Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2016, p. 333-350, ISBN : 978-9931-598-05-3 | Texte intégral


 

Ahmed SAADAOUI

Introduction

Non loin des frontières tunisiennes et algériennes, Ghadamès, cette oasis libyenne du Fezzan se trouve à quelques 600 kms au sud-ouest de Tripoli, et entre le Maghreb et le cœur de l’Afrique. Lieu de rencontre de différentes cultures (berbères, africaines, arabes, etc.), Ghadamès présente une architecture fascinante
et typique adaptée au climat désertique. La médina, avec ses différents quartiers, ses enceintes, ses passages couverts, ses places équipées de banquettes, ses mosquées, ses zawiyas, constitue un ensemble architectural des plus représentatifs de l’architecture saharienne.

Notre contribution porte sur l’étude de l’architecture de la ville Ghadamès et de montrer sa parenté avec l’architecture et le décor d’autres cités oasiennes dispersées sur toute la zone saharienne
et présaharienne du Maghreb, telles que Ghat, Djérid, Mzab, Souf, Touat-Gourara, etc. Toutes ces oasis offrent des architectures conçues pour résister à des conditions climatiques extrêmes et qui se rattachent étroitement aux conditions du milieu, mais restent par maints détails ouvertes sur une multitude d’influences venant de voisinages proches ou lointains.

Historique 

Ghadamès est une ville ancienne ; une garnison romaine s’y établit en l’an 19 av. J.-C. et lui donne le nom de Cydamae. Sous l’Empire byzantin, elle devint le siège d’un évêché. Elle fut aussi l’une des premières villes conquises par les Arabes. En l’an 42h/662, rapporte l’un des premiers historiens des futûh, Khalîfa Ibn Khayyat, la ville fut prise par Oqba Ibn Nâfic, quelques années avant la fondation de Kairouan. Par ailleurs, le voyageur al-Bakrî (IV/XIe siècle), nous signale que Ghadamès est une petite ville habitée par des Berbères et alimentée en eau par une source pérenne. A partir du XVIe siècle, la ville passe sous le contrôle des Ottomans et le restera jusqu’à sa prise par les Italiens au début du XXe siècle.

Durant toutes ces époques, la ville est restée à majorité amazigh. Oasis reculée, éloignée, mais au croisement de routes importantes du commerce saharien jusqu’à une date récente, elle était tenue par une notabilité marchande.

La ville de l’époque ottomane, d’une superficie ne dépassant pas les 10 hectares, était entourée sur le côté sud-ouest par une oasis d’environ 160 hectares[1]. Les jardins, comme la ville, étaient protégés par une enceinte flanquée de quelques tours carrées. Construite en pisé, cette muraille est percée de quelques poternes et de quelques portes dont les deux plus importantes donnent sur le côté sud : Bâb Djarsan et Bâb al-Dhahra. Par certains endroits, ce sont les murs des maisons qui forment l’enceinte. Le commandant Mircher signalait déjà dans son rapport de 1862 que ce mur en terre présentait de nombreuses brèches et que presque toutes les tours étaient en ruine. Comme les murailles, la palmeraie présente également une ceinture destinée à protéger la ville contre les vents de sable et à adoucir la température à l’intérieur de la cité.

Figure 1 : Vue aérienne de Ghadamès au début du XXe siècle

 

Source : Fonds Alif.

 L’oasis et la ville sont alimentées en eau par la source qui est à l’origine de Ghadamès, cAïn al-Faras. L’eau de la source se déverse dans cinq conduites (sâqiya-s) qui la distribuent dans la palmeraie. Les opérations de partage ou de transaction de l’eau sont proches du système sophistiqué observé dans le Djérid tunisien ; ici l’unité de mesure utilisée est le qâdûs : le système est précisément décrit par l’officier français qui note dans son rapport que « sur la place du marché, il y a une clepsydre que les indigènes appellent qadous : c’est un pot de fer dont le fond est percé d’une ouverture ronde. Quand il est plein, l’eau s’écoule en trois minutes environ. Chaque fois qu’un qadous est vide, un jeune garçon engagé pour cette tâche, fait un nœud dans une feuille de palmier. Sept qadous font une dermissa et donnent de l’eau pendant 20 minutes environs, ce qui suffit à l’irrigation d’un jardin de 60 palmiers. En 13 jours, période appelée nouba, 925 dermissa sont réparties »[2].

