Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2016, p. 73-83, ISBN : 978-9947-598-09-1| Texte intégral


 

Louise Leila DRIS-HADOUCHE

 

 « Le corps est un symbole dont use une société pour parler de ses fantasmes. […] Le corps que nous vivons n’est donc jamais pleinement nôtre. Nous sommes pénétrés par la société qui nous traverse de part en part, ce corps n’est pas mon corps, c’est une image sociale ». 

Marc-Alain Descamps[1].

Introduction

Le corps féminin est une thématique récurrente de la littérature maghrébine et nombreux sont les écrivains, surtout écrivaines, qui en ont parlé. Nous citerons à titre d’exemples les marocains Soumaya Guessous, Fatema Mernissi, et Tahar Ben Jelloun, les tunisiennes Amal Mokhtar[2] et Naima Essid[3] ainsi que les algériennes Assia Djebar, Malika Mokkedem, Yamina Mechakra ou encore Hawa Djabali. Peu nombreux sont par contre parmi ces auteurs qui exploitent l’image du corps féminin pour traiter de ce qu’il a de plus intime, de sa sexualité. En effet bien que les esprits aient évolué et que de nouvelles formes d’écriture et de textualité soient apparues avec l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler le postmodernisme littéraire, rares sont les auteurs du Maghreb qui osent transgresser les tabous et les interdits. Contrairement aux autres littératures francophones, notamment celles de l’Afrique noire où les représentations du corps ne sont plus taboues, la littérature maghrébine demeure très timorée lorsqu’il s’agit de parler du corps féminin dans une perspective érotique. Pour pallier ce vide thématique et accorder enfin au corps érotique et sexuel une matérialité narrative, certains écrivains n’ont pas hésité à franchir le pas en faisant carrément dans la provocation et la subversion. Nous pensons bien entendu à Rachid Boudjedra dont les romans imposent d’une façon fracassante le corps féminin dans la littérature algérienne des années 70. En optant franchement pour un style des plus crus, où érotisme et sexualité envahissent totalement la diégèse, l’auteur de La Répudiation décrit sans fausse pudibonderie le corps de la femme sous toutes ses coutures et en parle dans ce qu’il a d’intime, voire de salace.

Rachid Boudjedra n’est bien entendu pas l’unique écrivain à pousser aussi loin l’explicite de la représentation du corps féminin, et en particulier, de son sexe. La littérature algérienne en compte un autre en la personne d’Amin Zaoui. Force est, en effet, de reconnaître à cet auteur de faire de la crudité et de l’impudicité du langage sa « marque de fabrique ». La traversée des romans de Zaoui révèle en effet un traitement particulier réservé au corps de la femme, un corps désiré soit, mais aussi exécré, parfois même profané. De même qu’il est source de jouissance, le corps féminin sous la plume de Zaoui est aussi violenté. Plus encore : il est privé de toute sensibilité, humanité et de son droit de procréer. Rien ne sort de ce corps féminin à part des menstrues : ni émotions, ni larmes, ni enfant. Cette mise en situation subversive du corps par un auteur musulman a le mérite il est clair de laisser perplexe surtout lorsque l’on sait la position pondérée de la société arabo-musulmane sur tout ce qui relève de la sexualité. En procédant ainsi, Zaoui veut-il juste se démarquer des écrivains traditionnels algériens, cherche-t-il à restituer dans toute sa verdeur et ses laideurs la débauche sociale, la débauche sexuelle ou exprime-t-il un fantasme ? Répondre à ces problématiques relève du domaine de la narratologie et de la psychanalyse.

