérisations très fréquentes.

«  La création littéraire, comme le jeu, comporte des règles et des enjeux propres ; elle reste incertaine dans son déroulement et ses résultats, tant esthétiques qu’économiques (principe d’incertitude économique et principe d’incertitude esthétique) ; elle ne peut pas d’emblée être pensée comme économiquement rentable et doit rester ‘gratuite’, au moins dans l’esprit qui anime les joueurs ; et enfin c’est une activité qui s’accompagne d’un fort sentiment d’’irréalité’ par rapport à ‘la vie courante’, mais qui est’ néanmoins capable d’absorber totalement le joueur’ (Huzinga) et peut même être perçue par les joueurs les plus investis dans le jeu comme la ‘vraie vie’ ou la ‘seule réalité’ digne d’être vécue »[2].

Questions transversales et perspectives globales

Sur la question  centrale de la nature du champ littéraire, plusieurs intervenants ont proposé de revenir sur la complexité contradictoire des caractérisations nationales, régionales (Varga, N’Goran, Miliani) ou linguistiques (Salhi). Ainsi Robert Varga  entreprend une réflexion à partir de L’Histoire de la littérature du Maghreb, littérature francophone de Mohamed et Saliha Bouguerra qui serait, selon lui une des premières histoires déclarées dans ce domaine. Ce qui fait problème selon Varga ce sont les repères chronologiques, le canon national et l’appartenance multiple qui ont été perturbés par l’émergence de la littérature beur et la perspective ouverte par le postcolonialisme. Il rappelle que la mise en cause par Paul Siblot de la datation de 1945 a été prolongée par la prise en compte de la préhistoire littéraire (Abdelali Merdaci). Il soulève en particulier les problèmes de l’amalgame entre le Maghreb et l’Algérie au plan littéraire ; alors que la réception est perçue uniquement par rapport aux lectorats français et maghrébins. Il souligne que ces approches se voient relativisées par l’émergence de la notion de littérature-monde ainsi qu’aux paradigmes des auteurs de l’exil et des écritures ‘beurs’.

Pour Varga l’un des points nodaux  est celui de l’appartenance nationale : la question de la nationalité littéraire et de la langue comme butin de guerre.  Cependant, la reprise critique est centrée sur  les deux espaces d’interrogation : espace postcolonial et espace littérature-monde, des francophonies et des littératures nationales ainsi que de la réitération de la dualité centre-périphéries. L’auteur mettra en avant la notion de petit contexte et grand contexte (Kundera) Il s’agit de deux horizons d’attente différenciés: le contexte national (le petit contexte), le contexte international (le grand contexte) ; pour Varga : « Les petits contextes nationaux garantissent en même temps une valeur-refuge pour leur survie. » Il considère dès lors que la littérature maghrébine peut être classée dans l’entre-deux contextes. Varga est plutôt favorable pour les grands contextes (la littérature-monde) Enfin, du point de vue de la réception Varga postule  quatre canons : national, mondial, francophone et intermédiaire.

L’intervention de David Kofi N’Goran autour du  livre africain et de ce qu’il nomme les cérémoniels du champ littéraire, offre une discussion critique qui part de la généralisation à la particularisation, en l’occurrence le cadre africain global et celui plus spécifié de la Côte d’Ivoire. La perspective socio-empirique  que choisit N’Goran  entre, de fait, en convergence avec l’intention littéraire africaine (N’Kashema) formulée ainsi : « Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre littéraire ayant l’Afrique comme désignation qualificative est une œuvre littéraire et non une chose du monde ou un simple ustensile ? » Le point de vue critique mis en avant tend à réintégrer dans le débat la dimension nationale comme enjeu central du dispositif d’innovation littéraire.

Pour sa part, en liminaire de  sa contribution, Hadj Miliani s’interroge, à propos du champ littéraire algérien, de la pertinence de certaines notions récentes. Il met l’accent sur le rapport indéniable entre les littératures nationales et les aires culturelles dominées ainsi que de celui des langues d’écriture et des pratiques de genre. Il signale en particulier, pour le cas algérien, l’exercice limité des genres par auteur et la variété relative des genres littéraires investis. De même qu’il considère que la réception nationale se caractérise par le déterminisme national de l’écrivain dans un espace culturel marqué par l’absence de cadre institutionnel, la faiblesse des cadres juridiques et la structuration insuffisante du marché économique du livre.

Pour lui, un des enjeux les plus prégnants du champ littéraire algérien est celui de la reconnaissance et de la valorisation de l’œuvre et de l’écrivain. Outre l’importance acquise par la valorisation extérieure, l’auteur pose celle occupée dans ce processus par les figures mythifiées des fondateurs à travers les manuels, en particulier. L’autre paradigme marqueur est celui de la dualité : lieu d’édition en France et lieu d’édition en Algérie et celui de l’espace de résidence et de l’espace de publication. Mais y-a-t-il pour autant un phénomène de diasporisation avérée ?

