Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est indispensable de présenter ne serais-ce qu’accessoirement la composante humaine et territoriale sur laquelle nous avons travaillé. Cette étape nous permettra de faire découvrir l’évolution d’une ville mais surtout aussi les contextes socio-culturels et politico-économiques qui ont favorisé, surtout chez les jeunes, l’émergence de certaines formes d’expressions relative au phénomène du football au niveau des espaces publics.

Pour parler des outils d’investigation utilisés dans le cadre de cette recherche, nous dirons que nous nous sommes tout d’abord appuyés sur la monographie de la ville afin de pouvoir donner une idée sur son évolution et ses infrastructures à travers la consultation de documents d’archives et d’administrations. L’observation, l’entretien et la photographie furent ensuite sélectionnés comme techniques appropriées pour l’approche de ce genre de phénomènes.    

Située à l’est du pays, la ville du Khroub[1] que nous avons choisie comme terrain d’investigation est une des communes de la wilaya de Constantine. Ancien bourg rural, il était considéré comme l’un des plus grands marchés à bestiaux du pays.

L’origine du nom de cette ville est un nom arabe, pluriel de khorbet, qui veut  dire masures et ruines. Crée le 06 Août 1859, ce village fut érigé en commune par décret impérial du 28 mars 1863, avec comme chef-lieu le Khroub[2].

Cette commune est également connue par ses vestiges archéologiques notamment le mausolée (gréco-punique appelé « soumaâ ») de Massinissa, le plus célèbre des rois numides qui a fait de Cirta, (l’actuelle Constantine) sa capitale et la rivale de Carthage. Tout ça pour dire le capital historique que recèle le Khroub et qui peut de ce fait alimenter culture et identité locale.

C’est aussi très tôt, au cours de la colonisation que l’activité sportive pénètre le Khroub. Elle se pratiquait de manières informelles jusqu’en mai 1927 avec l’institutionnalisation de l’Association Sportive du Khroub (ASK).

Son emblème est le « mausolée de Massinissa », ses couleurs sont « le rouge et le blanc » et sa devise est : « un seul but, la victoire ». Elle fut régulièrement déclarée le 13 avril 1927, conformément à la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, ce qui montre l’intérêt qui était déjà porté en ces temps là par les citoyens de la ville à ce genre d’institutions.

L’association sportive du Khroub était à cette époque la seule association du village. C’était un lieu ou la société était déjà libre de s’organiser. Elle représentait donc un facteur d’autonomie et de liberté et témoignait aussi de l’existence d’une démocratie participative citoyenne, ainsi que d’un certain épanouissement de la ville par rapport aux villages voisins.  

Après l’indépendance, la ville du Khroub était dotée d’une infrastructure héritée de la période coloniale, matérialisée par un stade municipal, un cinéma, une maison des jeunes, une mosquée et une place publique localisée dans le vieux centre. Ces équipements qui créent la vie sociale suffisaient pour satisfaire la demande de la population qui s’évaluait à 9729 habitants pour le chef-lieu de commune au 3ème Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 1966.

De 1962 à 1977, le Khroub vécu un premier exode, à partir des agglomérations secondaires des communes limitrophes comme partout ailleurs en Algérie. Ensuite, de 1977 à 1987 sur la base d’une politique d’aménagement du territoire, le Khroub fut désignée comme ville satellite pour participer au désengorgement de la ville de Constantine[3]. Et fut donc envahit en quelques années par une population des plus hétérogènes, dont la majorité provenait de la ville de Constantine, pour passer la barre des 100 000 habitants au 5ème Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 2008. Très rapidement, les couleurs verte et noire emblématiques du Club Sportif Constantinois (CSC[4]) commençaient au niveau de l’espace public du Khroub à faire de l’ombre à l’ASK. Et bien que même au niveau de cette ville le sport c’était bien développé et qu’il existait d’autres clubs de football (comme L’union sportive du Khroub : USK  (crée vers 1992), la jeunesse sportive du Khroub : JSK  ou CSK, l’espoir du Khroub : CAK  (crée vers 2003) et la jeunesse sportive de Massinissa), qui diffusaient d’autres couleurs que le rouge et blanc, la majorité des supporters s’attelaient au club fétiche qui possède une histoire ce qui le rend capable de rivaliser aussi bien par ses compétences que par son ancrage historique avec les clubs huppés de la région. Avec l’importance que prit le ‘sport roi’ football parallèlement à la fermeture de la participation dans les autres champs surtout le politique, l’économique et le social, il ne restait presque plus pour les jeunes qu’un seul domaine à investir : celui du sport. La prise d’assaut par les jeunes de ce seul domaine d’activités qui leur était permit d’investir en toute liberté y créa des formes de permissivités extrêmes. L’enjeu y était aussi de taille car il consistait en défendant les couleurs de l’équipe, de défendre l’honneur et l’identité de la ville.

