Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 159-172, ISBN : 978-9947-598-09-1| Texte intégral


 

Karima ARROUS

Introduction

La marginalité, sous les divers aspects qu’elle peut revêtir pour se manifester, émerge du roman de Karim Amellal : Cités à comparaître[1]. Cet auteur, issu d’un mariage mixte d’un Algérien kabyle et d’une Française, s’est trouvé, à l’âge de dix ans, vivre, au-dessus d’un bar que son père détenait, dans une cité de banlieue parisienne après avoir quitté l'appartement d’El-Biar où il a passé son enfance[2].

Confronté dès son très jeune âge à l’amertume d’une vie dans les HLM parisiennes, Karim Amellal, usant de son statut d’écrivain et  membre-fondateur du collectif Qui fait la France ?[3], s’est posé comme le porte-parole de ceux qui vivent en endurant la marginalisation qui leur a été imposée à cause de leur différence raciale et religieuse[4].

En effet, la spécificité de l’écriture amellaliènne réside dans cette ardeur de dévoiler ce dont les tours de fer et de béton gardent le mystère et dans cette capacité de se faufiler dans la peau « d'un gosse paumé, livré à lui-même et récupéré par des individus sans scrupules »[5] pour lui permettre de présenter un récit ancré dans la réalité sociale vécue afin de dénoncer les injustices et ridicules du système politique.

Cités à comparaître retrace le vécu de Silou, un adolescent de la banlieue de Paris. Accusé d’avoir participé à un attentat à la bombe dans le XVIe arrondissement et d’avoir, en le faisant, causé la mort de douze personnes ; les médias font alors la propagande en déclarant que le terroriste est d’origine algérienne.

Au fil de la narration, qui s’accomplit par le biais de la confession, il s’avère que Silou ignore tout de ses origines, qu’il n’a jamais connu son père et que sa maman est une femme de joie Française. Adolescent mis à la marge tels tous les issus des Zones Urbaines Prioritaires (ZUP)[6]. Silou, en interpellant à maintes reprises le lecteur, lui confie son vécu et son espoir d’avoir une vie meilleure. Il nous explique les raisons qui l’ont amené à quitter l’école, nous raconte comment il s’est inséré dans la vie professionnelle : tantôt camelot et tantôt ouvrier, comment il a sombré dans la drogue et nous fait part des circonstances dans lesquelles il a rejoint la bande de l’Organisation : Bruce et Steven de la camionnette blanche. Ces deux hommes l’ont embauché en qualité de livreur, lui ont appris quelques bonnes manières dont le respect de sa mère et la cessation de se droguer. Chargé de livraison, sa mission était de se contenter de transporter la marchandise et de ne jamais poser de question, ne pas chercher à savoir ce qu’il transportait, ni dans quel but il le faisait.

Un jour, et afin de réaliser une mission ayant pour but le financement d’une organisation humanitaire qui s’occupe des enfants démunis et atteints du sida. Tout ce qu’il avait à faire était de poser un sac devant une bijouterie située dans le XVIe arrondissement à Paris, appuyer sur un bouton, une fois la vitrine brisée, il prendrait quelques bijoux et s’en irait. Mais les choses se sont déroulées autrement car en appuyant sur le bouton, tout s’est effondré et avant même qu’il ne se rende compte de l’atrocité de ses actes, il était entouré de policiers... Arrêté, une enquête a été entamée et vu l’ambigüité de son histoire et la complexité de son caractère, une psychologue a été chargée de dresser son profil psychologique. Et c’est suite à la demande de cette dernière qu’il a transcrit ses souvenirs et tout ce qui a marqué sa vie avant qu’il n’appuie sur le bouton rouge... Ainsi, Cités à comparaître représente le récit qu’un adolescent de la banlieue parisienne fait sur son humble vie, la cité, la société, l’État et les rapports qu’ils entretiennent.

Par ces distinctions scripturale et esthétique, l’auteur tente d’insuffler un nouvel air à la littérature contemporaine de langue française en accordant une colossale importance à ceux qui vivent à la marge et évoluent à leur rythme dans leurs périphéries, loin de tous les atouts que le centre peut fournir. Qu’ils soient des habitants de la périphérie parisienne qui s’accrochent pour s’assurer une vie meilleure malgré les balises que posent devant eux les conflits socio-économiques ou qu’ils soient des écrivains issus de l’ancienne périphérie coloniale ; ils endurent, tous les deux, à part égale, une mise à la marge qui ne passe pas inaperçue : les premiers appelés banlieusards, les seconds écrivains francophones.

