Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2016, p. 11-16, ISBN : 978-9931-598-05-3 | Texte intégral


 

Sidi Mohammed TRACHE et Jennifer YANGO

 

Les sujets développés dans cet ouvrage sont issus des actes du Colloque international qui a porté sur le thème : « Carrefours sahariens : vues des rives du Sahara » tenu au CRASC1 à Oran du 31 mai au 02 juin 2014. Consacré à l’espace saharien, l’ouvrage rassemble des publications qui s’inscrivent dans la problématique des flux d’échanges et de leurs impacts dans les pays riverains du Sahara. Il a pour objectif principal de réunir et de confronter des recherches sur le thème des échanges d’informations (mobilité, flux…) à travers et dans le Sahara. Cela, dans le but de renforcer les liens sociaux culturels, artistiques et historiques entre ses peuples et de diffuser un mouvement de coopération scientifique et culturelle entre les pays africains des rives sahariennes.

Ce colloque international a été organisé grâce au concours de quatre institutions : le Centre de Recherches en Anthropologie Sociale et Culturelle (CRASC), le Centre d’Études Maghrébines en Algérie (CEMA), l’Institut Américain d’Études Maghrébines (AIMS), l’Association de Recherche sur l’Afrique de l’Ouest (WARA), et la participation de l’Université de Ghardaïa. Il a rassemblé plus d’une quarantaine d’universitaires et de chercheurs dans diverses disciplines (sociologie et anthropologie, littérature, histoire, géographie, Art…), intéressés par la connaissance et l’étude des échanges sociaux et culturels aux deux rives du Sahara. Des conférenciers algériens et étrangers ont pris part à ce colloque, faisant suite aux éditions de Tanger (Maroc) en 2009 intitulées Vues du Nord et de Niamey (Niger) en 2011, Vues du Sud.

Les thématiques abordées, durant cette manifestation scientifique et développées dans cet ouvrage, sont différentes, mais combien complémentaires les unes des autres. Elles viennent combler les carences des études scientifiques sur ce vaste territoire saharien. Elles ont été regroupées en sept parties :

I- Carrefours et Échanges (cinq contributions)

II- Religions et Traditions (quatre contributions)

III- Eaux-Oasis-Agriculture (quatre contributions)

IV- Littératures et Expressions d’Art (deux contributions)

V- Institutions Éducatives (trois contributions)

VI- Manuscrits et  Bibliothèque (quatre contributions)

VII- Architecture / Dynamiques urbaines (trois contributions)

A travers ces publications, il convient de souligner l’intérêt grandissant accordé par de nombreux chercheurs à des thématiques alliant le local et l’extra-local dans une optique relationnelle
et d’échange, dans cet espace saharien qui prend de plus en plus un caractère territorial. Par ailleurs, s’agissant d’un vaste ensemble spatial regroupant des territoires distincts les uns des autres, les approches et les méthodologies utilisées ne pouvaient être que diversifiées. A partir de ces travaux, nous relevons des approches pluridisciplinaires pertinentes et complémentaires nécessitant des décryptages plus profonds et significatifs.

Diverses thématiques ont fait l’objet de présentations et de débats intéressants sur les carrefours d’échange, la religion et les traditions, la littérature, les arts, l’histoire et l’archéologie, les pratiques culturales et les techniques de mobilisation de l’eau, sur les dynamiques urbaines… qui ont tourné presque toutes autour de la problématique des échanges et de leurs impacts dans les pays riverains du Sahara ; cet immense Territoire qui, de prime à bord, semble constituer un sérieux handicap circulatoire, une présomption qui s’est progressivement évanouie au cours des développements durant cette rencontre.

Des notions et des termes très expressifs reviennent fréquemment dans les textes : paradigme, connections, ruptures et cassures, barrières et ponts (Gh. Lydon, J.-S. Lecoq)2, dimensions transsaharienne multidimensionnelle et multidirectionnelle, ouverture, éclatement et emprisonnement… qui s’attachent toutes à exprimer des situations contextuelles contradictoires vécues par les populations des pays riverains du Sahara. Il s’agit de paradoxes qui trouvent leurs fondements dans des approches spatio-temporelles sur un espace d’une grande complexité.

