Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

De par le monde, le stade a une place priviligiée dans la ville. Lieu de spectacle ludique profane, il assure aussi de nombreuses fonctions éducative, hygiènique, sanitaitaire, ou tout simplement, de rassemblement de grand public. Hier, dans l’Algérie coloniale, il était un espace de "la parole nationaliste" et de contestation anticoloniale grâce aux mobilisations de masse des supporters algériens, avec les chants (les nachids), les chahuts, les slogans, et les prises de paroles des agitateurs nationalistes, mais aussi, le lieu d’expression identitaire. A ce titre, aujourd’hui, dans l'Algérie post-indépendance, le stade de football contemporain, une arène sportive de spectacle est-il l’héritier du stade colonial ? Durant le match de football-spectacle où règne la ferveur et les clameurs, est-il un espace d'élaboration et d’expression de « la parole politique jeune », une école de la résistance et une authentique propédeutique de la révolte de la jeunesse algérienne ?

Joue-t-il donc un rôle positif dans l’expression du « sursaut démocratique » de la société algérienne, contrairement à la théorie sociologique de la critique radicale freudo-marxiste qui affirme qu’il entraîne « un abrutissement et une crétinisation des masses ». Telles sont les questions cruciales auxquelles cette communication essayera de répondre.

Notre corpus d’étude est constitué par l'ensemble des « mots du stade » des supporters de l’équipe nationale et des différents clubs de football couvrant une période historique longue allant de 1962 à nos jours. Nous ferons l'analyse de contenu de l’ensemble hétéroclite de ces mots du stade, exprimés en arabe dialectal algérien ou en français, en définitive de « cette violence verbale » afin de donner sa signification.

Rappellons tout d’abord, ce que nous désignons par les mots du stade. Ce sont les expressions, les énoncés et les phrases que les jeunes supporters utilisent à l’occasion des matchs de football qui s’accompagnent le plus souvent d’expressions du corps, de gestes et de mimiques. Ils se retrouvent essentiellement dans le langage constitué de signes vocaux et dans le système structuré de signes non verbaux : le paralangage, les graffitis et les graphiques des murs des cités et des quartiers populaires, (des houmas).

Nous ne ferons pas la sociologie du public des stades, c'est-à-dire des acteurs, les jeunes supporters et les figures de la mobilisation, ni l’évaluation du pouvoir de ces mots[1] du stade car il reste vrai que cette évaluation, c'est-à-dire ce qui rend un énoncé efficace tout en lui conférant un caractère performatif est difficile à faire dans ce cas. D’ailleurs les décideurs algériens déclarent « ce ne sont pas les stades, ni la rue, qui gouvernent, et encore moins les gamins ». Ils sont donc sans influence, semblent-ils affirmer.

Or comme le dit Judith Butler, le langage est considéré  « principalement comme une puissance d’agir, comme un acte et ses conséquences, une activité prolongée, l’accomplissement d’un acte qui a des effets ». Cette déclaration n’est pas réellement une définition. « Le langage est après tout considéré comme une puissance d’agir, c'est-à-dire qu’il est postulé comme ou considéré comme tel »[2]. Cependant, elle souligne qu’un acte de discours peut être un acte sans nécessairement être efficace, c'est-à-dire n’a pas le pouvoir de produire des effets. D’autre part, même s’il n’engendre pas un ensemble de conséquences et n’a pas d’influence, il reste une puissance et la puissance d’agir du langage trouve son origine dans le sujet.

Or dans notre étude, les jeunes qui ont « une identité assignée » dans la société patriarcale algérienne sont des sujets agissant du langage. En ce sens, ils sont une puissance. Aussi, nous nous attacherons essentiellement à saisir non pas le résultat, l’effet et l’efficacité des mots du stade mais leur modalité et leur sens global qui peuvent être appréhendés en faisant crédit au discours des acteurs surtout quand ils s’adressent aux décideurs politiques dans un contexte particulier.

a. La diversité des genres d’expression

Les modes d’expression sont nombreux. On distingue :

*les slogans qui recourent à un langage simple, multiple, à des formules brèves et frappantes pour propager une opinion, soutenir une action. Ils sont liés aux aléas de la compétition sportive. Sur le plan chronologique de leur usage, on observe deux périodes.

