Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 239-261, ISBN : 978-9931-598-05-3 | Texte intégral


 

Antoinette TIDJANI ALOU

Théodore Monod (né Rouen, 1902 ; mort Versailles, 2000)
et Angèle Maraval-Berthoin (née Oran, 1875 ; morte Sainte-Eugénie, Algérie 1961) ont exploré le Sahara avec un regard qui paraît particulièrement humaniste et fraternel. Monod -naturaliste, explorateur, érudit, reconnu comme le plus éminent spécialiste français du désert- a exploré le Sahara par la science
et par l’âme. Son livre le plus célèbre, l’inclassable Méharées (1937), en témoigne par l'évocation d'un réel fortement imprégné d'un symbolisme spirituel, apparemment loin de tout exotisme. Et, à vrai dire, Monod récuse clairement un tel regard, comme nous le verrons. Maraval-Berthoin « romancière et poétesse » plusieurs fois primée, reste peu connue de nos jours. Fille de gros colons, elle « fut durant l'entre-deux-guerres, l'exemple même de la femme riche et cultivée [...] de la société bourgeoise coloniale d'Oran »[1]. Sa vie s’est déroulée entièrement en Algérie où elle créa l'Association Amicale des Artistes Africains et où elle mourut avant que les violences de la guerre pour l'indépendance de l'Algérie ne déferlent sur le domaine familiale de Saint-Eugénie. Les Voix du Hoggar est un livre à trois voix, sous forme de sentences. Cette joute oratoire prend la forme d'un « échange » entre Dâssine, la Sultane-d’amour, figurant « La Femme », Moussa-ag-Amastan, le grand aménokal (qui mourut d’amour pour elle) et le Père Charles de Foucauld, amoureux du désert qui y mourut tragiquement (figurant « le Saint »). Prises ensemble, ces deux œuvres tissent un imaginaire du Sahara écartelé, mine de rien, entre sentiments fraternels et réalités coloniales.

Le paragraphe précédent résume le projet initial de cette communication : comparer deux « explorations » Sahariennes à teneur littéraire. Il m’avait semblé intéressant de mettre en regard la « vision » ou les « représentations » de deux auteurs français, dissemblables par bien des côtés, mais que semblait réunir une grande fascination pour le Sahara. D'après mes souvenirs de lecture (passablement émoussés en ce qui concernait la « grande dame des lettres »[2]), Angèle Maraval-Berthoin et Théodore Monod offraient dans leurs textes cités deux visions du Sahara marquées par une sensibilité poétique, un humanisme généreux et un sens accru du lieu. Dans un premiers temps, je ne gardais de ces livres que des traces de mes lectures pour le plaisir, loin de toute préoccupation d'ordre professionnel. M’avait fascinée chez Angèle Maraval-Berthoin -dont je ne savais rien hormis la saisie première directe et naïve des Voix du Hoggar- son lyrisme épuré et sa philosophie intemporelle, puisée dans un autre monde qu'elle avait consciemment épousé. Je m’étais délectée de la joute à trois de ses sentences, sans souci d’analyse. Mon intérêt était ailleurs. J’étais lancée à la trace de Tinhinane, ancêtre mythique fondatrice des Touaregs, et mon aîné Diouldé Laya (décédé récemment, quelques mois après cette communication) avait promis de me prêter ce livre où elle était évoquée.

Était-ce Diouldé aussi qui m’avait fait lire Méharées de Théodore Monod pendant ces années où notre défunt groupe de recherche sur « Littérature, Genre et Développement/Visions et Perspectives Nigériennes » s’était investi dans la valorisation de cinq figures féminines emblématiques du Sahel ? C’est possible. Étant passé par l’I.F.AN.[3], Diouldé Laya avait connu Monod, mais j’ignorais ces deux faits à l’époque de ma première lecture de Méharées. Avant l'appel à communications de ce colloque, mes souvenirs de ce livre rebelle aux étiquettes - est-ce un récit de voyage, des notes d’explorateur, des méditations religieuses, une autobiographie, une anthropologie comparée, des carnets de terrain de l’époque révolue d’avant les spécialisations académiques étroites ?- demeuraient assez vifs. Mais pour le plaisir de le relire, je l'avais emprunté, longtemps, chez un autre ami, Jean-Pierre Olivier de Sardan. Méharées est donc un livre plutôt relu que lu, sans arrière-pensée d’abord, avec un plaisir toujours réitéré. Il n’empêche que par acquit de conscience, pour ce colloque, je l’ai encore relu, patiemment ; ayant à l’esprit pour la première fois un objectif autre que mon seul plaisir. Voulant offrir plus qu’une lecture impressionniste, j'ai donc épluché, à ma manière usuelle et exaspérante, les deux textes et quelques autres références à ma portée immédiate, dans un univers plutôt frugal à cet égard.

De la lecture naïve à la lecture critique

Cette contextualisation n’est pas simplement anecdotique. En fait, mes lectures les plus récentes de Méharées de Théodore Monod et des Voix du Hoggar ont révélé des versants des textes auxquels je n’aurais pu accéder il y a douze ans, faute d'attention précise portant sur la poétique et la politique de la mémoire coloniale. En ce qui concerne la relecture de ces deux textes, poétique et politique prises ensemble ouvrent sur des horizons moins enchanteurs. Mais il me semble aujourd’hui indispensable de les aborder dans une telle perspective afin d'approcher une vision plus complète -plus complexe- de leurs explorations textuelles du Sahara. En effet, la prise en compte de l’histoire semble s’imposer afin d’accéder à certains pans de sens, voulus ou involontaires, par une lecture d’aucuns qualifieraient de « postcoloniale » [4].

Ainsi repensée, cette communication comparera deux
« explorations» Sahariennes à teneur littéraire. Comme nous l'avons dit, Angèle Maraval-Berthoin et Théodore Monod offrent, dans Les Voix du Hoggar et Méharées respectivement, des visions du Sahara marquées par une sensibilité poétique et un regard universalisant, humaniste, assorti d’un sens accru du lieu. Dissemblable par le contenu et le style, les deux livres ont comme un petit air de famille qu’ils ne doivent pas uniquement aux espaces évoqués (confins du désert ou désert vrai de vrai) ni à la nationalité des auteurs, une française et un français ayant
« épousé » l’Afrique du nord.