Tant dans les écrits que par la circulation des idées (J. Jarvis), du savoir, des traditions et des coutumes (F. Seddik-Arkam, A. Sergma), le Sahara n’a de tout temps constitué un obstacle, ni une barrière infranchissable à l’humanité ; bien au contraire, il a toujours été une terre de refuge, un espace de ressourcements, une entité spatiale ouverte sur les deux rives. Loin s’en faut, les mobilités transsahariennes et le commerce caravanier sont présents pour en témoigner. Même les grands espaces infranchissables (les ergs, les regs,…) ont constitué des relais incontestables, sédentarisant des populations originellement nomades ; ils ont donné naissance à des oasis et des villes (Timimoun, Adrar, Ghardaïa, Agadez, Tombouctou…), ayant été pendant longtemps des nœuds d’échanges incontournables aux commerçants des autres rives du Sahara. L’évolution des techniques de transport a permis de parcourir et traverser des espaces désertiques jusque-là redoutés. Elles mettent très rapidement les déserts à portée de main des troupes militaires coloniales et aux visiteurs touristes ensuite (D. Chérif Ba).

Ces connections sont très anciennes. Le Sahara s’ouvrait aux couloirs d’échange d’idées et des valeurs représentés par les voyages géographiques et scientifiques, par les transferts de savoirs, par l’expansion religieuse des Zaouïas et des confréries, et surtout par les échanges économiques qui constituaient le vecteur principal, en véhiculant idées, savoirs, pratiques sociales… empruntant des réseaux de communication restitués par de nombreuses contributions.

Des villes sahariennes repères dans l’histoire et dans l’art attestent indéniablement de ces lieux de séjour, de passage et de transit de toute la diversité culturelle et de la richesse patrimoniale du Sahara, tant relatés par les manuscrits et les explorations artistiques (W. Abdelmoula, O. Laggoun, M. Sahbi). L’ensemble des publications ont mis en relief les résultats d’une interconnexion indéniable des peuples sahariens entre eux et avec le monde extérieur à travers différents réseaux.

L’impact important du commerce transsaharien n’est plus à démontrer dans l’expansion de la religion musulmane (M.-A. Mouhamedou). Celle-ci n’étant pas toujours de connivence avec le politique (A. Seck) et générant souvent une instabilité structurelle (I. Yahaya Ibrahim) de la diffusion du savoir (El Meghilli, Ahmed Baba Tomboucti), elle est décrite à maintes reprises par les intervenants (S. Moumouni), qui ont solidement contribué au développement des échanges culturels et scientifiques. Le rôle des confréries religieuses Rahmania, El Kadiria et Tidjania et celui joué par les médersas et les mahadras dans la transmission du savoir et de l’islam (S.-D. Anderson, B. Benmoussa) ont forgé, de toute évidence, des liens puissants entre les sociétés sahariennes. Les techniques culturales et la diversité des moyens de mobilisation et de gestion de l’eau, (foggaras, khettaras, barrages écrêteurs,…), perpétuées dans plusieurs contrées du désert, révèlent leur cachet universel et témoignent du rôle de la mobilité dans le transfert de ce savoir-faire (N. Messen, T. Otmane, F. Jarray, S.-M. Trache et A. Messahel).

L’ancrage spatio-culturel des peuples constitue, en outre, l’élément de force de cette diversité socio-culturelle saharienne. L’accent a été également mis sur l’ouverture des régions sahariennes sur les pays voisins, ce qui a impliqué un véritable brassage des ethnies au point où « Tafilelt » se retrouve dans beaucoup de pays sahariens.