La première période est celle des primo-slogans sportifs qui traduisent la rivalité d'antan entre les villes, le régionalisme et l'esprit de clocher. Ils s'adressent directement aux supporters de l'équipe adverse, en utilisant beaucoup de quolibets. Les Belabésiens sont traités par les supporters des autres clubs de « fils de la Légion étrangère »[3], raillerie injurieuse et même suprême insulte pour les Belabèsiens. Les kabyles sont appelés les zouaouas. Quant aux Djidjelliens, on se moque de leur accent et de leur tic langagier, ce qui n’est qu’une plaisanterie ironique, moins grave que celle adressée aux Belabésiens. L'équipe de Boufarik, « la capitale des oranges », est bombardée par exemple d'oranges lors de ses déplacements à Alger ou à Tizi Ouzou en Kabylie. Dans ce cas là, on est dans l’image et le symbolique. Cette violence verbale classique est essentiellement régionaliste. Elle a cependant des effets politiques car elle accentue la division des Algériens et devient un frein à la promotion de l'unité nationale selon le pouvoir politique. Seulement ces slogans sont vite dépassés et remplacés par les seconds qui amorcent le début d'un contact direct avec les décideurs politiques présents ou non dans les tribunes officielles des stades. Ce premier contact est organisé par les flatteurs du prince (les courtisans du Président). Il est rarement spontané. Pendant la réforme sportive[4], dans les gradins, les applaudissements étaient généreux et unanimes et les chants et les ovations étaient localisés en certains endroits de la vaste arène du stade du 5 juillet, à Alger, en particulier sur les gradins de haut à droite de la tribune officielle où sont placés les membres du gouvernement, du parti du FLN et de l'Armée Nationale populaire (ANP). Les spectateurs sont organisés et dirigés par un chef d'orchestre. Ils s'adressent directement au gouvernement. Ils chantent à l'unisson l'hymne à la Révolution Agraire:Aie mamia, ou twara ziraia, lancent des mots d'ordre d'alliance du peuple et de l'armée contre la réaction: Djeich, Chaab, dad el rajaîa et des slogans apologétiques à l'adresse du prince, yahia Boumédiène. On entonne des chants patriotiques et révolutionnaires. Il n'y a pas de remise en cause des gouvernants. Ce sont les mêmes slogans que l'on retrouve dans les meetings politiques de l'UGTA, de la JFLN, de l'UNJA, du parti du FLN. On ne fait pas preuve d'imagination, de créativité, ni de courage politique.

La deuxième période correspond à l'appararition des « paroles de la révolte et de la contestation » dans les stades. C’est l’application du slogan de mai 68 en France: Enragez vous. Ces paroles apparaissent au début de 1977, après la mort de Houari Boumédienne et l’accès au pouvoir de Chadli Benjeddid. Ce sont les Kabyles qui commencent à revendiquer leur identité culturelle et ethnique. Avec les années 1980, les jeunes nés après la Guerre de libération nationale, rejetés par le système social, les exclus du système scolaire, constituant une nouvelle génération, une catégorie de « néodamnés » de l'Algérie post-indépendance, interviennent plus fréquemment et sans peur. Dans les années 1986-1987, ils se mettent en rapport direct avec les dirigeants politiques, à l'aide de slogans sociopolitiques clairs, simples et concis. En effet, grâce à ces slogans et mots d'ordre du stade, les jeunes s’approprient un mode des plus directs d'interpellation des dirigeants politiques algériens qu'ils soient présents dans le stade ou absents physiquement. Ainsi, lors des manifestations sportives de grande importance, en s'adressant aux officiels, ils déplacent les pôles de la visibilité de la pelouse foulée par 22 joueurs vers les gradins où se trouvent des dizaines de milliers de jeunes. Oubliant un instant le match, la focalisation de l'intérêt, se fait sur la tribune officielle.

