Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2016, p. 51-57, ISBN : 978-9947-598-09-1| Texte intégral


 

Yamina ZINAI

Introduction

Une femme heureuse. Heureuse. On pourrait, pour les personnages de romans représentant l’ancienne génération, se perdre à tenter d’expliquer la définition mouvante de ce mot. Citons à titre d’exemples :

Aïni, de la Trilogie de Dib. Vieille avant l’âge, elle s’échinait au travail pour permette  à sa famille de survivre.

Akila, dans Sang et jasmin de Leila Hamoutène faisait « Le ménage et la cuisine avec hargne, avec haine et le soir animée des mêmes sentiments, elle allait rejoindre son mari livrait son corps aux assauts de  (son mari) Saïd »[1].

Nana dans Mille et une nuit au Méchouar de rafia Mazari[2]. Cette dernière, raconte qu’à la veille de ses douze ans sa belle-mère l’avait « pêchée » dans un bain maure et que deux mois après elle était mariée à Mahi, un homme de vingt-deux ans en pleine force de l’âge. Elle rapporte qu’une grosse femme noire viola leur intimité, la déshabilla brutalement et ordonna à Mahi d’accomplir son devoir de mari.  Femme-enfant, ne comprenant pas les tenants et les aboutissants du mariage, elle s’échappait de la maison pour aller jouer dans la cour à la marelle ou à la poupée.  Enfin, avant de clore ses 13 ans elle n’avait plus de mari et était mère de jumeaux.

Mimouna dans La Scaléra de Fatéma Bakhaï[3]. Poids écrasant de la tradition sur un corps en éclosion, on lui fait comprendre que ce corps, son corps représente une menace pour l’honneur de la famille. On lui apprend à le soustraire au regard de l’autre pour que ce dernier, l’homme, par sa faute, ne commette un péché en le regardant, en le désirant. On la voile. On la voile pour asseoir son pouvoir.  On la voile pour la cacher ou encore la protéger mais aussi et surtout pour élever une barrière entre elle et le monde extérieur. Aussi finit-elle par avoir honte de ce corps de femme dont il ne faut pas parler. Son amie lui dira à ce propos :
« personne ne doit le savoir, il faut cacher ça, ne jamais laisser de trace, c’est une tare, honteux, honteux »[4]. Elle se sent coupable « d’être devenue une esquisse de femme aussi grande que (sa mère), sûrement plus ronde, plus encombrante aussi ? »[5]. Son corps ne lui appartenant pas elle ne peut aimer Mouloud un ami de son frère Kader. On la livre à inconnu. Le viol organisée consommée elle dira : « j’ai commencé à pleurer mes espoirs déçus, mon corps humilié jusqu’au matin »[6]. Humiliée dans sa chair, elle est  par la suite giflée. Cette gifle :

« Était destinée à (lui) apprendre à ne pas discuter les ordres. (Et) il y en a eu d’autres, des légères, des violentes, des cinglantes tant et si bien (qu’elle) ne s’approchait jamais trop près de lui et que, son premier réflexe, lorsqu’il s’adressait à (elle), était de parer à un éventuel coup »[7].

Aïni, Akila, Nana, Mimouna et tant d’autres encore, présentées comme broyées par les us et coutumes de leur société, hantent les espaces romanesques des écrivaines algériennes des années 90.

Contrairement à elles, celles qui représentent  la jeune génération étudient et travaillent. Elles gagnent de l’argent. Elles ne cherchent plus dans le mariage la sécurité, quel qu’en soit le prix, elles exigent le respect.

L’illustration en couverture de Vivre traquée de Malika Boussouf[8]  les donne à voir. Deux femmes de dos montent un escalier, marche(s) symbole de la progression vers le savoir, de l’ascension vers la connaissance, de la transfiguration et donc du changement. L’une porte un « haïk »[9] et l’autre est nu-tête et porte un pantalon. Deux femmes, deux générations, l’ancien et le moderne au féminin, côte à côte dans une position de marche en  avant,  tournent le dos à l’ignorance. Mais qui sont ces femmes ? Quel changement poursuivent-elles ? C’est ce que nous allons tenter de voir dans et à travers le parcours de plusieurs personnages de romans des années 90.