Le Sahara est aussi ce lieu assorti d’humanisme et de sensibilité poétique (A. Tidjani-Alou), dont la souveraineté culturelle locale est souvent mise à mal (W. Wilson Fall) et parfois difficilement préservée (Ch. Chebbah-Bakhouche).

Un Sahara actuel, aux limites géographiques éclatées, rend certaines approches obsolètes basées sur la différence ethnique ou culturelle, car fondée sur une idéologie ancienne et une vision coloniale des sciences sociales : diviser pour régner, berbères et arabes, islam lié au soufisme, islam noir et islam saharien. La colonisation a mis en place des barrières ethniques, linguistiques, religieuses, générant un allongement des distances sociales, cette fois-ci, immatérielles : le rejet noir blanc, berbère-arabe,…au point de susciter méfiance et mépris et créer des conflits au sein parfois d’une même région, voire d’une même religion. Somme toute, le commerce transsaharien élément moteur et vecteur des dynamiques territoriales a tissé des liens mais, en même temps, provoqué des ruptures, des cassures souvent raciales et religieuses. Les tendances postcoloniales dénotent la reprise des flux circulatoires avec tous les ingrédients qui composent cet espace saharien, même si certaines pratiques anciennes maintiennent à l’ère des connections virtuelles une « subalternité culturelle » qui se reproduit dans la « subalternité numérique » (F. Correale). Les dynamiques internes, urbaines ou architecturales soient-elles, montrent inexorablement que le Sahara tente, dans la tourmente politique, de s’organiser et de se structurer au-delà des paradoxes en présence (B. Yousfi, N.-S. Daoudi, A. Saadaoui).

Alors, faut-il gommer les frontières, ou peut-on le faire, tant la diversité culturelle, linguistique, ethnique, sociale est présente ? Ou doit-on plutôt se réjouir de cette richesse et tenter d’améliorer ces carrefours d’échanges entre les peuples sahariens quelles que soient leurs origines et leurs appartenances ? La réalité est que, dans cette homogénéité naturelle qu’est le Sahara, il existe une grande diversité qui est à préserver.

Ce qui semble certain est que la barrière saharienne s’effondre avec l’éclatement géographique des limites coloniales imposées.
A partir de là, il parait plus que jamais nécessaire d’investir des relations Nord Afrique et Sud Afrique, d’autant que tout le monde s’accorde sur l’existence de connections entre le Sud et le Nord
et entre l’Est et l’Ouest des espaces sahariens.

Des conclusions pratiques ont été tirées des Actes de ce 3e colloque sur le Sahara ; elles se résument dans des actions essentielles à entreprendre :

- consolider les efforts des chercheurs aussi bien Africains que non-Africains pour dépasser les paradigmes de séparation Nord-Sud et d’un Sahara infranchissable ;

- consolider les réseaux académiques déjà existants entre les scientifiques du continent Africain en général, et des pays riverains du Sahara en particulier, afin de promouvoir la recherche et la formation autour des différents domaines d'intérêt commun, notamment l'histoire, la culture, l'économie, la sociologie et la géographie ;

- la nécessité de donner une approche nouvelle et spécifiquement Africaine aux études sur le Sahara. Des structures extérieures (au continent) se sont penchées depuis longtemps sur cet espace, et il est temps de donner l'occasion aux chercheurs Africains, de livrer leur vision commune grâce au renforcement des canaux d'échanges existants. Les chercheurs des pays riverains du Sahara constituent à ce titre les « vecteurs majeurs » de cette coopération associant les historiens, les archéologues, les sociologues, les géographes et les hommes de lettres ;

- la nécessité de retracer tous les réseaux de circulation et de diffusion du savoir ayant caractérisé le Sahara. Nombre de lectures réductrices ont affecté cet espace (Sahara) pourtant très riche en enseignements pour avoir réuni des civilisations, des cultures, des langues, des manières de faire, de voir et de vivre ; en témoignent les manuscrits, les foggaras et les gravures rupestres…

Notes

1 Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle, CRASC.

2 Conférenciers en plénières.