La présente contribution, exploitant un corpus de quatre romans Les gens du parfum [4] (2003), Festin de mensonges [5] (2006), La chambre de la vierge impure [6] (2009), Le dernier juif de Tamentit [7] (2012) entend donc définir les modalités et les discours  de l’écriture désir/répulsion du corps féminin adoptés par Zaoui. Ces romans ont évidemment été choisis parce qu’ils abordent tous la thématique du corps féminin. Ils l’ont été aussi parce que ce sont des « textes de jouissance » au sens barthien du terme, c’est-à-dire que ce sont des romans qui « met(tent) en état de perte, […] déconforte(nt), f(on)t vaciller les assisses historiques, culturelles et psychologiques du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met(tent) en crise son rapport au langage »[8]. Ces romans sont effectivement en première impression choquants, dérangeants, voire émouvants. Ils permettent aussi de réfléchir  sur des questions graves et taboues telles que l’inceste, le viol et l’homosexualité féminine.

Nous aborderons dans les prochains chapitres les représentations du corps féminins, d’une part, et ce qui nous semble être l’enjeu principal de l’écriture-corps, d’autre part.

Les représentations du corps féminin

Nous l’avons souligné, l’un des traits distinctifs de l’écriture d’Amin Zaoui est la transgression des tabous et des interdits. Plus encore : la surenchère du discours sexuel. L’auteur ne craint visiblement pas de choquer en décrivant le corps féminin comme il le fait, une attitude que d’aucun n’hésiteraient à qualifier de choquante pour un écrivain musulman. En effet Zaoui ne lésine pas sur le vocabulaire érotique pour parler du corps de la femme, de son sexe et des différentes parties qui le composent et rien de la superficie corporelle féminine n’échappe au regard désirant des narrateurs successifs. Dans Festin de mensonges, les « belles jambes »[9], les « petits pieds blancs »[10], le « corps féerique, sexy et exceptionnel »[11] et le « corps saturé de lumière »[12] sont toutes les sensations charnelles qu’inspirent chez le jeune narrateur de douze ans les anatomies de toutes ces femmes dont il partage la couche. Cette excitation que provoque le corps de la femme est tout aussi perceptible dans les trois autres romans. Ainsi, les « seins majestueusement dressés »[13] de Sultana dans La chambre de la vierge impure, les «bras nus blanc neige » et les « chevilles fines et rondes »[14] de Sara, la « belle poitrine » et « les lèvres charnues »[15] d’Aya dans Les gens du parfum ainsi que « les cuisses bien arrondies »[16] et le « regard vert d’eau »[17] de Barkahoum dans Le dernier juif de Tamentit sont autant de descriptions qui attestent des bouleversements sensoriels que provoquent chez l’homme le corps de sa partenaire. Zaoui prend un plaisir certain à décrire chaque partie du corps féminin même ses parties intimes qu’il désigne au travers d’un vocabulaire tout aussi cru et salace qu’imagé comme en témoignent  les mots « chatte », « vulve », «organe », « conin » « tortue », « escargot », « hérisson », « motte » ou encore « fente hérissée ».

Ces paradigmes illustrent la conception zaouienne du corps féminin, un corps sexuel et érotique. Ils permettent surtout d’introniser le corps, de lui conférer, à ses parties les plus intimes surtout, une souveraineté certaine. De l’enchevêtrement des  descriptions et des métaphores que compte le corpus, se dégagent deux images distinctes  du corps  de la femme : le corps objet du désir, d’une part, le corps objet de répulsion, d’une autre part.

  • a. Le corps féminin objet du désir

Dans Les gens du parfum, Hazar est un tout jeune garçon lorsqu’il découvre pour la première fois le corps d’Aya sa cousine. C’est en ces termes qu’il en parle et décrit l’éveil de ses sens :

« J’avais douze ans, peut-être treize. Ce n’est pas très important. Aya était un peu plus âgée que moi. Elle avait trois ans de plus que moi. Pour la première fois, je découvrais qu’Aya avait une paire de seins bien dressés. Une belle poitrine. Je découvrais son corps, je le regardais, je le méditais, je le lisais. Aya ne m’opposa aucune résistance. Son chemisier à fleurs était plaqué sur la transpiration contre sa peau blanche semée de quelques grains de beauté. […] Le feu s’enflamma en moi. Je déshabillais Aya. Je tremblais. Elle ne refusa pas. […] Sa chair lisse s’animait de plus en plus sous ma main. […] Elle ressemblait à une gazelle. Elle allongea son corps sur la nappe en alfa, elle l’étira. Une biche ! […] Mes doigts en soie interrogeaient son corps en musique et en chant. Le feu montait dans mes tréfonds, des flammes magiques »[18].