D’autre part, le match international de football, quand il se déroule en présence du président de la République, après l'hommage rituel et officiel qui lui est rendu, devient souvent l'occasion pour les jeunes de dialoguer avec lui, de manifester leur besoin d'écoute, et de lui présenter leurs revendications. En nous référant à Paul Veyne, celui ci nous dit que les spectacles dans la Rome antique donnés par le prince ou en sa présence, permettent aussi au souverain de prouver à sa capitale qu'il a des sentiments populaires; ils sont aussi une cérémonie où le prince se fait acclamer. En Algérie, c'est le contraire qui se produit : c'est durant les matchs de football que le président de la République qui a perdu son aura et sa légitimité[5] se fait conspuer. En avril 1989, lors de la dernière session du comité central du FLN, le chef de l'État le Président Chadli soulève le problème de l'ampleur de la violence dans les stades et dont il devient la cible privilégiée. En effet, les « réactions du stade », avec ses slogans, ses clameurs, sont un véritable instrument de vérification et de mesure du sentiment populaire, du degré de ferveur manifestée par l'opinion publique lors de l'accueil au stade du chef de l'Etat, ou du ministre.

A partir d’Octobre 88, la parole politique s’installe en permanence dans les stades. Cette communication en visant aussi à faire légitimer comme processus normal, allant de soi, une idée, une émotion, exprimée à travers un slogan, des cris, une action négative que la raison devrait condamner, n'empêche pas les jeunes de parler eux aussi de politique, à leur manière et en utilisant alors leur propre langage politique.

Le 5 octobre 1988, en pleine insurrection, les jeunes des quartiers populaires de Oued Korish, du Climat de France, les jeunes hittistes, désoeuvrés de Bab El Oued reprennent tout simplement les slogans des stades qu’ils avaient assez souvent affutés. Ils ébranlèrent le parti unique du FLN et permirent le début de la libération de la société civile algérienne. Après cette césure, entrainant une véritable libération de la parole de la société civile, la politique devient dominante et le sport spectacle passe au second plan.

*Les chansons des stades, considérées comme un art mineur mais d’une importance majeure, elles sont nombreuses et empruntées par les spectateur sportifs à différents terroirs en les adaptant. Ils les adoptent après les avoir détournées. Le calembour, les substitutions homonymiques, les jeux de mots fondés sur une similitude phonique, sont utilisés. L'humour, l'ironie, la satire, le disputent à la métaphore pour donner de très petits textes de 2 ou 3 phrases, d'un à trois couplets sur des rythmes et des thèmes puisés à même les chansons des chanteurs de rai (des cheb et des chebat). Le palimpseste verbal mobilisant des savoirs, des représentations, des valeurs dépasse toujours le registre éminemment culturel pour le registre politique.

On en distingue deux sortes : les « officielles » apologétiques des clubs et chantées par des stars de la chanson, celle de l’USMA par Kamel El Harrachi, fils du célèbre Dahmane El Harrachi, de l’USMBlida par Cheikh Mahfoud, de la JSMSKikda, du CSConstantine, du MCA, de la JSK et « les fabriquées » des supporters dans lesquelles on y trouve d’abord les encouragements du Club. : Viva Mouloudia, Allez, Allez, Allez, Allez, y a Chnoui[6], la revendication de la victoire, la fête, le défilé de la victoire dans les quartiers. Ces dernières, utilisées pratiquement tous les jours de matches et faisant partie de la tranche de temps ludique, à grand effet d’entraînement, sont un des principaux médias de la jeunesse.

Ce faisant, les chansons du sport sont nombreuses. En 1963, il existait déjà dans l'Oranie, une chanson en français : cocotte minute, bien vacant, fêtant le progrès social des Algériens par l'acquisition de la cocotte minute et les appartements laissés par les Français d’Algérie. Celle de l'équipe de Sétif est Hela, Helala !, celle de Annaba Ya Baba el Mansour.

On emprunte aussi aux clubs européens et aux Anglais les cris Hé, ho, hé, ho, ainsi que la « hola », etc... Plus que dans les pays occidentaux : France, Italie, Grande-Bretagne, dont s'inspirent les jeunes grâce aux paraboles et où les chansons fusent des gradins des tribunes des stades de football, les airs, le rythme[7] de certaines chansons ainsi que les slogans repris en coeur dans les tribunes algériennes, sont systématiquement reproduites dans les manifestations politiques de rue. L'air est le même, en revanche le contenu change, il devient essentiellement politique.