Il est vrai qu’un même sens d’ouverture et de générosité se dégage, en général, de l’un et autre livre. Au-delà de la fascination, il semble s’opérer à la fois des interrogations et une imprégnation. Imprégnation du milieu physique qui pénètre les corps
et l’imaginaire, sans abolir, évidemment, les sédiments de vécu
et de valeurs préexistantes. Interrogations telles que : qu’est-ce que l’humain ? Qu’est ce que la civilisation ? Ces deux livres méditent aussi sur le Sahara au sens proprement religieux du terme. La catholique -peut-être royaliste, certainement de sympathie aristocratique-, Maraval-Berthoin place très haut le Père Charles de Foucauld (Père Blanc donc membre d'un ordre missionnaire lié à l'histoire coloniale) qui mourut martyr en Algérie en y entra, nous dit-on, dans la légende. Mais Maraval-Berthoin préfère visiblement les sourates terriennes de Dâssine-oult-Yemma, la « sultane de l’amour », la troisième de ses « Voix du Hoggar » qu’on aura l’occasion d'évoquer par la suite.

Dans Méharées, la méditation prend corps autrement, par une comparaison des milieux traversés dans le présent ardu des marches dans le désert de l’explorateur scientifique muni d’une vivace culture biblique de protestant. On se doute que Monod se sent remonter dans le temps quand il découvre dans les années trente du siècle dernier des éléments permettant de mieux comprendre la réalité biblique d’il y a plus de deux mille ans. Passé et présent semblent se confondre alors dans l'âge intemporel d’une humanité qui chemine parfois lentement, dans des ailleurs extérieurs à l’Occident. Mais Méharées est un livre critique et lucide aussi -critique à l’égard des soi-disant « civilisés ». En effet, son auteur savait, comme Jean Temporal, comment s’acquièrent et à qui bénéficient, hier et aujourd’hui encore, « les bienfaits de la civilisation »[5]. Cependant, sa lucidité, voire même son humilité, n’annulent point, comme on le verra, son appartenance à l’Occident. Qui s’y attendrait ? Car Méharées est, après tout, le livre d’une époque, relevant d’une histoire, la même, celle de la colonisation française en Afrique, en Afrique du Nord, dans le cas d’espèce. C'est un élément de la bibliothèque coloniale ; un artéfact de la célèbre
« Aventure Coloniale de France » mettant en scène, notamment, des Sahariens grands et moins grands, dont les périples continuent à enchanter des lecteurs de France[6]- lecteurs de livres d’histoire, lecteurs de romans et quelquefois de films, lecteurs avides de rêves et parfois nostalgiques du temps de l'empire.

Pour quel lecteur ?

C’est à de tels lecteurs français, notamment, qu'ont destiné leur livre Maraval-Berthoin -plus ou moins oubliée de nos jours, en dépit de ses nombreux prix littéraires des années 50[7]- et Theodore Monod :

« Océanographe, naturaliste, géologue, géographe, poète, métaphysicien, l’archétype du grand Saharien. Sa silhouette frêle et courbée est bien connu du public qui a apprécié, en différentes occasions, sa force de caractère, son esprit subtil, son ouverture à autrui, sa générosité intellectuelle, son humanisme au sens le plus profond du terme »[8].

Maraval-Berthoin, pour sa part, voulait que son livre, offert sans dédicace, soit une invitation au voyage, « quelques vagues de sable » pour mener le lecteur « Au centre même du Hoggar » et au Tamanrasset du Père Charles de Foucauld, entré dans « la splendeur de la légende »[9]. Le livre serait, aux dires de son auteure, une transcription des sentences recueillies (auprès de qui ?) du grand aménokal, de Dâssine et du Père, dont la parole serait « la première sourate chrétienne du Hoggar ». Le livre de Monod est, lui, dédié avec l'emphase du majuscule « Au Chameau et au Bouc/Au Véhicule et au Récipient/aux deux seuls vainqueurs/du Sahara ». Cette dédicace est suivie d’une définition de « méharée », fournissant l’occasion de reconnaître celui qui serait son inventeur : « [son] excellent ami l’explorateur géologue saharien Conrad Killian » au nom prédestiné, un Saharien tout ce qu’il y avait de plus vrai, dont le nom suit celui de « Monod l’humaniste », dans l’ouvrage cité de Decraene et Zuccarelli. Méharées est précédé d’un exergue de Jean Temporal, texte datant d’un autre âge impérial, celui des conquistadores du seizième siècle :

« Par quoy, Lecteur, à tous eux grâce rendz

Et des labeurs des autres le fruit prens,

En discourant en repos domestique

Des yeux d’esprit des régions d’Aphrique :

Où tu verras mainte novalité

Avec plaisir joinct à utilité,

Car -comme on dict les vieux proverbiaux-

Tousjours Aphrique apporte cas nouveaux »[10].

Nous avons par conséquent, chez Monod, deux quasi-dédicaces
et une dédicace directe. La première semble nier que le Sahara ait pu être réellement vaincu -et cet avis est plein de sens, d'un certain sens- tandis que les deux autres semblent inscrire les Méharées de Monod, sous-titrées « explorations au vrai Sahara », dans la ligne droite des empires coloniaux post-colombiens de l’Europe. La seconde quasi-dédicace reconnaît le lecteur casanier qu’elle n’invite pas au voyage, du moins pas en des termes d’un exotisme discordant. Monod s’en défend tout au long de Méharées, non pas obsessionnellement mais assez fermement tout de même pour qu’on s’en souvienne : ceci n’est pas livre qui reprend des clichés de bas étage sur le Sahara pour touristes. Cependant, l’exotisme tapi au creux de nos émerveillements et de nos besoins si humains de reconnaissance, a plus d’un tour dans son sac. L’invitation au voyage demeure latente. En effet, l’érudit, joignant l’utile à l’agréable, offre le fruit généreux de ses labeurs au découvreur dans un fauteuil qu’il amène au monde des nouveautés inépuisables : à « l’Aphrique ». Et pourquoi pas ? S’il pouvait ne s’agir que de cela ; de l'offrande d'un travelogue, récit de voyage instructif et distrayant. Mais Méharées n’est pas que cela ; est bien plus que cela, bien plus authentique. Les Voix du Hoggar aussi.