Nombreux sont les passages identiques à celui-là où le corps de la femme est dépeint dans sa nudité, révélé dans ses détails les plus intimes. Le corps d’Aya ainsi que celui de tous les personnages féminins des romans de Zaoui est érotisé par le regard de l’homme qui le contemple. Plus encore. Il est le réceptacle de ses fantasmes et de sa jouissance. Le rapport sexuel quand il a lieu est globalement vécu dans le plaisir bilatéral comme l’attestent ces propos d’Ibrahim dans Le dernier juif de Tamentit :

« Barkahoum m’a pris dans ses bras, en me disant :

- Tu as assez bu.

- C’est Shylock qui a bu, ai-je répondu.

Et nous avons regagné le lit, sa chair était lisse, pleine de tendresse.

- Je veux jouir. Je veux un orgasme.

Elle a soupiré ces mots dans mon oreille avide. Et on a hurlé, dans la sueur et les halètements »[19].  

Les nombreuses scènes à caractère sexuel qui occupent les pages des quatre romans témoignent toutes de l’entente sexuelle qui unit les amants. Rien n’est fait à la hâte et le passage à l’acte sexuel est consenti et précédé de préliminaires. Tous les personnages féminins ont une connaissance parfaite des règles élémentaires de la sexualité et, quel que soit leur âge, toutes sont épanouies et vivent leurs envies sexuelles en toute liberté et sans aucunes contraintes masculines. Peu importe où, avec qui, ou comment elle entend le faire, peu importe si elle est mariée ou si elle a fait des vœux de chasteté ou si elle doit se prêter à des pratiques exutoires qui stimulent son auto-érotisme pour jouir[20], la femme zaouienne est une nymphomane qui ne boude pas son plaisir et satisfait pleinement sa boulimie sexuelle. Dans Les gens du parfum Aya et Hazar, son frère, ont leur premier rapport sexuel dans une classe coranique à proximité d’un Cheikh endormi alors que Barkahoum et Ibrahim copulent sur des tombes dans Le dernier juif de Tamentit. Dans La chambre de la vierge impure, c’est dans les bras de Sabine une autre de leurs codétenus qu’Ailane surprend sa bien-aimée Laya découvrant du coup ses penchants homosexuels. Dans Festin de mensonges pour finir, le jeune Koussaila est pratiquement violé par un tas de femmes plus âgées que lui, des sexagénaires souvent, parmi lesquelles figurent sa tante maternelle, la sœur jumelle de sa mère, la femme de son maître ou encore une religieuse française.

Amin Zaoui soulève la problématique de la sexualité en islam qui veut comme le souligne le fékih dans Les gens du parfum qu’ « Allah a créé la femme pour le plaisir de l’homme, pour le servir et pour reproduire l’espèce humaine », qu’ « elle est le suave basilic qu’il aime à flairer et dont le parfum le repose de ses fatigues »[21]. Il arrive cependant qu’au nom de cette réalité soient commises des exactions et c’est justement ce qui arrive à la jeune Sultana dans La chambre de la vierge impure. Cette jeune adolescente est sodomisée à deux reprises  dans une chambre d’hôtel par un quinquagénaire[22] et est obligée de pratiquer une fellation à un imam dans une mosquée[23]. Même si on ne peut réellement parler de viol dans ces cas – Sultana ne résiste pas réellement, les vocables et expressions se rapportant à la violence  tels qu’ « enfoncer », « tirer fort sur les cheveux », « serrer la nuque et la gorge », « sang », « faire mal », « pleurer », « douloureux », « cruel » montrent à quel point le corps féminin est violenté et malmené. Sultana pouvait-elle en réchapper ? Non, son sort était scellé dès lors qu’elle a pénétré dans cette chambre d’hôtel. « Soumise, sans défense »[24], il ne lui restait plus qu’à être « flexible et obéissante »[25].