Ces techniques des chants mélées à la musique et aux danses, expriment à la fois, la fête des supporters, une véritable recherche du plaisir, de la jouissance éphémère qui rit dans le temps présent afin de conjurer le malheur, la misère, mais surtout la révolte et la rébellion des jeunes à la Hogra, (oppression). Cet hédonisme deviendra une véritable insoumission à l'autoritarisme de l'Etat.

*Les incivilités et la vulgarité, à coté du langage populaire, on trouve le langage grossier à travers les insultes et les injures qu’on adresse aux autres. Tout d'abord le langage grossier à caractère sexuel, injures, gestes obscènes, mettant toujours en doute la masculinité et la virilité des autres est dominant. Les injures incestueuses et religieuses les plus usitées sont “Nique ta mère, nique ta soeur.”[8] Parfois certains s'aventurent sur le terrain du blasphème suprême “Que soit maudite la religion de ton Dieu”. Ils participent de l’opposition au sacré, au religieux de l'autre dont ils se veulent transgression.

Il faut rappeler que les jeunes algériens ne se conduisent pas de la même manière lorsqu'ils sont isolés dans l’espace privé familial, dans la houma, le territoire du quartier ou dans l’espace public. Dans le premier cas, ils sont très pudiques. En revanche, lorsqu'ils sont en groupe, ce sont de véritables poudrières prêtes à exploser à la moindre étincelle. Ils se laissent souvent prendre par des émotions fortes, des mouvements affectifs extrêmes allant jusqu'à s'oublier ou à commettre des dérapages langagiers. L'obscénité est l'expression récurrente et l'arme de leur mécontentement ainsi que de leur masculinité. A Constantine durant le derby opposant le CSC et le MOC, le slogan des supporters du CSC est Ouach kharaj louliea men darha. L’équipe du MOC est traitée de femme qui tarde à quitter le domicile familial. A Alger le derby Mouloudia-USMA se joue aussi sur le statut des deux clubs. Le Mouloudia est radjal, homme, (slogan peint sur les murs), et l’USMA une femelette.

Alors, on peut affirmer que les injures, les insultes, les obscénités, et la grossièreté essentiellement à connotation sexuelle, forme de blessures linguistiques, sont des invariants historiques de la violence verbale dans les stades algériens qui remontent à l'époque coloniale.

Et comme le dit Daniel Fabre, selon Turgot "il est bien certain que moins un peuple a des termes pour exprimer les idées abstraites, plus il est obligé, pour se faire entendre, d'emprunter à chaque instant le secours des images et des métaphores et plus, en même temps, le champ de ses idées est nécessairement renfermé dans le cercle des objets sensibles"[9].

*Le paralangage est essentiellement exprimé en français. A coté du langage sonore, on trouve aussi des banderoles déployées dans les tribunes des stades où s'amalgament langage politique et langage sexuel : Vive le Maghreb berbère sur les banderoles des Kabyles dans le stade du 5 juillet à Alger et aussitôt enlevées par les forces de sécurité. Hamra, mon amour. Ce dernier slogan de déclaration d’amour et d’attachement affectif au club est le plus répandu. Il se retrouve aussi dans les chansons des supporters. Khadra, ya mon amour, Azizti Mouloudia, JSMSkikda ma chérie. Il exprime un véritable investissement passionnel dans de nombreux clubs qui deviennent une réalité autonome, fortement personnalisée avec laquelle les supporters entretiennent des relations passionnelles d'amour sublimé. En l'occurrence, le club est assimilé à une maîtresse qui invite à l’extase et à l’orgasme et pour laquelle on est prêt à consentir des sacrifices en temps et argent pour les déplacements et parfois des pertes de biens, telles que les voitures détruites lors d'incidents sportifs. En retour et en compensation, on bénéficie d'émotions fortes procurées par le spectacle. On éprouve de la joie puisée dans la victoire, de la jouissance dans la danse, les chants de la fête. On s'enivre comme si on était en boîte de nuit, au dancing. Grâce à toutes ces sensations, on combat la malvie, la misère sexuelle. En définitive, on a le sentiment d'exister .

