Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 263-280, ISBN : 978-9931-598-05-3 | Texte intégral


 

Wissem ABDELMOULA

Mon propos s'articulera autour d’une vision que je considère critique par rapport à ce qui a été réalisé au milieu du XIXe et XXe siècle dans la création artistique. Les artistes qui, depuis un siècle
et demi, ont parcouru le Sahara nous ont laissé des œuvres marquées d’impressions fortes qui saisissent chaque voyageur au désert. Il s'agit en particulier des relations et inspirations du Maghreb avec l'Afrique subsaharienne dans la durée, des principaux styles, matériaux et techniques plastiques entre le Nord et le Sud et des réalisations issues de la route Kairouan-Tombouctou. Georges Dillinger[1] a expliqué que : « partis le plus souvent en mission, mais bouleversés par cet univers particulier, ils nous offrent des visions libérées du poids de la commande. Si leur style est le plus souvent réaliste, c’est qu’ils devaient rendre compte fidèlement, en explorateurs et en reporters, de leur expérience ».

La route Kairouan-Tombouctou, comme le suggérait l’historien Ridha Tlili, est un itinéraire qui prend son départ de Kairouan passant par Gafsa, Tozeur, Touggourt, Ouargla, Oualer, Abalessa, Tessalit, Adrar, Tadmekka, Gao, Tombouctou ou bien de Ouargla, en passant par les villes de Tamanrasset, d’Agades et de Gao. Il insistait qu’elle est : « l'une des plus emblématique par le fait de la distance quelle couvre et par son appartenance à un double mythe: celui de Kairouan, la première capitale musulmane au Maghreb, et celui de Tombouctou, la ville des mystères, symbole d'un monde qui se croise avec l'imaginaire et qui, grâce à son port, permet aux commerçants et aux voyageurs de rejoindre le cœur de l'Afrique en suivant le fleuve Niger. Il s'agit en fait de divers croisements d'itinéraires qui se rejoignent et se séparent, dessinant ainsi une véritable toile d'araignée » [2].

Si j’ai emprunté mon titre à Tlili, ce n’est pas exactement pour m’attaquer aux œuvres d’art réalisées entre ces lieux, ni pour adopter une attitude aussi fascinante que Dillinger, mais pour tenter de mettre en lumière ce qui me laisse perplexe dans les explorations artistiques coloniales au Sahara.

Les explorations artistiques coloniales[3] sont l’une des pratiques artistiques que les historiens d’art ont négligées, et elles me semblent campées de sens et de formes de toutes sortes. C’est à ces pratiques artistiques que je voudrai me fixer dont deux d’entre-elles retiendront plus principalement mon attention : celle des œuvres réalisées par des peintres et celle des dessins, croquis et peintures exécutés par d’autres artistes de profession qui ont essayé de mettre en valeur leur rapport de mission[4].

L’étude des pratiques artistiques, permettra d’élucider une vision historique du plastique, sans tomber dans l’historicité facile et sociale, en choisissant des œuvres et des expériences d’artistes de missions qui pour des raisons historiques, géographiques
et personnelles, possèdent des modes de fonctionnement, de concepts plastiques opératoires, ainsi que des démarches originales et spécifiques[5].

L'essentiel de ces explorations artistiques coloniales que
je défends consiste donc en ceci : ces œuvres ont du sens et de la valeur au moment où l’esprit d'aventure, l'endurance, l'énergie,
le sens de l'initiative sont les principales vertus qui se dégagent des explorations sahariennes dont le but est de recueillir,
dans un des territoires les moins abordés de l'Afrique, des renseignements d'ordre ethnographique, paléontologique, archéologique, géographique, géologique, médical, etc. Il est évident que de telles œuvres d’art contribuent à l’histoire de l’Art, et cela de façon centrale, mais : « Malheureusement, certains de ces artistes restent hors d'atteinte de l'historien, car les archives ont été perdues d'autant plus aisément quelles se réduisaient à une ébauche sur un simple papier ou sur un carnet de route, facilement égaré ou détruit »[6] a expliqué Elizabeth Cazenave.

Dans ce bref essai, j’ai choisi de présenter les artistes français sélectionnés selon une étendue catégorie indivisible, puisqu’ils furent mandatés par les autorités administratives ou scientifiques françaises, en vue de réaliser des œuvres suggérant des réponses à des questions pratiques à une mission coloniale. Dans ce sens, mon souci n’est pas finalement de réhabiliter des œuvres dont le souvenir s’est perdu après les deux guerres mondiales et la décolonisation. J’éviterai, également, de façon générale, les questions relatives aux conditions intentionnelles et historiques du colonisateur français, celles relatives aux témoignages de la découverte du désert et de l’émotion artistique qu’elle a suscitée.

