Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2016, p. 175-195, ISBN : 978-9931-598-05-3 | Texte intégral


 

Sidi Mohammed TRACHE et Abdallah MESSAHEL

Introduction

Le présent travail constitue une contribution à une connaissance d’un espace des marges[1] du Sahara algérien. Celui-ci se localise à l’intérieur d’un immense ensemble dunaire, plus connu sous le nom de « grand erg occidental ». Il constitue une barrière naturelle infranchissable aujourd’hui entre les populations, qu’elles soient nomades ou sédentaires, de l’Atlas saharien et celles du Sahara (Gourara, Touat et Tidikelt).

L’étude porte sur quelques oasis dans la commune de Talmine (wilaya d’Adrar). Peu connu[2], ce territoire interpelle l’observateur par son caractère marginal. La singularité de son système d’irrigation, sa population relativement homogène et sa situation géographique enclavée dans l’erg[3] peuvent-ils encore aujourd’hui assurer la reproduction sociale ? Ce travail se base essentiellement sur des enquêtes de terrain, et en particulier sur des entretiens réalisés auprès de quatre cents (400) ménages.

Les oasis de l’erg occidental se caractérisent par :

  • un système agricole dont l’irrigation est basée sur l’utilisation d’un puits à balancier (Khettara, Tanout, Kerkaz,…) actionné par la mobilisation de la force de travail humaine;

 l’exploitation de petites surfaces agricoles enlevées au vaste ensemble dunaire au prix de gros efforts de désensablements quotidiens, fréquents et répétitifs (lutte permanente contre une nature quasi-indomptable) ;

  • un travail simple[4] des jardins, fondé sur une main d’œuvre soumise et gratuite, celle des femmes et des enfants ;
  • une phoeniculture (culture du palmier-dattier), des cultures d’autoconsommation et un petit élevage ;
  • des conditions de vie et de travail difficiles dans un espace sous-équipé ;
  • un habitat dispersé, lâche et sommaire à même les jardins qui ne lui donne pas les caractères bien connus du ksar (éléments d’un terroir avec un habitat groupé autour d’une mosquée, d’une kasbah,…) ;
  • un enclavement qui rend difficile la communication et la commercialisation.

L’aménagement de ce type de terroirs, constituant un chapelet d’îlots dans une mer de sable, demeure problématique non seulement pour les pouvoirs publics mais aussi pour la société locale.

Un paysage agricole original dans un désert des plus hostiles

  • a. Appartenance physique de l’espace étudié

Les oasis étudiées se localisent dans la commune de Talmine, qui fait partie de la daïra de Charouine dans la wilaya d’Adrar. Physiquement, elles se situent dans le Gourara[5] dont une grande partie se trouve en plein dans l’Erg occidental (figure 1) (barrière séparant le Gourara de l’Atlas saharien). Il est constitué de chaînes de dunes de sable plus massives et plus hautes dans sa partie sud.

 Figure 1 : Situation de l’Erg Occidental

 

 Les altitudes variant de 40 à 300 m. Il repose sur une surface tabulaire, constituant une masse compacte de sables où l’action éolienne facilite sa mobilisation et son transport, et, par là même, la formation de vastes ensembles de sable. A l’intérieur, l’homme tente de conquérir et de transformer des terres afin d’y pratiquer tant bien que mal une agriculture de subsistance pour l’essentiel. Nous sommes en présence d’un espace géographiquement enclavé et excentré par rapport au reste du Gourara, et par là, de l’ensemble du Sahara.

Malgré l’hostilité naturelle qui s’impose aux populations locales, ces dernières disposent de potentialités hydriques non négligeables et facilement mobilisables. En effet, la nappe d’eau est peu profonde et affleure parfois. Les eaux de ruissellement proviennent des versants sud de l’Atlas saharien, dont une grande partie est captée par les foggaras[6] situées en aval de l’erg.

  • b. Des terroirs au système hydraulique original

Il existe deux types de terroirs dans la wilaya d’Adrar adaptés aux conditions naturelles locales: l’un se basant sur une captation de l’eau par les Foggaras[7], l’autre par des puits à balancier (figure 2). On observe cependant le recours au même principe dans le premier système pour l’irrigation de surfaces agricoles surélevées (une véritable station de relevage des eaux de la Foggara).