1. Les gradins du stade ; … espace public de permissivité extrême.

Le sport comme « produit » économique et social s’offre à deux types de publics, les pratiquants c'est-à-dire ceux qui font un usage sportif plus ou moins régulier, ou plus ou moins exclusif de leur temps libre et les consommateurs qui en consomment le spectacle par la présence directe dans les ‘tribunes’, ou bien par médias interposés.

Je pense que pour les supporters, ce qui les poussent à se rendre hebdomadairement sur les gradins du stade, ce n’est pas seulement leur volonté d’assister, pour participer à soutenir leur équipe de football mais que c’est aussi plutôt parce qu’ils y trouvent une occasion de rejoindre un espace public de sociabilité,  d’échanges et donc d’interaction.

Le stade, espace public par excellence, est un lieu privilégié de rencontres, de communication, d’expression….destiné à une population essentiellement masculine. La plupart des contenus des chants et des slogans qui naissent dans / et en dehors de ce lieu sont l’une des expressions de la mal vie et du mal être[5]d’une frange de la population ou bien même d’une société. La prolifération de l’utilisation de termes grossiers caractérise l’aspect viril de cet espace public et explique en quelque sorte dans notre pays son désinvestissement par la gent féminine.

C’est aussi un espace au sein de la ville du Khroub, parmi les rares espaces publics qui permettent aux jeunes d’exprimer une « identité khroubi ». Une identité qu’ils ont l’occasion de ressentir pleinement lorsqu’ils sont au stade, car rassemblée sous les couleurs d’une même grande banderole qui est celle du Khroub et réunit autour d’une même passion qui est celle du football.

Le stade est aussi un espace public au sein duquel les jeunes peuvent prendre revanche sur les équipes qui pour eux représentent les équipes des autorités (soit, les deux équipes de la wilaya de Constantine[6]).

Cet espace public représenté par l’enceinte sportive paraît être un endroit où l’on peut prendre certaines libertés avec les règles de comportement valables le reste du temps ailleurs.

Là-bas, les gens profitent  de l’anonymat  de la foule pour crier leur opposition et se défouler. Cet endroit public peut souvent servir de caisse de résonance à des protestations sociales et aux problèmes de la vie quotidienne[7], quelquefois avec ironie mais toujours avec la crudité du langage de la jeunesse et de la rue. C’est devenu un endroit ou la violence verbale est tolérée et où l’on peut laisser libre cours à ses émotions. Où l’on peut prodiguer des insultes à l’égard des autres sans que cela paraisse inconvenant. Seule cet espace public représenté par l’enceinte sportive permet aujourd’hui ces dépassements verbaux et comportementaux, qui conduiraient droit au poste de police s’ils avaient lieu sur la voie publique[8].

Une autre explication avancée selon laquelle cette violence pourrait servir d’exutoire à la dureté de la situation sociale dans laquelle vivent ces populations, aux difficultés de la vie et aux frustrations qui en résulte … Dans cette perspective, les agressions verbales, symboliques et même corporelles produite dans l’enceinte du stade, seraient expliqués par certains comme étant une « soupape de sécurité » mise à disposition des jeunes et moins jeunes, des espaces de défoulement et  d’expression de la haine issue de la mal vie. Pour eux, cette dernière aurait pour rôle de contenir et de cacher des violences qui pourraient être plus importantes.

  Il offre par là même une des lectures possibles des crises sociales qui touchent certaines villes.

Paradoxalement, les pratiques liées au stade s’étendent à l’extérieur de ses remparts et on ne parle pas seulement du football lorsqu’on est au stade, mais c’est devenu un sujet de discussion qui envahit tous les espaces et tous les débats. Et même les discours sur le football au Khroub, ne se limitent plus seulement aux exploits ou aux défaites de l’ASK mais aussi comme partout ailleurs aux éloges du football européen ou mondial.