L’auteur présente également outre les aspects matériels de l’édition, certaines données scripturaires et thématiques des œuvres littéraires depuis le début des années 2000 : allégories, paraboles, parti pris ironique et humoristique ainsi que la présence massive de héros problématiques, etc. Il conclut en mettant en exergue à la fois une dynamique de production et une fragilité de la structuration économique et institutionnelle du champ littéraire algérien de langue française en coexistence avec d’autres expressions linguistiques (arabe et tamazigh comme forme embryonnaire). Il situe finalement  la littérature algérienne, en écho aux formulations de Pascale Casanova entre littératures combatives et littératures pacifiées.

Dans son étude  Mohand Akli Salhi propose une grille d’analyse pour l’appréhension du sous-champ littéraire kabyle qui a très peu fait l’objet d’une tentative de théorisation globale. Pour cerner la production entrant dans cette catégorisation,  Salhi en propose une définition assez large et précise tout à la fois. Pour lui : « est littérature kabyle toute pratique créative de texte et de genre à prétention esthétique exprimé en langue kabyle ». Il relève certaines spécificités dont le rapport complexe entre oralité et écriture, la thématisation du contact avec l’autre et de la contradiction structurelle entre l’autonomisation de fait de l’univers des producteurs et des lecteurs et celui des autres champs littéraires co-présents en Algérie.

Tristan Leperlier traite de son côté de la problématique de la consécration des écrivains algériens en caractérisant l’Algérie littéraire comme périphérique, bilingue et transnationale. Il s’intéresse en particulier à la recherche de la consécration sous ses multiples formes: mondaine, économico- médiatique et littéraire. Pour lui la surdétermination de la consécration mondaine réfère davantage à l’accès aux métiers d’enseignants et de journalistes pour les arabisants plus qu’à ceux de responsables de structures politiques et /ou culturelles.

Leperlier constate que le marché éditorial algérien est captif des éditeurs français puis des égyptiens et des libanais. Alors qu’à l’inverse l’édition algérienne n’a pas réussie à pénétrer les espaces francophones et arabophones. Pour lui, l’absence de best-sellers dans l’espace éditorial algérien est particulièrement significative, en dehors du cas de Yasmina Khadra et Ahlem Mostghanemi.

En conclusion, Leperlier démontre que la structuration des différents champs est inégale, que l’accession mondaine se fait grâce à l’arabe et que les succès médiatiques et économiques peuvent être reconvertis très souvent en accès à des postes. Il notera cependant certaines invariances comme la rareté des écrivains arabophones dans la consécration internationale et celle de la méfiance à l’encontre de l’édition française à cause des modalités de la réception.

Denis Saint Amand prend le parti d’examiner  ce qu’il appelle une poétique du groupe. Celle-ci se définit selon lui par l’autonomisation qui passe par les sociabilités (parrainage, cooptation et adhésion) dans la sphère de la production restreinte. Il lui semble que le rôle de l’écrivain s’incarne d’une manière prégnante  dans le collectif au XIX ème siècle car il se manifeste souvent par un discours de présentation cohésif.

Il développe son analyse à partir de représentations fictionnelles ou des témoignages sur ces collectifs en s’appuyant sur l’exemple du Parnasse : des poèmes antiques de Leconte de Lisle aux mémoires d’Ernest Raynaud. Il se pose la question des  représentations, celle des logiques et des effets des productions : « Comment les différentes formes de collectivité se disent et sont dites. »

En interrogeant la nature des constantes de ces mouvements groupaux, Saint Amand met en avant la notion de médiogrammes : « médiations littéraires, ensemble de procédés et techniques (caricature visant l’onomastique ou les pratiques du groupe, déplacements chronologiques ou géographiques artificiels, développement de faux sociolectes, etc.) qui permettent de faire le départ entre le document fiable et l’objet fictionnel, mais qui n’en influent pas moins sur les représentations générales de la vie littéraire, comme on l’a vu avec l’exemple du Parnassiculet contemporain. » Il la relie enfin aux mises en scène du groupe à travers les comportements et les discours aussi bien que dans l’existence virtuelle de certains groupes. Ils sont opposés aux discours exogènes : objectifs, opposants, sympathisants, qui prolongent les effets propres au groupe par leur large circulation.