Figure 2 : Un puits à balancier, le Kerkaz, dans le Taghouzi
(Commune de Talmine)

 

 L’erg occidental se singularise par des oasis où le second type est exclusif (puits à balancier). A titre d’exemple, la commue de Talmine connaît une grande dispersion, de sorte que sur les 23 ksour 17 sont épars, enclavés dans l’erg, constituant de petites alvéoles menacées de toute part  par l’ensablement (figure 3).

Figure 3 : Situation des oasis dans la commune de Talmine

 (Wilaya d’Adrar)

Si la vie rurale est originale dans le Touat-Gourara-Tidikelt, celle du pays de l’erg l’est davantage. En effet, la lutte n’est pas seulement une question de mobilisation de l’eau, mais bien plus, il s’agit de la lutte quasi quotidienne contre le sable. Le terroir est systématiquement constitué de quelques Beurdas [8] (figure 4), de puits à balancier, de jardins et d’habitat ; le tout plus ou moins dispersé. Il s’agit d’oasis éclatées, disséminées donnant l’impression de l’existence de multitudes alvéoles de forme circulaire ou rectangulaire. L’élément structurel du terroir agricole est la Beurda. Ces dépressions humides étaient le lieu idéal pour un élevage camelin[9].

 Figure 4 : Un exemple de Beurda dans le Taghouzi
(Commune de Talmine)

 

  Les conditions dans lesquelles est réalisée l’irrigation restent rudimentaires. Les « saguiates »[10] non cimentées et peu entretenues sont les causes qui contribuent indéniablement à une déperdition importante des eaux puisées. L’existence, voire la survie des terroirs, sont conditionnés par ces aléas. Des exemples d’abandon définitif de terres cultivées existent.

Une population dispersée et fermée sur elle-même

L’enquête de terrain réalisée en 2006 auprès de 400 chefs de ménages, ainsi que les données du recensement  nous ont permis de mettre en exergue le caractère singulier d’une population marginalisée.

  • a. Une population dispersée mais enracinée

La commune de Talmine compte prés de 6.000 habitants au recensement de 1998. Elle représentait  2,1 % de la population totale de la wilaya d’Adrar ; elle en compte 12768 en 2008 sur 399714, soit 3,2 %.

La répartition de la population révèle une dispersion importante.  Elle ne se concentre pas, comme de coutume, dans le chef lieu. Les populations non agglomérées (en zone éparse) comptent prés de 40%, ce qui est considérable, la moyenne de la wilaya n’est que de 10%. On dénombre 29 ksour dont 23 abritent entre 100 et 800 habitants.

Cette caractéristique de peuplement concerne toutes les communes du grand erg occidental. La dispersion reste l’un des traits majeurs dans cet espace, marqué par la mobilité des populations qui tentent de s’adapter perpétuellement à ce milieu hostile, à la recherche de nouvelles surfaces à exploiter.

Le taux d’accroissement annuel de la population est de l’ordre de 3,1 entre les recensements de 1998 et 2008. La structure démographique est relativement jeune avec 58,1 %  de moins de 20 ans et seulement 4,9 %  de 65 ans et plus, comme partout en Algérie.

Les lieux de naissance des chefs de ménage montrent un fort enracinement à leurs terroirs. Ils résident dans leur ksar de naissance. Non seulement l’immobilisme de ces populations est total, mais en plus l’immigration est pratiquement nulle. Cette caractéristique montre, à elle seule, que nous sommes en présence d’un groupe social très attaché et fermé sur lui-même. L’analyse des liens de parenté des conjoints (tableau 1) confirme cet ancrage mis en valeur par des liens de parenté étroits et directs (cousine paternelle en particulier).

Tableau 1 : Liens de parenté des conjoints

Parenté

Nombre

Part en %

Cousine paternelle

150

37,6

76,4

Cousine maternelle

66

16,5

Parente

89

22,3

Aucun lien

80

20,1

20,1

Indéterminés

14

3,5

3,5

Total

399

100

100

Source : Enquête terrain, 2006.

Le ménage est constitué, en général, du père, de la mère et des enfants dont parfois un ou même deux sont mariés. Il ne s’agit ni de familles simples ni de familles élargies, bien que la taille des ménages soit importante (plus de 7 personnes par ménage en moyenne). Le mode de faire-valoir fondé sur une conquête de surface agricole utile impose un type de famille hybride ou intermédiaire. L’acquisition de nouvelles parcelles contribue à l’éclatement. L’enquête directe sur le terrain souligne bien cette observation dans la mesure où de nombreux ménages nouvellement constitués sont des ménages relativement jeunes.

