Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 11-15, ISBN : 978-9947-598-09-1| Texte intégral


 

Faouzia BENDJELID

Cette présente édition des ouvrages CRASC fait partie des objectifs à réaliser dans le cadre de notre projet de recherche Réception critique du roman contemporain algérien (2013/2014/2015) au sein du CRASC / UCCLLA. Les textes, sélectionnés par un comité de lecture, sont le résultat de deux journées d’étude organisées en 2014 sur la thématique du corps, « Le corps et ses outrances dans le roman algérien contemporain » et celle de la marginalité, « La marginalité dans le roman algérien contemporain ». Il est à noter que ces deux thèmes représentent également des axes retenus dans la classification des romans analysés dans la rédaction d’une anthologie du roman contemporain algérien ; cette dernière constitue le premier objectif de notre projet. Cette démarche permet de donner cohérence et cohésion à notre problématique. Signalons que cinq thèmes ont été retenus pour ordonner et structurer les romans et auteurs programmés dans l’anthologie : « Marginalité et/ou folie », « Histoire, mémoire et identité », « Exil et errance », « le corps et ses outrances », « Violence et révolte », « Fantasmes et délires».

Les différentes lectures proposées sont caractérisées par leur densité, leur variété et leur pertinence. Cependant chaque partie expose une réflexion inhérente à sa problématique. Nous structurons ce volume en deux parties correspondant aux deux thèmes traités durant ces deux journées et classés selon des axes relevant des problématiques exposées par les participants.

La première partie de l’ouvrage, Le corps et ses outrances dans le roman algérien contemporain, est organisée en deux sections :

  • Le corps féminin et la société 
  • Les mutations scripturales et les nouveaux discours sur le corps.

Fatiha Attou met en évidence dans son étude, « Parole, espace et corps dans le roman L’interdite de Malika Mokeddem », le corps voilé et la parole silencieuse de la femme dans un espace social patriarcal répressif et conservateur qui la confine dans les lieux de l’intériorité. Les personnages féminins tentent d’échapper à leur claustration spatiale par différents moyens qui peuvent les conduire jusqu’à la mort. Khaldia Belkheir Ghariri, dans « Corps délictuel mais facteur de promotion dans les romans de Malika Mokeddem à travers Les Hommes qui marchent, Le Siècle des Sauterelles et L’interdite, tente de montrer l’énonciation d’un discours dénonciateur du sexisme et de la misogynie par la parole de personnages féminins victimes de la société patriarcale fondée sur l’interdit et la persécution de la femme. Le corps féminin est perçu comme la source de toutes les dérives sociales. Yamina Zinaï, dans « Abîmes du corps ou corps abimés dans les romans algériens de la décennie 90 », prospecte dans les écrits de l’urgence de la décennie noire pour voir une libération du corps par l’écriture ; cette dernière construit un langage libéré qui peut atteindre les extrêmes de l’expression dans une société patriarcale aux mœurs conservatrices. Mais, paradoxalement, à ce corps libéré est réservée une fin tragique. Dans « Corporéité et fantasmes dans Amours et aventures de Sindbad le marin de Salim Bachi », Faouzia Bendjelid reprend justement cette écriture des temps modernes qui se fait dans le caractère licencieux du texte pour dire le corps féminin. Corps jouissif, érotisme et pornographie se partagent le texte pour signifier la libération de la femme qui se réapproprie son corps dans d’autres espaces que l’espace identitaire. Dans « L’écriture du corps féminin dans les romans d’Amin Zaoui », Louise Leila Dris-Hadouche arrive au même constat, celui d’une écriture pornographique du corps féminin signifiant les mutations qui se sont opérées actuellement dans le champ littéraire algérien. L’écriture va au-delà des tabous et des interdits pour décrire l’intimité du corps féminin « dans un langage cru et provocateur ». Badra Cheriet, dans « Sémiotique du corps dans le roman Cette amitié  de Habib Sayeh (en Arabe), سيميائية الجسد في رواية تلك المحبة للكاتب الجزائري الحبيب السايح, analyse la représentation du corps à travers les rapports qu’établissent les personnages féminins et masculins à leurs propres corps. L’approche dominante dans cette étude est structurale/sémiotique mettant en évidence les différents langages du corps. Kheira Merine, dans « Le corps entre lieu de pouvoir et mode de revendication dans l’écriture de Mohamed Magani. Cas du roman Esthétique de boucher, se penche sur la socialisation du corps et la construction d’un discours autour de cette approche. Liberté et libéralisation du corps féminin et masculin sont au cœur de l’analyse, le corps comme objet de pouvoir et de transgression. Lynda-Nawel Tebbani, dans « Le corps dans les romans de Mourad Djebel : de l’objet érotique au sujet mnésique, le punctum du souvenir », s’interroge sur la manière de décrire et d’appréhender le corps dans les fictions après l’écriture de l’urgence. L’auteure souligne l’approche du corps sous l’angle érotique et pornographique mais entreprend son analyse en étudiant les rapports pouvant lier le corps et la mémoire dans l’œuvre de Mourad Djebel, le récit mémoriel dans son errance perturbe le corps même du texte soumis à l’éclatement.