Avant d’entrer ex-abrupto dans le vif du sujet et aborder de plus près les différentes formes de la marginalisation s’étant manifestées au niveau de notre corpus, nous allons d’abord exposer quelques acceptions théoriques qui sont le fondement de cette étude.

On sait d’emblée que le personnage marginal est communément associé au Pìcaro, le personnage le plus convoité durant le siglo de oro (le siècle d’Or hispanique), vu la similitude de leurs caractéristiques respectives.

Le roman picaresque du XVIe siècle qui « relate les aventures d’un serviteur ou d’un individu de modeste extraction qui vit toute une série de péripéties au gré de ses voyages et rencontres »[7] ressemble en tous points à ce roman qu’il parait en être une version actualisée et adaptée au XXIe siècle. Le roman contemporain de langue française renouvelle donc la thématique profonde de son aïeul espagnol par la mise en scène des personnages inscrits dans une isotopie de la marge[8] : vivant à la marge d’une société dont ils sont issus et où ils évoluent tout en incarnant l’image du fou, du drogué/ivrogne, de l’incrédule et même celle du terroriste et de la prostituée. Citons à titre d’exemple Rachid Mimouni et ses marginaux : les ivrognes Brahim dans Tombéza et Vint Cinq dans Le fleuve détourné, la prostituée Amria dans Tombéza et Houria dans Le fleuve détourné...

Or, dans le présent travail, la marginalité littéraire qui a toujours convoqué le genre picaresque, sera traitée ici dans une autre optique sans pour autant exclure les caractéristiques essentielles du genre hispanique. Ainsi, le marginal sera, certes, le vagabond, sans métier honorable ni rémunération, qui évolue à la marge de la société et dont les origines raciales sont modestes, mais il incarnera aussi l’image du rebelle plus que celle du Pìcaro conventionnel. Le marginal sera donc « essentiellement celui qui n’est pas d’accord avec le monde qui l’entoure, dans la mesure où il n’accepte pas les normes qui régissent ce monde »[9].

Ainsi, notre définition du marginal comme étant un Pìcaro rebelle et innovateur s’intéressera également au rapport qu’il entretient avec l’Autre : d’une part, la marginalisation que l’Autre lui fait subir et d’autre part, la manière par laquelle il réagit face à cette mise à la marge. Par Autre, nous entendons : le  monde extérieur se composant des lois imposées et dictées par le pouvoir, les gens qui les appliquent à la lettre, dans un espace géographique précis et une période déterminée.

Du coup, la conception de la marginalité littéraire et du personnage marginal telle que nous l’envisageons ici, ne pourra exister qu’en la présence de cet Autre défini politiquement, socialement et spatio-temporellement. De ce fait, et afin de rendre compte du caractère marginal de Silou, le personnage principal de notre corpus, nous brosserons son portrait picaresque et analyserons, au fur et à mesure, les éléments romanesques qui constituent ce que Philippe Hamon appelle l’Être du personnage[10] : onomastique et portrait.

L’Être de Silou

  • a. Le nom propre et le non-dit

Ayant comme point de départ la citation de David Lodge qui affirme que « dans un roman les noms ne sont jamais neutres, ils signifient toujours quelque chose… Nommer un personnage est toujours une étape importante de sa création »[11], cette unité lexicale arbitraire qu’est le nom propre repensée dans un contexte littéraire, acquiert une marque identitaire et une charge culturelle. Elle devient sémantiquement significatrice et révélatrice des motivations de l’auteur et des diverses allusions culturelles possibles.

C’est pour cette raison que nous nous sommes interrogée sur la signification dont Silou, le prénom octroyé au personnage central de notre corpus, peut être chargé.  Pour dégager le sens qui réside dans ce prénom, nous avons d’abord recouru à un rapprochement phonologique. Le nom propre Silou aura alors comme équivalent le vocable Silo, défini selon Hachette le dictionnaire du français comme : «1- Réservoir servant à conserver des produits agricoles. 2- Construction souterraine servant au stockage et au lancement des missiles stratégiques »[12].

