Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Une certitude se dessine, à savoir, il ne reste plus de nouveaux territoires géographiques, ni de nouvelles cultures à découvrir. L’avènement d’un nouveau monde, virtuel celui-là, nommé Internet, apporte de nouveaux espoirs, et une nouvelle chance pour l’humanité d’apprendre à travailler, réfléchir et vivre ensemble. Ces nouveaux habitants se construisent de nouvelles cultures, de nouvelles identités basées sur l’échange et le partage d’informations, et qui ne tiennent compte ni de l’origine, ni de la couleur de la peau, ni de l’apparence physique, ni de la religion des autres.

Internet fait face à des enjeux d’une extrême importance pour l’avenir de l’humanité. Trois instances se disputent son contrôle : les gouvernements qui veulent se l’approprier afin de maintenir un contrôle social sur les populations, les industriels qui veulent créer un marché mondial et les internautes qui rêvent de progrès grâce au facteur d’ubiquité planétaire qu’offrent les réseaux d’ordinateurs. Les deux premières instances détiennent présentement une grande avance sur les internautes. L’élaboration de concepts et objectifs conduira notre réflexion, en premier lieu, à déterminer si les internautes ont le potentiel de rattraper le temps perdu et, en second lieu, d’anticiper les impacts que les réseaux d’ordinateurs auront sur les comportements des internautes dans leurs sociétés. Je conclus en présentant les cas de l’Égypte et de la Tunisie où, les réseaux sociaux on joué énormément dans l’organisation du soulèvement populaire.

Cet article, explore cet océan du monde virtuel par la présentation d’une rétrospective de l’histoire et de la pensée informatique. Nous serons en mesure de constater, qu’à ses débuts, l’idéologie dominante était fondamentalement pessimiste et empreinte de mythes. Le principal mythe étant celui de Big Brother « George Orwell, 1984 », et la crainte d’un pouvoir omniscient, qui sait tout et contrôle nos moindres gestes et notre pensée. Celle-ci a permis aux ordinateurs de pénétrer nos maisons et du même coup, a étouffé dans l’œuf la possibilité d’un système centralisateur entre les mains de Big Brother. Cette évolution majeure a donné une plus grande place à une idéologie plus optimiste centrée sur l’espoir que la participation collective sur le réseau Internet puisse nous conduire vers une société libre et ouverte.

Dans la partie qui suit, nous naviguons dans le nouveau monde virtuel et nous faisons connaissance avec les communautés qui le peuple. Le second point de cette partie rend compte des débats entre les différents penseurs et chercheurs afin d’établir quels sont les principaux enjeux sociaux de l’appropriation d’Internet.

 Nous abordons, entre autre, Internet comme un nouvel espace de pouvoir et nous évaluons ses potentialités en tant qu’outil de progrès social.

Ensuite, nous abordons la question du changement. Nous explorons, entre autres, le passage à la postmodernité, le phénomène de l’individualisation des sociétés, la reconstruction de la sociabilité à travers des formes de néo-tribalisme.

Nous analysons parallèlement la constitution d’une nouvelle forme de communication opérant à partir des réseaux sociaux, à savoir « Youtube, FaceBook, Twitter, Myspace… ».  

Nous terminons notre article par la présentation d’une organisation de toute une communauté par le biais des réseaux sociaux, pour faire passer le message[1] de la mobilisation.

  • 1. Les discours pessimistes et optimistes

L’affrontement entre les tenants des discours pessimistes est inhérent à cet article. L’idéologie pessimiste soutient l’idée qu’Internet ne favorisera pas le progrès social, qu’il ira plutôt à l’encontre des intérêts sociaux, puisque les pouvoirs en place s’en serviront pour instaurer un contrôle social et un marché mondial. Les pessimistes tiennent un discours conservateur. Par contre, les optimistes (ou encore les progressistes) croient qu’Internet a tout le potentiel pour favoriser le progrès social à la condition d’éduquer la population à une utilisation intelligente du réseau et d’apporter des modifications à nos systèmes sociaux désuets.