  • b. Une population en marge de l’instruction

Le niveau d’instruction des habitants reste assez bas, il est particulièrement faible chez les femmes: au recensement de 1998, 92 % de celles-ci  ne disposait d’aucun niveau (tableau 2). A Adrar, tout en étant en dessous de la moyenne des wilayat du Nord, ce dernier reste cependant meilleur : 76 %  à Adrar contre 34 % à Talmine.

Tableau 2 : Structure de la population selon le niveau d’instruction 
et selon le sexe en %

 

Sexe

Alpha-

bétisé

Pri-maire

Moyen

Secon-daire

Supé-rieur

Sans

Instruction

Total

Talmine

Fém.

1,1

6,9

0,3

0,1

0,1

91,4

100

Masc.

14,7

34,5

5,2

2,9

0,4

42,3

100

Ens.

8,1

21,2

2,8

1,6

0,3

66

100

Adrar

Ens.

6,7

29,8

19,9

15,2

43

24

100

Source : RGPH de 1998, O.N.S.

Selon la monographie de la wilaya en 2000, le nombre d’élèves scolarisés durant l’année scolaire 1999/2000 dans l’enseignement fondamental du 1er et 2e palier est de 1733 dont 1342 (soit près de 78 %) de sexe masculin. Les infrastructures du 3e palier (lycées) sont inexistantes à Talmine. Seules Charouine et Ouled Aïssa, des communes voisines, disposent chacune d’un établissement secondaire. Les scolarisés dans ce palier sont au nombre de 190 pour les garçons et seulement 17 filles. Encore une fois, la population féminine semble vivre en marge de l’école et du savoir (tableau 3).

Tableau 3 : La population scolarisée de 6 à 15 ans à Talmine

 

Population

6-15 ans

Population

scolarisée

Taux de

scolarisation

Masculin

1306

776

59,4%

Féminin

1241

193

15,6%

Ensemble

2547

970

38,1%

Source : RGPH de 1998, O.N.S.

Des conditions d’habitat (de vie) difficiles

  • a. Un habitat traditionnel polyfonctionnel, éclaté

L’habitat dans cet espace diffère fondamentalement de celui des ksour. Ces derniers sont très répandus dans la wilaya. La structure de l’habitat de type ksar se présente sous un aspect compact du bâti. Celle que l’on retrouve à Talmine est plutôt un ensemble de maisons éclatées, éloignées parfois les unes des autres (figure 5). Certaines se trouvent dans les jardins même. Dans des cas extrêmes, les pièces sont séparées.

Figure 5 : Habitat dispersé, isolé et peu dense à Saguia
dans la commune de Talmine

 Source : Trache, S.-M. et Messahel, A., avril 2008.

Les constructions isolées reflètent le passé et renvoient au vécu de ces populations qui, au départ, étaient nomades, éleveurs de chameaux. Elles rappellent la « Oucha » (petite tente) où les nouveaux mariés emménageaient en quittant définitivement la tente paternelle, lieu de vie de la famille élargie. Ceci donne l’impression d’une habitabilité confortable. Le départ des jeunes ménages est motivé par la création d’une nouvelle exploitation (désensablement, creusement d’un nouveau puits…).

La maison dans les oasis de l’erg n’a pas la même signification que celle des espaces urbanisés. Si elle est composée de nombreuses pièces, sa taille reste relativement petite. De plus, certaines pièces font usage d’aires de stockage ou même d’étables (élevage en stabulation).

Près de 60 % des constructions sont composées de briques en toub (terre séchée) pour les murs et de tronc de palmiers pour les toitures. On observe cependant une timide utilisation de matériaux modernes – mais peu adaptés au contexte local – tels que les dalles en ciment et les murs en parpaing.

La présence de cuisine séparée des autres parties n’est pas systématique ; seule la moitié des maisons en est dotée. Ceci peut s’expliquer par des pratiques traditionnelles n’usant pas de la cuisine, les repas se préparent en général à l’extérieur (dans les cours). Cette observation est relevée dans l’inexistence d’une salle d’eau à l’intérieur. Si la cuisine dépend d’initiatives individuelles, les salles de bain et les toilettes sont tributaires de la desserte en réseaux publics. La dispersion des établissements ne facilite aucunement la réalisation de telles infrastructures.