La première définition fournie par le dictionnaire cible le profil psychologique du personnage dans la mesure où il symbolise un réservoir, certes pas de produits agricoles, mais de pulsions, souvenirs, désirs, rêves et surtout d’espoir.

La deuxième définition élargit le champ d’interprétation et ne se limite pas à donner des éclaircissements sur Silou seul, mais sur la cité également. Partant du fait qu’en décrivant sa cité, le narrateur la présente comme un ghetto, une prison et une cellule que la lumière ne peut atteindre ; la construction souterraine représente alors la cité dont les conflits socio-économiques mènent Silou à adhérer à l’organisation de guerre illégitime, autrement dit : Silou est le missile stocké dans la construction souterraine (la cité dans laquelle il vit) et qui sera lancé par la suite.

Dès lors, et comme nous l’avons avancé plus haut, ce choix onomastique opéré par l’auteur n’est pas anodin, il témoigne de la solitude qu’enveloppe Silou dans sa cité, de son exclusion de la vie sociale ordinaire, de la mise à l’écart et de la marginalisation qu’on lui fait subir.

Face à cette mise à la marge favorisée par le prénom accordé, Silou développe une indifférence manifeste qui transforme cette marginalisation subie et imposée en une marginalisation voulue, recherchée et à laquelle ce « silo », « construction souterraine » et « cellule » adhère. Pour lui, ce ne sont que des prénoms et la seule chose qui compte vraiment c’est ce que l’on est.

  • b. Une fresque scripturaire d’un banlieusard type

Présenté sous forme d’un journal intime, ce récit met en œuvre un code narratif basé sur l’analepse[13] . Ce qui permettra à Silou, qui prend en charge son autobiographie, et donc, son propre portrait, de dévoiler son passé avec tous les aléas de sa trajectoire.

Avant de dresser son portrait physique, Silou nous fournit quelques esquisses de son statut social : marginalisé et exclu : « ... les gens dans la rue ils me regardaient pas, ils me calculaient pas. Ils m’évitaient ou alors ils passaient à coté comme ils font avec ceux qui ont le sida, les bâtards »[14].

En dressant son portrait physique, il inscrit ses traits sous l’aile de la laideur et la naïveté et renvoie la discrimination et la ségrégation qu’il a subies au fait d’avoir un aspect physique déplaisant, de ne pas intéresser les jeunes filles et de n’avoir jamais eu de rapport sexuel. Chose énoncée sans hésitation dans un langage plus choquant que direct:

« Malheureusement j’ai pas hérité son sex-appeal. Je suis jamais rentré dans la fente d’une meuf. J’aurais bien voulu mettre ma monnaie dedans pourtant mais comme je pesais pas lourd dans la cité y avait personne qui voulait l’accepter […] Je possédais juste quelque chose qui n’intéressait personne et surtout pas elles : j’étais puceau. Comme la putain de bestiole »[15].

« Moi j’y ai pas eu droit à ces blondeurs-là : j’ai eu ni les yeux bleus ni la mer qui aurait pu me les faire changer de couleur »[16].

Même si le récit est pauvre en matière de descriptions du portrait physique, le portrait moral est cependant assez bien esquissé. Dès le commencement, on remarque la tendance de révolte dans lesquelles baigne ce héros mis à la marge qui se compare à Alien -titre d’un film de science-fiction américain dans lequel les monstres-clones sont créés à base d’ovules- se sent étranger, intrus et rejeté du monde qui l’entoure mais il s’affirme. L’extrait qui suit et dans lequel il se présente comme un loser, un lascar, un enfoiré de salopard représente une acceptation de cette étiquette de marginalisation :

« Comme un loser, comme un lascar, comme un sheitan, comme un enfoiré de salopard. J’ai la racaille dans les veines, le poison dans la chair et de la merde partout ailleurs, c’est clair. Ça m’habite comme le cœur et les poumons, ça me lâche pas. La vermine pond ses œufs au fond de moi comme dans Alien. C’est moi l’Alien de la France, je suis là, quelque part au fond du trou… »[17].