Pour beaucoup de jeunes au niveau de la ville du Khroub, à part les gradins de l’ASK, il ne leur reste plus beaucoup d’institutions ou ils peuvent se réfugier pour échapper aux problèmes de la vie quotidienne. Cet espace public refuge qu’est l’ASK, ils ne l’utilisent pas seulement en allant au stade les jours de matchs mais quotidiennement aussi à travers leurs discours et leurs échanges interpersonnels, en suivant l’évolution de leur équipe et  tous les faits divers s’y rapportant, en en faisant de ce fait le véhicule d’une identité et de l’honneur d’une ville qu’ils se doivent de défendre à tout prix.

 A travers cette photo prise sur l’espace public représenté par les gradins du stade Abed Hamdani, en mai 2007 lors de la dernière rencontre du championnat de deuxième division, match ASK- USMAnnaba, nous pouvons voir que l’ASK comme institution et le stade comme espace public de rassemblement compte parmi les éléments qui expriment au mieux l’adhésion autour d’une identité commune.  L’identité Khroubi s’exprime ici sous les couleurs rouge et blanc.

2. Une identité générée par les caractéristiques de l’espace public.

Les couleurs rouge et blanc du code héraldique et le slogan « un seul but, la victoire » existaient avec la création de l’ASK et représentent des signes d’une identité sportive Khroubi.

Mais c’est au cours des compétitions et des affrontements avec les équipes adverses que l’équipe et ses supporters se forgent aussi une identité et ce, à partir d’éléments qui caractérisent la culture locale.

  Pendant le déroulement d’un match de football au niveau du stade, le spectateur participe à l’affrontement par procuration, ce qui ne signifie pas qu’il ne s’engage pas totalement dans l’action. Au contraire, le spectateur joue son rôle de « 13ème homme » comme on l’entend souvent et participe à l’affrontement. Sa liberté, c’est qu’il n’existe aucun règlement qui définisse les limites de son action.

Dans ces encouragements, il utilise donc le langage du discrédit de l’autre, de la disqualification. La ville adverse ainsi que ses habitants sont toujours désignés comme misérables.

Les supporters utilisent donc tous les moyens d’expression (mots, gestes, images, banderoles…) pour encourager leur équipe certes mais aussi pour discréditer l’adversaire. Leur langage exprime des modalités liées au jeu lui-même (un jeu de combat, de rivalité) et des rivalités liées aussi aux tensions sociales. 

En effet, la valeur « discipline » dans le sport décline par rapport à la valeur ludique. Dans ce contexte, on peut repérer la diffusion d’un esprit festif. Dans tous ces matchs, c’est une dimension fondamentale de la virilité, « l’honneur » qui est en jeu. Joueurs et supporters se doivent de le défendre. Et les symboliques qui se dégagent dans le fait de battre ses adversaires sont d’affirmer son pouvoir sur les autres. Car symboliquement, le vainqueur atteint l’immortalité et les perdants meurent symboliquement[9]. On ne se souvient que du nom du vainqueur, car gagner, c’est laisser son empreinte et immortaliser son nom quelque part.

 Pour l’ASK c’est à l’occasion de son 80ème anniversaire qu’elle concrétise son accession en compétition de première division[10]. Et de ce fait, les enfants de Massinissa ont eu là l’occasion de crier leur supériorité (à travers le football) par rapport aux deux autres équipes rivale de la région (je cite CSC et MOC) qui représentent la ville de Constantine, répondant par cela à un mythe qui nous a été raconté sur Massinissa ; disant, qu’il avait demandé qu’il soit enterré à sa mort dans un endroit dominant par sa hauteur la ville de Constantine. Et voilà que par le football les enfants de Massinissa ont l’occasion de dominer eux aussi encore, même rien que symboliquement (à travers le football cette fois-ci) la ville de Constantine.

  Pour parler du cri de guerre ainsi que du symbole des supporters de l’ASK, nous devons retourner loin dans l’histoire de cette localité. Considérés comme bedouis (ruraux) par les habitants de la ville de Constantine au moment où le Khroub n’était qu’un village, ce dernier se fit attribué cette appellation à forte charge symbolique de « kouara[11] ». Car d’après ses anciens habitants, la ville du Khroub était connue depuis le passé par ses activités d’élevage. A un tel point que nous pouvions trouver une étable dans presque chacune des maisons du village, ce qui donne un aperçu sur ce à quoi pouvait ressembler les espaces publics de la localité. Et c’est de là qu’est venu le terme de « kouara ». Ce sont donc les Constantinois qui pour se moquer des habitants du Khroub les surnommaient les habitants des « kouara». Parce qu’il ne faut pas occulter que jusqu’à aujourd’hui, on peut remarquer des étables dans les rues du centre de la ville, d’où la persistance de l’appellation. Ensuite le terme fut repris par les jeunes supporters de l’ASK et « kouara! » fut réapproprié comme cris de guerre par ces derniers.