Figure 2 : Ghadamès, conduite d’eau, saqiya, acheminant l’eau vers
la palmeraie

                                                           

 

 Source : auteur.

Le rapport de l’officier français indique également qu’au milieu du XIXe siècle deux fractions se partageaient la ville, les Banî Wazit, qui occupaient l’Est de la ville, et les Bani-Walîd qui occupaient la partie ouest[3]. Les premiers se répartissaient sur quatre quartiers : Tankrîn (200 maisons), Teferfara (125 maisons), Djeressan (100 maisons), Ouled Bellil (200 maisons). Les seconds occupaient trois quartiers : Tosskou (250 maisons) Beni Derar (150 maisons) et Beni Mazigh (157 maisons). En outre, les esclaves affranchis, qui travaillaient comme serviteurs libres ou artisans, possédaient une centaine de maisons dans les quartiers des Bani Walid et une soixantaine dans les quartiers des Bani Wazit. Les sept quartiers qui constituaient la ville étaient fermés les uns aux autres par des portes. En effet, les habitants de chacun des quartiers se cantonnaient dans leur espace où les habitants des autres fractions ne pénétraient, pour ainsi dire, jamais. Ainsi, avec ses 6000 habitants et ses 1342 maisons, Ghadamès peut être considérée comme une ville d’une certaine importance.

L’une des principales caractéristiques de la ville est l’importance des rues couvertes, au point que l’on a souvent l’impression de circuler dans des tunnels ou dans des galeries de mines, et cela d’autant que le plafond est ordinairement plat
et souvent soutenu par une charpente formée de troncs de palmiers. Ici, les passages couverts sont si nombreux que certains auteurs y ont vu la survivance d’un troglodytisme ancien. L’adoption des passages couverts tient aussi bien à des raisons de sécurité qu’à des raisons climatiques : un passage couvert protège du soleil, et offre une ombre et une fraicheur appréciables
et indispensables par temps de fortes chaleurs. Les banquettes maçonnées dont les ruelles sont pourvues permettent aux habitants des haltes plus au moins longues pour discuter
et papoter entre voisins[4].

La ville est, en outre, pourvue de plusieurs petites places dotées de banquettes; lieux de sociabilité et de rencontre des habitants. Au cœur de la ville, se trouve la place qui recevait le marché hebdomadaire de Ghadamès le vendredi : c’était un petit marché modeste et comme le précise le rapport de la mission française « les ventes s’y font aux enchères, par l’intermédiaire des crieurs de profession »[5]. La place est commune aux deux grandes fractions formant la cité. Jouxtant cette place, se dressent les deux plus importantes mosquées de la ville, la vieille mosquée des Bani Wazit et la mosquée Yûnès des Bani Walid.

Figure 3 : Une rue couverte pourvue de banquettes

 

 Source : auteur.

Le rapport mentionne une place qui avait un intérêt particulier : « près de l’école se voit une place couverte dont les arcades en plâtre sont ornées de dessins géométriques assez grossiers. Tout autour de la place règnent des banquettes où les habitants viennent s’allonger pendant les heures brûlantes du jour ; en été, une température de 50° à l’ombre est chose normale à Ghadamès »[6]. Tous les soirs s’organisait un concert sur cette place ; « autour d’une bougie étaient groupés cinq ou six individus dont les faces prenaient un aspect pittoresque dans ce clair-obscur. L’un d’eux chantait un couplet que les autres reprenaient en chœur »[7]. L’officier français rapporte que la population d’origine africaine de Ghadamès, des esclaves ou des affranchis, organisait de temps en temps des fêtes musicales consistant en des rituels de danses dites gnawa au Maroc et Stanbali à Tunis : « les femmes, armées chacune d’une derbouka, s’accroupissent vis-à-vis de l’orchestre ; les spectateurs s’asseyent autour, sur les bancs du carrefour, et bientôt commencent les chants et les danses, le tout avec accompagnement bruyant de tous les instruments. Les danses ne sont pas toujours individuelles, comme celles de nos mauresques ; quelques fois, un homme y prend part, et alors, elles simulent une scène d’amour ou bien un accident conjugal, justifié par la vieillesse ou l’indignité de l’époux »[8].