Malgré l’introduction progressive de l’électricité, rares sont les habitations qui ont  recours à l’utilisation du climatiseur (4,3 %). Cette pratique, généralisée dans les zones agglomérées au Sahara,… ne fait pas l’unanimité auprès de ces populations paysannes qui ont toujours recours au haouch (cour intérieure), à la terrasse, à l’extérieur (sommet de dunes par exemple). L’absence de ce moyen de confort moderne est révélatrice du niveau de vie modeste de ces populations (coût de l’électricité) et de leur attachement à la tradition.

 Toutes les habitations disposent d’une « zriba » (enclos) pour un petit élevage et d’une aire de stockage pour entreposer les produits agricoles et en particulier ceux de la phoeniculture (certaines variétés de dattes ont la particularité d’être longtemps conservées).

La prise en charge par les pouvoirs publics de programmes d’habitat dans la commune de Talmine ne répond pas aux attentes des populations locales, qui préfèrent rester dans leurs jardins. La politique de l’Etat tend à regrouper les populations à Boukezzine (chef lieu de commune), tandis que les intéressés préfèrent rester dans leurs jardins.

  • b. Un sous équipement caractérisé

Les 29 ksour sont dépourvus d’équipements publics. Sur le plan sanitaire, on ne compte qu’un centre de santé et 04 salles de soins. Le recours aux soins importants se fait dans les grands centres hospitaliers comme Timimoun et Adrar. Deux médecins généralistes seulement et 04 infirmiers pratiquent dans ce secteur.

Les infrastructures sportives y sont absentes. Les mosquées
et les annexes de zaouiates (confréries religieuses) jouent le rôle d’animation culturelle en plus de leur vocation spirituelle en l’absence d’associations culturelles, concentrées au chef-lieu de daïra (Charouine).

L’électricité a déjà fait son apparition; sa généralisation et son coût  sont revendiqués afin d’améliorer les conditions de travail (utilisation des  moto- pompes).

Mis à part le chemin de wilaya, le réseau routier est réduit à sa plus simple expression : seules quelques pistes difficiles aboutissent aux différents ksour.  Le désenclavement de cette partie occupée de l’erg est problématique. La réalisation de voies de communication  entre les différentes parties et avec les communes avoisinantes, souvent réitérée durant l’enquête par les chefs de ménage, est très coûteuse et difficile à entretenir (ensablement). Compte tenu de la dispersion de l’habitat, cette infrastructure n’est pas envisageable par les décideurs et ce, malgré une volonté politique de soutien aux populations locales.

Une activité essentiellement agricole ; des conditions de travail extrêmes

  • a. Des agriculteurs à part entière et secondairement de petits éleveurs

Deux types d’agriculture coexistent : le petit maraîchage à la limite du jardinage (orge, luzerne et légumes) et la phoeniculture.

Le premier se pratique sur plusieurs parcelles[11] d’une moyenne de 20 m2. C’est la partie du terroir que l’on irrigue deux fois par jour (le matin et le soir) à l’aide du puits à balancier (Kerkaz…). Les jardins sont sur des terrains surélevés par rapport aux Beurda. Ils constituent une extension volontaire de cette entité presque naturelle.

Le second se réalise dans la Beurda ; c’est le domaine du palmier – dattier. Ces derniers sont productifs à 90 %  précocement (juin – juillet). Les variétés sont plus ou moins de bonne qualité (Hmira, Tinacer, Takerboucht,…) ; la plus célèbre est la Deglet Talmine.

Le nombre de jardins dont disposent les ménages est en relation directe avec leur taille : plus ils sont grands et plus le nombre de parcelles travaillées est élevé ; ils sont propriétaires, en moyenne, de deux (tableau 4). Les travaux agricoles se résument en un ensemble de tâches simples et répétitives mobilisant tous les membres du ménage sans exception : le puisage de l’eau, l’irrigation, le travail de la terre, le fauchage, le désherbage, la récolte et le désensablement.

La moyenne des palmiers travaillés, essentiellement par les hommes, est d’environ 130 unités (tableau 5). La propriété relève de plusieurs ménages de parenté directe. Le travail  consiste à la mise en rapport (préparation à la production), et la récolte. Les bénéficiaires sont les membres qui s’investissent le plus dans le travail.