Des trajectoires objectives aux trajectoires sublimées

Plusieurs interventions ont axé leur propos autour de l’examen de parcours d’écrivains dont la spécificité ou l’exemplarité offrent un éclairage critique différentiel du fonctionnement et des enjeux des champs littéraires où ils activent. Qu’elles comparent des positionnements dans un espace discursif transversal (Ranaivoson), qu’elles attirent l’attention sur des problématiques d’affiliation et de distanciation (Monville-de-Cecco, Tartakowsky), qu’elles évaluent les enjeux d’une œuvre dans la compréhension du champ lui-même (Parisot) ou qu’elles montrent l’interdépendance des perspectives postcoloniales, de la violence symbolique et de la question du genre dans l’appréhension d’expériences littéraires francophones africaines (Burnautzki et Harinen), les études centrées sur des auteurs permettent de relier l’expérience des créateurs aux contextes de leurs pratiques d’écriture (voir les contributions de Bensayah et Rouainia à propos des écrivains arabophones comme le romancier soudanais Tayeb Salih ou de l’algérien Laaredj Ouassini).

 Dans son étude Dominique Ranaivoson s’intéresse à deux trajectoires littéraires d’auteurs africains : le congolais Sony Labou Tounsi (1947-1995) et le malgache Jean-Luc Raharimanana. Elle décrit les parcours et les stratégies mises en œuvre par chacun d’eux en regard des normes et des attentes fixées en Occident. Elle démontre en particulier comment se formalise chez ces auteurs un double encodage à partir d’une norme universalisante.

La réflexion intitulée, ‘Désaffiliation, affirmation et réception critique’ de Béatrice Monville-de-Cecco pose en premier lieu le problème des contextes dans l’analyse de la trajectoire de l’écrivain afro-américain John Edgar Wideman.  L’écrivain s’incarne également comme critique et s’affilie aux écrivains marqués par l’extranéité à travers les pôles du ségrégationnisme et celui de l’avant-gardisme. Les premiers romans se situent hors de la tradition afro-américaine et se caractérisent par une remise en cause critique et un processus d’acculturation.

Le problème que pose cette trajectoire est celui de la consécration qui donne lieu à un certain positionnement et à une certaine radicalisation au plan idéologique. Monville-de-Cecco parle d’acculturation à rebours et de désaffiliation culturelle à propos de Wideman. Outre la culture orale, elle montre l’importance de la mémoire et de l’archive chez cet écrivain. Il y a également chez lui la référence aux cultures africaines et caribéennes, à Fanon ainsi que des relations littéraires à l’Afrique.

A partir du roman de Maxim Léo, Histoire d’un Allemand de l’Est, Richard Parisot évoque une partie de l’histoire littéraire allemande allant du questionnement de la période nazie à celle du régime est-allemand et qui se redéploye ensuite au travers une littérature du tournant à partir de 1989. Le roman Histoire d’un Allemand de l’Est est écrit à partir d’une histoire familiale et caractérise le positionnement de Maxim Leo sur l’historicité locale et transnationale. En faisant coïncider la relation microcosme et macrocosme, l’écrivain place en perspective le champ littéraire au sein du champ de pouvoir.

Pour Parisot  les stratégies au cœur de l’ouvrage mettent en jeu le statut social de l’écrivain. D’où la recherche d’un certain équilibre de style, de thème et de l’archive gage de l’authentique (témoignages écrits et oraux, photos, etc.) Le dispositif d’écriture est construit autour de la variation entre mise à distance et utilisation des temps (éloigner le présent et rapprocher le passé).

Dans le sillage de la théorie postcoloniale, Ewa Tartakowsky pose la question de la domination, celle  de l’histoire, de l’identité et de la différence au sein de littérature francophone et de lalittérature française. Elle soulève la question de catégorisations qui tendent à s’incarner dans un binarisme réducteur : l’occidental serait cosmopolitique (Semprun, Kundera, Alexakis), le maghrébin ou l’africain immigré. Ce qui se traduit ensuite en ce qu’elle dénomme le confinement thématique.

Tartakowsky préfère mettre en œuvre le concept de jeu littéraire (Lahire) plutôt que celui de champ littéraire. Elle examine la manière dont la trajectoire de Gil Ben Aych se construit entre littérature canonique et littérature de jeunesse. Cet auteur assigné dans un champ secondaire élabore une critique du système littéraire en développant un double discours, celui de l’éducateur et celui de l’écrivain par cet exemple, Tartakowsky fait la démonstration d’une dynamique des positions dominées dans le champ littéraire et la manière dont se pratique un ‘essentialisme stratégique’ (Spivak)

Sarah Burnautzki et Kaiju Harinen inscrivent la notion de champ littéraire dans son appréhension métaphorique (champ magnétique) et au travers les notions de jeu et de lutte. Après avoir rappelé les thèses de Pierre Halen, de Gisèle Sapiro ou de Pascale Casanova, elles tentent une synthèse entre théorie postcoloniale et sociologie littéraire de Pierre Bourdieu. Pour elles le point commun de ces deux théories est de montrer les modalités de la domination : violence symbolique chez Bourdieu ; nationalisation des rapports sociaux dans la théorie postcoloniale.