Nous avons pris conscience des principaux points qui sont à l’origine des débats portant sur l’intégration de l’informatique dans nos sociétés, des plus anciens aux plus récents. Chacun d’eux nous a démontré ses différents apports. A l’époque des ordinateurs centraux, l’idéologie dominante était principalement pessimiste et se rapprochait de l’ouvrage de science-fiction « 1984 » de George Orwell. A cette époque, les optimistes étaient considérés comme des utopistes. Ainsi, on ne tenait guère aux sérieux leurs propos et leurs opinions. Le développement de la miniaturisation a ouvert la porte à la décentralisation, en créant des ordinateurs personnels accessibles à tous. Les pessimistes n’ont pas changé leur fusil d’épaule mais ont simplement réorienté leur tir vers d’autres cibles. Par exemple, ils affirment que l’ordinateur causera des préjudices irréparables aux sociétés, principalement à l’identité sociale. Avec le temps, les optimistes ont acquis une crédibilité dans les débats. Ils croient que la décentralisation et l’implication de la population au niveau des superstructures, accompagnées de l’automatisation de plusieurs secteurs de travail, devraient nous conduire vers une société de loisir.

Le développement des réseaux informatiques, baptisés sous le thème globalisant d’Internet, a changé le paysage de nos sociétés. L’interactivité est à la base de ces réseaux et l’ubiquité planétaire qu’elle inspire est une première dans l’histoire de l’humanité, une chance à saisir. En permettant aux populations du monde entier de communiquer ensemble, Internet offre l’espoir de nouvelles alliances, d’une nouvelle organisation sociale et, d’un progrès social. Mais il inspire aussi des craintes concernant la perte de l’identité, la perte de la vie privée et des excès du capitalisme.

Les réseaux informatiques représentent de nouvelles voies de recherche des plus intéressantes. Les études autour de ce sujet, devraient nous permettre de prévoir quels seront les changements sociaux qu’ils apporteront et d’anticiper leurs impacts sur la culture et sur les relations interpersonnelles. On ne peut prévoir exactement qu’elles seront tous les impacts de l’informatique sur nos vies, mais un fait est indéniable : l’informatique est là pour durer, d’où l’intérêt d’une gestion intelligente de son usage. Les plus optimistes, face à l’évolution du micro-ordinateur associé aux réseaux, sont persuadés de détenir la solution qui empêchera la mise en place de systèmes totalitaires, cette solution c’est l’échange de l’information :

« Il est difficile, voire impossible de marcher au pas une civilisation accoutumée aux délices du libre accès à l’information. Nous n’avons encore rien vu. Ce que nous avons déjà vu est fascinant. Ce qui nous attend transcende l’imagination des visionnaires les plus fous : c’est le nouveau monde du multimédia. Sachons en tirer la quintessence et en faire un instrument de liberté et d’épanouissement pour tous » (Ichbiah et Al, 1994 :226)

 Ces différents concepts nous ont permis de nous familiariser avec les principaux discours entourant l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Afin de donner une assise théorique à notre article, nous allons examiner dans ce qui suit l’analyse portant sur les impacts sociaux que provoquera le réseau Internet.

  • 2. Le nouveau monde virtuel

L’évolution du monde contemporain s’est déroulée jusqu’à présent sur deux territoires géographiques. Le premier fut le vieux continent, régi sur le monde féodal, donc par une élite monarchique (déterminée par Dieu) qui avait le contrôle sur la population. Un deuxième territoire s’est ajouté avec la découverte des Amériques. Le nouveau Monde, abolissant le système féodal, a créé un nouveau système démocratique basé sur l’égalité et les droits de chacun, dans le cadre d’une économie capitaliste. Ce système n’est pourtant pas tellement différent du précédent puisqu’il est également constitué par le pouvoir d’une élite, liée par l’argent, qui contrôle le peuple.

Depuis, un Nouveau Monde Virtuel a récemment surgi : Internet. Ce nouveau monde virtuel inspire autant d’espoirs de changements sociaux avec un avenir basé sur de nouvelles valeurs que ce que la découverte des Amériques a pu représenter pour ses premiers colons. Ce monde est actuellement en construction et les idéaux des nouveaux colons du monde virtuel entrent en conflit avec les tenants du monde moderne. Il y aura une nouvelle révolution, reste à savoir qui sera le vainqueur.