Figure 4 : Une petite place couverte et dotée de banquettes

 

Source : auteur.

Mosquées et zawiyas

L’officier français a également relevé la présence de nombreuses confréries religieuses al-Sanûsiya, al-Madaniya, al-Qâdriya, al-Tayyibiya, al-Sulâmiya ; chacune d’elle avait une zawiya à Ghadamès[9].

Plus anciennes et d’un aspect plus monumental, les mosquées étaient à la même époque plus nombreuses que les zawiyas. Parmi les onze mosquées et masjid-s signalées par nos sources, nous citons les plus importantes : la Vieille Mosquée, la mosquée Yûnès, et la mosquée Tandarîn qui se situent près de l’ancienne place du marché ; la mosquée Hashan qui ouvre sur la place du Mûrier ; la mosquée Ismâ’îl al-Dararî attribuée à l’un des premiers conquérants arabes du IIe/VIIIe siècle, et qui se trouve à l’est de la ville dans un des quartiers des Bani Wazit ; la mosquée cAmrân située dans le quartier Djarassan et attribuée à un jurisconsulte du IVe H/XIe Ap. J.-C. siècle ; les mosquées Tangazîn et Amanj situées dans les quartiers des mêmes noms ; la mosquée cAwn Allah sise dans le quartier d’Awlâd Allayl ; la mosquée Oqba qui se trouve dans le cimetière du même nom, etc. Les traditions locales font remonter certaines de ces mosquées à l’époque de la conquête arabe. Ces mosquées ont subi des modifications importantes, parfois elles ont été tout simplement entièrement reconstruites, notamment au XXe siècle et en particulier durant la période qui a suivi la Grande Guerre. Arrêtons-nous sur deux d’entre elles que nous jugeons les plus intéressantes d’un point de vue archéologique et architectural.

La Vieille mosquée

Elle remonterait aux débuts de l’époque islamique dans la région. La tradition ghdamsie l’attribue à Oqba b. Nafic en personne et date sa fondation de l’année 42h/662. Le bâtiment qui a subi des remaniements et des adjonctions garde toutefois des éléments importants de son ordonnance originelle. D’un aspect austère et archaïsant, le monument présente un plan irrégulier : 27 m pour la qibla sur 26 m pour le côté opposé et 5,70 m pour le côté est sur 9,90 m pour le flanc opposé. L’édifice se compose d’une salle de prière, d’une cour à ciel ouvert, de deux minarets et de quelques dépendances.

Figure 5 : Au cœur de la ville, l’ancienne place du marché bordée d’un côté par la Vieille Mosquée et de l’autre par la mosquée Yûnès (relevé Mission italienne)

Source : relevé de la Mission italienne.

La salle de prière se divise en deux nefs parallèles à la qibla par une arcature portée par des piliers carrés de 65 cm de côté. Selon la tradition kairouanaise, la travée du mihrab est couverte par une coupole sur trompes d’angle, percée au niveau de la base de quatre lucarnes. Le mihrab d’une profondeur de 1,20 m ouvre sur la salle par un arc outrepassé posé sur deux colonnettes. A part la travée du mihrab, l’ensemble de la salle est couvert d’une charpente réalisée à partir du bois de palmier. Des poutres posées, perpendiculairement à la qibla, sur les murs et l’arcade médiane, portent, à contresens, des lattis serrés de nervures de palmes. Au-dessus, une épaisse couche de palme et d’écorces de palmier bouche toutes les fentes et forme une sorte de lit d’attente destiné à recevoir un premier coulis d’argile et de sable et un second coulis de mortier de chaux.