Du «  vrai Sahara » et de l'authenticité

On aura remarqué les références précédentes « au vrai Sahara » : le Sahara invincible sinon par le chameau, navire du désert,
et par l’outre pleine en peau de bouc, contenant une eau souvent saumâtre, qu’elle parfume délicatement ; le Sahara du légendaire « Hoggar ». Le Hoggar du mythe de l'Atlantide, du mythe des émeraudes des Garamantes, montagne « culminant à plus de 3003 mètres »[11], située vers « le centre » du Sahara. Le « Hoggar » dont le livre de Maraval-Berthoin voudrait révéler « le centre », topographie (voire topos) inexpugnable de l'imaginaire colonial
et post-colonial depuis la nouvelle de Conrad[12], au moins. On sait que Monod s’est moqué gentiment des néophytes et autres touristes ayant voulu se faire passer pour de vrais Sahariens. Dans l’ouvrage Grands Sahariens à la découverte du « désert des déserts »[13], Philippe Decraene et François Zucarelli ont noté combien Monod, fâché avec l’exotisme saharien, n’a voulu y être associé ni de près ni de loin. Ils ont raison. Maintes pages de Méharées nous montrent que le Sahara lui pénétrait dans le corps, dans l’âme et dans l’esprit. Cet esprit, pour être généreux, n'en était pas moins lucide et stratège, patriote et comptable ; il était donc pénétré aussi par l’idée que la France gérait mal, sur le plan de la recherche scientifique, « les plus de deux millions de kilomètres carrés » qu’elle possédait dans le « plus beau désert du monde »[14], les laissant en pâture « aux touristes en mal d’exotisme », « aux journalistes en quête de papiers ‘sensationnels’ » et aux rallyes si dommageables pour « les dernières gazelles ». Car ne voilà-t-il pas que les touristes débarquaient au Hoggar. Dans ce lieu foulé par Ibn Batouta au quinzième siècle : « une ligne d’autobus porte [ces] curieux au cœur du Hoggar », forçant le voyageur authentique, le vrai Saharien, aventurier jaloux et solitaire, à pousser « plus avant »[15] dans le cœur indompté et solitaire de l'Afrique : « L’Erg Chech de Taghmanant-El-Habib », le Tanezrouft et ses « quatre cents cinquante kilomètres de reg indéfini, sans un accident de terrain, sans oued, sans un arbre, sans même un rocher, avant les montagnes de l’Ahnet et le premier puits du pays touareg »[16].

Cela dit, en bon pédagogue, Monod s’attache à instruire, sans les effaroucher, les victimes de stéréotypes : « [Le] Sahara est moins uniformément monotone qu’on ne pense ». Il a sa « frange littoral océanique », ses « steppes Sahéliennes » qui ne sont que
« semi-désertiques », ses oasis et ses massifs…[17]. L’instruction du lecteur se fait en remontant la piste de l’histoire Saharienne de Monod, envoyé en Afrique étudier le littoral Mauritanien, mais qui n’a pu résister à l’appel du Sahara. Avant la fin de sa vie, il l’aura exploré dans tous les sens, à dos de méhari, à pied, chaussé de savates en peau d’antilope, en peau de bœuf ou en pneu ; habillé, toujours à la mode du pays, non à celle, ‘photogénique’ de
« l’explorateur» portant :

« […] les bottes d’aviateur et les culottes de cheval dans un pays où cet animal a disparu depuis bien des siècles—, le volumineux étui à revolver à moins qu’on puisse y mettre des insectes ou des cailloux… mais, même ainsi, cela ne doit pas être bien pratique…—le casque « Ça fait crâne » évidemment…) et, bien entendu, l’air martial (et sagace).

Nous ne « tournons » pas. Par conséquent, nous avons le droit de choisir, tout simplement, le plus pratique »[18].

Le souci d’authenticité et de sincérité (on ne 'tourne' pas), l’exigence du sens pratique et le recul devant les postures coloniales se lisent en filigrane ici et ailleurs. La rigueur scientifique jointe aux rigueurs du terrain forment un autre leitmotiv essentiel du texte. Elles n’effaceront jamais ni la poésie ni la métaphysique mais auraient plutôt tendance à les épurer et à les rendre attachantes.

Qu'en est-il de ces préoccupations avec le « vrai Sahara » dans Les Voix du Hoggar ? Pour Geneviève de Ternant, « [Angèle Berthoin-Marval] aimait à rappeler qu'elle fut la première femme à survoler le Sahara en avion». Ternant poursuit ainsi ses éloges de celle qu'elle nomme « la grande dame des lettres » :

« À une époque où bien rares étaient les voyageurs qui osaient se rendre dans le grand sud, elle a séjourné par trois fois à Tamanrasset. Elle disait : "J'ai pu pénétrer plus avant dans l'âme de ce Hoggar fier et distant qui, suivant sa propre expression, barricade la porte de sa demeure, comme celle du coffre de sa pensée et de tous ses autres coffres par une serrure à trois clefs [...]. J'ai écouté les vieilles mamans fredonner leurs berceuses à leurs tout petits enfants, et les jeunes vierges, les jeunes femmes échanger leurs confidences avec le jour, avec la nuit, et rire au soleil et à la lune.

Elle a écouté la parole de l'amenokal (sic) Moussa-Ag-Amastan
et celle de Dâssine, la douce, la belle, la forte, celle qui fut l'amie confiante du père Charles de Foucauld qui lui avait dit : "Je crois que notre pensée, passée par tes chants à toi, serait écoutée ..." C'était une pensée d'amour et de respect.

Et elle a porté la parole du Hoggar vers les rives frelatées de la Seine où ses contes, ses légendes, sont apparus comme une source d'eau fraîche. Ce furent Les Clefs du Hoggar, Le chapelet des vingt-et-une Koubas, Les Sultanes du jour et de la nuit, Les voix du Hoggar. L'Académie Française, couronna cette œuvre. Angèle Maraval-Berthoin avait fondé une association, les 4 A : Association Amicale des Artistes Africains, qui, par ses prix, récompensait chaque année romanciers et poètes, peintres et sculpteurs
et qu'elle dotait généreusement  »[19].

Femme du monde, belle âme, il faut croire que Maraval-Berthoin se fit fort de percer des mystères frais, jalousement gardés du Sahara, des mystères culturels, humains. Elle ne fut pas peu fière d'avoir su surprendre le tendre secret des cœurs rétifs, d'avoir réussi à 'pénétrer plus avant' dans l'âme cachée de l'Autre. Ce sont là autant d'expressions sublimes de l'imaginaire colonial sous son jour fraternel.

Les Voix du Hoggar, la longue et poétique « Préface »[20] surtout, est extrêmement éloquente au sujet de ce souci d’authenticité— et de réauthentification— de ce désir de rapporter dans un monde
« frelaté » les nouveautés de l’Afrique. Ici, deux mots-clés de valeur inégale, « tournée » et « (re)tour », semblent résumer l’esprit du voyage Saharien rapporté dans cette préface. Faire l’économie d’une lecture attentive de celle-ci, c’est s’exposer à ne voir dans ces sentences qu’une poésie lyrique et une philosophie dépaysante. C’eût été beaucoup déjà, encore une fois. Beaucoup, mais peut-être pas assez ? Quoi qu’il en soit, l’introduction aux « sentences » à la manière touarègue des Voix du Hoggar prend la forme d’une tournée où l’espace semble mener le bal. Devant lui, la narratrice s’efface en évitant le « je » naturel du récit de l’expérience personnelle qui se livre. Dans l'onomastique Saharienne d’Angèle Maraval-Berthoin, ce sont les toponymes qui ravissent la vedette, rivalisés par de rares anthroponymes, hormis le trio de voix célébrées.