Le nom de l’équipe est très souvent déterminé par les valeurs du groupe et ses référents symboliques. Ceci n’est pas considéré comme quelque chose de nouveau puisqu’en Algérie presque toutes les équipes portent des surnoms qui sont connus par les publics et même utilisés par les commentateurs à travers les différents médias (pour le Khroub, les médias utilisent surtout les diables rouges en rapport à la couleur rouge de la tenue avec laquelle joue l’équipe).

En plus de l’appellation kouara, chaque groupe de jeunes supporters au niveau du village s’identifie à son quartier et ce à travers des banderoles élevés dans les stades et dans les espaces publics où l’on voit écrit : « ouled massinissa », « ouled cominal », « ouled tandja » « ouled el battouar » à travers lesquels ils revendiquent leur appartenance et la légitimité qu’ils ont à soutenir l’ASK (nous remarquerons qu’aujourd’hui, ces revendications ne portent plus sur des appartenances tribales, peut-être parce que nous ne sommes plus au temps des tribus[12], mais auraient plutôt tendance à porter sur des espaces et des territoires, soit à se baser sur des appartenances spatiales et territoriales. Elles se rattachent aujourd’hui aux différents quartiers qui constituent la ville du Khroub). Parmi les enjeux que fait naître le football au niveau des espaces publics de la ville du Khroub, nous pourrons remarquer l’émergence d’une certaine territorialisation avec l’appropriation symbolique des différents espaces de la ville qui répond quand même à la logique de la distribution spatiale des habitants au niveau de la ville du Khroub. Un dénominateur commun qui fut très vite trouvé, était tout de même nécessaire pour rassembler les supporters de cette équipe de football.

Sur cette question Monsieur feu Boulebier Djamel[13] s’exprime en disant que : « les jeunes supporters Khroubi, semblent revendiquer une des formes de leur stigmatisation par les supporters Constantinois quand ils intègrent dans leurs répertoire de chants : « c’est comme ça qu’ils font el-kouara ! ». Ils assument ainsi leur attachement à la dimension rurale de leur espace de référence et marquent une certaine distance et/ou résistance à la ‘révolution urbaine’ d’autant plus mal perçue qu’elle a engendré, par captation d’autres populations originaires de Constantine ville (porteuses d’autres formes de consommation des espaces publics ?)…et qui ont bouleversé totalement la trame spatiale du bourg »[14].    

Ce que l’on pourrait noter ici, c’est qu’il manque aux jeunes du Khroub aujourd’hui des modes d’expression qui leur permettent de se différencier, non par une identité négative (kouara) mais par des moyens qui les valoriseraient tout en ayant recours par exemple aux couleurs, au blason et à la devise autour desquels s’est constitué le club. A cet effet, le passage à « ouled Massinissa », ou à l’identification à d’autres espaces et quartiers de la ville pourrait être considéré comme un processus de valorisation interactif.

Les graffitis qu’utilisent les jeunes comme support d’expression et comme marquage symbolique de l’espace, dérangent certes de manière peu esthétique l’espace public, mais permettent d’exprimer les préoccupations de ces derniers, ainsi que leurs appartenances géographiques aux différents quartiers qui constituent la ville du Khroub. Pour ces jeunes, ils s’expriment aussi sur les murs faute de ne pouvoir s’exprimer ailleurs et revendiquent donc par ce fait « un manque d’espaces d’expression ».

Nous constaterons donc que la réappropriation du stigmate «kouara» résonne dans les espaces publics et au niveau du stade lors des rencontres autant que « Ouled Massinissa ». Alors que le slogan initial « Un seul but, la Victoire » à travers lequel l’ASK a vu le jour n’existe plus dans la conscience collective de la population Khroubi. 

3. Appropriation d’espaces publics, frontières symboliques
et provocations par graffitis:

Comme nous l’avons dit, le football déborde les contours architecturaux des stades pour épouser ceux de la ville à travers plusieurs nouveaux supports de communication. Parmi ces derniers, les graffitis que l’on remarque aujourd’hui sur les murs des espaces publics. Ces signes de reconnaissance sont l’expression d’identités et d’appartenances ainsi que d’encouragement et d’adhésion aux équipes de football par leurs supporters. Ils peuvent aussi être utilisés à d’autres fins, comme par exemple la dévalorisation des équipes adverses et sont produits dans une logique du défi propre à une culture juvénile.