La déclaration : « je suis là, quelque part au fond du trou » est, en fait, dotée d’un double sens. Le premier, direct, est celui d’une résistance à cette marginalisation subie, le second, plutôt implicite, insinue que l’Alien de La France qu’il est, ne se situe pas partout en France, ni dans son Centre mais seulement au fond du trou. Quel trou ? La banlieue et plus précisément la cité. Sa cité.

Silou, comme pour inscrire l’empreinte de rébellion, émet des critiques acerbes à l’encontre du système social, juridique, éducatif, et même religieux. Les discours critiques qu’il développe peuvent être, aisément, décelables au niveau de la texture romanesque.

Sur le plan social, par exemple, il dénonce le système des classes et dévoile les relations de domination et d’exploitation qu’il dissimule. Pour lui, c’est à cause de cette répartition et catégorisation des individus en classes que les habitants des cités, y compris lui, ont été marginalisés. Comment réagir face à cette marginalisation que l’Autre (le système des classes sociales) lui fait subir ? D’abord, imposée, cette marginalisation a fini par être voulue. Silou s’exclut de son plein gré de la communauté qui l’avait, autrefois, exclu. Chose dont témoigne cet extrait :

« À force de nous traiter comme des pitbulls ils font de nous des pitbulls. Voilà la vérité. Et après on a envie de tout faire sauter. Même soi-même. Surtout soi-même. On a rien à perdre »[18].

Sur le plan juridique et en parlant des lois et du Règlement, Silou a développé une réflexion un peu osée et ironique dans laquelle l’air sérieux du juge était tourné au ridicule par la mise en œuvre du monologue intérieur. L’extrait qui suit démontre comment ce banlieusard marginalisé a entouré de soupçons l’attitude du juge assis face à la statue de Marianne (figure emblématique de la Justice), les confondant ainsi entre pervers et libertins :

« Sur le bureau du juge la première fois que je l’ai rencontré y avait la statue d’une meuf avec un bonnet rouge, un peu style bonnet péruvien. J’ai demandé qui c’était et le juge il m’a répondu que c’était Marianne. « L’icône de la République » il m’a dit. Moi je la connais pas Marianne j’ai répondu. […]. Le juge il devait bien aimer les films de boules parce que direct j’ai grillé que ce qui lui plaisait dans Marianne c’étaient ses petits seins en fer avec des tétons pointus comme des canifs. Alors je me suis dit que ça devait être un juge cool et qu’on allait bien se comprendre tous les deux. […] »[19].

Cette critique dressée contre les représentants de l’ordre établi dote Silou d’un air étrange et l’insère dans la catégorie de personnages que Jean Duvignaud appelle atypiques ou hérétiques[20].

Réagissant selon ses propres principes, selon les normes et les valeurs qu’il a, lui-même, instaurées, le héros atypique de Cités à comparaître cesse de jouer le rôle du simple adolescent marginalisé dont l’unique quête est de s’intégrer dans la communauté qui l’exclut et devient alors un hérétique ; car s’il n’appliquait guère la loi établie ce serait parce qu’il la trouvait trop absurde et, donc, une loi injuste. Silou représente, en fait, un personnage marginal qui s’exclut à son gré de sa société, qui commet des péchés divers sans jamais chercher le repentir parce que ses actes n’étaient autre qu’une concrétisation fidèle de ce qu’il avait appris durant toute son existence passée à l’intérieur de la cité. Cette cité de banlieue parisienne dont le tableau fourni par la description de l’auteur (ou Silou ? puisque c’est lui qui assume la narration) représente un modèle type des quartiers populaires, sensibles et « chauds ».

Tout en sachant que, dans un récit, les unités linguistiques polysémiques constituant les paroles des personnages se réservent la même importance que les actions (in)accomplies, Silou, lui-même, admet, avec un excès de fierté, que sa trivialité langagière est due à la cité de banlieue dans laquelle il a grandi. D’où nous déduisons que la marginalisation qu’il a subie a marqué ses  actes aussi bien que ses paroles. Il ne parle pas le français académique dont font usage les Français mais le langage de la zone périphérique qui l’a forgé :

« J’aimais bien le français pourtant. J’étais gavé de français en vrai mais personne ne le savait. C’est bien pour ça, le rap, ça apprend des mots pour se fritter avec. Pour dépasser les maux aussi. Je suis plus thuné que la moyenne en vocabulaire (...) Mes profs disaient que je faisais plein de faute d’orthographe. Moi je leur disais que l’orthographe c’est pas trop grave. Ce qui compte c’est ce que les mots veulent dire quand on les aligne »[21].

