Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 211-217, ISBN : 978-9947-598-09-1| Texte intégral


 

Nadjiba SELKA

Introduction  

Le personnage transfuge du harki – frappé du sceau de l’opprobre et exclu parce que honni par les siens pour sa capitulation avec l’ennemi mais surtout pour son caractère lâche et opportuniste – a toujours alimenté la littérature algérienne d’expression française, croisé comme personnage secondaire dans les romans de Mohamed Dib, Mouloud Mammeri[1] ainsi que d’autres écrivains, il n’a jamais été le sujet d’un roman en tant que thématique et personnage principal. Ce n’est que sous la plume de l’un des précurseurs de la littérature de l’émigration, Mehdi Charef qu’il constituera l’ossature d’un roman avec la publication du Harki de Meriem.[2] Cependant la représentation du harki proposée par cet écrivain ne ressemble en rien à celle présentée par les deux premiers auteurs. En effet le personnage profrançais décrit par ces derniers se distingue du reste de ses compatriotes par sa corpulence qui montre le caractère repu de celui qui s’est rangé du côté de la France mais aussi par sa position sociale, commerçant ou fonctionnaire avide de pouvoir qui veut servir la France en humiliant et maltraitant ses frères. 

Comment et pourquoi Mehdi Charef a-t-il proposé une image du harki différente de la traditionnelle, héritée de la mémoire populaire et de l’Histoire officielle où on le voit marginalisé exclu et diabolisé à l’extrême ?

La voie de la transgression

Azzedine est le personnage principal du roman Le harki de Meriem. Sur ses critères physiques, l’auteur nous a révélé très peu d’indications, c’est en le comparant à son père, ancien combattant dans l’armée française que l’on apprend à travers sa mère, qu’il est moins robuste et moins grand que ce dernier et qu’il est plutôt maigre. L’essentiel de ses traits moraux sont déterminés par ses agissements. Quoique paré de diverses qualités, l’auteur a ouvert à son personnage la voie de la transgression. Ce dernier n’hésite pas à bousculer les lois ancestrales qui exigent qu’un homme célibataire prenne obligatoirement et uniquement une femme célibataire comme lui, une vierge et jamais une femme divorcée. Comme apporté dans le dictionnaire des symboles [3] : « (…) le mariage, institution qui préside à la transmission de la vie, apparaît auréolé d’un culte, qui exalte et exige la virginité ». Il se marie donc avec Meriem, déjà répudiée par son premier mari. Un homme qui méprise les qu’en dira-t-on ? Un homme amoureux et qui le montre à sa femme ainsi qu’au reste de sa famille. Il est opiniâtre et ne se laisse ni décourager ni influencer, il impose son choix malgré le refus de toute sa famille. « Tu es fou, une trouée, lui dit sa mère. J’en ai parlé à tes frères, ils ne sont pas contents et tes sœurs rient déjà d’elle »[4].

Mehdi Charef nous présente un personnage qui aime changer les choses, un homme du renouveau, comme le confirme la mère d’Azzedine lorsqu’elle se confie à sa petite fille Saliha (la fille du harki) bloquée à l’aéroport de Tlemcen pour avoir tenté de fouler la terre de ses ancêtres et enterrer la dépouille de son frère Selim tué par un groupe extrémiste en France.

« Ton père est né le jour où le train a traversé pour la première fois la campagne. Toute la basse-cour s’est blottie dans l’écurie, les vaches ont fait du lait caillé et moi, troublée j’ai accouché au coup de sifflet (…) Ce train a tout changé »[5].

Un événement qui a révolutionné la région et a changé la vie des villageois, surtout leurs mœurs, Azzedine amena donc avec lui le progrès et le changement. C’est l’homme du changement. Et tout comme il avait transgressé les lois sociales auparavant pour sa bien-aimée, il n’attendra pas longtemps pour récidiver, car c’est sur cette dernière que s’abat le plus, la misère.

« Meriem balayait la cour poussiéreuse, lavait la vaisselle, allait chercher le bois. Elle ne résistait pas, elle se laissait faire comme pour se punir de ne pas être une mariée respectable (…) Quand il (Azzedine) avait le dos tourné, c’est le pain qu’on refusait à sa femme »[6].