Mon ambition ici est par conséquent modeste : je n’ai que deux objectifs. Le premier consiste à exposer les œuvres réalisées par des peintres dans un premier temps et celles des dessins, croquis et peintures exécutés par d’autres artistes de profession qui ont essayé de mettre en valeur leur rapport de missions, dans un deuxième temps. Le second est d’offrir des réponses à certains propos du texte de l’ouvrage d’Elizabeth Cazenave « Explorations artistiques au Sahara 1850-1975 » publié en 2005. De plus, en soulignant le caractère colonial d’une œuvre d’art, j’espère montrer que certaines idées sont historiquement fausses auxquelles fait appel l’auteur –comme Coloniser le désert en assumant la pauvreté- contiennent en fait un argument sous-jacent qui fait appel à l’éloge de la colonisation et à médire la vie errante des vagabonds du désert illustrée dans ces pratiques artistiques.

J’essaie de faire une présentation brève du désert en me référant à Robert Randou qui a écrit pertinemment : « Il y a au désert infiniment plus de choses que ne le croient ceux qui n'y ont point habité, ou l'ont simplement traversé au cours d'une randonnée en automobile ou en avion. La vie réelle quotidienne dépasse en invraisemblance l'imagination de l'homme. Point de "Ville Renommée" »[7]. Avant tout, je m’arrêterai brièvement pour parler d’un « Pari colonial », en rappelant que :

  • L'occident s'éveille à la connaissance des cultures du monde dès le XVIe siècle. A la fin du XVIIIe siècle, en Europe, un mouvement intellectuel s'entiche de recherche géographique. La botanique tropicale connait une vogue particulière et les encyclopédistes, curieux de s'instruire, se passionnent pour les voyages. En 1785, Louis XVI lance la plus grande expédition de découverte du siècle des Lumières.
  • Au début du XIXe siècle, la bourgeoisie libérale européenne manifeste un intérêt grandissant pour le continent noir. Les explorations sont alors encouragées, elles vont servir les ambitions des pays européens qui cherchent à étendre leurs empires après la Conférence internationale de Bruxelles en 1876.
  • Après les dix années de recueillement qui suivent la défaite de 1870, Jules Ferry lance une politique coloniale d'envergure. Lors de son premier ministère (1880-1881), ce sera le protectorat sur la Tunisie ; lors du second, les conquêtes de l'Annam, du Tonkin, de Madagascar et l'extension de la domination au Congo. La superficie des colonies est multipliée par dix en 1895. Cette aventure, qui débuta en 1871, s'achève avec la conquête du Maroc en 1911. Le partage du monde est terminé en 1914.

 En 1899, Paul Doumer crée l'Ecole Française d'Extrême-Orient, Gallieni ouvre en 1916 l'Académie malgache. L'Institut Français d'Afrique noire, après le Comité historique et scientifique de l'AOF, se met en place en 1938, précédé par le Centre des hautes études marocaines en 1924. Des sociétés savantes se constituent en Algérie des 1836, date de l'ouverture de l'Académie de Bône, pour étudier le Sahara.

Les récompenses

Je n'ai pas, d'ailleurs, mission d'interroger l'histoire du colonisateur français sur ses choix d'artistes sélectionnés. Au XIXe siècle, une politique culturelle tend à encourager les vocations au voyage en récompensant des artistes méritants, à l'aide de prix, de bourses et de commandes publiques. Ces pays jusqu'alors inconnus inspirent aux artistes un renouvellement des thèmes de leurs œuvres qui fait rêver un large public. Un certain nombre d'entre eux vont solliciter une mission à titre individuel pour vivre l'aventure. Ils seront incorporés aux missions scientifiques qu'ils assisteront dans de nombreuses disciplines, en restant parfois anonymes, comme ce fut le cas lors de la première mission en Algérie en 1840-1842[8].

Et cependant, tout au fond, il y a eu « Le prix artistique du Sahara ». Dans un contexte tout à fait diffèrent, et à partir de 1959, ce prix de 250000 francs, crée par l'Organisation commune des régions sahariennes est décerné par le jury à un exposant du Salon de la Société des beaux-arts de la France d'outre-mer, pour un séjour d'au moins trois mois dans les centres sahariens, où le lauréat pourra exercer son art. Il est facile de comprendre, à partir de là, que la bourse s'accompagne de facilités de transport et de séjour.