Tableau 4 : Le nombre de jardins par ménage

Nombre de jardins

Nombre de ménages

Part en %

1

52

13

2

157

39,3

3

104

26,1

4

68

17

5

13

3,3

6 et +

3

0,8

Indéterminés

2

0,5

Total

399

100

 Source : Enquête de terrain, 2006.

Tableau 5 : Le nombre de palmiers par ménage

Nombre de palmiers

Nombre de ménages

Part en %

Moins de 80

78

19,5

80 - 160

209

52,4

160 - 240

69

17,3

240 – 320

26

6,5

320 – 400

7

1,8

Plus de 400

9

2,3

Indéterminés

1

0,3

Total

399

100

Source : Enquête de terrain, 2006.

L’élevage est systématique. Cette activité est liée au travail du jardin ; c’est un complément, il se pratique au sein même de l’habitation dans des « zribates » de manière extensive et en général par les femmes et les enfants. Si originellement, le camelin était l’unique vocation de la région, et qui faisait de ces populations des nomades, il n’en est plus de même aujourd’hui : il ne représente plus que 4 % ; il est destiné à l’abattage. La race d’ovins est locale, de qualité médiocre (Sidaoune, Demmane) destinée à la commercialisation et à la consommation. Elle représente les trois quarts du cheptel. Il existe secondairement un élevage caprin qui représente 23 %  de l’ensemble (tableau 6). L’élevage constitue un appoint alimentaire. Néanmoins, cette pratique confirme la particularité de ces terroirs par rapport aux autres espaces du Touat et du Gourara.

Tableau 6 : Le cheptel par ménage

Nombre d’ovins

Nombre de ménages

Part en %

Sans

14

3,5

Moins de 20

279

70

20-40

102

26

40 et +

4

0,5

Total

399

100

 

Nombre
de camelins

Nombre
de ménages

Part en
%

 

Nombre
de camelins

Nombre
de ménages

Part en %

Sans

172

43,1

 

Sans

19

4,8

Moins de 2

152

38,1

 

Moins de 2

9

2,3

2-3

38

9.5

 

2-4

142

35,6

3-5

16

4

 

4-6

135

33,8

5-7

12

3

 

6-8

39

9,8

7-8

6

1,5

 

8-10

21

5,3

Plus de 8

3

0,8

 

10-12

13

3,3

Total

399

100

 

Plus de 12

21

5,3

 

 

 

 

Total

399

100

 Source : Enquête de terrain, 2006.

  • b. Une commercialisation orientée vers les centres urbains voisins

Les oasis du grand erg occidental, avec le reste de la wilaya d’Adrar, avait jusqu’à un passé récent (les années 1980) des relations d’échange et de commerce avec l’Afrique subsaharienne (Niger, Mali,…). Leur espace commercial s’est fondamentalement modifié aujourd’hui. L’enquête a ressorti que prés de 60 % des agriculteurs vendent leurs produits dans les gros marchés urbains tels qu’Adrar et Béchar et à un degré moindre Tindouf et Kerzaz. Le plus gros de la production de dattes est acheminé vers à Béchar.

En plus de l’autoconsommation, la production agricole constitue un complément alimentaire certain pour les populations voisines. Néanmoins, les dattes sont la ressource principale de l’agriculture de l’erg. Elles sont concurrencées par Deglet Nour (de meilleure qualité) de la région de Biskra. Elles sont en tous cas très peu connues aujourd’hui dans le Nord du pays.

 Ces pratiques commerciales sont modestes, elles ne peuvent prétendre à l’élargissement de leur champ d’action, compte tenu des faibles moyens mis en œuvre dans la  production (l’eau et les problèmes d’ensablement).