*Les graffiti des jeunes sur les murs, se généralisent concomittament à la dégradation de leurs conditions socioculturelles, d’ailleurs, à l’instar des étudiants contestataires de mai 68 à Paris qui écrivent  désobéir d’abord : alors écris sur les murs (loi du 10 mai 1968),  Murs blancs, peuple muet, Écrivez partout.

Ils sont peints à la peinture verte, rouge, blanche et noire au pinceau, au bâton et aux moyens de bord, grossièrement, contrairement à ceux des pays occidentaux faits le plus souvent à la bombe de peinture. On les retrouve presque partout, même dans les endroits les plus insolites, tels que le bord de mer, gravés[10] sur les rochers afin d’éviter d’être effacés et les lieux de mémoire les plus respectés comme les cimetières. Parfois, ils côtoient des esquisses sommaires, des dessins de jeunes muralistes débutants. On peut les lire, aussi sur les murs des lycées[11], des quartiers populaires et des quartiers généraux, des territoires des hittistes des cités : « quartier Londres », « Australie », « Miami » à l’instar des nouvelles appellations de certains quartiers commerciaux des trabendistes, « Quartier Dubai », etc...Ces inscriptions sont pratiquement toutes en français vulgaire avec de grosses fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe. Elles nous renseignent sur le niveau d’alphabétisation de ces jeunes purs produits de l’école fondamentale et du processus d’arabisation, qui ne se préoccupent pas du respect de la langue en appliquant le slogan de mai 68 : l’orthografe est une mandarine . Véritables «dazibaos » et cahiers de brouillon, ces graffitis mêlent d’une façon éclectique à la fois le football, l’amour, la poésie, la rêverie, la politique, la révolte, la haine, et l’humour. Les sigles de partis politiques côtoient les menaces et les défis au pouvoir politique. Ces inscriptions peuvent être des indicateurs d'appartenance politique des quartiers où football, politique et expression de mal de vie, s'amalgament. Nous avons trouvé sur le mur d’un terrain vague, un dessin figurant l’acte sexuel de sodomisation entre deux personnes de sexe masculin et des inscriptions exprimant l’homophobie et la condamnation de l’homosexualité qui se répand dans pratiquement toutes les villes[12]. En fait, les mots les plus répandus sont ceux qui se rapportent au sport et particulièrement au football. Ils vantent les mérites de tel ou tel club, ainsi que les noms de leurs plus prestigieux joueurs.

A Constantine, où il y avait une forte communauté juive, l’antisémitisme primaire est utilisé pour discréditer l’équipe de football du MOC. Sur les murs de la ville, on trouve les inscriptions MOC = juifs, l’autre équipe rivale soutient l’islamisme (CSC = votez Fis). On y trouve aussi des souhaits de bienvenue au chanteur Enrico Macias. La venue de ce dernier en Algérie avait soulevé des protestations des nationalistes conservateurs et des islamistes avec à leur tête le premier ministre Belkhadem.

On tombe aussi sur ce fort désir de départ sur les murs dans bon nombre de villes algériennes. Dans les quartiers les plus défavorisés, d’Alger, de Bab El Oued, de Badjarah, d’El harrach et même des villes de l’Est algérien, Constantine, Jijel, Skikda, on peut voir des appels au chef d’État francais Jacques Chirac pour l’obtention du visa qui permet le voyage, l’évasion et la sortie de la condition de damné de l’Algérie. Parce que minorés, infantilisés par la société, leur rage d’exister se manifeste à travers les nombreuses signatures, les initiales, les noms et les prénoms de jeunes.