On peut retenir de ces études la variété des thématiques de l’écriture du corps, qui se rassemblent autour d’un certain nombre de mots-clés :

Corps voilé et parole silencieuse ; corps, interdits et tabous ; l’intimité du corps féminin ; corps féminin confiné, libération du corps, écriture de l’extrême dans le langage libéré, corps licencieux, corps jouissif, érotisme et pornographie, espace et corps, corps et sexisme, corps et pouvoir ; corps et transgression scripturale…

Autant de thèmes qui peuvent donner lieu de nombreuses études comparatives et analytiques.

La deuxième partie, La marginalité dans le roman algérien contemporain est organisée en trois sections :

  • Les discours sur la marginalité 
  • Le personnage marginal : une figure hors normes 
  • La marginalité et l’écriture subversive

Faouzia Bendjelid dans « La marginalité ou la déperdition sociale dans le récit philosophique L’Olympe des infortunes, roman de Yasmina Khadra » aborde la question de la marginalisation sous l’angle de plusieurs discours, en l’occurrence philosophique, moral et didactique. Roman de paroles plus que d’actions, il inscrit le personnage marginal dans le dysfonctionnement d’un contexte social urbain et sa déshumanisation. Mme Kheira Merine, dans « La marginalité recentrée dans l'œuvre de Magani (Esthétique de boucher, Un Temps berlinois, La Fenêtre rouge) », met l’accent sur l’originalité de l’approche que fait Magani en traitant dans la fiction la marginalité du personnage non pas comme un fait à blâmer mais plutôt un fait qu’il faut positiver. Le personnage transgressif est réhabilité. Magani propose donc un contre-discours au discours ambiant de l’idéologie dominante de la stéréotypie ou celui de la doxa. Dans « Sindbad, le héros marginal : figure et réception  dans Amours et aventures de Sindbad le marin, roman de Salim BACHI,  Sarah Arara montre l’aspect parodique d’une production littéraire qui trouve son expression dans la mise en scène d’un personnage mythique muni de valeurs transgressives et rebelles dans une société qui l’étouffe. Dans un itinéraire hors-normes, l’écriture se fait dans l’éclatement le plus total. Karima Arrous, dans « Cités à comparaître où la marginalisation crée la marginalité », évoque la filiation de ce roman au modèle de la tradition picaresque avec la présence du picaro. L’auteure montre comment la pression sociale et la précarité de la banlieue parisienne produisent un personnage de la marginalité adoptant le point de vue des thèses de la géocritique, la mise en valeur des rapports entre les espaces et la littérature. Soumeya Bouanane, dans son analyse « Le personnage marginal entre quête de soi et errance. Corpus choisi : Meursault, contre- enquête de Kamel Daoud », privilégie une approche reliant la notion de marginalité du personnage et sa poétique dans la fiction choisie. Ainsi, marginalité du personnage et errance de l’écriture se trouvent-elles intimement liées. Badredine Loucif, dans « L’entêtement de L’Escargot de Rachid Boudjedra », étudie dans le corpus choisi la nature psychologique et sociale du marginal, le personnage évoluant dans un contexte social précis. La marginalité du personnage est analysée comme une particularité, une bizarrerie où la singularité d’être de l’individu est mal perçue par la collectivité dans laquelle il vit ; il est alors condamné à l’isolement et à la marginalité. Rym Mouloudj, dans « Marginalité et quête mémorielle dans Timimoun de Rachid Boudjedra », insiste sur le retour à la référentialité historique des années 90 en Algérie. La représentation du personnage marginal est classique. Sa particularité est qu’il est beaucoup plus tourmenté par les difficultés individuelles d’ordre existentiel que le tragique d’une société en proie au déferlement de la barbarie terroriste qui apparait dans une écriture du collage. L’écriture devient alors mémorielle pour raconter le passé chaotique du personnage. Selon Nadjiba Selka, Charef Mahdi, dans le harki de Meriem, montre comment le harki transfuge, héros de la fiction, est l’objet d’une parole le réhabilitant, rejetant l’idée du traitre à la nation  telle que perçue par la mémoire collective et l’idéologie dominante.