Il s’engage alors au lendemain de la révolution dans l’armée française pour toucher la solde qui la sauvera. Pour Meriem, Azzeddine n’hésite pas à braver l’interdit et ceci à deux reprises, il dénigre et les lois sociales pour avoir épousé une femme non vierge, lui qui était célibataire et les lois morales pour avoir trahi ses frères dans leur combat contre l’ennemi. C’est un homme différent des autres. C’est le personnage de la transgression. 

L’image du harki

L’auteur a multiplié les portraits des harkis, compagnons de Azzedine dans la caserne, chacun à son caractère et ses raisons pour s’être engagé auprès des ennemis, fuir sa famille et s’exclure de la société. L’étude thématique du roman a vérifié que les raisons du basculement de ces gens sont multiples, elles vont de la colère, la peur, du dépit jusqu’à la vengeance, des motifs qui ont fait d’eux des ennemis de leurs propres frères, ils reflètent l’image que tout un chacun se fait du personnage transfuge : tortionnaire, lâche, opportuniste, abominable, abjecte et faible, presque tous animés par un mobile qui fait d’eux des monstres, des sanguinaires. Il en est ainsi du harki Naim qui avait déclaré au moment de son engagement : « Ils (les fels) ont tué mon père (…) et je veux le venger »[7]. Ce sont ces variantes descriptives éclatées qui font le portrait du harki classique ancré dans l’imaginaire social et que tente de détruire une nouvelle description d’un harki loin des sentiers battus. En effet, Azzedine n’est animé ni par la peur ni par la vengeance et il ne veut surtout pas fuir les siens. Au contraire ce qu’il désire plus que tout, c’est de les arracher à la misère et la faim qui sont leur lot quotidien.

L’étude énonciative rend compte à travers le discours des différentes instances narratives du texte d’une multitude de qualités morales, d’une relation exemplaire aux autres personnages et d’un « faire » attribué à Azzedine qui ont servi à lui donner une épaisseur humaine et psychologique. Cette dernière s’est posée comme assise d’une construction d’un personnage nouveau. Les déclarations des voisins et connaissances du harki au lendemain de sa fuite en France abondent dans ce sens, c’est ainsi qu’une voisine à lui,  a déclaré à sa femme Meriem. « Ton mari est un homme juste et droit »[8] ou celle du maître de l’école coranique de la cité ou habitait le harki et sa famille en France, lorsque Selim le fils de Azzedine ne comprenait pas les insultes que lui adressaient ses camarades de classe en le traitant de fils de harki. Le maître de l’école lui avait assuré. « T’occupes pas d’eux, ce sont des idiots, applique-toi à ton travail, je connais ton père, c’est un brave homme »[9]. Azzedine est courageux, responsable, brave, droit, juste, bon, discret, généreux et serviable. Il ne boit pas, ne fréquente pas les maisons closes, tout le monde se confie à lui car il inspire confiance. Un homme qui s’est engagé dans l’armée française parce qu’il a vu son père le faire avant lui, mais aussi pour sauver sa famille de la faim et son village de la sécheresse, l’exemple de la pompe à eau qu’il leur a installé grâce à sa solde en est la preuve. « Ah ! C’est dommage un garçon si bon ! Les vieux prétendaient même que s’il vivait encore c’est que les fels lui accordaient un sursis en raison de cette pompe qu’il avait offerte aux siens »[10]

Un travers un processus de déconstruction et de reconstruction l’auteur a réussi à défigurer l’image classique du harki et a donné le jour à un nouveau type de personnage. Ce mécanisme de déconstruction de l’image stéréotypée est perceptible dans la mesure où tous les harkis avatars de Azzedine finissent par mourir, tués lors des combats contre les moudjahiddines ou se donnant la mort à la veille de l’indépendance. Une mort programmée par l’auteur pour justifier son processus de démarcation d’Azzedine, le survivant de ses autres compagnons. Au-delà de cette dualité de vie et de mort, c’est l’image de reconstruction qui prend forme, qui inscrit le personnage-clé dans le moule de la rectitude et annule l’image traditionnelle stéréotypée ancrée dans les esprits. Il en est ainsi à travers les discours prélevés du récit, en léguant la parole aux personnages, le narrateur leur a donné les moyens de tracer une image positive du harki en l’inscrivant dans le rôle de l’homme responsable priorisant sa famille. C’est ainsi que le discours de la mère du harki le disculpe et justifie son engagement dans les rangs de l’ennemi.