Les débats portant sur le développement d’Internet sont de plus en plus présents sur les réseaux. Pour l’instant, l’élite intellectuelle en expose les grandes lignes et dirige les débats, tout en insistant grandement pour que la population d’internautes se manifeste et participe. Les plus optimistes, comme Pierre Lévy, prônent « l’intelligence collective »[2] ce qui veut concrètement dire : un monde basé sur l’accès et le partage des connaissances ; un monde où les citoyens sont en constante interactivité. L’intelligence collective implique une participation grandissante de la population aux questions sociales, ce qui pourrait nous entraîner vers une conscience collective. Le pouvoir du peuple se manifestant sur Internet finirait par se transférer dans le monde réel.

L’élite internaute s’évertue donc, dans un premier temps, à faire comprendre aux nouveaux colons les potentialités qu’offre ce nouveau monde et, dans un second temps, à les sensibiliser aux stratégies de l’élite du monde réel qui veut s’approprier le monde Internet.

  • 2.1. Les nouveaux colons

Les colons de ce nouveau monde pourraient être classés en plusieurs catégories importées du monde réel. Pour en nommer que quelques-unes, disons qu’il y a les serviteurs de l’État qui, évidemment, cherchent à contrôler les populations grâce à ce média ; les industriels qui s’approprient le réseau afin de créer un nouveau marché mondial et mettre leur entreprises à la tête du monde; les activistes qui se servent d’Internet pour défendre une cause sociale ; les perturbateurs qui entretiennent des sites controversés  pornographie, fascisme, sectes etc. ; la population générale, les internautes qui cherchent de l’information, des relations, des activités divers ; et ceux qui nous intéressent particulièrement : les intellectuels et artistes, (qui réfléchissent sur les potentialités et les usages des nouvelles technologies de l’information et de la communication, participent à la création du nouveau monde virtuel). Chacun de ces regroupements prend la forme d’une bande, c'est-à-dire qu’il s’inscrit dans une structure horizontale, égalitaire, et non hiérarchique, tout à l’image d’Internet.

 La bande c’est aussi ce que Harvey (1995) appel « communautique », c'est-à-dire des rassemblements de gens sur Internet partageant des intérêts communs, dont l’aspect fondamental est d’être le miroir de notre propre image. Cette appellation s’est évidemment développé depuis, aujourd’hui on parle plus de réseaux sociaux[3].

Homonuméricus[4], un nouveau concept vient formaliser davantage l’internaute et lui donner toute sa pertinence et son existence dans un monde, désormais, vivant et réel.   

Voyons maintenant quelques-unes des bandes qui participent à la conception et à la création d’Internet :

  • 2.2. Les cyberpunks  

Apparus en 1984 avec le roman « Neuromancer » de William Gibson, en prenant le slogan des punks d’Angleterre de la fin des années 70. Sa définition la plus générale est : toute personne qui navigue sur le web en pensant, en écrivant et en réalisant de l’art à partir des médiums technologiques. On leur attribue le pouvoir de concevoir le futur beaucoup plus clairement que leurs contemporains et de vouloir changer les choses.

  • 2.3. Les Hackers

Le groupe qui fait plus parler de lui dans les médias et dans le monde Virtuel, est certainement celui des Hackers. Ces derniers sont divisibles en sous-groupe : par exemple les Crackers, les Swappers, les Cypherpunks, et ils mènent tous un combat similaire, mais en visant des cibles ou en posant des actions différentes. Les Hackers sont généralement des professionnels de l’informatique et de programmation qui ont comme jeu préféré déjouer la sécurité des systèmes informatiques des gouvernements et des compagnies. Leur action peut être uniquement ludique ou contestataire. Le but ultime de leur action étant de rendre publiques des informations confidentielles du gouvernement ou, encore, de rendre des logiciels ou des produits informatiques accessibles gratuitement à la communauté d’internautes. Dans les deux cas les victimes crient au scandale, au piratage, et la presse dénonce. Ceux qui détiennent le pouvoir les considèrent alors, comme des « cafards » qui détruisent et volent les compagnies de logiciels, comme des gens qui ont comme seul but d’anéantir et de détruire le système et de créer l’anarchie.