Les romans d’Amin Zaoui donnent ainsi qu’on l’a vu une image du corps féminin comme source de plaisir et de gourmandise. Mais cette image du corps n’est pas la seule révélée par l’écriture de l’auteur. Effectivement, il arrive aussi que ce même corps anime un sentiment de répulsion chez  le partenaire masculin en provoquant son dégoût plutôt que son envie.

  • b. Le corps féminin objet de répulsion

Parce qu’elle demeure mal connue dans les sociétés arabo-musulmanes, la sexualité féminine a de tout temps effrayé les hommes. En témoignent le nombre élevé des femmes et des fillettes victimes encore de nos jours de mutilations sexuelles dans la péninsule arabique. Cette crainte de la sexualité féminine et le recours à l’excision comme seul moyen de juguler les ardeurs de la femme, le vieux fékih dans Les Gens du parfum y fait allusion lorsqu’il tente d’expliquer à la mère du narrateur et sa sœur, Hadith en renfort,  le bien-fondé de l’excision :

« Ibn Taymiyya explique que l’excision sert à modérer la sexualité et le désir de la femme qui lorsqu’elle n’est pas excisée, deviendra une khalfa c’est-à-dire une femme ayant un excès de désir qui s’exprime par un fort penchant pour les hommes. Son appétit sexuel fait d’elle une menace pour l’honneur de la famille. L’excision est le seul moyen, pour les azhariens, de préserver la chasteté des jeunes filles »[26].

Si la fonction sexuelle du corps de la femme n’est pas du tout vécue dans les romans de Zaoui comme effrayante, voire abjecte, bien au contraire il en va autrement lorsque ce corps est revêtu de son aspect génital. Comme le souligne Hélène Jacquemin Le Vern, le sang menstruel inspire depuis bien longtemps déjà inquiétude, excitation ou répulsion. Citant Pline, elle précise que durant  l’Antiquité le sang des menstrues est considéré comme « venimeux (…), fondamentalement mauvais, pernicieux et diabolique »[27]. Cet aspect est justement celui que reprend Zaoui pour signaler le côté abject du corps féminin. C’est essentiellement dans Festin de mensonges qu’il est fait allusion au sang menstruel lorsque Kousseila qui dit sans ambages :

« J’ai toujours eu peur du corps des jeunes filles ; j’aime la vieille chair. […] Je me sentais gêné, dégoûté, mal à l’aise dans le lit d’une jeune fille dont les odeurs écœurantes émanant d’un corps élancé me donnaient envie de vomir : odeur du sang des menstrues mêlé aux odeurs de sueur et de parfums banals, forts ou aigus. […] Je  sentais  que  je  dissimulais  en moi une sorte de haine sans égale, une abomination sauvage envers ces corps de filles nubiles qui camouflaient leur sang entre leurs cuisses, dans des morceaux d’éponge, ou des torchons, de vieux tissus, des serviettes en coton »[28]

Cette idée que le corps féminin saigne, Kousseila l’exprimera à plusieurs reprises dans le roman. Pourquoi n’aime-t-il pas le corps des filles nubiles ? Il se l’explique tout simplement par sa hantise du sang comme en témoigne cet autre passage : « (…) j’avais peur du sang des règles. La menstruation. […] Le sang me donnait envie de vomir. Il me faisait peur »[29] dit-il. Même amoureux de sa cousine Jade, le narrateur est bloqué, voire émasculé à la seule idée de penser au sang de sa virginité, aux festivités des nuits nuptiales de façon générale et au rituel du linge blanc souillé de sang[30]. Subitement ce corps jusqu’alors source de plaisir et de jouissance n’est plus qu’ « un trou caché entre les jambes, un tout petit trou, un rien, tout juste un petit hérisson au-dessus du bas-ventre »[31]. Sans doute cette crainte viscérale qu’éprouve Kousseila à l’égard du sang féminin explique-t-elle son choix de ne coucher tout au long du récit qu’avec des femmes d’âge mûr, des femmes ménopausées.