* le langage du corps, d’autre part est très souvent usité par les jeunes qui vont très facilement de la fête à la révolte, de l’allégresse à l'agressivité. Le passage de la joie à la violence, arrive assez souvent. Il se manifeste à travers le corps en mouvement. En effet, comme dans les liturgies des Chrétiens d’Orient où les fidèles chantent, bougent et dansent sous la direction du prêtre qui officie à la fois comme chef d’orchestre et chanteur, les supporters lancent des cris du cœur dans un véritable exhibitionnisme corporel pour exprimer leur bonheur lors des moments de victoire. Ils se dénudent plus facilement le torse. Ils s'enlacent, s’étreignent, se tiennent par la main et s'embrassent, frôlant la connotation sexuelle inconsciente. Ils utilisent le contact physique qu’ils aiment. Leurs corps présentent alors une dimension sensuelle et érotique. Parfois, ils vont jusqu’aux pleurs car tout dépend de l'issue du match. Des jeunes, comme des adultes n’hésitent pas à pleurer à chaudes larmes lorsque leur club perd[13], alors que dans la culture algérienne l’homme ne pleure pas. Il arrive qu’ils s’autodétruisent en se frappant la tête contre le mur. Ainsi les actes de discours sont aussi des actes du corps de ceux qui parlent, mais qui agissent également sur les corps de leurs destinataires. Le corps des jeunes dit toujours plus et autre chose que ce qu’ils veulent dire, et qu’ils ne sont pas toujours maîtres de ce qu’ils disent.

B. De quoi parlent les jeunes des stades, que disent-ils ?

En utilisant la sémantique diachronique qui s'intéresse à l’ordre d'apparition dans le temps des mots, mais aussi à l'évolution de leur sens, on peut déceler les thèmes suivants :

*le social. A l’époque du « socialisme », les slogans les plus fréquents sont de nature sociale : revendications d’emplois, de logements, d’infrastructures. Ceux de la dénonciation de la pénurie des produits de première nécessité comme la pomme de terre, le café, le beurre dont souffrent les Algériens et plus particulièrement les classes populaires, sont les plus nombreux. Donnez-nous el batata (la pomme de terre), on vous donnera Yamaha la mascotte de l'équipe nationale qui met de la joie et de la gaieté chez les jeunes. Nous voulons des logements, des devises.

*les revendications exclusivement sportives

Bien sur, à côté de ces revendications sociales, utilisant des phrases très courtes structurées par des rimes, il y a : Chadli, bedalna (change nous) Houhou, le ministre de la Jeunesse et du sport. Ce dernier est rendu responsable des défaites de l'équipe nationale de football. Cette revendication s’intéresse légitimement au ministre en charge de la jeunesse. A ce moment là, les jeunes sont centrés sur l'équipe nationale de football. Cette revendication résume la remise en cause de sa politique sportive et plus particulièrement l’organisation, la gestion, le recrutement et le choix de l’entraîneur de l'équipe nationale de football qui reste jusqu’à nos jours un problème national. En fait, on peut y voir une condamnation sans appel de la politique publique sportive identifiée au seul football par les jeunes. C’est le management et la gouvernanace du football algérien qu’il faut changer. C’est aussi l’attachement au sport qui connote une idée positive. On trouve d'autres expressions, en particulier vis-à-vis de l'entraîneur de telle ou telle équipe de football, à qui on s'adresse par son prénom pour changer tel ou tel joueur ou pour sermonner tel ou tel autre.

*le besoin d’éthique et la dénonciation de la corruption des dirigeants et de la famille du président de la République, Chadli. Le premier homme politique qui est la cible préférée des jeunes est le responsable du parti du FLN, Messadia. Durant ses discours démagogiques en arabe classique à la salle Harcha, véritables monologues devant les syndicalistes, les jeunes et les militants du parti du FLN, il est littéralement chahuté et accusé de vol. Messadia, serraq el maliya, Messadia, voleur de biens publics. Le deuxième est le chef de l’État : On ne vous a pas demandé de nous ramener du poivre noir mais un président capable (en arabe, felfel khal rime avec raïs fhal). Chadli, assez de vices ! Dis à ton fils de restituer les devises. Il s'agit du fils aîné Tewfik du président, associé du colonel de l’ANP, Senoussi responsable du complexe commercial « Riadh El Feth » et de Rachid Mouhouche, un jeune ami qui a escroqué la Banque Extérieure d'Algérie, à la suite d’une intervention personnelle de Larbi Belkheir, l’homme fort du régime et éminence grise du président, auprès du directeur de la BEA des Pins Maritimes, Tahar Yazid. Ce dernier s’est réfugié à Genève à la suite de cette affaire. Des milliards ont été subtilisés et la totalité de l'argent a été mise à l'abri dans des comptes à l'étranger. Seul Rachid Mouhouche a été officiellement reconnu coupable pour cette escroquerie et incarcéré à la prison d'El Harrach. Quant au fils de Chadli, il a été éloigné à Caracas au Vénézuela, auprès du nouvel ambassadeur, Slimane Bendjedid, un cousin de Chadli, un simple petit fonctionnaire de la compagnie aérienne Air Algérie dont il est devenu Directeur Général.