Tamanrasset, d’abord ; l’ancien et le nouveau. L’ancien est
« célèbre par l’ermitage du Père Charles de Foucauld et par la raid fatal, en avion, du général Laperrine ». Lieux de mémoire de la mission civilisatrice française, des deux missions, politique
et religieuse, qui ont su se prêter main forte. À côté de ces Sahariens d’importation, deux Sahariens originaires du terroir :
« Moussa-ag-Amastan, grand guerrier et poète » et « Dâssine, la sultane d’ahal ». Ils occupent une place de choix dans ce petit livre émouvant, au lyrisme authentique. Et qui palpite aussi d’une histoire bien moins poétique dont la narratrice se souvient sans s’en émouvoir, tant tout lui semble être dans l'ordre, naturel
et  bon. Nos trois voix de Sahariens vont donc parler et parfois se répondre. Elles tisseront des maximes autour d’un thème lancé. Mais pas encore. D’abord le tour guidé d’une connaisseuse du terrain, sûre du bon accueil qu’on lui réservera, à  elle, l'étrangère qui sait s'y prendre; la nouvelle venue à Tamanrasset, envahie d’une sensation de « déjà vu ».

Tamanrasset -toponyme qui est à lui seul tout un programme : Tamanrasset qui se rapproche d’Alger- autrefois distant de dix jours «à dos de méhara » ; en 1937, le présent de la narration, il est « à deux jours d’avion » seulement. La préface déroule à tire d’aile une onomastique « Saharienne » des plus intéressantes, composée de toponymes et d'anthroponymes appartenant à l’Algérie française. Un aller-retour rapide. Ce n’est pas le premier ; c’est le retour d’une amie du Hoggar, autorisée (par l’officier français, maître des lieux) à « circuler partout […à] pénétrer dans toutes les demeures », guidée par un simple enfant[21]. Nul danger donc, pour elle, tant est clair le témoignage local de l’estime qu’on lui porte. Sans commentaire, pour l’heure.

Tamanrasset, donc : « célèbre par l’ermitage du Père Charles de Foucauld et par le raid fatal, en avion, de général Laperrine »[22]. Tamanrasset : son ermitage qui continue avec un autre père blanc sur son méhari blanc, « suivis de ses deux guides sur des méharas bruns »[23]. À tout seigneur, tout honneur. (Est-il besoin de préciser la carnation des guides ?) Tamanrasset où se trouve la tombe du Père, déjà vue en photo : « grand bloc massif, haut comme une table, large et presque carrée, et qui écrase le sable… »[24] ; la tombe où ne repose que son cœur seul. Mais, il va sans dire, c’est l’essentiel. Puis, de petites tombes d’enfants, anonymes, et plus loin, « deux simples monticules de sables surmontés d’une croix de bois ». D’infatigables sœurs blanches, anonymes elles aussi, qui enfin se reposent, humblement, dans la lumière du Hoggar. Puis « la chapelle du Père Charles de Foucauld et le tombeau du général Laperrine » ; celui du général est à la droite de celui du Père[25], comme il se doit. Ces tombes, ombragées de tamaris, sont soignées avec respect. Ce sont là quelques traces de « vie humaine » et cette chapelle est une halte dans la halte, une halte-prière où l’on médite sur le chemin qui mène à Dieu, sur le pèlerinage de la vie[26]. Il est dans le Tamanrasset des Voix du Hoggar d’autres lieux de mémoire : « l[’]arche imposante » au-dessus du tombeau de Moussa, « le grand aménokal qui a voulu reposer dans la magie de la lumière »[27]. Voici maintenait « le pauvre et si riche musée, qui tient dans cinq cases blanches espacées les unes des autres… »[28] ; le musée  avec ses livres[29], ses statuettes, ses armes, ses
« portraits de grands et de simples soldats […] recouverts par le suaire de sable » ; lieu aimé du Père, qui y visitait « ses amis de régiment dont il disait : ‘A leur esprit de sacrifice ils savaient joindre l’orgueil d’être français, c’est grâce à eux que la France a pu créer, en plein désert, sa première famille Saharienne »[30]. À cette famille appartient surtout des français, mais aussi quelques autochtones tels « Moussa-ag-Amastan, grand guerrier et poète [qui a] aussi gravé son nom dans la lumière du Hoggar » (enfin un Saharien autochtone parmi les vrais ?) ; « il avait compris que son pays, ravagé par la rivalité de ses propres chefs, ne pouvait se passer d’un appui et avait choisi celui de la France » [31]. Tout comme l’aménokal de Titt, « reconnaissant à la France qui a accepté que les chefs religieux et guerriers du Hoggar le nomment aménokal »[32] (Que débrouille qui le voudra cette chaîne de reconnaissances et ses allusions paisibles). Tamanrasset est
« célèbre encore par Dâssine-oult-Yemma, sultane d’ahal… dévouée à nos[33] chefs guerriers dont elle admirait le caractère loyal, au Père Charles de Foucauld, celui qu’elle nommait ‘la pensée blanche du Hoggar’ et que la ‘messagère de paix’ entre les Touarègues dissidents » ne put sauver. (Intéressante, elle aussi la Dâssine qui, pragmatique, sut choisir son camp). Que celui qui est innocent de l'instinct de la survie coloniale lui lance la première pierre.

La tournée du Tamanrasset nouveau des Voix du Hoggar se poursuit (Le vieux n’est que « ruines et ruines »). « Tout Tamanrasset, à peine cent Français, dont une trentaine d’enfants »[34], (sans compter les autochtones), administré par « le chef d’annexe, le Capitaine Lecointre » dont « [l]a simplicité Saharienne » comble d'aise la randonneuse pèlerine en permettant sa ronde pour « saluer le premier ermitage, en hutte de roseaux, du Père de Foucauld, et le tombeau de Moussa et celui de Dâssine » dans « l’incendie du ciel »[35].

Dans le nouveau Tamanrasset, voici les bureaux de l’annexe du capitaine Lecointre, « ce grand Français valeureux » dont le but unique est « ‘d’agir droit, ferme et humain’, ‘à la Lyautey’ »[36]. Ce serait de la colonisation « soft », distincte des outrances de l'infâme mission Voulet-Chanoine[37], par exemple. À l'image des bonnes œuvres de « l’infirmerie indigène », où un jeune docteur, aidé d’une sœur blanche de l’ordre du Père de Foucauld, s’échine à faire préférer ses soins à ceux du «sorcier ». Il faut pour cela, en sus du savoir scientifique, des trésors de diplomatie et un
« budget » spécial pour encourager les malades[38]. Une situation très Homme du Niger[39] et qui rappelle, par ailleurs, l'évangélisation à l'aide de riz ou de bonbons, sans oublier les stratégies comparables de certaines ONG de nos jours. Dans la suite de la tournée, voici l’école où les élevés montrent à la visiteuse leur science lors d’un examen organisé exprès, on s’en doute, et où un jeune noble parmi les élèves vante les fables du Hoggar, « plus jolies » encore que celles de La Fontaine, et le bon goût du Père Charles qui connaissait les légendes sur les aménokals du ciel[40]. Dans la salle de classe, les gâteries de l’instituteur servent de récompenses et d’appât, à l'image de celles du curé au catéchisme. Mais en dépit des rigueurs du terrain, le bon père blanc sème aux vents, suivant la sage leçon du Père Charles de Foucauld[41], avisé des difficultés de la conversion dans cette terre où même le taleb est suspect.