Le Sahara illustré par la presse

Si nous voulions nous interroger sur les illustrations sur le Sahara par la presse qui ne sont pas des œuvres d'art elles-mêmes, nous recueillerons des jugements très divers. A l'époque de l'exploration du grand désert, à la fin du XIXe siècle, la presse retrace les étapes de l'expansion française, séduisant ainsi un large public. Tous les rêves sont permis, l'époque voit son univers s'élargir à leur lecture. Par contre, les illustrations gravées d'après les dessins de reporters constituent le principal attrait de ces journaux. « Le tour du monde » se fait l'écho de la plupart des explorations avec abondance d'images. Evidemment, cet exceptionnel magazine de voyages – traduit en quatre langues – parait de 1860 à 1914. Un de ses abonnés célèbres, Jules Verne, s'en est largement inspiré.

On comprend, en ce sens, comment « Le petit Journal », dès 1894, illustre avec emphase la défaite des Touaregs, la prise de Tombouctou, et décrit le corps des méharistes. Des gravures d'après les dessins d'Edouard Mérite et de Joseph De La Niezeré au Soudan français illustrent de quatorze planches l'expédition effectuée en 1929. De La Niezeré réalise Avant la grande prière du Ramadan, Une rue à Tombouctou, Maures déchargeant des barres de sel. Illustrateur fécond, il travaille surtout pour les éditeurs Hachette et Delagrave entre 1899 et 1930 et collabore à différents journaux, L'assiette au beurre, Lectures pour tous, Le Rire, La Vie parisienne.

Marius Perret (1851-1900)

Rappelons rapidement ici que ses œuvres sont réalisées d'après nature et sont reproduites sous forme de gravures, auxquelles viennent s'ajouter des photographies prises par les officiers en poste dans le pays. Le voyage reprend vers le Sud,
et ils peuvent admirer pour la première fois[9]. La mission est couronnée de succès, notamment grâce à la collaboration de l'interprète Adolphe de Classanti-Motylinski (1854-1907), originaire de Mascara, qui réside depuis deux ans au Mzab. Il devient interprète de l'armée d'Afrique.

L'exposition coloniale de Vincennes en 1931

Les premières présentations officielles du Sahara sur le plan artistique ont lieu lors de l'exposition du Centenaire de l'Algérie en 1930 et de l'Exposition coloniale internationale de Paris à Vincennes en 1931[10].

La dimension artistique de la topographie

En Afrique du Nord et en Tunisie, elles sont composées d'officiers de toutes armes ; leurs personnels du service géographique, officiers et adjoints du génie, assurent l'exactitude de l'ensemble et préparent les levés de détail, tandis que des lieutenants et sous-lieutenants d'infanterie, détachés pendant six mois dans ces brigades, sont chargés de levés proprement dits.

Les relations de voyage des officiers au XIXe siècle

En fonction de ce que nous avons dit précédemment, qui sont les autres artistes missionnaires ?

  • a. Félix Jacquot, capitaine Kok (expédition Cavaignac 1847)

Le docteur Felix Jacquot a relaté l’expédition du général Cavaignac, à caractère scientifique, dans un livre illustré par ses soins et par le capitaine Kook. L'ouvrage forme un très grand volume accompagné d'un Atlas contenant cinq planches dessinées par le docteur Felix Jacquot et lithographiées par Le Breton : Vue dans l'oasis de Tiout, l'oasis et le ksar d'Asla, Moghrar-Foukania.

  • b. Georges Didier (1850-après 1914)

Né à Saint-Lô en 1850, est engagé volontaire en 1870. Après avoir participé à l'insurrection de Paris, il est incorporé dans le 2ème régiment du génie. De 1876 à 1882, il est en Algérie où il rejoint Constantine, Bône, puis Batna, Biskra et Touggourt en 1879 comme sergent officier[11].

  • c. Léon Couturier (1842-1935) (campagnes Sud tunisien et Sud Oranais)

Armand Point, jeune peintre originaire d'Alger, a participé à la campagne en qualité d'artilleur. Dans son tableau, en Tunisie, campagne de 1881, des zouaves brûlés de soleil et desséchés par la soif, quoique brillamment peints, donnaient une image trop familière de cette première expédition coloniale : « Comment Point avait-il, au mépris du plus élémentaire patriotisme, osé représenter des soldats, des zouaves surtout autrement qu’à l'assaut ou en d'héroïques attitudes ? » Le tableau est cependant acheté par l'État français.

  • d. Henri Brosselard-Faidherbe (1855-1893) (missions Flatters 1880-1881)

Le lieutenant Henri Brosselard a participé à la mission Flatters d'exploration du chemin de Fer transsaharien. Cette expédition a pu reconnaître de nombreuses régions et relever le tracé des routes suivies par les caravanes entre El-Goléa, Ouargla, In Salah, Idales, Assiou, Ghat et Ghadamès ; la constitution de la société touarègue a été étudiée[12].