Nina dans Vivre traquée de Malika Boussouf

Ce personnage exerce le métier de journaliste. Indépendante matériellement, fortifiée par le succès de son émission « Show débat » son désir d’indépendance se démultiplie  « par rapport au seul mâle de la maison »[10]. « Décidée, entêtée, insolente et combative »[11]. Elle n’hésite pas à l’affronter : elle lui tient tête  même quand il lui reproche de « sortir avec des hommes » et lui crie:

 « Ce n’est pas toi qui ramène le couffin à la maison, alors  tu te tais, tu n’as aucune remarque à me faire. Maman et moi travaillons et te nourrissons. Alors tu la fermes... »[12].

Quand les coups pleuvent, elle ne se tait pas et cogne. Excédée par toute cette violence, leur mère  « qui a du réussir sans un homme pour la seconder, tranche dans le vif et met Farid dehors »[13]. Cette mise à la porte de Farid symbolise la décision de cette Femme algérienne de se soumettre « pas plus aux mâles algériens qu’à leur code de la famille »[14]. Pour préserver cette liberté « conquise… à la force du poignet »[15]  elle  préfère renoncer au mariage. Elle dira : « Je n’ai pas eu de père, mon frère m’en a fait baver… Pas question de m’encombrer d’un nouvel emmerdeur »[16]. La pression exercée par les intégristes l’amène à : penser que si « elle s’unissait un jour à quelqu’un, ce serait à un étranger »[17]. Cette prise de position radicale laisse entendre que, pour elle, tous les Algériens sont inaptes à faire de bons maris.

Cette pression l’amène aussi à rejeter parfois l’islam au nom duquel les islamistes la traquent. Ne se sentant pas vraiment musulmane et  ayant hérité du caractère de sa mère, « celui d’une écorchée vive »[18],  elle combattra par voie de presse l’intégriste qui veut qu’au nom de sa religion elle abdique sa liberté et redevienne la femme traditionnelle, c'est-à-dire : un corps malléable et corvéable à merci.

En voulant s’appartenir, en voulant jouir pleinement de son corps, en voulant penser librement, Nina provoque son destin. Condamner à mort, elle est obligée de  fuir, de quitter sa maison, son pays.

Nadia, jeune bachelière, dans Au commencement était la mer[19]  de Maïssa Bey. Son histoire commence au bord de la mer. Elle prend conscience de son corps,

« Veut avoir le droit de vivre ses rêves...[20] Vivre ses dix-huit ans brodés d’impatience, de désirs imprécis et fugitifs. A pleines mains retenir ces journées bruissantes de lumière… Laisser vibrer en elle cette attente. Sans savoir d’où elle vient. Une attente exaspérante, têtue »[21].

Corps exposé et s’exposant, elle l’offre aux caresses du soleil et aux regards de l’Autre. Il « la regarde. Elle ne se dérobe pas. Heureuse de s’offrir à cette lente caresse. Les bruits, les couleurs autour d’elle s’estompent. Elle ne retient que cette vive lumière dans les yeux tournés vers elle. Elle s’épanouit comme une fleur longtemps privée de l’essentiel»[22].

Et, elle apprend à vivre et à aimer Karim. De retour à Alger elle va à la faculté et pour vivre son rêve, elle va vivre dans le mensonge. Dans la chambre sombre d’un studio, ils se retrouvent. Et un après midi, « c’est dans la pénombre[23] que leurs corps impatients se découvriront, s’apprendront ». La lumière a laissé place à la pénombre. Car elle sait qu’elle a fauté, qu’elle a commis l’irréparable. « Transgressé ce qu’on ne transgresse pas »[24].  Mais elle se sent légère délivrée de « la somme écrasante de tous ces interdits »[25]. Corps libéré mais corps abimé, elle ne pourra plus être :

« Cette mariée au front virginal, molle idole d’un jour, docile et silencieuse, que l’on mène au mâle le soir des noces, sous les youyous fébriles de femmes excitées ».

« Cependant dans le mot (de cet) amour (de son amour pour Karim), il y a presque toutes les lettres de la mort »[26].

Karim, le tlemcenien, l’abandonne car sa mère ne veut pas pour son fils d’une étrangère[27]. Enceinte dans une ville où plane la menace intégriste, elle se doit de demander à une faiseuse d’ange de supprimer, d’arracher « cette prolifération de cellules (dans son corps) ou mourir »[28]. Elle lui livre son corps et « sent dans son ventre un objet dur, froid qui la fouaille sans répit. Violentée. Violée cette fois par un spéculum »[29], elle tombe. Dans la solitude de sa chambre, dans la douleur, elle se vide de ce corps étranger et de tous ses rêves avortés. Et elle va au-devant de son destin qui prend le visage de son frère, un barbu qui lui jettera la première pierre.