Le taleb aussi a fort à faire. On le prend à tort pour un sorcier, mais l’Amie le comprend et lui fait confiance. Elle continue sa ronde : d’autres salutations : à l’imam, « qui chante la prière, le front tourné vers la Mecque » et qui fait cette fleur à celle qui l’interrompt en pleine incantation : « Tu peux commander à tous, et tous t’obéiront toi qui a lu dans le cœur du Hoggar »[42]. Ensuite, les assises d’aise de l'Amie :

« [...] sur le banc de la djemma où la justice se rend, et sur le banc de la sultane d’amour où l’on parle de joies terrestres, et sur la margelle des puits où les chameliers et les harratines, les hommes de l’espace et ceux des jardins, se rencontrent ; et puis je suis montée sur la borne kilométrique [...] le grand livre de pierre indiquant les distances à parcourir »[43].

On y lit que Zinder est à 1540 km, Dosso à 2300 et Niamey (sic),
à 2500[44]. Sa pensée est que « le domaine du chef d’annexe était
vaste »[45].

L’appréhension de l’espace paraît à la fois généreuse et naïve, mais bien différente de la saisie marginale des touristes, raillée par Theodore Monod. Mais que de naïveté, quand même. Une naïveté non moins que la mienne lors de mes premières lectures ravies, décontextualisées des Voix du Hoggar. On se rappellera que je n’avais pas lu la si instructive,  la si tristement instructive préface.

Dans cet antan de l’ignorance par omission, dans ce jadis de la jouissance esthétique pure (ô dangereuse pureté !), je n’étais sensible qu’à la joute oratoire entre Moussa-ag-Amastan, le Père Charles et Dâssine; Dâssine, la seule à dire « moi, je » dans le texte, la seule voix à parler au présent ; Dâssine la terrienne, plus guerrière à sa manière que Moussa et qui, à mes yeux, gagnait toutes les joutes. Dâssine qui figure sûrement l’alter-ego de l’auteure.

Mais d’abord la méthode : un mot ou un concept (à chercher) est lancé : « lumière », « obéissance », « chemin », « distance
et rapprochement », « possession », « force », « justice », « pou », « récompense », « fleurs », « vie/création », « désir », « marche »,
« fierté », « bergers »,  « destin », « talisman », « amour », « mort »,
« danger », « vérité », etc. Les sentences sont regroupées par grappes ; un motif dessiné et un saut de page venant marquer le passage à une nouvelle laisse. Les trois voix respectent un ordre immuable dans la prise de parole : Moussa-ag-Amastan, puis le Père Charles, puis  Dâssine, sujet emphatique et présent qui semble servir de contrepoint aux voix masculines par trop soumises à l’ordre métaphysique. En voici trois exemples, réfléchissant respectivement sur la lumière / le chemin, l’obéissance et la possession :

Moussa-ag-Amastan disait :

« L’hirondelle a tous les chemins du ciel pour dire salam à la lumière. Homme ! Lève le cou vers l’hirondelle, toi qui ne possèdes que les chemins de la terre ».

Le Père Charles disait : « Tous les chemins conduisent à la même borne bleue de l’horizon ».

Mais moi, Dâssine, je dis :

« Non et non ; parce que le cœur est un aménokal qui n’aime pas à obéir, même à la sultane de la Route, qu’elle soit douce ou mauvaise »[46].

La sentence de Moussa-ag-Amastan, tout noble guerrier qu’il est, reconnaît une hiérarchie où l’humain ne l’emporte pas, où le plus petit peut être supérieur au plus grand, dans l’ordre terrestre, et où le ciel est au-dessus de tous. Certaines sentences développent cette pensée dans le contexte strictement humain alors qu’ici l’hirondelle surpasse l’homme par son association, et son obéissance, à l’ordre cosmique. Par son symbolisme vertical, sa fréquentation de la sphère divine, elle force l’admiration et appelle à l’émulation. Plus proche de Dieu, elle est plus grande que l’homme, qui vit collé à la terre. La sentence concise du Père Charles se tient dans le même registre. Employant le trope de la route, elle conclut que tous les chemins convergent vers le divin. Mais la parole de Dâssine, mettant en avant la valeur aristocratique de l’orgueil, soit l'exaltation de l’humain, comme nous le rappelle le Maître dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, se met énergétiquement en porte-à faux avec celles des deux hommes  par un barrage de négations conjointes : le cœur se veut souverain ; le chemin de la vie se construit, elle n’obéit pas à une ordonnance, fût-elle celle de la « Route » elle-même. Si Dâssine exprime la pensée de l’auteure, on pourrait substituer le mot « Chemin » (voir ses résonances Évangéliques) à celui de « Route » pour saisir la pleine signification d’une pensée qui exalte la liberté humaine.

Sur la possession,

Moussa-ag-Amastan disait :

« Contente-toi de vivre en disant : Mektoub ! à tout ce que tu ne peux pas posséder ».

Le Père Charles disait :

« Tout nous quitte si vite, qu’il ne faut pas regretter les trésors qui passent ». 

Mais moi, Dâssine, je dis :

« Avant l’heure de la grande caravane qui mène à Tin-Hinane, l’aïeule assise sur la chamelle d’or du ciel, je veux, moi, Dâssine, faire glisser longtemps, longtemps dans mes mains les perles de l’eau, les roses du soleil, les écharpes de la lune et les colliers du sable »[47].

Une fois de plus, la parole de Dâssine, récusant la résignation, le regret et le renoncement avisé aux trésors éphémères de ce monde, fait au contraire le vœu d’en jouir longuement, voluptueusement, avant de rejoindre la Grande Ancêtre, sur l'autre rive.

 Sur la procréation :

Moussa-ag-Amastan disait :

« Homme, rien n’est plus sacré que la procréation ».

« Homme, c’est pour assurer ta descendance que Mohamed, le Prophète, a permis que tu aies de nombreuses épouses ; libre à toi de n’en posséder qu’une seule comme le préfère le Hoggar ».

Le Père Charles disait :

« Il faut être bien sûr de sa route pour renoncer aux joies du mariage, à la douceur du foyer, et se consacrer entièrement à la prière ».