  • e. Henri Fournial (1866-1932) (mission Foureau-Lamy 1898)

 Les archives historiques du service de santé (Val-de-Grace) ont conservé la correspondance de Fournial, un album de dessins
et les cartes géographiques représentant l'itinéraire de la mission Foureau-Lamy. La grande période d'expansion française au Sahara va de 1900 à 1925. A la notion de « Sahara qu'on évite » s'est alors substituée la notion d'un « Sahara que l'on traverse »[13].

  • f. Commandant Gaston Cauvet (1859-1950)

En 1950, disparaît à Alger un des derniers représentants de cette vieille institution que l'on appelait à l'origine les « Bureaux arabes », et qu’on a désigné par la suite sous le nom de « service des affaires sahariennes ». André Chevillon, de l'Académie française, dans son ouvrage « Les Puritains du désert », présente l'officier comme suit : « c'est dans ses bureaux qu'il faut aller pour connaître le rôle de la France au Sahara ». En 1904, Cauvet organise une mission qui traverse le Tassili-n`Ajjer et pénètre dans l'oasis de Djanet[14].

  • g. Pierre Flye Sainte-Marie (1869-1956)

Le Pierre Flye Sainte Marie (1869-1956), qui était un compagnon de Laperrine, a fait l'expédition de 1904 relatée ci dessus. Lieutenant à l'époque, il a été Lieutenant Colonel au 75éme RI à Romans et il a fini sa carrière Général. Il était également peintre amateur[15].

  • h. La guerre au Capitaine Jean-Marie Benjamin Dinaux (1868-1947)

GBR (Infanterie), commandeur de la Légion d’honneur, officier d’Académie[16]. Membre de la 72ème promotion choisit, en 1888 de s’appeler promotion de Tombouctou, que les Français occupent seulement en 1893.

  • i. Roger Jouanneau-Irriera (1884-1957)

De son œuvre de peintre de l'armée, il reste trois mille croquis de guerre dont il fait don en 1956 au service historique de l'armée aux Invalides et à certains musées en provinces. Irriera rédige le catalogue de cette donation, qui se compose de vingt-deux séries ou dossiers; l'une d'elles est intitulée « Types des territoires du Sud ». L'artiste s'explique sur l'origine de ses travaux : « Chargée de mission par les directions de l'enseignement supérieur, de l'enseignement technique et des beaux-arts à l'éducation nationale et, par le ministère des Colonies, j'avais de fin 1938 au mois de juillet 1939, parcouru tout l'Ouest et le Centre-Ouest africain, de la Mauritanie aux confins du Dahomey, exécutant plus de six cents pièces destinées les unes à illustrer l'Histoire de l'Afrique noire française, les autres à figurer dans les collections murales du palais de Chaillot (musée de l'Homme) ». Les œuvres exposées témoignent des qualités de l'artiste, de son aisance, de sa sincérité, enfin de cette rapidité dans l'exécution, qui lui a valu, sur le champ de bataille, le nom de « peintre de la guerre »[17].

  • j. René-Jean Clot (1913-1997) (épopée Leclerc au Sahara 1941-1943)

Le but de la mission est de retrouver l'itinéraire de la colonne Leclerc[18]. De Colomb-Béchar l'artiste atteint Gao, en traversant tout le Tanezrouft ou « pays de la soif », le Nigeria, puis le Tchad. Enfin, l'artiste gagne le Borkou, le Tibesti, Lennedi « Déserts roses et gris où chantent les bleus les plus délicates, les oranges et où se dressent de grandes pierres dont le vent sculpte sans arrêt les faces », dit l'auteur anonyme de l'avant propos de « Paysages africains ». Il arrive aussi que les êtres humains apportent une vie étrange dans ces paysages dont les ciels aux couleurs fines adoucissent souvent l'hallucinante grandeur. Son merveilleux périple nous conduit, par les ressources innombrables d'une technique riche et subtile, aux limites du réel, dans les régions mystérieuses où celui-ci se confond curieusement avec des visions faites d'irréalités[19]. Les croquis originaux de l'artiste ont disparu ; reste heureusement un témoignage rassemblé dans l'ouvrage « paysages africains », préfacé par le général Leclerc, qui rend hommage à l'artiste : «  Il a compris la splendeur de ce décor,
et son hostilité indispensable à nos efforts ».

Figure 1 : Alexandre Iacovleff, Le touaregg

 

 

 Source : Dessins et peintures d'Afrique exécutés au cours de
l'Expédition Citroën Centre-Afrique (bk by artist w/50 works, folio).