Meriem dans le Premier jour d’éternité [30] évolue dans un espace où des  hommes au nom de la religion voilent le corps des femmes,

Mais Meriem n’est pas voilée. Elle a son propre appartement qu’elle partage avec son amant. Dans une société où tout ce qui est « haram » se conjugue au féminin, les interdits, les « Autres » puisqu’elle aime ne sont pas. C’est en femme libre et libérée, pense-telle qu’elle aime, qu’elle se donne. La description de tous les moments puis de toutes les nuits qu’ils passent ensembles, dans un espace saturé de haine et de violences donne au texte une couleur érotique presque irréelle. Mais Meriem s’inquiète, elle a peur que quelque chose vienne détruire son amour car une petite voix de sa conscience d’Algérienne la taraude. Malgré elle « une impression pénible  l’empêchait de (s)’abandonner à une joie totale sans nuage »[31]. Quand son amant meurt le remord la ravage. Elle dira:

« Voici venu le temps de l’expiation…J’ai à m’acquitter des mots griffonnés, des serments criés aux étoiles, des rires en éclats, des colères libérées, des matins complices, de la mer réinventée[32].

… Et bientôt tout mon corps s’éveille : chaque parcelle de ma chair exige sa punition réclame le partage du châtiment »[33].

Ainsi une femme qui se veut libre et libérée, dans un espace saturé d’interdits ne peut s’en affranchir totalement. La mort la rattrape et  fait de son histoire un drame sombre qui secrète une détresse parcouru par une sorte de thrène pour les pécheurs.

Warda dans  Rose d’abîme [34] « voulait courir pour rattraper le vent  […] qui lui disait : Tu es folle de courir après moi »[35]. Elle voulait se libérer, libérer son corps : elle voulait devenir championne de course à pied car elle ne voulait pas du destin, du sort irrévocable que sa naissance lui préparait. La résumant à un corps parce que tout simplement, elle était née dans un corps de fille, sa mère comme toutes les gardiennes de la tradition, voulait la préparer à grossir le rang de toutes les Akila, les Aïni ou encore de Nana. Mais elle, elle était jeune, elle ne comprenait pas pourquoi les hommes pensaient, pensent qu’une femme qui court est une femme qui va au-devant de sa perte : « De sa main Dieu l’a écrit »[36]. Elle ne comprend pas, non plus, pourquoi sa propre mère, une femme, qui plus est, la condamne et pense que ce besoin qu’elle a de courir va faire d’elle une « salope »[37]. Cette angoisse l’habitant, elle ira jusqu’à dire à son fils pour le faire réagir : « Ta sœur a un amant, oui un amant […] et vous faites tous semblant de l’ignorer »[38].  Excédée, révoltée, Warda décide de résister, de courir seulement ; « une riposte à un sombre piège »[39]. Au petit matin, à cinq heures, alors que ses parents dorment encore, elle sort courir dans la montagne.

« Au vent elle s’abandonnait enfin, émancipait, affranchie de toutes les malveillances. A mesure que le mouvement la réarticulait peu à peu dans un rythme égale et rapide, la colère rageuse qui la projetait au-devant d’elle -même l’apaisait, lui donnait la sensation que son corps échappait aux contingences maléfiques. Peu à peu, une grande sérénité la gagnait »[40].

Mais où allait- elle ? « Une hypothèse bizarre lui traversa l’esprit : et si elle était en train de courir vers ce danger auquel elle voulait échapper ? »[41].

La réponse à sa question elle l’eut au détour d’un chemin où un représentant de sa société, son destin, celui que les hommes ont décidé pour elle l’attendait. Les premiers phrases qu’il prononça furent : il fait à peine jour »[42] cache ton ventre salope et «  tu n’as rien à craindre de moi, je suis comme ton père. » Le sort en était jeté: en tant que père, en tant que musulman, il avait le droit de disposer de son corps. Il l’attrapa et la livra à son émir qui prononça une fatwa leur donnant droit à lui et à ses hommes de la prendre au nom de Dieu. Warda, la rose eut le sentiment que ce corps par lequel elle voulait gagner sa liberté chutait dans une béance sans fin. Des hommes, des corps d’hommes étaient là qui allaient lui faire payer son besoin de vivre. Certains l’insultaient, d’autres l’obligeaient après l’acte à demander pardon à Dieu, d’autres  ricanaient, enfin chaque homme selon son humeur voire de son âge  entaillaient plus profondément sa blessure. Quand la torture cessa, refusant de voire à l’avenir ce corps qu’elle ne voulait plus reconnaître comme sien, elle s’exila, elle le quitta symboliquement: elle se creva les deux yeux.