  • 2.4. Internet  comme nouvel espace de pouvoir (le pouvoir nomade) 

Lacroix disait que, dans toute la société animale, la vitesse supérieure est une arme. Il est persuadé qu’avec un temps d’interactivité mondiale absolue, nous créerons une société cybernétique. Le cyberespace deviendra objet de pouvoir, il y a eu une tyrannie de l’espace réel, il y aura maintenant une tyrannie du temps réel :

« Autant la mondialisation des échanges d’homme à l’homme est une chose merveilleuse, autant l’interactivité mondiale est à mon avis une chose redoutable. Mais je redoute la suprématie d’un temps mondiale unique, d’un temps cosmique d’unification appliquée à la terre. Car l’unification est forcément tyrannique. » (Lacroix, n. d. –b :2)

Je reprendrais une expression de Bill Clinton[5] pour illustrer l’importance d’Internet dans la prise de pouvoir : « Les États au par avant, le plus gros absorbe le plus petit, aujourd’hui, le plus rapide, consomme le plus long  Cela signifie, effectivement, que les Etats forts avaient de l’emprise sur les plus faibles, car, la richesse est produite de la manufacture. Aujourd’hui, c’est le plus rapide à avoir accès à l’information, à l’innovation et à la connaissance qui sera le maître du monde. La richesse, est créée donc, par le savoir et l’intelligentsia.

  • 2.5. La Zone Temporaire Autonome (ZTA)

La volonté de contrôle d’Internet ouvre la voie à de nouveaux concepts. Ne nous parlons plus d’institutions afin d’identifier le lieu du pouvoir où la population peut prendre parole et se manifester, ces lieux n’existent pas dans le cyberespace. Deux concepts similaires les remplacent. Le premier est le pouvoir nomade. Entre les mains du gouvernement et des industriels, il représente une menace puisqu’il est flottant et diffus. Inaccessible, il enlève le pouvoir de contestation au peuple et ouvre la voie à l’autoritarisme. De l’autre côté, on retrouve la ZTA « Hakim Bey (1991) », Elle est similaire au pouvoir nomade à l’exception qu’elle est entre les mains des internautes. Il s’agit en fait de lieux mouvants, d’enclaves, situés aussi dans le cyberespace, des lieux de contestation où se font des soulèvements quotidiens. La ZTA vient donc faire le contrepoids au pouvoir nomade. 

« Dans un contexte à double sens, la société contemporaine des nomades devient à la fois un champs de pouvoir diffus, non localisé, et une machine-vision fixe prenant l’apparence du spectacle. Le premier privilège permet l’apparition d’une économie globale, tandis que le second agit comme une garnison, postée sur divers territoires, maintenant l’ordre de la marchandise perd le biais d’une idéologie choisie en fonction de l’endroit » (Critical Art Ensemble, -a : 4)

  • 3. De la communication Télévisuelle à la communication Virtuelle

La percée technologique à modifier d’une manière incontestable l’identité du monde. Effectivement, l’homme au départ avait le besoin de réduire les distances. Il est arrivé avec l’invention de l’automobile, du train, de l’avion et de la navette spatiale qui lui a permis de quitter la terre pour conquérir la lune. Le temps étant de l’argent, il s’est investi à réduire les délais en développant les moyens communicationnels. De la téléphonie, à la télévision, l’homme n’a cessé de percer les secrets de l’information et de la communication. Dans un monde de plus en plus ouvert où les territoires se réduisent davantage, Internet, est devenu le moyen d’excellence pour allier développement, ouverture et mondialisation. 