Figure 2 : Paul-Elie-Dubois-Bouchet, Atlantide, 650 * 420

 

 Source : crédit photo : www.livres-anciens-fata-libelli.com650 × 420

Search by image Paul-Elie-Dubois-Bouchet-Atlantide.

Figure 3 : Jack Chambrin, Tombée de la nuit à Bou Saada, huile

sur toile, 54 cm * 64cm

 

 Source : Jack Chambrin (Rambouillet 1919, Paris 1983), Tombée de la nuit à Bou Saada, huile sur toile, 54 cm * 64cm, collection Madame. M (Sud-ouest), Extrait de 34 œuvres du catalogue Arcadja.

Figure 4 : Michel Vallet, Déplacement du campement au Gourme

 

 Source : crédit photo : reproduite page 24 de l'ouvrage Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press, Association Abd-El-Tif.

 Figure 5 : Michel Vallet, Ruelle de Tombouctou

 

 Source : crédit photo : reproduite page 24 de l'ouvrage Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press, Association Abd-El-Tif.

 Figure 6 : « Le Targui », Paul-Elie Dubois, Gouache sur canson

marouflé sur toile, 61 x 46 cm Illustration pour L'Atlantide

 Source : crédit photo : reproduite page 105 de l'ouvrage d'Elisabeth Cazenave « Paul-Elie Dubois, Peintre du Hoggar » aux éditions du Layeur octobre 2006. Titrée : Touareg assis, illustration de l'Atlantide.- reproduite page 24 de l'ouvrage de Cazenave, E. (2005), Explorations Artistiques au Sahara 1850-1975, Paris, éd. Ibis Press, Association Abd-el-Tif.

Peintres de l'armée

  • a. Andreas Rosenberg (1906-2003)

C'est un peintre aquarelliste français d'origine austro-ukrainienne. Lors de la déclaration de guerre, il est, comme de nombreux Autrichiens et Allemands résidant en France, arrêté et interné. Le choix lui est alors donné de retourner dans son pays ou de s'engager à la Légion étrangère. Affecté à Sidi Bel Abbes au sein de l'unité de pionniers, il est employé à des tâches d'imprimerie au sein de la presse régimentaire. C'est à cette occasion qu'il fera la rencontre d'Hans Hartung, peintre allemand engagé dans les mêmes circonstances que lui. Lorsqu'il quitte le service actif, au bout des années de service, il est nommé Peintre aux armées. Il reprend son activité de modiste et devient aussi illustrateur de bandes dessinées[20].

  • b. Albert Brenet (1903-2005)

En 1925, l'artiste part pour son premier grand voyage, six mois en Afrique équatoriale, au Congo, au Tchad. A trente-deux ans, Brenet devient peintre officiel de l'Air et de l'armée de terre. Des études artistiques et scientifiques sont entreprises après la conquête en Algérie, qui s'appuient sur les relations de voyage laissées par les premiers explorateurs de ce pays[21].

Cependant, Elizabeth Cazenave a expliqué pertinemment que « dans ce décor démesuré, les artistes amateurs, militaires, scientifiques ou simples aventuriers, côtoient les grands noms : de Formentin à Ziani en passant par Brouty, Dinet, Dubois, Erni, Lacovleff, Rassiat et bien des pensionnaires de la Villa Abd-el-Tif. La plupart d'entre eux ont participé à des missions militaires (Flatters et Foureau-Lamy), scientifiques (missions Henri Lhote, 1953 à 1974) ou civiles (raids Citroën et Berliet) »[22]. Elle a pu conclure que certaines de leurs œuvres appartiennent donc à leurs commanditaires, rarement exposées et restent souvent inédites.

Figure 7 : Maurice Fievet, Le cœur de Laghouat, Aquarelle,
44cm * 55 cm, 1946

 

 Source : crédit photo : reproduite dans l'article : Laghouat sous le charme d'illustres peintres. Publié le 27 avril 2010 par Mohamed Ben Chikh Al –Aghouati, www.sidielhadjaissa.com/article-laghouat-sous-le-charme-d-illustres-peintres-49336575.html

Figure 8 : Eugène Deshayes, Au seuil du désert

 

 Source : Eugène Deshayes est un peintre paysagiste français. Il fut l’élève de son propre père, Jean-Eléazar Deshayes (mort en 1848), un lithographe. Il expose au Salon entre 1848 et 1867. Il fut souvent comparé avec Camille Corot et Eugène Boudin, voire Eugène Isabey, à cause de son traitement de la lumière mais aussi de ses thèmes, privilégiant les vues sur les bords de mer et les paysages bucoliques. Crédit photo : www.galerie-pluskwa.com/classique/orientalistes/eugene-deshayes/deshayes-058/.