Malika dans Cette fille-là de Maïssa Bey[43] quant à elle décide de résister autrement. Elle décide d’arrêter de grandir pour que son corps n’aille pas grossir le rang des femmes. Dérangeante, ne répondant pas aux normes de la société elle est enfermée dans un asile. Dans son dossier,

« Il est écrit : FIC. Ce qui veut dire forte instabilité caractérielle. Ni folle, ni débile, juste un peu dérangée.’[…] C’est pourquoi ils l’ont déposée et oubliée au milieu de cet échantillon d’humanité déchue page »[44].

Avec ces textes, un seuil est franchi, la norme pudique jusque-là de rigueur dans les premiers écrits d’écrivains algériens d’expression française est brisée. Mais toutes ces héroïnes qui quémandent le droit de disposer de leur corps sont condamnées soit à l’exil soit à la mort, mort réelle ou symbolique. Pourquoi ces auteurs dont nous avons lu les romans réservent-ils une fin aussi terrible à leur personnage ? Est-ce la peur d’être mal jugés par leurs lecteurs ? Est-ce un besoin de prendre des distances avec leurs personnages ? Est-ce tout simplement un premier pas vers la liberté  dans l’écriture du corps ? Autant de questions auxquelles nous demandons au roman algérien de répondre.

Bibliographie

Bakhai, F. (2002), La Scaléra, Oran, Dar El-Gharb (réédition).

Bey, M. (2001), Cette fille-là, la Tour-d'Aigues (Vaucluse), éd. de l'aube.

Boussouf, M. (1995), Vivre traquée, Paris, Calmann-Lévy.

Hammadou, G. (1997), « Le premier jour d’éternité », in Algérie Littérature/ Action, nos 12/13, Paris, Marsa Editions.

Hamoutene, L. (2001), « Sang et jasmin », in Algérie Littérature / Action,
nos 43/44, Paris, Marsa Editions.

Khelladi, A. (2001), Rose d’abîme, Alger, Seuil et Marsa.

Mazari, R., (2007), Mille et une nuit au Méchouar, Oran, Dar El-Gharb.

 Notes

[1] Hamoutene, L. (2001), « Sang et jasmin », in Algérie Littérature/Action, nos 43/44, Paris,  Marsa Editions, p. 59.

[2] Mazari, R. (2007), Mille et une nuit au Méchouar, Oran, Dar El Gharb.

[3] Bakhai, F. (2002), La scaléra, Oran, Dar El-Gharb.

[4] Ibid., p. 58.

[5] Ibid., p. 59.

[6] Ibid., p. 104.

[7] Ibid., p. 107.

[8] Boussouf, M. (1995), Vivre traquée, Paris, Calmann-Lévy.

[9] Voile traditionnel porté par les femmes algériennes.

[10] Boussouf, M. (1995), op.cit., p. 50.

[11] Ibid., p. 34.

[12] Ibid., p. 50.

[13] Ibidem.

[14] Ibid., p. 77.

[15] Ibidem.

[16] Ibidem.

[17] Ibidem.

[18] Ibid., p. 34.

[19] Bey, M. (1996), « Au commencement était la mer », in Revue Algérie Littérature/Action,
 n° 5, Paris, Marsa Editions.

[20] Ibid., p. 39.

[21] Ibid., p. 11.

[22] Ibid., p. 31.

[23] C’est nous qui soulignons.

[24] Bey, M. (1996), op.cit., p. 43.

[25] Ibidem.

[26] Ibid., p. 30

[27] Est considérée comme étrangère toute femme qui n’est pas tlemceniènne.

[28] Bey, M. (1996), op.cit., p. 56.

[29] Ibid., p. 58.

[30] Hammadou, G. (1997), « Le premier jour d’éternité », in revue Algérie Littérature/Action, nos 12/13, Paris, Marsa Editions.

[31] Ibid., p. 130.

[32] Ibid., p. 15.

[33] Ibid., p. 16.

[34] Khelladi, A. (2001), Rose d’abîme, Alger, Seuil et Marsa Editions.

[35] Ibid., p. 11.

[36] Ibid., p. 12.

[37] Ibid., p. 50.

[38] Ibidem.

[39] Ibid., p. 73

[40] Ibid., p. 75-76.

[41] Ibid., p. 74.

[42] Ibid., p. 77.

[43] Bey, M. (2001), Cette fille-là, La Tour-d'Aigues (Vaucluse), éd. de l'aube.

[44] Ibid., p. 16.