Ceci nous amène à affirmer que la violence et la trivialité que l’on aperçoit au niveau des actes et des paroles de cet adolescent atypique, marque son appartenance à « des lieux asphyxiés par des problèmes socio-économiques »[22].

Violent, vulgaire, laid, puceau, seul et esseulé, marginalisé et se marginalisant sont les points constitutifs de l’Être de Silou. Cette brève et concise analyse a mis l’accent sur la mise à la marge et l’exclusion, tantôt imposées à ce banlieusard et tantôt recherchées et voulues. Partant du fait que le milieu social et géographique dans lequel il évolue contribue essentiellement à la constitution de son Être, nous relèverons d’autres marques de la marginalisation sociale absorbée par-là l’esthétique romanesque de Cités à comparaître et représentée par sa structure textuelle sous la forme d’une marginalité littéraire et démontrerons qu’elle est à la base du caractère picaresque de ce personnage hérétique.

Le Pìcaro de Cités à comparaître

Les origines raciales et religieuses ainsi que la filiation paternelle de Silou sont aussi troublantes qu’absurdes.

En prenant en charge la narration de sa propre histoire, Silou ne l’a pas entamée en en faisant le récit dès son commencement comme il l’est l’habitude dans les récits littéraires ; mais en mettant en abstraction sa naissance et son enfance. Ainsi, et en inaugurant son récit à la période d’adolescence, il bannit l’ordre chronologique du déroulement des événements qui ont favorisé sa naissance et son apparition. Ceci, consolide le portrait rebelle et innovateur déjà esquissé de cet adolescent qui rejette à la fois les traditions, us, coutumes et origines et actualise les procédés romanesques adaptés.

L’incipit in médias res[23], composé d’une phrase déclarative précédant un discours rapporté de la presse écrite, nous introduit directement dans le noyau du récit en nous annonçant qu’il est un terroriste :

« Ma profession c’est terroriste et ma vie elle se termine comme ça. Par une coupure dans les journaux » :

Un terroriste reconnu coupable de la mort de douze personnes dans un attentat à la bombe à Paris.

« Un jeune intégriste, sans doute d’origine algérienne, fortement soupçonné d’appartenir au réseau Al-Qaïda et à l’entourage proche d’Oussama Ben Laden, a été jeudi reconnu coupable d’avoir participé à un attentat à la bombe dans le XVIe arrondissement à Paris »[24].

Si l’on prend en considération le fait que la presse et les médias représentent Le quatrième pouvoir de l’État, il deviendra plus évident que pour le gouvernement français, Silou n’est pas considéré comme étant un issu de la banlieue parisienne mais un Algérien intégriste, appartenant au réseau terroriste d’Al-Qaïda, sans même pas en être certain. Ceci démontre de la discrimination et de la ségrégation de Silou  au sein de sa communauté et de son aire géographique.

Au fil de la narration, une remarquable ascension du degré de cette marginalisation que subit Silou de la part de l’Autre (le pouvoir et les gens) se fait place aux côtés de ses tentatives d’intégration et d’insertion dans l’aire géographique qu’il a depuis toujours occupée. Chose dont témoigne la multitude de segments narratifs dans lesquels Silou apparait comme  « quelqu’un qui sème la terreur partout où il passe » [25] sans pour autant être « un Rebeu qui fait que buter les gens »[26], ou ces ensembles énonciatifs dans lesquels il reconnait qu’il est « l’Alien de la France », qu’il fait « flipper les vielles dames »  mais il insiste tant sur son appartenance à la communauté française comme le démontre ce passage : « mais j’habite là moi aussi. Je suis pas un extraterrestre. C’est tout ce pays qui m’a enfanté »[27].

Aussi, pour se débarrasser de l’étiquette de l’islamiste que les médias lui ont collée au début du récit, Silou a déclaré, explicitement, son athéisme en tournant au ridicule l’éventuelle hypothèse de l’existence divine et en recourant à des expressions crues et obscènes pour mieux marquer son indifférence et scepticisme :

« Et peut-être que Dieu, s’il existe, il fait son choix en repérant qui c’est qu’est attiré par la lumière et qui c’est qu’est attiré par l’obscurité. Et puis après il décide qui il emmène au paradis et qui dégage en enfer. […] »[28].