Photo prise le 26 novembre 2007 au niveau d'une rue du noyau colonial de la ville du Khroub.

Les jeunes visent à laisser leurs marques dans la ville et participent à de nouvelles formes de cultures urbaines. Ils participent aussi à travers ces graffitis à un marquage symbolique de l’espace public.

Les jeunes du Khroub s’identifient aux kouaras qui étaient dans le temps une façon de se moquer d’eux pour les habitants de la ville de Constantine.

C’est un stigmate qu’ils reprennent à leur compte et auquel ils s’identifient désormais.

Une visite de terrain effectuée le lundi 16 novembre 2007 au niveau de quelques espaces publics (rues et quartiers) de la ville du Khroub et qui avait pour objectif principal de nous faire une idée sur les graffitis qui s’y trouve et qui peuvent avoir une relation directe ou indirecte avec la pratique du football ou bien avec les équipes institutionnelles de football de la région, nous ont fait remarquer que la ville du Khroub est symboliquement partagée en deux parties bien distinctes. Une première partie représente le noyau colonial (où se situe le vieux village) au niveau duquel on ne trouve que des graffitis relatifs à l’équipe de la ville (l’ASK) et une seconde partie qui représente les nouveaux quartiers résidentiels périphériques au noyau colonial et qui ont été créés pour accueillir les populations migrantes en provenance surtout de Constantine et au niveau de laquelle nous retrouvons surtout des graffitis du CSC. Suivant de ce fait logiquement la division spatiale de l’espace habité, puisque nous pouvons remarquer que les nouvelles populations migrantes vers la ville du Khroub ont été placé au niveau des nouveaux quartiers périphériques (alors, quelquefois les graffitis des deux clubs cohabitent sur les écritures murales et d’autres fois, les graffitis de l’ASK sont même barrées; … sur leur propre terrain !)

Nous avons pu observer sur le terrain que les tags relevés au niveau du village répondent à certaines logiques d’appropriation des espaces par les habitants des différents quartiers. Ce qui fait que nous trouverons par exemple des graffitis du CSC dans des quartiers qui abritent surtout des populations originaires de la ville de Constantine. Nous avons donc pensé à une appropriation et un marquage symbolique des espaces à travers les graffitis par les différents habitants. Nous en avons déduit que ces derniers pouvaient aussi être des révélateurs des origines de ces habitants. A travers ces graffitis, ces jeunes « expriment une demande de reconnaissance…les limites de la ville sont ainsi redéfinies et l’espace public privatisé »[15]

 

Photo prise le 26 novembre 2007 au niveau d'une rue du noyau colonial de la ville du Khroub.

Ce graffiti du CSC par exemple au niveau d’une des rues du centre de la ville du Khroub représente une forme d’agression et de violence symbolique contre les supporters de l’équipe du Khroub. Si l’on prend en considération que ce dernier est apposé sur un mur au niveau du territoire Khroubi.

Photo prise le 26 novembre 2007 au niveau d’une rue du noyau colonial de la ville du Khroub.

Car les supports de communication que sont les murs, qu’ils soient situés aussi bien dans des espaces publics que privés appartiennent à leurs habitants. Et contrairement à la périphérie, le centre de la ville (surtout le noyau colonial) reste encore dominé par les Khroubis, qui n’acceptent pas que leurs murs servent de supports d’expression pour d’autres clubs. Surtout pour les clubs rivaux.

 

Photo prise le 26 novembre 2007 au niveau d'un des nouveaux  quartiers de la ville du Khroub

 Au contraire, au niveau de la périphérie, qui représente des zones d’habitats plutôt réservés aux habitants migrant de Constantine et d’autres villes ou villages voisins, les supporters d’autres équipes ont le dessus (ici, sur cette photo, c’est surtout le CSC), dont les supporters se manifestent même les jours des grandes rencontres du CSC qui se déroulent bien entendu à Constantine. Pour ces derniers, les banderoles commencent à se déployer au quartier des 1600 logements (qui est un quartier du Khroub), pour se diriger vers le stade Chahid Hamlaoui de Constantine. Car en criant leurs slogans au niveau du Khroub, ils crient leur supériorité par rapport aux supporters de l’ASK. 