Si pour de nombreux ethnologues, le tabou du sang qui veut que le sang menstruel est dangereux et interdit est le tabou d’où découlent tous les autres, en islam il est carrément une malédiction[32]. En témoigne le verset 222 de la Sourate El Baqarah où il est écrit : « Et s’ils t’interrogent sur les menstrues. Dis : c’est une malédiction. Séparez-vous donc des épouses pendant les menstrues et n’en approchez jusqu’à ce qu’elles en soient purifiées ». Précisons que Kousseila, sous l’emprise de l’alcool et croyant  être avec sa cousine Jade, ira à l’encontre de cet interdit en couchant avec une femme Indisposée. Il s’en repentira dès lors qu’il  constatera que son « organe était complètement noyé dans un liquide rouge »[33], en criant à la face de sa partenaire

qu’en sa qualité de musulman - la partenaire est allemande, cela lui est strictement interdit par le Prophète.

Sous la plume de Zaoui, le corps féminin est tourné, retourné, démembré et remembré[34], une attitude scripturaire qui confère à ses romans un cachet érotique indéniable. Cependant même s’il n’est pas le seul écrivain à célébrer la littérature de la transgression, on s’étonnerait de voir le nombre de références aux plaisirs charnels que compte la poésie arabe classique, on ne peut ne pas s’interroger sur la finalité d’un tel choix. Amin Zaoui littérarise-t-il par l’écriture-corps de la femme une réalité psychique sublimée, une pulsion refoulée ? Le recours excessif à l’érotisme, la description excessive de rapports intimes auxquels se greffent certains détails[35] dans Festins de mensonges permettrait d’asseoir facilement cette hypothèse (le fait que Kousseila couche avec sa tante maternelle, la jumelle de sa mère,  l’allusion au sang de la circoncision) Inscrit-il au contraire sa démarche dans une perspective cathartique de la société arabo-musulmane ? La question mérite d’être posée.

  • c. L’enjeu de l’écriture-corps

Dans Islam d’interdits, Islam de jouissances. La recherche face aux représentations courantes de la sexualité dans les cultures musulmanes, Fréderic Lagrange écrit : « La transgression pose indirectement la question des tensions entre norme religieuse et norme sociale »[36]. C’est dans cette optique qu’il faut lire la « débauche textuelle »[37] dans les romans de Zaoui, comme une volonté individuelle de déconstruire des préjugés taboutiques relatifs au corps de façon générale, au corps féminin en particulier. L’enjeu de l’écriture-corps s’inscrirait donc ici dans une perspective cathartique de la société arabo- musulmane, une société où en dépit de l’évolution des mentalités sur bien des sujets le corps demeure encore un sujet tabou. En mettant à nu publiquement le corps de la femme comme il le fait, en faisant dans la redondance descriptive de tous ces actes sexuels qui mettent en relief avec force détails les différentes parties qui le constituent, Amin Zaoui tend à le vider de sa substance, de son sens, de son mystère. Quel est l’intérêt de faire dans l’extrême de la représentation du corps féminin, dans un style à la limite du pornographique[38], si ce n’est justement pour le démythifier ? Il ne s’agit pas visiblement pour l’auteur de célébrer uniquement la jouissance ou de porter la réflexion sur les malaises sociaux. Il est aussi (surtout ?) question pour lui de remettre en cause une certaine acception de la religion, de son instrumentalisation à des fins égoïstes. Est-il nécessaire de rappeler que Sultana dans La chambre de la vierge impure a été obligée de faire une fellation à un jeune muezzin qui tout en la déculottant lui récite des versets coraniques  question de la maintenir calme et, qui lui offre  pour acheter son silence un exemplaire du Coran[39] ? Est-il aussi obligatoire de préciser que dans Les gens du parfum le fékih donneur de leçons sur la sexualité féminine est l’amant de la mère du narrateur ?