La télévision était principal diffuseur de l’information dans les sociétés. A travers sa capacité à divertir et à informer, il est également un véritable outil de pouvoir. Il est l’instrument pour certains pays afin de diffuser en masse leur culture et aussi, pour les pouvoirs politiques, l’élément permettant d’assoir et justifier leur totalitarisme et pratiques dilués de toute morale et éthique.

Le contenu télévisuel, parfois informatif, souvent sédatif, a comme grand désavantage de n’être aucunement interactif (même si parfois l’on tente de nous le faire croire). Il amène plutôt la passivité comportementale. Telle une drogue, elle engourdit les cerveaux jusqu’à la stagnation. Cette drogue, pourtant bien gérée par l’Etat, est en fait une des principales causes de la non-participation du citoyen aux questions sociales. Comme disait Berger  (1995 :75) « En s’installant au foyer, elle s’introduit dans notre famille au point, non seulement de s’y intégrer, mais de nous intégrer à elle au gré de ses programmes, de ses commodités, de ses séduction ».

Cette nouvelle ère nous amène de faite dans une nouvelle forme de communication basée sur l’interactivité, l’échange et de redonner au citoyen son rôle dans l’Etat.

Le pouvoir d’Internet

Les regards croisés hier, des pessimistes et des optimistes sur Internet, n’a pas empêché ce dernier de connaître aujourd’hui sa gloire. Par le même ordre, Virilio (1993) est convaincu que l’informatisation nous fera entrer dans une période de régression et de déséquilibre qui durera certainement une génération ou deux.

Contrairement à Quéaux (1995), qui est plus optimiste en considérant que l’information sera plus réelle et interactive, le gens développeront leur esprit critique et n’auront d’autre choix que de se prendre en main et de se rassembler en groupe selon leurs intérêts. De cette façon ils contrôleront l’information pertinente.

La force d’Internet découle du fait que l’information provient du peuple, des acteurs réels et pas uniquement des médias de masse, dont on doute parfois de leur objectivité. Au niveau politique, Internet est devenu l’instrument de regroupement à des conférences dans lesquelles on peut dénoncer des formes de dictature.

Nous savons tous, ces dernières années que les citoyens ou peuples, s’inscrivent de plus en plus dans l’ère des e-médias. Les traditionnels sont remis en cause, quels seraient leurs devenirs ?

De plus en plus de débats sont organisés sur les Blogs, Réseaux sociaux, sites,…ils ont pris place sur Internet. C’est un espace de toutes les libertés, où les gens critiquent ouvertement les décisions, les politiques, ou, les États. C’est l’implication et l’action des peuples (e-citoyens) qui évitera que les prédictions pessimistes des chercheurs ne se réalisent totalement et que l’on soit condamné à un avenir à la Big Brother. Aujourd’hui, autant les organisateurs que les participants du réseau Internet considèrent que le réseau est une réussite. Les individus peuvent s’organiser intelligemment en toute indépendance des pouvoirs en place.

Pour conclure sur ce point, nous pouvons dire, la ZTA d’Akim Bey est fondamentalement un lieu de contestation sociale, une façon de résister au pouvoir, voire le faire tomber. Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’instant, nous pouvons seulement penser que la Zone Temporaire Autonome devrait servir de lieu de discussion. Ainsi, elle aurait comme mission implicite de faire participer les internautes à la réalisation d’objectif qui évoluerait dans le temps du mineur vers le collectif, autour d’idéologies, aspirations de liberté sur toutes ses formes.

Le rôle des réseaux sociaux dans les mouvements sociaux en Tunisie

Après avoir eu à développer les différents concepts relatifs à Internet, les communautés qui y habitent et l’utilisation de cet outil par les différents acteurs, nous allons dans cette seconde partie, étudier les nouvelles formes de communication opérées conjointement en Tunisie et en Égypte et faire le lien avec les récents mouvements sociaux.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous allons faire un état des lieux sur le taux de pénétration d’Internet dans les ménages.

État des lieux

Par manque de certaine données concernant l’Égypte, nous nous sommes contentés de faire ressortir par le biais d’une étude comparative les situations des pays voisins du Maghreb en termes d’indicateurs macroéconomique, comme le montre le tableau ci-dessous.