Ainsi pour Edward Saïd qu’elles citent, il y a une complicité certaine des productions symboliques dans les dominations impérialistes. Le texte littéraire est bien fondé comme produit social même si le système social tend à la dissimulation des enjeux économiques dans le marché littéraire. En plus de la division entre pôle dominant et pôle dominé à l’intérieur de la littérature française, les auteures notent également les différenciations entre littérature française et littérature francophone.

Burnautzki et Harinen reprennent les caractérisations de la médiation littéraire définie par Sapiro (conditions matérielles de production et de circulation des œuvres, modalités de production des œuvres par leurs auteurs et conditions de réception des œuvres) pour mettre en avant les effets d’autoexotisation qui permettent d’ajuster les écritures aux critères de consécration à travers l’étude des auteures africaines Calixhe Beyala et Ken Bugul. Elles s’appuient sur la notion d’intersectionnalité (qui a été développée par la féministe noire Kimberlé W. Grenshaw en 1989) pour étudier  une des modalisations de la domination.

Pour Lakhdar Bensayah, dans sa communication « Les stratégies d’écriture du roman : état de la création et succession des visions », le genre romanesque n’est pas une réécriture du réel tel qu’on le perçoit, mais  un travail sur la langue. Dans ce sens, le romancier recourt à la métaphore, la comparaison, et les figures de style, afin de subvertir la langue quotidienne. Ce qui implique l’utilisation d’un discours poétique, qui emmène le lecteur vers l’inconnu, vers un monde ouvert, d’où la polysémie et la multiplicité des lectures.  En s’appuyant sur un ‘modèle romanesque’, en l’occurrence, « La saison de migration vers le Nord » de Tayeb Salih, romancier soudanais, qui questionne le rapport Orient/Occident, Bensayah note l’actualité de ce texte car très chargé sémantiquement et poétiquement. Les deux romans « L’oiseau d’Orient » de Toufik El Hakim et « Le quartier Latin » de Souheil Idriss -qui reprennent la même problématique, sont moins percutants.

 Dans « La saison de migration vers le Nord » on trouve un enchevêtrement de l’Histoire, de l’Identité et l’Inconscient, à travers une langue descriptive mêlée à une langue expressive. Mais grâce à la vision développée par l’auteur le texte parvient  à interroger l’implicite, la dimension humaine dans sa totalité et à dépasser les clichés linguistiques. Pour l’auteur de cette communication Abdelhamid Benhadouga (romancier algérien), ne pouvant aller au fond des choses, est resté prisonnier d’une vision manichéenne. De son point de vue le roman doit posséder une vision qui dit l’indicible et structure le texte dans son ensemble. Revenant sur le parcours du roman arabe, il voit que ce dernier a connu des développements intéressants, car s’appuyant sur la vision comme noyau dynamique du texte romanesque. Il en donne plusieurs exemples à travers des nouvelles publications, dont le roman de Khenata Benouna (Maroc).

Quant à Tahar Rouiania, il revient sur « La poétique de l’écriture romanesque chez Laredj Ouassini ». Ce dernier unit la fiction au cognitif et au marginal dans son écriture. Il crée une structure romanesque dialogique et métissée, qui reprend à son compte l’Histoire, l’Imaginaire, le patrimoine, le mythe, etc.  Il met en évidence les origines historiques de la violence dans la culture arabo-islamique. Dans sa stratégie d’écriture, le romancier s’inspire de l’héritage littéraire : « Les mille et une nuits », « La Sira des Banou-Hillal ». Il s’appuie également sur la littérature universelle : le roman de Cervantès Don quichotte de la Mancha ou le roman sud-américain (Garcia Marquez). L’objectif  étant de transgresser ce legs narratif et de s’ouvrir à d’autres valeurs esthétiques, culturelles et idéologiques.

Pour étayer ses propos, Tahar Rouiania s’appuie sur le roman « Fleurs d’amandiers », pour en faire l’analyse des seuils (titre, citation, dédicace,  incipit, etc.) Pour lui le romancier implique le lecteur qui devient un élément fondamental dans la construction textuelle et permet l’interprétation du texte, à partir des éléments cités plus haut. L’univers des marginaux est investi par l’emmêlement des temps (passé et présent), le questionnement de l’héritage, des mythes et par l’actualisation des jeux de pouvoir et des conflits. En somme, pour Tahar Rouainia, l’œuvre de Laaredj Ouassini peut être caractérisée comme une écriture narrative réfractaire et critique.

 Mohamed DAOUD et Hadj MILIANI

 Notes

[1] Lahire, Bernard (2012), Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, coll. La couleur des idées, Seuil Edition, p.184.

[2] Lahire, Bernard, Ibid, p.185.