« J’ai pas de Dieu moi. Ça me manque ça aussi. Ceux qui sont avec moi, ils le kiffent grave leur Dieu. C’est tout ce qu’il leur reste d’ailleurs alors c’est clair qu’ils se raccrochent à lui comme des oufs. Pour pas tomber encore plus bas, au fond de la vie ou dans ces parages-là »[29].

N’étant doté d’aucune marque identitaire, Silou nous fait, ultérieurement, part de quelques événements ayant marqué son enfance. Et même s’ils étaient brefs et imprécis, ses souvenirs seraient cependant suffisants pour reconstituer les fils de son passé et expliqueraient le motif de la totale ignorance de ses origines et de sa filiation paternelle.

 N’ayant la moindre petite idée de celui qui pourrait bien être son père, Silou nous raconte comment il a grandi avec une mère célibataire qui l’ignorait dès son enfance et qui ne s’intéressait qu’à amasser de l’argent de ci et de là, quitte à se prostituer. Il nous rapporte comment il s’est trouvé témoin des pratiques charnelles auxquelles elle s’adonnait :

« J’ai pas de mère mais j’ai encore moins de père. Je sais pas qui c’est ni ce qu’il est. Je suis peut-être rebeu ou renoi mais j’en sais rien. [...] Ma mère a jamais tchatché sur mon daron »[30].

«  Sur la vie de ma mère je suis un fils de pute. Je l’ai jamais dit à personne. Ma mère, je la voyais du balcon. Elle allait et venait dans les immeubles. Elle ressemblait à une petite bille qui roulait très vite entre les arbres et les dalles [...] je crois que c’est pour ça que les autres se marraient quand ils me voyaient »[31].

 « Une fois elle a ramené un de ses clients à la maison. Il avait quoi, dix ans de plus que moi ? Je le sais parce que je l’ai vu.... après comme d’hab, elle m’a enfermé dans ma chambre mais je les entendais quand même »[32].

Il nous raconte aussi qu’il a dû abandonner l’école dès son très jeune âge à cause des remarques qu’on lui y faisait à cause de sa famille et de sa maman surtout : « […] L’école, j’ai vite capté que pour moi c’était du temps perdu. Les profs voulaient tout le temps mater mes parents, et quand je leur disais que j’en avais presque pas, ils me prenaient pour un mito. […] »[33].

Plus loin dans le récit, il nous confie -puisqu’il s’agit d’un journal intime- la raison pour laquelle il a vraiment abandonné l’école. Certes, à cause de l’humble rang social auquel il appartient et dont il n’est pas fier, mais surtout parce qu’elle ne lui servait « qu’à apprendre des équations nazes qui servent à rien dans le business de la life » et il enchaine : « Moi, je connais personne qui peut faire du bénèf avec le théorème de Pythagore »[34].

Par le biais de la marginalisation imposée, Silou a maintenu et développé des discours fondés sur la résistance et l’affirmation et non sur la soumission. Une fois mis à la marge, il a essayé de s’imposer, de marquer sa présence et prouver son existence, certes, mais tout en rompant avec l’Autre : société, pouvoir, médias, et même l’Hexagone. Silou, en faisant face à cette marginalisation imposée, il a immergé dans la Zone Urbaine Prioritaire qui l’a vu naître, grandir et devenir ce terroriste malgré-lui. Son monde se résume dans sa cité, les tours, le béton et le fer.

Une fois l’attentat accompli et le verdict annoncé, Silou, loin de chercher le repentir, justifie ses actes en nous confiant : «  J’aurais juste voulu être un homme dans ma vie. Pas un terroriste »[35]; comme pour dire qu’il est devenu terroriste malgré lui, ou plus exactement, pour des raisons humanitaires et que si on lui avait accordé un minimum d’attention tels tous les garçons de son âge partout dans le monde, il n’aurait pas agi de la sorte.