 

Données macroéconomiques générales des trois pays du Maghreb

Indicateurs/Pays

Algérie

Maroc

Tunisie

Population (million)

33,8

30.5

10,3

PNB/habitant1 (USD)

6500

4100

7500

Croissance économique

4,60%

2,1%(15% dans l’IT)

6,30%

Nombre de sociétés IT&Télécom2

1600

2200

1800

Taux d’accès Internet

10,40%

15,10%

15,60%

Top partenaires (importation)

France 19,1%

France16,3%

France 24,1%

 

Chine 8,9%

Espagne 13,7%

Italie 22,2%

Source : compubase 2008

 Comme nous le constatons sur le schéma, le taux d’accès à Internet est le plus faible en Algérie ce qui représente 10.40%, contrairement aux pays voisins qui sont aux taux de 15,10% pour le Maroc et de 15.60% pour la Tunisie. Alors que le PNB/Habitant est beaucoup plus important en Algérie par rapport à celui du Maroc. La Tunisie reste en position première pour ce qui concerne la croissance économique et le PNB/Habitant. Bien-sûr, conscients des enjeux économiques et sociaux, l’Algérie, comme les autres pays cités, a mis en place des stratégies appropriées pour le développement d’Internet. Cependant, sa démocratisation, ne serait-elle pas sous  le contrôle des pouvoirs en place pour mieux gérer les contenus et les échanges ?

Pour faire davantage le rapprochement entre les pays du Maghreb et certains pays, notamment les pays Arabes et la France, nous avons mis en comparaison les indicateurs qui concernent, le rapport entre le revenu minimum garanti (SNMG) et le nombre de jours nécessaires pour l’acquisition d’un micro-ordinateur vendu sur le marché au prix moyen. 

Cette étude comparative est présentée dans le tableau suivant :     

Nombre de mois nécessaire pour l'acquisition d'un micro ordinateur/pays

 

 

Pays

SNMG (monnaie national)

SNMG (Valeur €)

Prix moyen d’un Ordinateur

Nombre de mois nécessaire pour l'achat d'un PC

Algérie

12000 DA

120

35 000

3

Tunisie

246,70 DT

140

588

2,39

Maroc

1 989,83DM

180

3 599

1,8

Egypte

628,05LE

90

1 705

2,71

France

1 200 €

1 200

600

0,5

 Source : produit par l’auteur

A partir des informations véhiculées par le tableau ci-dessus, nous pouvons conclure que l’Algérie comme le reste des pays Arabes tel que, la Tunisie, le Maroc et l’Égypte se trouvent dans une posture défavorable comparé aux pays développés où, l’acquisition d’un micro ordinateur n’est pas une chose difficile, puisque la moitié d’un salaire minimum permet d’en acquérir un.

Diffusion d'Internet en Tunisie

2008-2009 rankings classe la Tunisie au 38ème rang sur 138 pays. Effectivement, ce classement vient renforcer l’hypothèse de développement de Net en Tunisie ces dernières années, tel que nous souligné dans les tableaux précédents. Cependant, nous allons voir dans les paragraphes qui vont suivre, que cet élargissement d’accès au réseau des réseaux, à contribuer à la mobilisation des différents usagers par le biais des réseaux sociaux à savoir Facebook, à une mobilisation sociale sans précédent pour faire tomber le régime politique en place.

Les réseaux sociaux et mobilisation sociale

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un marchand tunisien de Sidi Bouzid, s’est immolé pour protester contre la fermeture de son commerce. C’et évènement a déclenché des manifestations contre la situation économique en Tunisie. Depuis, le peuple tunisien s’est lui-même libéré de la présidence de Zine El-Abidine Ben Ali. Les nouvelles technologies (et notamment le réseau social Facebook) ont permis de relayer l’information sur ce soulèvement et de créer un sentiment d’union entre les tunisiens, comme Facebook :

  Le nombre de tunisiens connectés à Facebook a dépassé les 2 millions et atteint plus exactement 2 021 920 personnes sur ce réseau social. Ce chiffre équivaut à 51,84% de la population connectée à internet en Tunisie (3,9 millions selon l’ATI[6]).