  Dans « Jeux et enjeux d’une écriture "hors-norme" : la subversion à l’œuvre dans La Fable du nain de Kamel Daoud », Yamina Bahi oriente son analyse sur les fractures de l’écriture et son « aventure » pour démolir les aspects de l’écriture réaliste dans le corpus choisi. L’analyse montre l’écriture du personnage anti-héros dans l’imbrication d’une écriture des plus subversives. Dans « Quand la "ludisation" narrative s’invite dans l’écriture romanesque algérienne. Lecture de N’achetez pas ce roman… C’est une pure arnaque !!!  d’Akram el Kebir », Louise Leïla Dris-Hadouche montre les aspects de l’écriture postmoderne dans l’approche du contexte romanesque. Ce qui caractérise ce texte, très singulier, c’est l’absurdité et l’incohérence des ressources narratives qui ne tendent vers aucune quête du sens, décevant de ce fait toutes les attentes du lecteur. C’est vraiment une écriture de la marge, de l’extravagance ou de l’ « arnaque » dont il s’agit. Lynda-Nawel Tebbani, dans « Marge, déviation et folie dans le roman Virgules en trombe de Sarah Haidar », abonde dans le même sens pour signifier le caractère de la marginalité de l’écriture de Sarah Haidar. Ce « presque roman » démontre l’excentricité d’une écriture transgressive et subversive. L’écriture marginale est l’expression d’une quête tout simplement poétique. Enfin, dans « Marginalité du harrag chez Hamid Skif dans La géographie du danger », Mériem Zeharaoui reprend le personnage de la marge, l’exilé sans papier et sans identité des temps modernes. L’écriture d’un tel personnage se fait dans l’exigence d’une stratégie formelle et esthétique en quête de marginalité et de fractures textuelles.

Finalement, toutes ces analyses sont soutenues par un certain nombre de centres d’intérêt montrant toute la profusion thématique et les variations scripturales et discursives sur le thème de la marginalité dans les fictions actuelles :

Marginalité et déperdition sociale, marginalité et dysfonctionnement social, marginalité et contre – discours, marginalité et écriture parodique, transgression et rébellion du marginal, marginalité et roman picaresque, marginalité et poétique de l’errance, marginalité et mal existentiel, marginalité et quête mémorielle, marginalité et « ludisation », marginalité et folies de l’écriture, marginalité et fractures du texte, marginalité et ordre moral et religieux…

C’est là, encore une fois, autant de thèmes qui peuvent susciter curiosité et exploration chez les chercheurs

Faouzia BENDJELID