Figure 6 : La Vieille Mosquée

 

 Source : auteur.

La Vieille mosquée se distingue par ses deux minarets. Le premier se dresse sur le côté nord-est du bâtiment : c’est une tour carrée mais dont les faces ne sont pas tout-à-fait verticales ; car elle va en s’amincissant légèrement vers le sommet. La base et la partie inférieure du minaret sont anciennes, alors que la partie haute et la balustrade qui entoure la plate-forme formant balcon ont été refaites après la seconde guerre mondiale. Le deuxième minaret, plus petit, se dresse sur le côté nord-ouest ; il est de construction toute récente.

La mosquée Yûnès

Elle se dresse en face de la Vieille Mosquée et domine la place du marché. D’après une tradition locale, elle fut construite au
IXe H/XVe Ap. J.-C. siècle pour abriter le prêche du Vendredi de la fraction des Bani Walîd. Certaines parties du monument furent reconstruites à des époques toute récentes, comme le minaret actuel qui date de l’année 1962.

Le plan du monument et sa construction présentent plusieurs éléments de ressemblance avec la Vieille mosquée voisine. Austère et dépouillée, son architecture s’inscrit parfaitement dans la tradition de la ville.

Figure 7 : La mosquée Yûnès

 

Source : auteur.

Précédée d’une cour étroite à ciel ouvert, la salle de prière offre un plan irrégulier proche du rectangle : 21,90 m pour la qibla, 20,30 pour le côté opposé, 7,50 m pour le flanc ouest et 8,80 m pour le flanc opposé. Intérieurement, l’oratoire se divise en trois nefs parallèles à la qibla par deux arcatures portées par des piliers carrés de 55 cm de côté. Des chapiteaux anciens réemployés s’interposent entre la retombée des arcs et les piliers. Les arcs portent des voûtes en berceau qui couvrent la totalité de la salle, excepté la travée du mihrab qui se distingue par une coupole sphérique, surhaussée, blanchie à la chaux comme l’ensemble du monument.

 La mosquée est complétée par trois dépendances importantes ; du côté de la qibla, une salle rectangulaire forme un entrepôt dans lequel on dépose certains mobiliers du monument ; du côté opposé, quatre marches plus bas, on accède, à partir de la cour, à une salle d’ablution dite ici le hammam: une douzaine de compartiments sont placés au-dessus d’une conduite d’eau, sâqiya, venant de la source utilisée par les fidèles pour faire leurs ablutions ou pour se procurer de l’eau. Sur le hammam, une salle étroite est réservée aux rares femmes qui viennent prier à la mosquée.

Habitations

Les maisons d’habitation font la particularité de l’architecture de cette ville saharienne. Déjà vers le milieu du XIXe siècle, l’officier français soulignait dans son rapport ce trait caractéristique : « Les maisons de Ghadamès se composent d’un rez-de-chaussée, d’un étage et d’une terrasse qui recouvre celui-ci, sauf au milieu, où est ménagé un jour rectangulaire. Ainsi, on voit déjà, que, dans les demeures ghadamsiennes, il n’y a pas de cour à ciel ouvert comme dans les maisons mauresques d’Alger »[10].

Figure 8 : Extérieurement la maison présente un haut mur en terre percé de petites lucarnes

 

Source : auteur.

Ici, l’habitation présente un plan et une architecture adaptés au climat saharien. La très grande ouverture des patios sur le ciel a été modifiée : la cour centrale du niveau inférieur a été recouverte, tout en réservant une ouverture modérée sur le ciel, dite aïn al-dâr (shebek au Mzab). Cette solution a pour conséquence immédiate de créer un important plateau de terrasse. A ce niveau, se trouvent cuisine, foyer, entrepôt, chambres, etc.