« Mais la prière nous élève dans la pure lumière, au-dessus de tous les sacrifices ».

Et moi, Dâssine, je dis :

« Flammes du ciel, bouches palpitantes des étoiles !  Croissants
et boucliers des lunes, mirages des lointains, ensorcellement du vin des palmes et du haschish ! Vous n’êtes rien comparés aux braises, aux combats, aux enlacements de l’amour ! »

« L’Amour qui crée la vie ! »[48].

De manière caractéristique, ici comme ailleurs, la voix de Dâssine est sensuelle, terrienne, empreinte de la fierté féodale tandis que celles des hommes se rapprochent pour reconnaître des limites, une volonté plus haute, les freins du destin et un ordre préétabli.

Ceci dit, le lyrisme sapientiel des Voix du Hoggar est partout cosmique, fulgurant, incarné, véhément même, mais spirituel aussi ; d’une spiritualité chevillée aux corps, exaltant la vie ici bas. La voix féminine, qui forme le troisième temps de chaque joute, intervient pour corriger le tir masculin parfois trop éloigné de la matrice palpitante des sens. Et la lectrice d’applaudir. Le lecteur aussi, peut-être. Car n’avons-nous pas tous des enjeux de ce versant-là de la vie ?

Conter le Sahara au temps de l'empire

Il va sans dire que ces sentences sont aussi une exploration de «l’âme du Sahara», par le paysage physique, symbolique, mental. Mais son imaginaire Saharien signale la présence d'une idéologie qui fait échouer l’intention innocente, bienveillante, universalisante et qui range cette œuvre dans la bibliothèque coloniale. Maraval-Berthoin semble totalement inconsciente de cette appartenance ; elle dont l’âme Saharienne, initiée aux secrets du Hoggar nous dit-elle, trouve pourtant normale d’avoir carte blanche pour pénétrer dans la demeure des indigènes. Certes, elle n'a rien à voir avec le méchant commandant Baudot peint par le chanteur populaire nigérien, Dan Alalo[49]. Dans ce Zinder colonisé par la France que la borne kilométrique situait à 1 540 kilomètres plus au sud, dans le Sahel, Baudot écrasait plutôt qu’embrasser, mais il avait le même droit de maître de pénétrer dans toutes les demeures. L’exaltation de la parole poétique, la filiation entre toutes les paroles sublimes, le relativisme culturel ne nous empêchent pas de discerner ici l'empreinte d'une idéologie coloniale tranquille. Elle fait saluer sans état d'âme la ferme justice d’une mission civilisatrice fraternelle (à la Lyautey), pourvoyeuse de nouvelles voitures, d’écoles, de dispensaires, et de sourates chrétiennes du Hoggar.

Cette fraternité ne rime pas avec égalité. Au contraire, la sensibilité aristocratique de l’auteure des Voix du Hoggar trouve des points d’identification avec la société féodale Touarègue. Aussi trouve-t-elle naturelle de privilégier les nobles, et parmi les nobles les plus imposants. Ce serait d’ailleurs intéressant d’étudier la manière dont la métaphysique fraternelle se double d’une idéologie qui conçoit les inégalités comme « naturelle », inhérentes et normale dans une situation où la domination française n’est qu’une « normalité » de plus.

Cette innocence est absente des Méharées de Theodore Monod chez qui on retrouve le même métatexte colonial et la même indécrottable ambiguïté. Si le Sahara est invincible vue l’impossibilité de couvrir administrativement (de gouverner) cette étendue immense aux régions jamais foulées par les autochtones eux-mêmes et qui sont par conséquent dépourvues de nom, les itinéraires du scientifique Monod participe bel et bien d’une entreprise coloniale qu’il trouve défaillante. En effet, les missions d’exploration ont précédé, suivi et accompagnés le processus colonial à des fins diverses, d’économie et de prestige, notamment, où la course au savoir n’était pas absente. Dans le cas d'espèce, le vrai Saharien est ici un colonial quoique d’un genre particulier. Mandaté et financé par une institution métropolitaine avant le départ, il est appuyé dans la mesure du possible par l’administration coloniale sur le terrain,
« goumiers maures, tirailleurs [pas sénégalais pour un sou], Bérabiches et Européens »[50]. « Naufragé dans les cailloux », le convoi de l’explorateur peut espérer un « convoi de ravitaillement » qui finit par arriver avec vingt-et-un jours de retard. Le fait est que l’appareil est présent et qu’on note : « Quelques jours plus tard, je joignais dans un cirque de montagnes, le groupe mobile de l’Ahnet, auquel je suis affecté, et qui arrive de l’œust ». On a même le loisir d’ironiser sur le rituel de « présentation d’armes » au passage d’un cortège ministériel[51] : « M. Maginot, le ministre des Colonies, qui revient du Soudan en autobus » n'est pas un vrai Saharien. Il dort à bord du véhicule qui passe en trombe « rideaux baissés », insensible aux
« quarante pauvres bonshommes » qui attendent des heures durant 'sur le reg' pour lui rendre « honneur ». Qu’il soit raté ou non, ce rituel colonial normalise le Sahara, la met sous la houlette de l'empire français, le soustrayant par la même occasion à une non territorialité idéale.

Une autre chose  « normale » qui se remarque au Sahara de Monod, est une racialisation sans gêne des rapports, revoyant à autre époque plus brute. Le mot qui commence par « n » abonde. Il est appliqué aux langues, aux poulets locaux, à la poterie, aux paysans, à certaines influences culturelles... On rencontre aussi des équivalents comme « Noir » ou « non-blanche », sans oublier des spécifications ethniques ou géographiques.

Mettons les choses au clair avant de conclure. Dans nos textes, les vrais « Sahariens », en dépit de leur soif d'authenticité, ne sont pas du lieu. Ils écrivent pour des non-autochtones, comme nous l'avons déjà dit. Monod s'adresse à des «civilisés» de chez lui à qui il fait le reproche de se vautrer dans le confort. Mais il écrit souvent ses souvenirs du Sahara à partir de la France. Méharées nous aura fait comprendre toute la difficulté de faire autrement. Il s'agit simplement de dire que dans l'acte d'écrire comme dans le discours « ici » et là-bas se confrontent constamment. Le pays natal de Monod est jugé à la fin de son livre d'où il ressort que les occidentaux ne sont peut-être pas si civilisés que cela (Temporal l'avait déjà  fait remarquer au seizième siècle). Ils eussent tiré bénéfice d'un passage au désert afin d'y apprendre le sens de mots comme « essentiel » et « indispensable » ; pour apprendre à se passer d'alcool et de viande, à l'image de ces « hommes dont l'existence quotidienne exige des efforts physiques souvent démesurés »[52] ; pour apprendre à ne plus se plaindre pour le moindre petit bobo ; afin d'y réapprendre la vraie vie : celle de la nature, bien loin des villes, avec le sol sous les pieds et le ciel au-dessus de la tête, et quel sol et quel ciel ! pour se connaître, enfin: une créature de plus au sein de la nature. Monod le métaphysicien rejoint les voix « spirituelles » du Hoggar, Moussa-ag-Amastan
et le Père Charles de Foucauld, qui pensent comme lui que l'humilité est un apprentissage « vital »  à tirer du Sahara :

« Leçon d'humilité, cette existence de cloporte collée au sol, cette fraternelle cohabitation avec les bêtes dans les rangs desquels nous reprenons place, pour découvrir, dans notre combat contre l'hostilité d'une nature terriblement inhumaine, que nous sommes le simple spectateur d'une pièce qui ne nous est nullement destinée. Une fameuse douche sur notre orgueil de 'roi de la Création'... »[53].