« Ton père en s’engageant dans l’armée française et en se reniant, les (le reste de la famille) entretenait avec sa solde. Ton père s’est perdu pour qu’aucun de ses frères, aucune de ses sœurs n’aient trop à souffrir »[11]. 

C’est également l’homme qui a su mériter le respect des autres grâce à son comportement exemplaire et a réussi à s’imposer et à se frayer un chemin dans l’exil.

Les rôles thématiques des personnages ainsi que la stratégie narrative relatant le parcours de Azzedine ont permis de révéler un personnage central impliquant une dynamique de groupe par l’image qu’il projette c’est à lui, que se confient les autres harkis et c’est auprès de lui qu’ils demandent conseil. Les discours des autres instances narratives, justifient et plaident sa cause, ils convergent vers une seule et même voix, rehaussant le harki et traçant de lui une image améliorée. En plus des prénoms à connotations mélioratifs attribués à ces personnages harkis tels que Azzedine qui veut dire la gloire et « la force de la religion », ou encore Moncef qui signifie en langue arabe « le juste » l’auteur joue sur le concept de la pureté, la sagesse et la virtualité en traçant le parcours de certains d’entre eux. L’exemple du harki Moussa qui n’apparaît dans le récit que vers la fin de la guerre juste pour raconter son décès qui a une symbolique qui va vers l’affranchissement  et la purification de ce personnage qui est mort presque en faisant la prière. « On aurait dit qu’il priait, surtout qu’il était, par hasard, agenouillé en direction de la Mecque »[12]. A contrario, il a évoqué les défauts des harkis sans complaisance en passant de la torture jusqu’au viol à l’exemple du harki Chaouch qui portait beaucoup de haine en lui car le doute planait sur l’identité de son père, d’ailleurs le rejet de la société était le motif de son engagement.  

L’étude des personnages nous a permis de dégager un schéma actantiel qui assure à Azzedine un cumul de fonction. En effet il représente à lui seul quatre actants : le sujet, le destinateur, l’adjuvant et l’opposant ce qui constitue un paradigme de personnage très fort. Le harki se donne l’action à lui-même, il l’exécute lui-même, il est l’adjuvant de lui-même puisqu’il est volontariste et transgressiste. Il est également l’opposant de lui-même puisqu’il est torturé par sa conscience lors de sa participation à la capture d’un maquisard. Tous ces indices prouvent que nous avons affaire à un personnage indépendant, autonome, auto-suffisant et autocritique. La transformation de ces données textuelles en représentation crée ce que Philippe Hamon appelle « l’effet personnage »[13] qui vient occulter celle ancrée dans les esprits et pousse le lecteur à revoir son jugement concernant ces hommes. Nous relevons à ce propos l’explication de Vincent Jouve : « Le lecteur retrouve dans le personnage une image revalorisée de la personne »[14].

Un personnage paradoxal pour une réécriture de l’histoire

En disculpant le harki de l’opprobre et de l’image idéologique stéréotypée, Mehdi Charef est arrivé à le hausser à la hauteur d’une catégorie de gens. Il a créé un personnage hors norme, auquel ne ressemble aucun harki. Il y a dans ce roman un grand investissement sur le personnage qui laisse apparaître un vouloir-effacer l’Histoire et effacement de l’image stéréotypée retenue par l’Histoire pour laisser prendre toute la place par l’image de ce personnage qui est une contre image absolue du harki, un anti-harki. Vincent Jouve déclare dans cette optique : « La figure romanesque ainsi stylisée, renvoie toujours à un au-delà d’elle-même en ce sens, elle est bien l’objet d’une vision »[15].