« Nommer, c’est montrer et montrer, c’est changer », écrit Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[40]. Changer notre façon de voir la femme, c’est probablement ce à quoi aspire Amin Zaoui en mettant ainsi en avant son émancipation et sa toute-puissance sexuelle, une hypothèse d’autant plus vraie que l’image de la femme qui émerge des quatre romans étudiés est en totale contradiction avec celle qui prévaut dans la pensée collective maghrébine. Nous n’avons pas affaire à une femme dominée, mais plutôt à une femme dominante qui parvient même après de longues années de séparation à maintenir intacte la flamme de l’homme qui l’aimait[41].  La femme dépeinte par Zaoui dirige un groupe, celui des hommes qui l’entourent et la désirent, où tous lui rappellent constamment sa transcendance et sa toute-puissance. A cette maxime qui veut que l’homme seul dispose du regard et de la parole, la preuve cosmologique de sa toute-puissance et de son unicité, Amin Zaoui répond le contraire. Et dans le cas précis, la toute-puissance féminine est sexuelle. Dès lors, il est autorisé de considérer Amin Zaoui non comme un misogyne mais bien comme un fervent défenseur de la cause féminine. « Qu’Allah protège les femmes ! »[42], «  Qu’Allah protège les femmes et la beauté ! »[43], se dit le narrateur dans Les gens du parfum lorsqu’il revoit qu’après dix-sept ans de réclusion Aya sa bien-aimée est toujours aussi belle et attirante. D’aucuns n’objecteraient que l’on veuille ajouter à ces phrases : « Et que la société leur permette d’exister pleinement » et d’y lire la visée cathartique d’Amin Zaoui de sa société, une société qu’il espère plus en faveur de l’émancipation de la femme.

Conclusion

L’écriture du corps féminin participe au discours sur la société. Les textes d’Amin Zaoui même s’ils choquent au premier abord permettent de réfléchir sur l’engagement en littérature. Cette lecture de quatre romans de l’écrivain confère au corps féminin une fonction utilitaire dans l’appel à l’évolution des mentalités et au renversement des consciences.

Bibliographie

Baqué, D. (2002), Mauvais genre(s) : érotisme, pornographie, art contemporain, Paris, Editions du Regard.

Barthes, R. (1973), Le plaisir du texte, Paris, Seuil.

Collectif (2007), L’écriture du corps dans la littérature québécoise depuis 1980, in  Marcheix, D. et Watteyne, N. (dir), Presses universitaires de Limoges, coll. Espaces Humains.

Collectif (2011), Le postmodernisme dans le roman africain. Formes, enjeux et perspectives, Paris, l’Harmattan.

Etoke, N. (2010), L’écriture du corps féminin dans la littérature de l’Afrique francophone au sud du Sahara, Paris, l’Harmattan.

Jacquemin Le Vern, H. (2003), Le sang des femmes. Tabous, symboles et féminité, Paris, Presse Editions.

Lagrange, F. (1999), Islam d’interdits, Islam de jouissances. La recherche face aux représentations courantes de la sexualité dans les cultures musulmanes, Tunis, Cérès Editions. 

Sartre, J.-P. (1948), Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais.

Zaoui, A. (2012), Le dernier juif de Tamentit, Alger, Barzakh.

—————  (2009), La chambre de la vierge impure, Alger, Barzakh.

————— (2006), Festin de mensonges, Alger, Barzakh.

————— (2003), Les gens du parfum, Paris, Le serpent à plumes.

 Notes

[1] Marc-Alain Descamps (1989), L’invention du corps, Paris, PUF.

[2] Nakhb Al-Hayât (Festin de la vie), Beyrouth, Dar El Adab, 1993.

[3] Ezzahf (L’invasion), 1982 (roman).

[4] Zaoui, A. (2003), Les Gens du parfum, Paris, Le Serpent à plumes.