Ce que nous pouvons dire pour conclure ce bref exposer, c’est qu’en prenant une institution sportive, c’est en réalité toute une société que nous pouvons étudier à travers elle. Car toutes ces formes d’agressions de l’espace public, qu’il nous est possible de constater quotidiennement tout autour de nous et dont nous attribuons tous les méfaits à l’institution footballistique ne sont en réalité que le produit de la société. Considérant que le sport accepte d’accueillir aujourd’hui tous ceux qui n’ont pas d’autres refuges contrairement à beaucoup d’autres institutions. Et vu la permissivité qu’accorde le champ sportif devant la fermeture de tous les autres champs que sont : l’économique, le politique et le social, le sport se présente donc comme un entonnoir dans lequel s’essore l’expression de tous les problèmes de la vie quotidienne. La valorisation d’une identité, le besoin et la légitimité d’une appartenance à l’espace public local sont en tête de ces revendications. Et nous dirons pour terminer que pour s’exprimer dans un contexte de fermeture démocratique, les jeunes prennent de nouveaux supports d’expression et de diffusions adaptées aux moyens que la ville et ses responsables mettent à leur disposition et faute de cela et pour plus de visibilité, les jeunes utilisent les espaces publics pour permettre une meilleures diffusion de leurs préoccupations.

  Bibliographie

Boulebier, Djamel Masri, Constantine de la ville au sport, texte de synthèse des travaux de recherche en vue de l’obtention de l’habilitation universitaire à la direction de recherche, Constantine, 2004-2005, p. 9.

Bulletin du gouvernement général 1863, p. 103.

Bodin, Dominique et Héas, Stéphane (2002), introduction à la sociologie du sport, éds. Chiron.

Organisation de Coopération et de Développement Economique, La culture et le développement local, éd. OCDE, Paris, 2005, 213 p.

Saouli, Khadoudja, El-Khroub, du village à la ville santé, mémoire de magister en Urbanisme, université de Constantine, septembre 2001.

 Notes

[1] Le Khroub est une Daïra de la wilaya de Constantine. Son équipe de football,  l’ASK a évolué en championnat de première division depuis la saison 2007-2008 jusqu’à la saison 2010-2011.

[2] Bulletin du gouvernement général 1863, page 103.

[3] Saouli, Khadoudja, El-Khroub, du village à la ville santé, mémoire de magister en Urbanisme, université de Constantine, septembre 2001.

[4] Club Sportif Constantinois, créé en 1926.

[5] Boulebier, Djamel Masri, Constantine de la ville au sport, texte de synthèse des travaux de recherche en vue de l’obtention de l’habilitation universitaire à la direction de recherche, Constantine, 2004-2005, p.5.

[6] Le Club Sportif Constantinois CSC et le Mouloudia Olympique de Constantine MOC qui a été créé en 1936.

[7] Pendant le match de l’ASK du jeudi 12 avril 2007 on a crié sur les gradins du stade Abed Hamdani la cherté de la vie, ou l’on a revendiqué le prix de la pomme de terre qui a alors atteint les 70 dinars. Mais aussi s’adressant aux forces de l’ordre en les mettant en garde contre le retour du terrorisme, par le fait de l’explosion d’une bombe à Constantine au courant de la semaine (et tout ce, à travers des chants rhétoriques).

Il est vrai que le football (spectacle) de haut niveau déborde les contours architecturaux des stades pour épouser ceux de la ville réelle et participe donc à l’animation des villes. Mais d’un autre côté ; il ne faut pas oublier que l’enceinte du stade est aussi poreuse (et non un endroit complètement isolé et retiré de la société) et permet donc d’y exprimer tous les problèmes de la vie quotidienne.

[8] Bodin, Dominique et Héas, Stéphane (2002), introduction à la sociologie du sport, éditions. Chiron.

[9] Bodin, Dominique et Héas, Stéphane (2002), introduction à la sociologie du sport, éd. Chiron.

[10] Cette équipe n’a jamais accédé aux compétitions de première division et n’a pu atteindre les sommets qu’à travers la coupe d’Algérie cadet en 1971 et juniors en 1974.

[11] Sabir Algérien pour dire les écuries ; mais en parlant des étables.

[12] Dû certainement à l’hétérogénéité de la provenance des habitants qui résident les différentes villes et les différents quartiers.

[13] Était enseignant chercheur à l’université Mentouri Constantine et chercheur associé au CRASC.

[14] Boulebier, Djamel Masri, Constantine de la ville au sport, texte de synthèse des travaux de recherche en vue de l’obtention de l’habilitation universitaire à la direction de recherche, Constantine, 2004-2005, p.9.

[15] Organisation de Coopération et de Développement Économique, La culture et le développement local, éd. OCDE, Paris, 2005, p. 41.