Mais de tels réquisitoires ne signifient ni une assimilation totale dans l'ailleurs Saharien ni un refus en bloc du métropole natal. C'est un étranger qui, au Sahara, voyage —curieux
et critique, ému et lucide. Et sa mémoire demeure, qu'il se trouve à un bord ou à l'autre. À Paris, il se souvient du Tanezrouft ; au Sahara, que n'eût-il donné pour une limonade fraîche, avec des glaçons, à siroter à la terrasse d'un café ! Qui lui en tiendrait rigueur de cette modeste nostalgie ? De même, le voyageur Monod prend la route avec quelques livres venus de son monde     d'origine : des bibles (car il lui arrive d'en offrir une en cadeau), un livre d'Ernest Pischari (1883-1914, saharien français, petit-fils d'Ernest Renan et qui participa à la Mission Lenfant au Congo)[54], les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, l'Esquisse de l'histoire du Sahara occidental, qui lui sert parfois de siège, un La Fontaine pour faire passer « une demi-heure de repos » au Sahara.

Conclusion

J'ai évoqué plus d'une fois sa lucidité, son admirable lucidité, dont un concentré se distingue au chapitre six, intitulé « De la hache polie à la théière ébréchée ». C'est une brève chronique très personnelle de la vie du Sahara de la préhistoire à nos jours qui mérite une attention particulière. Le fil conducteur en est « les brigandages coloniaux »[55]. Quelques-uns sont cités en vrac, mais ils vont du onzième siècle à l'ère contemporaine : dix siècles de guerres « des Sanhadjas contre les Zénètes et les Arabes d'une part, contre les Noirs de l'autre » et de la mise en place de la
« hiérarchie sociale des pays maures »[56]. Le quinzième siècle apporte « une nouvelle révolution saharienne : après le chameau (sic), l’Européen »[57] dont voici un échantillon des hauts faits, « un jour de l'an de grâce 1441 » : [...] une poignée de pieux bandits du royaume du Portugal vint travailler chez eux, par le vol, l'assassinat et le razzia, à ce qu'il était convenu de nommer alors « l'extension du règne du Christ' »[58]. Monod rappelle la mise en esclavage des Berbères par cargaisons entières, « arrachées du littoral et transportées en Europe »[59] dans « des conditions atroces » pendant que l'historiographe du roi note avec
« grand plaisir » que : « tout le bénéfice était pour eux, car bien que leur corps fussent maintenus soumis à quelque sujétion, c'était peu de choses en comparaison à leur âme, désormais en possession pour toujours de la véritable liberté' ».

Et Monod de nous rappeler les critiques de Jean Temporal en 1556 au sujet de la sauvagerie des Européens, supérieure à celle de 'barbares' eux-mêmes. Au dix-neuvième siècle, le brigandage, quittant le littoral, va pénétrer plus avant dans les terres, jusqu'aux villes et royaumes puissants d'Afrique (Djenné, Tombouctou). Le Sahara ne sera pas épargné par cette nouvelle aventure coloniale qui se dotera du même discours que la précédente.

Monod fait suivre ce bref rapport de rapine et de convoitise, au nom de la « civilisation », par son propre vœu pieux d'un monde plus juste :

« Cette nuit-là, j'ai fait un rêve. Remontant les cours des siècles, je me trouve soudain transporté à cinq cents ans en arrière pour redescendre ensuite le fil du temps et assister au déroulement de l'histoire de l'Afrique à partir du moment où les chrétiens ont entrepris de la secourir »[60].

Le rêve réécrit l'histoire : la « sauvage rapacité » est effacée un instant par « le seul désir de se rendre utile et de mener une pacifique croisade contre la souffrance et la misère » à l'image du « Maître » ; pas de marchand et pas de guerriers, pas d'alcool
et pas d'esclavage, pas de « bombardement et pas de barbelés », mais plutôt « les meilleurs médecins ». Rien du mal historique réel, mais un sain partage du vrai « bien-être moral » ; rien que
« la noble tâche humaine de l'Europe » enfin « prise au sérieux par l'Occident [lui-même] ». Ce rêve ne put  que mener au rude réveil des  réalités de 1936, le présent de l'écriture. Au demeurant, Monod aura pris pour acquit la « tâche [la mission] occidentale de sauver le monde et le besoin de sa présence chez « ses frères de couleur ». Ainsi perdure le mythe de la rédemption du monde par l'homme blanc, qui n'a pas forcément besoin de penser sa couleur[61].

Monod n'a aucun mal pourtant à reconnaître l'histoire ou la valeur intrinsèque des mondes mis sous tutelle. Il note volontiers l'érudition de Tombouctou à son apogée, les commodités sanitaires de l'architecture sahélienne à une époque où le Versailles de Louis XIV ne connut rien de comparable. Il admire l'ère de « la science saharienne, des savants, des écoles, des centres d'érudition, dont la solide réputation flotte[62] encore sur les décombres des vieilles cités, entièrement abandonnées, ou du moins à demi ruinées et habitées de plus pacifiques successeurs » ; en effet « Chinguetti [...], Tichitt, Oualata, Tombouctou ont eu leur savants »[63]. Mais la civilisation n'est jamais acquise une fois pour toutes et la science saharienne mourut aux mains du commerce. Le savant en tire deux conclusions générales sur la base de sa perception de la répétition du phénomène de la décivilisation autochtone d'origine endogène : d'abord, les centres d'érudition de l'Ouest saharien furent simultanément des centres de commerce, en esclaves noirs surtout :

« La suppression, non de l’esclavage, mais du commerce en grand des esclaves, semble n'avoir pas simplement ruiné le trafic transsaharien, mais détruit une certaine structure sociale,
et indirectement, de précieuses valeurs intellectuelles dont la culture méthodique exigeait des loisirs et une indépendance matérielles gagés sur le travail des captifs »[64].