  • C. Les activités des chefs de ménage

Tous les chefs de ménage actifs se déclarent occupés et en particulier dans le secteur agricole : 75 %. Cependant l’agriculture est plutôt leur activité secondaire pour plus du quart d’entre eux. Ils exercent dans le secteur tertiaire indépendant, souvent lié aux récoltes. Par ailleurs, d’autres chefs de ménage activent dans le secteur public notamment l’enseignement et l’administration. Comparé aux autres espaces du Touat – Gourara où la double activité est de mise, elle ne constitue pas ici une pratique courante ; elle confirme la marginalité, le cloisonnement et le repli des populations de l’erg. Cette réalité se confirme par le lieu de travail des occupés (même quand il s’agit d’emplois dans le secteur public) qui exercent tous et systématiquement dans la commune de Talmine et voire dans le ksar de résidence. L’apport de l’emploi dans le secteur public (administration, services, chantiers de construction…) à travers l’ensemble de la wilaya a crée la double activité jusqu’à en faire de l’agriculture traditionnelle une fonction résiduelle. Ceci est contraire à ce que l’on perçoit dans l’espace de l’erg où celle-ci l’agriculture reste encore une fonction première et permanente.

Toutefois, la répartition des tâches effectuées dans les jardins dénote que le chef de ménage n’en exécute qu’une partie, et pas des plus importantes.

  • D. Les travaux dans les jardins : une activité familiale basée sur les femmes (tableaux 7 et 8)

Si le creusement des puits, leur entretien, la recherche de nouveaux espaces à exploiter relèvent exclusivement de la main d’œuvre masculine, les travaux dans les jardins sont du domaine des femmes et des enfants.

Les chefs de ménage s’occupent essentiellement du travail de la terre (préparation des parcelles, semences,…), de la protection du terroir agricole par la confection et la mise en place d’un système ingénieux de palissades pour la lutte perpétuelle contre les vents,
source d’envahissement des jardins par les sables. Ce système est bien connu sous le nom d’ « Afregs »[12].

Le désensablement des parcelles incombe aussi au chef de ménage, par contre, l’évacuation des sables est plutôt le travail des enfants. La récolte est une tâche qui mobilise toute la famille.

Les activités dans le jardin et leur pérennité dépendent essentiellement du travail féminin. Elles s’acquittent de nombreuses tâches liées au puisage de l’eau et à l’irrigation, travaux incontournables qu’elles effectuent deux à trois fois dans leur quotidien. Ce sont des travaux pénibles qui demandent l’utilisation de la force des bras, qui, dans d’autres espaces incombent aux hommes ou recourent  à une traction animale.

L’utilisation de plus en plus fréquente de la moto pompe  facilitera d’abord et avant tout le travail de la femme et la libère pour d’autres activités.

En plus de l’irrigation, les femmes aidées par leurs filles, s’occupent du désherbage (véritable opération de nettoyage) ainsi que du fauchage afin de nourrir leur cheptel qui lui aussi est à leur charge.

Tableau 7 : Types de travaux effectués par les hommes et les femmes dans les jardins

Nature des travaux (chefs de ménage)

Nombre

Part en
%

 

Nature des travaux (femmes)

Nombre

Part en
%

Tirer eau du puits

44

11

 

Tirer eau du puits

313

78,4

Irrigation

33

8,3

 

Irrigation

347

87

Désherbage

32

8

 

Désherbage

335

84

Fauchage

12

34

 

Fauchage

318

79,7

Récolte

192

48,1

 

Récolte

177

44,4

Désensablement

281

70,1

 

Désensablement

13

3,3

Afregs

284

71,2

 

Afregs

5

1,3

Travail de la terre

292

73,2

 

Travail de la terre

51

12,8

Autre tâche

50

12,5

 

Autre tâche

23

5,8

Total

399

100

 

Total

399

100

Source : Enquête de terrain, 2006.

 En fin de compte, elles restent un élément clé et incontournable dans la vivacité et la dynamique de  l’agriculture traditionnelle, malgré l’introduction de moyens et de techniques modernes.

La division du travail se fait selon les sexes (figures 6 et 7, tableau 8). Les filles suivent quelque peu les travaux effectués par leurs aînées. Néanmoins, elles s’acquittent aussi d’une tâche fastidieuse et pénible, l’évacuation des sables hors des jardins, souvent au-delà des dunes-afregs, les obligeant à monter
et descendre des pentes raides avec sur leur tête des paniers.  Cette activité, associée à un jeu, initie et prépare les enfants à affronter le dur travail des jardins. Quoiqu’il en soit, l’occupation des enfants fait partie intégrante du système agricole traditionnel, notamment celles des filles à un certain âge. Les garçons participent à la confection et à la mise en place des Afregs de protection, au désensablement et aux récoltes.