[5] Zaoui, A. (2006), Festin de mensonges, Alger, Barzakh.

[6] Zaoui, A. (2009), La Chambre de la vierge impure, Alger, Barzakh.

[7] Zaoui, A. (2012), Le Dernier juif de Tamentit, Alger, Barzakh.

[8] Barthes, R. (1973), Le plaisir du texte, Paris, Seuil, p. 23.

[9] Zaoui, A. (2006), op.cit., p. 17.

[10] Ibid., p. 62.

[11] Ibid., p. 95.

[12] Ibid., p. 168.

[13] Zaoui, A. (2009), op.cit., p. 13.

[14] Zaoui, A. (2003), op.cit., p. 36.

[15] Ibid., p. 102-103.

[16] Ibid., p. 23

[17] Zaoui, A. (2012), op.cit., p. 24.

[18] Zaoui, A. (2003), op.cit., p. 102-104.

[19] Zaoui, A. (2012), op.cit., p. 84.

[20] Nous pensons ici à la fois où Aya est obligée de s’automutiler le vagin avec un peigne en sabot de cheval pour parvenir à un orgasme, Les Gens du parfum, p. 127.

[21] Zaoui, A. (2003), op.cit., p. 76.

[22] La description de cette scène s’étale sur quatre longues pages (148-153).

[23] Lire la description de la scène de la page 153 à la page 154.

[24] Zaoui, A. (2009), op.cit., p. 149.

[25] Ibid., p. 149.

[26] Zaoui, A. (2003), op.cit., p. 79.

[27] Jacquemin Le Vern, H. (2003), Le Sang des femmes. Tabous, symboles et féminité, Paris, Presse Editions, p. 50.

[28] Zaoui, A. (2006), op.cit., p. 89.

[29] Ibid., p. 105.

[30] Ibid., p. 98.

[31] Ibid., p. 100.

[32] Nous tenons à préciser que cette interdiction est tout aussi valable dans la religion catholique qui veut que la femme indisposée est impure durant les sept jours que dureront ses menstrues et que quiconque la touche le sera aussi.

[33] Zaoui, A. (2006), op.cit., p. 110.

[34] Nous paraphrasons ici Hazar qui dit textuellement dans Les gens du parfum : « Je l’embrassai. Elle me laissa faire : la tourner, la retourner, la mordre, la démembrer, le remembrer… Je la regardai. Dans le feu de l’orgasme, elle mordit son écharpe en soie. Un petit cri. Je la déflorai » (103-105).

[35] Nous pensons à deux détails en particulier : le fait que Kousseila couche avec sa tante maternelle, la sœur jumelle de sa mère et le fait qu’il craigne autant le sang, le sang de la circoncision compris précise-t-il

[36] Lagrange, F. (1999), Islam d’interdits, Islam de jouissances. La recherche face aux représentations courantes de la sexualité dans les cultures musulmanes, Tunis, Cérès Editions, p. 215. 

[37] « Le sexe romanesque comme moteur et enjeu de l’écriture postmoderne », Le postmodernisme dans le roman africain. Formes, enjeux et perspectives, Paris, l’Harmattan, 2011, p. 68.

[38] Le terme est à prendre ici au sens où l’entend Dominique Baqué dans Mauvais genre(s) : érotisme, pornographie, art contemporain, Editions du Regard, 2002, autrement comme l’art de tout montrer, d’exhiber sans aucune pudeur.

[39] Zaoui, A. (2009), op.cit., p. 154.

[40] Sartres, J.-P., Qu’est-ce que la littérature ? (1948), Paris, Gallimard, p. 105

[41] Nous pensons ici à la réaction de Hazar à la vue d’Aya qui est demeurée recluse dans sa chambre dix-sept années durant pour avoir fauté avec son frère et pour être tombée enceinte de lui. Les gens du parfum, p. 87-97.

[42] Zaoui, A. (2003), op.cit., p. 93.

[43] Ibid., p. 96.