Extérieurement, la maison présente un haut mur d’une dizaine de mètres percé de petites lucarnes. En terre, les habitations sont très hautes et présentent deux étages, comme à Ghardaïa.

La maison a trois niveaux, soit deux étages sur rez-de-chaussée. On y accède par un couloir sombre sur lequel donne une pièce ou un entrepôt qui sert à stocker les vivres, les ustensiles et le bois de cuisson : on vient dormir l’été dans cette pièce sans ouverture, totalement isolée, qui reste relativement fraiche, et qui s’apparente à une cave. Les marchands peuvent aussi l’utiliser pour y déposer leurs marchandises. A ce niveau du rez-de-chaussée, se trouve une fosse septique complètement murée et attenante au mur extérieur de la maison, de manière qu’en pratiquant une ouverture dans celui-ci on puisse récupérer les matières sèches, très recherchées comme engrais organique servant à fertiliser la palmeraie.

Figure 9 : Maison Taïeb Boukhari

 

 Coupe A-A                                          

Source : Nourchen Ben Fatma, 2013.

Du vestibule, on accède au niveau supérieur par un escalier sombre et parfois tortueux, d’une dizaine de marches, couvert d’une voûte en berceau. On arrive alors au deuxième niveau réservé au logement du chef de famille, de son épouse et de ses enfants en bas âge. Le centre de cet étage est occupé par une grande salle de réception et de réunion de toute la famille qui remplace le patio dans la maison traditionnelle maghrébine. Située au centre de la maison, elle dessert la plupart des autres pièces. Deux chambres ouvrent sur cette pièce centrale : l’une d’entre-elles a une fonction symbolique, c’est la chambre nuptiale, occupée pendant sept jours par les nouveaux mariés; l’autre est réservée aux parents. En face de l’escalier, et occupant un coin, une petite loge placée au-dessus de la fosse septique sert de lieux d’aisances. En outre, dans l’épaisseur des murs sont aménagés de façon irrégulière, des niches ou des placards qui reçoivent mobiliers, poteries et ustensiles divers. Deux escaliers viennent se plaquer contre les murs : le premier, à mi-hauteur, conduit à une pièce qui peut servir de chambre à coucher. Le second escalier permet d’accéder à la terrasse. A mi-hauteur également se situe une pièce réservée à l’usage exclusif du chef de famille. A niveau-là aussi se trouve parfois une alcôve particulière dite « de la chèvre ».

Figure 10 : Une salle de réception d’une maison de Ghadamès
au début du XXe siècle

 

Source : carte postale ancienne.

 La salle de réception et les pièces qui la complètent sont couvertes d’une charpente constituée de poutres en tronc de palmier portant des lattis serrés de nervures de palmes. Une ouverture aménagée dans le plafond constitue l’unique source d’éclairage pour l’ensemble des pièces de ce niveau. Cette lucarne forme un puits de lumière, qui, outre l’éclairage naturel, assure une bonne ventilation de la maison, un échange thermique s’établissant entre les terrasses et la porte d’entrée donnant sur la rue.

La pièce principale se veut somptueuse par sa décoration ostentatoire : niches, placards aux portes de bois peints, peinture vive au trait, plâtre sculpté, multitude de glaces à l’encadrement des plus variés, peinture sous verre représentant des scènes religieuses, cuivres, plateaux, vases, etc. ce décor est là pour affirmer le caractère citadin des maisons, car les Ghadamsis sont avant tout commerçants bourgeois, nullement confinés dans leurs oasis : rappelons qu’au XIXe siècle, à Tunis, la communauté originaire de cette ville saharienne était fort importante.
A la même époque et même avant, à Tombouctou, le quartier le plus prospère était celui des Ghadamsis.

Enfin, le troisième niveau de la maison correspond à la terrasse. Celle-ci reçoit un aménagement particulier : un parapet est destiné à isoler une ou deux pièces non couvertes, mais une simple pièce d’étoffe suffit à les couvrir créant une relative intimité lorsque la famille vient dormir en plein air, pendant les fortes chaleurs. Sur la terrasse se situe la cuisine : pièce dotée d’une petite ouverture donnant sur la rue et d’un orifice dans le plafond pour l’évacuation de la fumée. Des fours de tailles variées, un foyer à même le sol, des emplacements pour les jarres, des étagères, complètent l’ensemble.