Figure 9 : Paul-Elie Dubois, Touareg assis dans le désert

Dessin au fusain, 1967, 39 x 29 cm

 Source : crédit photo : www.catalogue.gazette-drouot.com/ref/lot-ventes-aux-encheres.jsp?id=2706135.

Je voudrais également m’arrêter encore sur le texte de Tlili mettant en valeur que « Chameau ou dromadaire peu importe, ce maître de l'endurance cache au fond de sa mémoire un sens de l'orientation exceptionnel. Sans sa présence aux côtés de ces tribus, le Sahara aurait été inaccessible avant la mécanisation des moyens de transport »[23]. Ceci est encore plus évident quand il s'agit des traces de ces déplacements nomades qui sont connues depuis les courants d'influences entre l'Egypte et la Nubie antique, les civilisations capsienne, carthaginoise, romaine, etc…, mais il faudrait attendre le XVIIIe siècle pour trouver des sources abondantes, fournies par plusieurs voyageurs arabes et plus tard par les explorateurs européens. En effet, c'est à partir de la fondation de Kairouan et le début de l'islamisation progressive du Maghreb que la connexion entre le nord de l'Afrique et les régions subsahariennes se réalise.

Elizabeth Cazenave a expliqué qu’ « Après le temps des explorations, la lente pénétration française s'est faite dans la deuxième moitié du XIXe et les premières années du XXe siècle. Le plus souvent, l'initiative n'est pas venue de Paris. L'attrait d'un pays aussi étrange et aussi mystérieux, le goût de la découverte, la curiosité scientifique des géographes et des naturalistes ont été des motivations indubitables, mais partagées seulement par quelques individualités. En revanche, nul ne faisait d'illusion sur des richesses qu'aurait pu receler ce désert : du moins jusqu'après la Seconde Guerre mondiale où l'on a soupçonné l'intérêt pétrolier du grand désert. Le moteur principal et quasiment unique a été l'obligation permanente d'instaurer la paix et la sécurité »[24]. Elle a développé ses recherches en insistant sur les conditions de vie au désert qui sont d’une frugalité et d’une ascèse parfois extrêmes.

De telles œuvres, qui portent à notre attention à la fois les œuvres d’artistes et les pratiques de dessin, croquis et peintures exécutés par des travaux artistiques de missions, invitent à effectuer certaines lectures plus approfondies dans l’histoire de l’Art, puisqu’il apparaît clairement que nous aurions affaire à des œuvres d’art possédant des relations intentionnelles avec l’espace du désert[25], puisque, selon cette vision, de telles œuvres antérieures n’existaient pas.

De manière caractéristique, les Sahariens et les amoureux du désert empruntent au sens de leur vision du monde des scènes qui leur permettent de caractériser les qualités esthétiques de leur espace, comme quand l'artiste peintre restitue par son œuvre fascinante la civilisation de ce peuple. Ce pont jeté entre l'observation précise et sensible d'un univers lointain et le témoignage de la vie des sahariens est un sujet qui a été pris en compte plus récemment par Élisabeth Cazenave : qui propose de suivre le grand artiste Paul-Élie Dubois dans son livre « Paul-Élie Dubois, peintre du Hoggar ».

Bibliographie

Al-Hassane, B. et Mohamed El Ouezzani Ezeyati dit Léon l'Africain (1956), Description de l'Afrique. Traduit de l'Italien par A. Epaulard, annoté par Epaulard, A. Monod, Th. Lhote H. et Mauny, R. Paris, A. Maisonneuve, nouveau, éd. 2 t.

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Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press-Association, Abd-El-Tif.

Cheikh Abd, El. W.-O. ; Sylvain, E. et Denis, P. (1991), L'Armée française au Sahara, Paris, éd. l'Harmattan.

Cissoko, S.-M. (1975), Tombouctou et l'empire Songhoy, Dakar-Abidjan, Les nouvelles éditions Africaines.

Deraene, P. et Zuccarelli, F. (1994), Grands Sahariens à la découverte du « désert des déserts », Paris, éd. Denoël.

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Gautier, E.-F. (1937), La Conquête du Sahara, Paris, Armand Colin.

Ibn Battuta (1853-1958), Voyages : voyages d'Ibn Batoutah, texte arabe, accompagné d'une traduction, par De-Fremery C. et Sanguinetti B.R., t. I-IV, Paris.