L’accroissement continu du nombre de Facebookers tunisiens se fait suivant un rythme assez remarquable depuis le 1er Septembre 2010 où les tunisiens étaient 1 708 700, soit une augmentation de 78 305 personnes/mois et un taux de croissance moyen de 15,5% sur ces 4 derniers mois.

Comme le montre le schéma qui va suivre qui met en exergue un pic de connexions et de fréquences au site Facebook dans la localité de Sidi Bouzid. On voit clairement le rôle prépondérant qu’a joué Facebook, dans la transmission des informations en temps réel, ce qui a permis une mobilisation quasi instantané et spontané des tunisiens sur tout le territoire.

 

Source : Antoine Dupin « http://antoine-dupin.com

Les derniers évènements que vit la Tunisie depuis mi-décembre 2010 et jusqu’à aujourd’hui ont eu certainement leur impact sur cet accroissement avec une population tunisienne plus active que jamais en publications et partage pendant cette période sur le premier réseau social du web.

Le réseau social Youtube a également joué  un rôle important ; c’est par le site que des vidéos ont pu circuler. Elles sont le témoignage des manifestations et de la désinformation des médias tunisiens.

L’affaire de Sidi Bouzid a créé un buzz sur le net. Sur Facebook, on trouve des dizaines de pages. C’est par ces actions que des groupes de manifestants se sont formés.

La Révolution du Jasmin fait naitre une nouvelle interrogation. Outre l’émancipation du peuple face au pouvoir, Facebook est apparu comme une source d’information locale essentielle pour les journalistes mais dont le contenu, personnel et non professionnel, nécessite une distance critique d’utilisation.

La jeunesse a été particulièrement active, notamment pour mobiliser et organiser la révolte via les réseaux sociaux (Facebook, twitter), des canaux d’information plus difficiles à contrôler pour les politiques que les médias conventionnels. La possibilité de s’exprimer, de diffuser de l’information a été décisive dans la réussite de la révolte tunisienne. Les nouvelles technologies de l’information seraient-elles le bourreau des pouvoirs nomades ?

Conclusion

Nous avons insisté sur un enjeu important pour l’avenir d’Internet, celui de l’appropriation du pouvoir. Ce pouvoir est présentement disputé entre les industriels et leurs intérêts commerciaux, le gouvernement et son intérêt à contrôler les contenus et enfin, les internautes qui défendent la libre expression sur Internet.

Le néo-tribalisme (ou la communautique) peut donc être perçu comme la reconstruction d’une socialité autour, non plus d’un noyau normalisant, mais d’une multitude de noyaux décentralisés, chacun des regroupements d’individus étant autant de cellules permettant la formation des nouveaux tissus sociaux. Le néo-tribalisme, actuellement perceptible dans le cyberespace, tels que les plus connus (Youtube, Facebook, Twitter, Myspice…).  Il devrait ultérieurement s’étendre au monde réel. Lorsque ces fruits seront réunis en grappes, une nouvelle identité collective aura vu le jour.

La thèse du déterminisme technologique (outils d'expression pour tous égale démocratisation politique) est à la fois simpliste et ancienne : elle sous-tendait le discours des années 90 sur le grand forum démocratique grâce aux autoroutes de l'information et aux Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, comme on disait alors.

Chacun comprend bien que le renversement par des foules d'un régime haï sinon de façon spontanée, du moins sans obéir à un parti prédominant et bien organisé est un événement immense. Et qu'il ne se serait pas produit aussi facilement si les opposants en avaient été réduits aux tracts tirés dans des caves et aux appels de cabines téléphoniques (à cause de la police qui écoute les conversations).