La seconde conclusion est fort discrète et sa circonspection est accentuée par sa forme interrogative : « Le fait est-il spécial au Sahara ? ». Monod sait que le lecteur attentif saura suivre son regard. Que ce lecteur n'aura pas manqué de remarquer la mise en exergue de cette question de rhétorique qui occupe à elle seule un paragraphe — le dernier, celui qui clôt ce chapitre sur les ravages coloniaux. Au lecteur donc de remplir les blancs. Nul besoin de citer Walter Rodney ou d'insister lourdement sur les rapports entre le développement de l'Occident et ses entreprises coloniales multiséculaires.

On sent bien, avec un petit pincement au cœur, que l’âge de l'innocence est révolu. Dans le monde post-colonial, la jouissance esthétique pure n'est pas toujours chose aisée. La moindre prise en compte de l'histoire et du contexte nous confronte souvent aux discours, dans l'art comme ailleurs, des « rédempteurs », héritiers d'une « vision du monde » largement immergée dans le tréfonds de l'inconscient ou du refoulé collectif et qui affecte les élans les plus généreux et les plus lucides. Et qui risque de gâcher, un jour ou l'autre, notre plaisir.

Bibliographie

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Tidjani Alou, A. (2009) “Performance and Power. Cultural Strategies for Contesting Hierarchy and Political Authority”, Governing the Public Sphere, Afrique et Développement, vol. XXXIV, n° 2, p. 1-20.

 Notes

[1] Benkada, S. dans Kouder Metaï et al (2004), Oran, la mémoire, Oran, éd. Bel Horizon, Paris, Paris Méditerranée, p. 32-34.

[2] De Ternant, G., www.memoireafriquedunord.net/biog/biog06_Maraval.htm. (Consulté le 20 janvier 2014).

[3] Institut Français d'Afrique Noire, fondé à Dakar dans les années 30. Il a subi un changement de nom pour devenir l'Institut Fondamental d’Afrique Noire, conservant ainsi son sigle.

[4] Pour une discussion claire des définitions, usages et problèmes de ce « nouvel idiome critique », voir Loomba, A. (1998), Colonialism/Postcolonialism, London, Routledge.

[5] Monod, T. (1989), Méharées, Paris, Actes Sud, coll. « Babel », série « Terre d'Aventure »,
p. 138-146.

[6] Et, évidemment, d'ailleurs.

[7] Pour une liste de ces prix, voir De Ternant, G., www.memoireafriquedunord.
net/biog/biog06_Maraval.htm ou le portail de la Bibliothèque nationale de France.

[8] Decraene, P. et Zuccarelli, F. (1994), Grands Sahariens à la découverte du « désert des déserts », Paris, Denoël, p. 158.

[9] Maraval-Berthoin, A. (1954),  Les Voix du Hoggar, Paris, L'Édition d'Art H. Piazza, p. 39.

[10] Monod, T. (1989), op.cit., p. 9.

[11] Decraene et Zuccarelli (1994), op.cit., p. 238.

[12] Novella (nouvelle longue, genre intermédiaire entre la nouvelle, dans le sens francophone, et le roman) Heart of Darkness de Joseph Conrad fut écrit entre 1898 et 1899. Ce texte préfigure de manière intrigante les atrocités de la Mission Voulet et Chanoinie, de la même période, emblème de la violence coloniale française dans le Sahel. Il fut traduit en français avec le titre « Au cœur des ténèbres ». Ce titre continue de faire fortune dans le monde artistique mais aussi dans l'académie.

[13] Voir, par exemple, p. 160.

[14] Monod, T. (1989), op.cit., p. 61.

[15] Ibid. p. 98.

[16] Ibid., p. 117.

[17] Ibid., p.149 et p. 173.

[18] Ibid., p. 50-51.

[19] De Ternant, G., www.memoireafriquedunord.net/biog/biog06_Maraval.htm, (consulté le 20 janvier 2014).

[20] Maraval-Berthoin, A. (1954), Les Voix du Hoggar, Préface, p. 9-39.

[21] Maraval-Berthoin, A. (1954), op.cit., p. 24.

[22] Ibid., p. 9.

[23] Ibid., p. 21.

[24] Ibid., p. 12.

[25] Ibid., p. 23.

[26] Ibid., p. 22.

[27] Ibid., p. 18.

[28] Ibid., p. 14.

[29] Ibid., p. 15.

[30] Ibid., p. 16.

[31] Ibid., p. 10.

[32] Ibid., p. 28.

[33] Emphase ajoutée.

[34] Maraval-Berthoin, A. (1954), op.cit., p. 17.

[35] Ibid., p. 18.

[36] Ibid., p. 23.

[37] Voir, par exemple, Muriel, M. (1996), La Mission Afrique Centrale, Paris, l’Harmattan, coll. « Racines du Présent » ; Taithe, B. (2009), The Killer Trail. A colonial scandal in the heart of Africa, Oxford, Oxford University Press.

[38] Ibid., p. 24.

[39] Film, bien fait, de Jacques de Baroncelli de 1939. Il offre une excellente illustration de cette « générosité » coloniale paternaliste.

[40] Maraval-Berthoin, A. (1954), op.cit., p. 30.

[41] Ibid., p. 32.

[42] Ibid., p. 35.

[43] Ibid., p. 36.

[44] Ibidem.

[45] Ibid., p. 37.

[46] Ibid., p. 45.

[47] Ibid., p. 47.

[48] Ibid., p. 91-92.

[49] Voir Tidjani Alou, A., “Performance and Power. Cultural Strategies for Contesting Hierarchy and Political Authority”, Governing the Public Sphere, Afrique et Développement,
vol. XXXIV, n° 2, p. 1-20.

[50] Monod, T. (1989), op.cit., p. 151.

[51] Ibid., p. 107.

[52] Ibid., p. 303.

[53] Ibid., p. 305.

[54] Voir Decraene, P. et Zuccarelli, F. (1994), Grands Sahariens à la découverte du « désert des déserts », Paris, Denoël, p. 189.

[55] Monod, T. (1989), op.cit., p. 151.

[56] Ibid., p. 144.

[57] Ibidem.

[58] Ibidem.

[59] Ibidem.

[60] Ibid., p. 146.

[61] Pour des discussions de ces « inconsciences », voir Laurent, S. et Leclère, T. (2013), De quelle couleur sont les blancs ? Des « Petits Blancs » des Colonies Au « Racisme Anti-Blancs », Paris, la Découverte.

[62] Le lecteur ne peut s'empêcher de s'interroger sur l'ambiguïté latente dans l'évocation contradictoire de cette « solide réputation » qui flotterait  encore.

[63] Monod, T. (1989), op.cit., p. 154.

[64] Ibid., p. 154-155.