L’Africain, J.-L. (1954), Description de l'Afrique, Nouvelle édition traduite e l'italien par A. Epaulqrd, Th. Monod, H. Lhote et R. Mauny, t. I-II, Paris.

Lehuraux, L. (1934), Capitaine Lehuraux. Les Français au Sahara, Préface de Bernard, A., Alger, éd. les territoires au sud.

 Notes

[1] Cazenave, E. (2005), « Le Sahara millénaire », Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press, Association Abd-El-Tif, p. 11. Dans ce sens, Elizabeth Cazenave a expliqué : «  Dans ce décor démesuré, les artistes amateurs, militaires, scientifiques ou simples aventuriers, côtoient les grands noms : de Fromentin à Ziani en passant par Brouty, Dinet, Dubois, Erni, lacovleff, Rassiat et bien des pensionnaires de la Villa Abd-el-Tif. La plupart d’entre eux ont participé à des missions militaires (Flatters
et Foureau-Lamy), scientifiques (missions Henri Lhote, 1953 à 1974) ou civiles (raids Citroën et Berliet) ».

[2] Tlili, R. (2010), « Kairouan/Tombouctou: la route mythique », Le rayonnement de Kairouan à travers l’histoire, Edition spéciale faite à l'occasion de la proclamation de « Kairouan, capitale de la culture islamique 2009 », Carthage, p. 95.

[3] Dans ce sens Elizabeth Cazenave a ajouté : « Car, en sillonnant le grand désert, ils ont contribué à faire mieux connaitre la géographie, la flore, la faune, les populations, les langues, les religions, le passé et le présent de cet immense territoire. Ils nous ont légué, par la photographie, par leurs œuvres et par leurs carnets de voyage, la mémoire d'un monde et de sa découverte par les Européens », Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press, Association Abd-El-Tif, p. 17.

[4] « Par milliers, les Français ont sillonné l'Afrique XIXe et aux XXe siècles, soldats, savants, coloniaux, prospecteurs, aventuriers, explorateurs, missionnaires. Combien parmi eux méritent le nom d'artistes ? Les artistes de profession certes, mais également ceux qui, botanistes, médecins, militaires, ont dépassé leurs attributions et confirmé un réel talent, concrétisé par des dessins, des aquarelles, rarement des peintures, illustrant leur rapport de missions », Cazenave, E., ibid., p. 24.

[5] La recherche théorique permet également de découvrir de quelle manière, dans les explorations artistiques au Sahara, le texte d'Elizabeth Cazenave sera mis en place, permettant, pour l’analyse autant que pour l’interprétation, à la fois une meilleure diffusion et une meilleure connaissance de l’expérience de l’artiste, de son sujet et nous offrant, parallèlement aux œuvres, des extraits de relations de voyage qui nous font partager l’émotion qui les habite.

[6] Cazenave, E., op.cit., p. 33.

[7] Arnaud, R. dit Randau (Alger, 1873-1950), est reçu au concours des administrateurs des communes mixtes. Il effectue de nombreuses missions d'exploration en Mauritanie et en Afrique occidentale et termine sa carrière comme lieutenant-gouverneur. Auteur de nombreux romans su l'Afrique noire, il est pour l'Algérie le fondateur de l'algérianise, le courant littéraire qui anime l'Association des écrivains algériens à partir de 1920. Cité Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone, éd. Ibis Press-Association Abd-El-Tif, p. 11.

[8] Hirtz, G. ainsi que certains officiers des Affaires indigènes ou des administrateurs des communes mixtes, ont encouragé les artistes à rejoindre le Sahara. Sollicités par cet administrateur cultivé, parlant l'Arabe, inspire par un esprit de tolérance et de convivialité, ils ont tous répondu avec enthousiasme à l'invitation, comme Pierre –Eugene Clairin, Pierre Brandel, Henri-Georges Cheval, Maurice Fievet.

[9] « Un bel effet de mirage : des lacs bleuâtres, de longues files d'arbres élancés, qui se profitent à l'horizon; ce ne sont que des illusions ! ». Un premier dessin de Marius Perret, le « Cheval abandonné » dans un paysage sinistre que Fromentin avait décrit en 1853, révèle son talent. « Le marché de Djelfa », à trois cents kilomètres d'Alger, retient ensuite son attention, le pittoresque est là au rendez-vous.

[10] Au milieu des années 1970, l'Art colonial sort d'une période de purgatoire et connait un regain d'intérêt. La peinture militaire coloniale subit le même sort. Paradoxalement, elle avait déjà souffert de l'ostracisme des pouvoirs publics.

[11] Les souvenirs d'Algérie de cet officier sont dessinés entre 1876 et 1888. Didier représente avec un souci naïf et précis des vues de villes.