« Juste si les gens ils m’avaient aimé un peu plus, j’aurais pas suivi la came quand elle me prenait par l’épaule. J’aurais pas perdu ma mère parce qu’elle m’aurait aimé. Je me serais pas maqué avec les gangsters de la camionnette blanche et j’aurais pas éclaté le monde avec une bombe »[36].

Conclusion

L’objectif de notre démarche était d’expliquer et de rendre compte de l’origine du caractère marginal de Silou, le personnage central de Cités à comparaître.

Au bout du compte, il est possible de dire que cette étude a permis de montrer l’impact de la ségrégation et la marginalisation religieuse, raciale, économique et sociale, entendues comme réalités sociales, sur la structure narrative et textuelle du roman et de dévoiler également le dynamisme des relations spatiales qui relient Silou au milieu sociogéographique dans lequel il a grandi.

L’analyse du personnage (onomastique et portrait) permet d’aboutir à deux constats. Premièrement, le choix du prénom octroyé au personnage n’est pas anodin mais allusif. Il renvoie à la solitude et la chute aux enfers. Les portraits physique et moral, quant à eux, représentent un adolescent violent, rebelle, vulgaire et accablé d’un aspect physique déplaisant. Ces deux composantes ont démontré que cet adolescent est marginalisé socialement, économiquement et géographiquement. Plus loin dans l’analyse, on remarque une rupture de ban avec le pouvoir et la communauté française face à une tentative d’intégration dans la cité de banlieue parisienne d’où il vient.

Deuxièmement, le vécu de ce banlieusard devenu terroriste malgré lui a été analysé et les événements qui l’ont marqué ont été soulignés, pointant du doigt ses origines religieuses et raciales.

Les origines raciales modestes de Silou et le changement constant de ses humbles métiers illustrent une identité picaresque. Cette dernière s’incarne dans le fait d’ignorer tout de sa filiation paternelle, d’être le fils naturel d’une femme de joie Française et d’avoir eu à affronter des conflits socio-économiques durant toute son existence dont il nous fait le récit sous la forme d’un journal intime.

Plus précisément, le personnage marginal est présenté ici tel Pìcaro, le personnage atypique qui peuplait la littérature espagnole à partir du XVIe siècle.

Mais encore, à ce Picaro à la sauce contemporaine, on attribue de nouveaux traits et de nouvelles caractéristiques, à savoir : atypique, hérétique, rebelle, innovateur, marginalisé et se marginalisant à la fois.

Ce marginal est, avant tout, un adolescent issu d’une cité de banlieue, fils naturel d’une prostituée, n’ayant ni père, ni nom, ni religion, ni dieu, ni argent, ni boulot, ni amis, ni compagnons. Etant enfant, il a été privé de famille et d’identité, devenu adolescent, il a étant livré à ceux qui prétendent agir au nom de l’Islam, et une fois Accusé, il ne trouve personne pour témoigner pour lui. Silou finit seul, condamné à la prison à perpétuité avec ses souvenirs, pulsions, rêves, désirs et espoir. La marginalité dans laquelle il baigne est créée par la marginalisation qui l’a enseveli « depuis qu’on (lui) a posé les fesses dans le berceau »[37].

Derrière la lutte contre l’Ordre établi, l’enjeu spatial se dessine. Le roman de Karim Amellal révèle les jalons d’une interaction entre l’espace humain et la littérature. Chose qui fait que malgré et en dépit de la pertinence de ces quelques résultats, notre étude n’est pas sans comporter quelques limites.

En effet, et pour une autre lecture de ce roman, il serait judicieux de l’analyser selon une optique géocritique. Si l’on applique cette « poétique dont l’objet serait non pas l’examen des représentations de l’espace en littérature, mais plutôt celui des interactions entre espaces humains et littérature »[38], nous pourrions peut-être assister au baptême d’une littérature urbaine de l’extrême-contemporain[39], appelée aléatoirement : beure, de l’immigration ou de la banlieue[40]

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  Notes

[1] Amellal, K. (2007), Cités à comparaître, Alger, Sédia.

[2] Hind, O., « La littérature comme finalité politique », in L’Expression, [en ligne] Disponible sur : http://www.lexpressiondz.com/culture/41451-%C2%ABla-litt%C3%A9rature-comme-finalit%C3%A9-politique%C2%BB.html consulté le 23/04/2012 à 01h38min.