Le collectif international de "hackers résistants" Anonymous[7] a apporté sa touche personnelle en lançant l'opération Tunisia : une attaque contre les sites officiels et contre la censure (surnommée là-bas Ammar) par des cyberattaques, des dénis d'accès, etc. Autrement dit, ils appliquent le principe de Julien Assange[8] : si vous voulez combattre un pouvoir qui complote contre les citoyens et contre le bien commun, attaquez-vous à son point faible. C'est son réseau de communication qui lui est indispensable pour se coordonner et mentir au peuple. Par ailleurs, des groupes comme Anonymous ont fourni de l'assistance technique aux protestataires. Dans la lutte avec le pouvoir, la lutte pour la compétence technique compte beaucoup (comme anonymiser ses connexions, comment contourner les défenses des sites officiels, comment accéder à des sites interdits, comment réagir aux tentatives de coupure de sites ou d'accès par la police...).

Références bibliographiques

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Aftel (Association Française de la Télématique Multimédias) (1996), « Internet, les enjeux pour la France», Edition A Jour.

Asimov, Asaak (1957), Face aux feux du soleil,  Paris, édition  J’ai lu.

Aude, Marc (1994), Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris,  édition Aubier.

Auge, Marc (1994), Le sens des autres : Actualité de l’anthropologie, Paris, édition Fayard.

Boss, Gilber (1987), Les machines à penser : l’homme et l’ordinateur, Zurich, édition du grand midi.

Bosvert, Yves (1995),   Le postmodernisme, Québec, Les éditions du Boréal.

Breton, Phlippe (1996), L’utopie du village planétaire, planète Internet, N°9, 
p. 46. 

Hakim, Bye. TAZ. Babelweb, [En ligne].

Robert Cassius De Linval.  L’Internet à t-il une valeur intrinsèque ?. i-cormédia. [En ligne].

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Critical art ensemble. Mythologie du terrorisme sur le net. Babelweb, [en ligne]

Cloutier, Jean-Pierre (1996), Les communautiques. Des collectifs intelligents ; entretien avec Pierre Léonard Harvey, i-cormédia, [en ligne].

Falk, Richard (1996). Vers une domination mondiale de nouveau type. Le monde diplomatique (Mai) : pages : 16, 17. [En ligne]. 

Fisher, King, La conscience d’un cracker. Nirvanet. [En ligne].

Harvey, Pierre-Léonard (1995). Cyber espace et communautique. Quebec : les presses de l’Université Laval.

Ichbiah ; De La Pommeraye et Larchers (1994).  Planète multimédia, Paris, Ed Dunod.

Lacroix, Guy,  Cybernétique et société : Norbert wiener ou les déboires de la pensée subversive. Terminal, page 61. [En ligne].

Lapassad, George, Qu’est-ce que le cyberpunk ? Littérature et contre- culture. Babelweb. [En ligne].

Orwell, George (1950), 1984 (Nineteen Eighty-Four), Paris, Éditions Gallimard.

Saluden,  François (1998), Tout l’Internet en France 1988, Ed Marabout.

Vitalis, André (1988), Informatique, pouvoir et liberté, Paris, Ed Economica. 

 Notes

[1] Le message sur la mobilisation citoyenne sur les places publiques en Tunisie et en Égypte pour mettre fin aux dictas du pouvoir. Ce message est considérer comme une révolution communication véhiculée par des réseaux sociaux « Face Book, Tweeter,… ». 

[2] Lévy, Pierre (1994), L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, Paris, La découverte.

[3] Un  est un ensemble d'identités sociales telles que des individus ou encore des organisations sociales reliées entre elles par des liens créés lors des interactions sociales. Voir  Barnes J. A. (1954), "Class and Committees in a norwegian Island Parish", Human Relations, 7, p. 39-58.

[4]Homonuméricus site sous Contrat creative Commons, http:// www.homo-numericus.net

[5] Bill Clinton, Président des Etats Unies entre 1992 et 2000.

[6] ATI, Agence tunisienne d'Internet (الوكالة التونسية للأنترنت) (ATI), créée le 12 mars 1996, est le principal fournisseur d'accès à Internet public de Tunisie.

[7] http://globalvoicesonline.org

[8] Julian Paul Assange, né le 3 juillet 1971 à Townsville en Australie est un informaticien et cyberactiviste. Il est surtout connu en tant qu'éditeur en chef et porte-parole de Wikileaks.