Tableau 8 : Les travaux effectués par les filles et les garçons dans les jardins

Nature des travaux (Garçons)

Nombre

Part en
%

 

Nature des travaux (filles)

Nombre

Part en
%

Tirer eau du puits

92

4,5

 

Tirer eau du puits

201

50,4

Irrigation

18

8

 

Irrigation

210

52,6

Désherbage

32

17,8

 

Désherbage

259

64,9

Fauchage

71

19,3

 

Fauchage

248

62,2

Récolte

77

57,1

 

Récolte

202

50,6

Désensablement

228

58,9

 

Désensablement

49

12,3

Afregs

169

42,4

 

Afregs

7

1,8

Travail de la terre

181

45,4

 

Travail de la terre

5

1,3

Autre tâche

92

23,1

 

Autre tâche

92

23,1

Total

399

100

 

Total

399

100

Source : Enquête de terrain, 2006.

Figure 6 : Le désensablement : une tâche incontournable dans les jardins

 

 Figure 7 : L’évacuation des sables au-delà de la « Dune-Afreg » ;
une tâche des enfants

 

 Quoiqu’obligatoire, la scolarisation des enfants - des filles en particulier - est, par conséquent, reléguée au second plan. L’absence de structures scolaires dans le terroir accentue et favorise la déperdition. Cela est d’autant plus vraisemblable que le niveau universitaire est rarement atteint. Les écoles primaires, quand elles existent, ont des enseignants extérieurs.

Le recours à la force de travail des enfants s’avère être une composante essentielle ne laissant aucune autre alternative aux parents. L’introduction de moyens modernes peut éventuellement soustraire cette main d’œuvre la force et la libérer pour une scolarisation normale.

Un artisanat très subsidiaire

La population locale se désintéresse complètement des  activités artisanales. L’absence d’un savoir-faire dans ce domaine et le manque de temps y sont  l’origine. En effet, les longues tâches quotidiennes effectuées dans les jardins, ne permettent qu’à quelques pratiquants de l’artisanat de s’occuper de la transformation de la laine, de la confection  et de la poterie pour un usage domestique.

Conclusion : des oasis à l’avenir incertain

Les oasis à l’intérieur de l’erg demeurent confrontés à de grandes et nombreuses contraintes. L’ensablement constitue l’un des plus gros problèmes, il est une menace permanente. Le désensablement est une tâche qui mobilise de l’effort, du temps et beaucoup de main d’œuvre, sans laquelle les jardins disparaissent mettant en péril les populations locales les contraignant à conquérir de nouvelles terres de plus en plus éloignées. Les aléas climatiques (sécheresse,…) sont une contrainte naturelle, combinés à une sur-utilisation de l’eau depuis l’introduction de la moto pompe, ils entraînent inexorablement un épuisement progressif des réserves hydriques dans cet espace. Le coût de l’électricité reste une préoccupation d’intérêt majeur pour les paysans dans la mesure où le recours à la moto pompe devient systématique et incontournable. La commercialisation et l’acheminement des récoltes vers les centres urbains sont toujours aléatoires. Les liaisons entre les oasis et l’extérieur sont de plus en plus difficiles du fait de la nature du sol (sable), de l’accessibilité du terrain, de la dispersion et de l’absence de voies de communication directes et praticables.

 Les paysans de l’erg mettent en avant la nécessité et leur droit légitime de bénéficier de la politique d’aide et de soutien à l’agriculture et au développement des zones sahariennes. Leur situation sur les marges (dans l’erg) et leur dispersion contribuent à leur exclusion des champs d’action des pouvoirs publics et sont, par conséquent, récupérés par des réseaux d’activité informelle (le trabendo, cultures de kif …). Le soutien matériel doit se faire, selon eux, dans l’équité en tenant compte de l’agriculture traditionnelle. Il doit se manifester par  des aides en matière de vulgarisation des techniques simples mais modernes. Les paysans  sont ouverts et réceptifs à toute innovation ; l’adoption rapide de la moto pompe en est la preuve. L’avenir des khettara est très controversé. Si la majorité  prédit un avenir incertain et son remplacement définitif par la moto pompe, certains sont mêmes convaincus par son maintien ; ce système est en  régression. La paysannerie locale n’est pas réfractaire à toute innovation venant de l’extérieur pouvant améliorer ces conditions de vie et de travail. C’est une société plus ou moins pauvre mais socialement homogène, solidaire et profondément égalitaire qui essaie de se stabiliser tout en s’ouvrant sur le monde extérieur.