Vers le milieu du XIXe siècle, l’officier français signale que « les terrasses sont réservées aux femmes ; c’est là qu’elles font leur marché, leur cuisine, et de là, aussi, que de proche en proche, elles vont se visiter d’une extrémité de la ville à l’autre. Car les maisons se relient presque toutes les unes aux autres par les terrasses qui recouvrent les rues inférieures »[11].

Figure 11 : Maison Taïeb Boukhari

 

 Source : Nourchen Ben Fatma, 2013.

Figure 12 : Maison Taïeb Boukhari

 

 Source : Nourchen Ben Fatma, 2013.

 Conclusion

La ville de Ghadamès constitue un des ensembles architecturaux les mieux conservés et les plus représentatifs de l’art de bâtir au Sahara. En outre, l’architecture de cette ville connue sous le nom de « la perle du désert » présente une parenté avec l’architecture et le décor d’autres cités oasiennes dispersées sur toute la zone saharienne et présaharienne du Maghreb. Ici les oasis offrent une architecture de terre : toutes les constructions (murailles, mosquées, habitations) sont en tûb avec des structures en murs porteurs assez épais qui assurent aux bâtiments solidité et bonne isolation thermique. Le palmier est également mis à contribution : le tronc fournit la poutraison et les palmes forment les lattis qui reçoivent les terrasses de terre.

Remarquable par l’emploi méthodique des matériaux locaux
et par la recherche de solutions architecturales adaptées aux contraintes du milieu naturel, l’art de bâtir à Ghadamès se distingue aussi par l’originalité et la richesse du décor des habitations de cette ville implantée en plein cœur du Sahara. Outre son adaptation à un climat ardu, la maison à Ghadamès témoigne des origines ethniques des habitants et révèle des aspects inconnus de leurs croyances, de leurs visions du monde, de leurs goûts et de leurs penchants.

Bibliographie

Aymo, J. (1958), « La maison ghadamsie », Travaux de l'Institut de Recherches Sahariennes, t. XVII, p. 157-194.

Ben Fatma, N. (2004), L’écosystème ville-oasis de Ghadamès : l’architecture d’un idéal, mémoire de master en Sciences de l’Architecture, ENAU, Université de Carthage 2013.

Mission de Ghadamès (1863), Rapport à son excellence M. le Maréchal Duc de Malakoff, Gouverneur Général de l’Algérie, par M. le commandant Mircher, sur la mission remplie par cet officier supérieur à Ghadamès, en octobre et novembre 1862. Publié à Alger.

Mrabet, A., L’art de bâtir au Djérid, Sousse, Contraste Editions.

Pervinquière, L. (1912), La tripolitaine interdite : Ghadamès, Paris, Hachette.

 Ravéreau, A. (2003), Le M'zab, une leçon d'architecture, Arles, nouvelle édition Actes Sud-Sindbad.

Rohlfs, G. (2001), Voyages et explorations au Sahara : Tripoli, Rhadamès, t. 2, Fezzan Kaour-Brnou (1861-1864), Paris.

 Notes

[1] Mission de Ghadamès, 1862, p. 106.

[2] Rohlfs, E. (1861-1864), 2001, p. 76.

[3] Mission de Ghadamès, 1862, p. 98-99.

[4] Mission de Ghadamès, 1862, p. 102 et Pervinquière, L. (1912), p. 109.

[5] Mission de Ghadamès, 1862, p. 104.

[6] Pervinquière, L. (1912), p. 101.

[7] Ibid., p. 102.

[8] Mission de Ghadamès, 1862, p. 114.

[9] Mission de Ghadamès, 1862, p. 103.

[10] Mission de Ghadamès, 1862, p. 100.

[11] Mission de Ghadamès, 1862, p. 114.