La vision est celle de Mehdi Charef, qui à travers ce roman à thèse tente une réécriture de l’Histoire, du point de vue des vaincus et des laissés pour compte. Il s’inscrit dans une notion de modernité de l’écriture sur le plan thématique, c’est une ouverture sur de nouvelles problématiques puisqu’il propose une nouvelle image du harki, il nous révèle une nouvelle idéologie : celle des écrivains issus de l’immigration. En effet, ce récit est un prétexte pour faire parler l’autre facette de l’Histoire, celle qui n’a pas eu l’occasion de donner sa version des faits. En la remontant à travers les yeux d’un vaincu, l’auteur soulève des points restés dans l’ombre anonyme de l’Histoire pour réactualiser le présent. On se rend compte, à travers le voyage mnémonique de Azzedine que ce texte n’est pas seulement une réécriture de l’Histoire, mais il se présente comme une possibilité réelle d’une réhabilitation, quoique romanesque, de l’homme dont l’image a été stigmatisée. En exposant diverses raisons qui ont amené ces hommes à cette situation, l’auteur justifie presque leur engagement avec l’ennemi. Le texte ne présente pas le personnage comme celui qui a trahi son pays mais comme un homme qui cherche à se faire une place dans ce monde. Les schémas narratifs tracés à partir de ce récit nous montrent qu’à aucun moment il n’est question de la France, ni de la révolution dans l’existence de cet homme. Il n’a jamais été ni pour la France, ni pour l’Algérie. « Et puis il s’en fichait Azzedine de savoir s’il y aurait guerre ou indépendance, donc s’il finirait gradé ou les couilles dans la bouche. Il ne s’engagea pas contre quelqu’un, il s’engagea contre la terre : le ventre aride de sa terre »[16]. 

Conclusion 

Ce roman qui représente une alternative entre ce que raconte l’Histoire officielle des deux côtés de la Méditerranée et ce qui subsiste dans l’imaginaire social a voulu casser les stéréotypes qui ont stigmatisé la communauté des harkis. En effet en proposant une modification de la représentation du harki et en le faisant passer de l’image du traître à celle de victime, ce texte contribue à apaiser les rancœurs. Il nous révèle une nouvelle idéologie celle des écrivains issus de l’immigration qui portent un regard différent et ne se fondent pas dans le moule des écrivains algériens de l’époque qui ont fait dans la dénonciation  des collaborateurs de la France coloniale un passage obligé dans la littérature algérienne d’expression française. Ce roman à thèse, inscrit le harki dans sa quête absolue pour exister et vivre, indépendamment de la charge historique dont il a été affublé.

Bibliographie

Charef, M. (1954), Le harki de Meriem, Paris, Mercure de France.

Chevalier, J. (1982), Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont.

Dib, M. (1954), L’incendie, Paris, Seuil.

Jouve, V. (1993), L’effet personnage dans le roman, Paris, PUF.

Mammeri, M. (1952), La colline oubliée, Paris, Plon.

Montalbetti, C. (2003), Le personnage, Paris, Flammarion.

 Notes

 [1] Dib, M. (1954), L’incendie, Paris, Seuil.

Mammeri, M. (1952), La colline oubliée, Paris, Plon.

[2] Charef, M. (1989), Le harki de Meriem, Paris, Mercure de France.

[3] Chevalier, J. et Cheerbrant, A. (1982), Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont.

[4] Charef, M. (1989), Le harki de Meriem, Paris, Mercure de France, p. 68.

[5] Ibid., p. 58.

[6] Ibid., p. 69.

[7] Ibid., p. 85.

[8] Ibid., p. 184.

[9] Ibid., p. 48.

[10] Ibid., p. 130.

[11] Ibid., p. 54.

[12] Ibid., p. 155.

[13] Montalbetti, C. (2003), Le personnage, Paris, Flammarion, p. 21.

[14] Jouve, V. (1993), L’effet personnage dans le roman, Paris, PUF, p. 62.

[15] Ibid., p. 63.

[16] Charef, M. (1989), Le harki de Mériem, Paris, Mercure de France, p. 74.