[3] Collectif de jeunes écrivains et artistes fondé par Karim Amellal et Mohamed Razane, composé de Jean-Eric Boulin, Khalid EL Bahji, Dembo Goumane, Faiza Guene, Habiba Mahany, Mabrouk Rachedi, Thomté Ryam, Samir Ouazene.

[4] Hind, O., op.cit.

[5] Amellal, K., [en ligne] Disponible sur : http://karimamellal.blog.org/ consulté le 13/04/2012.

[6] Département en bordure de Paris, qualifiés de « quartiers sensibles » ou « banlieue chaude » par les médias et de « ZUP » par le gouvernement.

[7] Forest, P.et Conio, G. (2004), Dictionnaire fondamental du français littéraire, in Falco, A. (dir), Paris, éd. Maxi-Livres, p. 320.

[8] Bendjelid, F. (2006), L’écriture de la rupture dans l’œuvre romanesque de Rachid Mimouni, thèse de doctorat, Université d’Oran.

[9] Raffi-Bedou, C. (1985), «  Le marginal, l’espace et le genre littéraire Amérique Latine », in Dumas, C., L’Homme et l’espace dans la littérature, les arts et l’histoire en Espagne et en Amérique Latine au XIXe siècle, Lille, Presses universitaire Septentrion, p. 173-189, p. 178.

[10] Hamon, P. (1977), « Pour un statut sémiologique du personnage », in Barthes, R. et al., Poétique du récit, Paris, Seuil,  p. 115-180.

[11] Lodge, D. (2011), L’Art de la fiction, Éditions de poche, Vintage, trad.fr, p. 57, in Rouabah Y., Analyse du système des personnages dans la kahéna de Salim Bachi, mémoire de magistère, Université de Constantine.

[12] Moingeon, M. (dir.) (1992), Hachette le dictionnaire du français, Paris, Hachette, p. 1513.

[13] Genette, G. (1972), Figures III, Paris, Seuil, p. 82.

[14] Amellal, K. (2007), Cités à comparaître, Alger, Sédia, p. 12.

[15] Ibid., p. 24.

[16] Ibid., p. 30.

[17] Ibid., p. 11.

[18] Ibid., p. 57.

[19] Ibid., p. 101.

[20] Duvignaud, J. (1965), Sociologie du théâtre. Essai sur les ombres collectives, Paris, PUF, p. 170 .

[21] Amellal, K. (2007), Cités à comparaître, Alger, Sédia, p. 14.

[22] Boulahbal, F., « Et si je me mettais dans la peau d’un terroriste ! », La Dépêche de Kabylie, [en ligne], Disponible sur : http://www.depechedekabylie.com/index.php?news=38207 consulté le 16/04/2014.

[23] Del Lungo, A. (1993), « Pour une poétique de l’incipit » in Poétique, Paris, Seuil, n° 94, p. 131-148, p. 144 : « définir comme incipit in médias res tout incipit narratif qui réalise une entrée directe dans l’histoire sans aucun élément introductif explicite et qui produit un effet de dramatisation ».

[24] Amellal, K. (2007), Cités à comparaître, Alger, Sédia, p. 5.

[25] Ibid., p. 5.

[26] Ibidem.

[27] Ibid., p. 9.

[28] Ibid., p. 108.

[29] Ibid., p. 110.

[30] Ibid., p. 103.

[31] Ibid., p. 24.

[32] Ibid., p. 30.

[33] Ibid., p. 14.

[34] Ibid., p. 15.

[35] Ibid., p. 117.

[36] Ibid., p. 126.

[37] Ibid., p. 11.

[38] Westphal, B. (2000), « Pour une approche géocritique des textes », in La Géocritique mode d’emploi, Limoges, Pulim, coll. « Espaces Humains », n°0, p. 17. Disponible en ligne sur Vox Poetica : http://www.vox-poetica.com/sflgc/biblio/gcr.html consulté en ligne le 13/12/2014.

[39] Voir à ce propos les travaux de la chercheure italienne Ilaria Vitali, disponibles sur : https://unibo.academia.edu/IlariaVitali

[40] Hargreaves, A. (2014), « De la littérature " beur " à la littérature de "banlieue" : des écrivains en quête de renaissance », in Africultures, 1/2014, n° 97, p. 144-149.