[12] Il accomplira huit missions en Afrique (explorations, topographie et diplomatie), dont la mission topographique du Sud Oranais.

[13] On considère comme essentielle la liaison de la Métropole avec l'Afrique occidentale française par l'Afrique du Nord et, dans les années 1920, on travaille à en faire une réalité.

[14] Le capitaine Gaston Cauvet (1860-1950) vécut de l'âge de 21 ans jusqu'à sa mort en Algérie et au Sahara. Chef du bureau Indigène, il fut le condisciple du général Laperrine, à Saint-Cyr, deux ans après l'admission du futur père Charles de Foucauld, grand spécialiste du Sahara. Le capitaine Cauvet est à l'origine de l'expédition du lieutenant Cottenest au Hoggar en 1902. Il ne fut pas qu'un militaire. C'était aussi un photographe, un écrivain et un peintre (Regard sur les fonds privés, le fonds D87 : « Campagne de reconnaissance du lieutenant Guillo Lohan au Sahara (1900-1903) », www.archives.ecpad.fr/wp-content/uploads/2010/06/sahara.pdf.).

[15] Cf. Forts du Sahara de l'ouest : www.saharayro.free.fr/bordjs/fortso05a.htm

[16] Général de brigade (2s) Jean Boÿ, Historique de la 72ème promotion de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr (1887-1889), promotion de Tombouctou, 2 mars 2011 ; 1ère édition : octobre 2007.

[17] « Au moment où éclate la seconde Guerre mondiale, le Sahara tend à devenir un des carrefours les plus importants du monde et un des grands centres d'échanges. Un artiste en est convaincu, Roger Jouanneau-Irriera, surnommé le "peintre combattant", ou "le peintre de guerre", qui s'efforce par la plume, le crayon, le pinceau, de glorifier l'œuvre que la paix française a permis d'entreprendre et de réussir au Sahara. Il l'écrit dans un article paru dans "Vert et rouge" », revue de la Légion étrangère : « La France est dans le monde le type sans doute unique d'une nation qui a colonisé des peuples et des sols, non pour substituer ses fils à l'autochtone, mais bien pour tirer celui-ci du néant et rendre la vie à des terres mortes ».

[18] La Seconde Guerre mondiale, comme la Première, n'a de répercussion que dans l'Est saharien. C'est une guerre menée entre Français et Italiens disposant de troupes indigènes et non plus une lutte contre les nomades dissidents.

[19] René-Jean Clot est né en Algérie à Ben-Chicao, en 1913. Il fait des études classiques à Alger et se lie à l'éditeur Edmond Charlot. En 1936, il se rend à Paris, obtient un prix de poésie et en 1937, le prix Paul-Guillaume Jules Roy dit : «  avec un soleil et une lune dans son ciel, Clot Tourney à travers les espaces infinis ».

[20] Aquarelles réalisées par Mr Rosenberg (peintre aux armées), lors d'inspection, www.amicale-pat.skyrock.com/2808403241-Aquarelles-de-Andreas-ROSENBERG-peintre-aux-Armees.html.

[21] Dans les années 1950, il voyage beaucoup, Japon, Espagne Iran. L'exploration scientifique de l'Algérie pendant les années 1840-1842, par ordre du gouvernement, se fait avec le concours d'une commission académique et ne concerne pas alors le Sahara.

[22] Cazenave, E. (2005), Explorations artistiques au Sahara 1850-1975, Barcelone,
éd. Ibis Press, Association Abd-El-Tif, p. 44.

[23] Tlili, R. (2010), « Kairouan/Tombouctou : la route mythique », Le rayonnement de Kairouan à travers l’histoire, Carthage, Edition spéciale faite à l'occasion de la proclamation de « Kairouan, capitale de la culture islamique 2009 », p. 98.

[24] Ibid, p. 52.

[25] Georges Busson-Dillinger, qui est professeur au musée national d'histoire naturelle, écrivain et géologue, a parcouru des milliers de kilomètres dans ce grand désert a précisé que : « Enfin, citons une dernière observation sur la spécificité de ces paysages sahariens et de leurs composantes. Non seulement pour les décrire, mais même pour les évoquer, notre vocabulaire a dû emprunter aux langues indigènes, arabe et tamasheq, des termes qui n'existaient pas chez nous. Car une plaine n'est pas un reg, un oued n'est pas une rivière ni un torrent, une guelta n'est pas une mare. Il n'y a pas de mot français pour la sebka ou pour la hamada et un mechbed, décidément, n'est pas un sentier. Au-delà de sa magnificence, le Sahara est d'une originalité unique au monde ».