Le désenclavement des oasis de l’erg et, par là, leur intégration progressive à l’ensemble de l’espace du Touat-Gourara, dont ils sont historiquement des membres à part entière (vieil espace de pâturage,…), est une condition nécessaire dans l’aménagement du territoire du Sahara. La stabilisation et la valorisation de ces terroirs sont incontournables compte tenu d’une croissance démographique et d’un enracinement profond de leurs populations. Répondre à leurs besoins devient plus qu’une nécessité. Des moyens importants et un aménagement réfléchi sont à mettre en œuvre par les pouvoirs publics en associant les populations locales. Toute politique volontariste qui ne tient pas compte des attentes exprimées, est vouée à un  échec certain. C’est le cas de la mise en valeur (petite ou grande) ou de l’habitat réalisés loin des terroirs.

La notion de marge en géographie sociale, qui reste confinée à l’analyse des territoires urbains gagnerait à être appliquée à des espaces plus vastes. L’analyse des ksour de l’Erg Occidental constitue un bel exemple d’une marge à grande échelle.

Bibliographie

Bellil, R. (2003), Les Oasis du Gourara, I, II, III, Paris, éd. Peeters Louvain.

———— (1994), Traditions orales, mémoires collective et rapport au passé chez les zénètes du Gourara (Sahara algérien), Paris, éd. Peeters Louvain.

Benammar, A. et al. (2007), « Traditional water techniques: Cultural heritage for sustainable future », Shaduf Project (EC: 6th FP), inédit, Brussels.

Bisson, J. (2003), Le Sahara : mythes et réalités d'un désert convoité, Paris, l'Harmattan.

———— (1957), Le Gourara : Étude de géographie humaine, Paris,
éd. P. Chevalier.

Les Recensements Généraux de la Population et de l’Habitat (1977, 1987, 1998 et 2008).

Marouf, N. (1980), Lecture de l'espace oasien, Paris, éd. Sindbad.

Souiah, S.-A. (2005), « Les marginalités socio-spatiales dans les villes algériennes », Cahier GREMAMO, Villes arabes en mouvement, n° 18, Labo. SEDET, CNRS, Université Paris VII, l’Harmattan.

 NOTES

 [1] Nous empruntons la notion de marge à Souiah, S.-A. (2005) dans sa dimension de mise à l’écart d’un espace aussi bien spatialement que socialement décrite dans les villes algériennes dans son article sur « Les marginalités socio-spatiales dans les villes algériennes », Cahiers GREMAMO, Villes arabes en mouvement, n° 18, Labo. SEDET, CNRS, Univ-Paris VII, l’Harmattan.

[2] Très peu de géographes ont investi cet espace à notre connaissance. Les quelques études existantes sont anciennes.

[3] C’est un grand ensemble dunaire contrairement au reg qui est un ensemble rocheux appelé aussi hamada.

[4] Le travail des jardins se base sur l’utilisation de moyens techniques rudimentaires.

[5] Bisson, J. (1953), Le Gourara, Étude de géographie humaine, mémoire n° 3, Université d’Alger.

[6] C’est une galerie souterraine selon un plan incliné qui draine les eaux vers les jardins de l’oasis.

[7] Marouf, N. (1980), Lecture de l'espace oasien, Paris, éd. Sindbad.

[8] Étymologiquement, "Beurda" signifie froide. C’est en fait une fosse humide où les cultures y sont pratiquées, les palmiers ont les pieds dans l’eau. Il arrive parfois que cette fosse soit le résultat d’actions anthropiques.

[9] A ce propos, le nom Talmine du ksar principal, chef-lieu de commune, signifie chamelle, Bellil, R. (2003), Ksour et saints du Gourara, Alger, C.N.R.P.A.H, p. 422.

[10] Saguiates, pluriel de Saguia, termes utilisés en arabe pour signifier les petits canaux d’irrigation.

[11] Connues localement sous le nom de Guemoun. Celui-ci représente une unité de référence dans le monde oasien.

[12] Il s’agit d’une protection contre l’ensablement en créant une dune artificielle, la dune-afreg au moyen de palmes sèches nécessitant un entretien et un remplacement à chaque fois que cette forme de clôture ouverte au vent se détériore.