Le frère du président n’est pas épargné. A Constantine, en 1989, les supporters du grand club constantinois, le CSC insultent littéralement le wali de Constantine, Bendjedid qui est le frère de Chadli, Président de la République : Na”a âl bouk, entâ ou khouk, maudit soit ton père, toi et ton frère. Depuis, les supporters du CSConstantine, (les Sanafirs, les nains) de retour des stades en passant devant le siège de la wilaya, lancent un grand chut : silence, ne faîtes pas de bruit, chut le wali dort, laissez-le dormir. Ce wali ne travaille pas, c’est un fainéant.

*Un antiféminisme de certains jeunes. On s'attaque également à la femme du président. Une chambre, une cuisine, sont mieux que le château de Halima. Cette phrase exprime la rumeur incontrôlable qui court à Alger concernant la femme du Président qui aurait acheté le château de l’acteur Louis de Funès. D’autre part, la femme du Président est devenue trop visible dans l'espace public: Halima tahkam fina, Halima nous commande. Halima est maîtresse du pays. A cette époque, le président de la République associe son épouse à certaines réceptions protocolaires. Désormais, elle l'accompagne dans ses déplacements à l'étranger et Chadli n'hésite pas à se montrer en public avec elle. C'est le premier président algérien qui a osé cette apparition. Ainsi, sous la pression et les critiques, Chadli cède très vite et revient au protocole traditionnel. Sa femme n'apparaîtra plus dans l’espace public. Ce slogan, au-delà de son attaque du pouvoir, révèle en réalité l'antiféminisme des jeunes et le statut inférieur de la femme algérienne dans la société. Rappelons qu'avant la disparition de la télévision algérienne de la femme du président, une concession de taille est faite au courant islamiste moralisateur des moeurs, l'apparition publique avec un « foulard islamique » à la manière de Benazir Buttho, le premier ministre du Pakistan de l’époque.

*la soif de justice en application de la maxime de mai 68: L’insolence est la nouvelle arme révolutionnaire .

*le culturel n'est pas oublié. Les jeunes n’ont pas beaucoup de loisirs et s’ennuient. Ils sont donc attirés par les modèles culturels de la forteresse Europe qu'on arrive maintenant à regarder grâce à la parabole: La 5, la 6, la 2, vive la parabole[14]. Ils sont fascinés par la culture occidentale de consommation et les marques de vêtements et de chaussures de sport, « du made in » France, en Angleterre, etc… et les films de violence et de guerre qui sont censurés ou ne passeront jamais en Algérie. La valeur communicative jeunes des stades est très forte car ils envoient de véritables messages au pouvoir. Leurs paroles mélangent à la fois le sport, le social et le désir d’Occident qui se télescopent.

*le désarroi et le désespoir[15], crié régulièrement dans les occasions de regroupement dans les stades. Rana daîn. Nous sommes perdus. Vous nous avez abandonnés. Le mot dayaï (abandonné, perdu, largué) revient très souvent dans les slogans des jeunes. C'est un véritable appel au secours, ouvrez les fenêtres de vos cœurs contrairement aux contestataires de mai 68 qui proclament : Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend, ou  Ne me libère pas, je m’en charge. Ils ont peur d'être largués définitivement et de gâcher leur vie. Ils veulent vivre. La vie contre la survie, vivre au présent, Man t'nin ou ça tin, wou ha na man ci yin, mah gourin . Depuis 1962, nous sommes oubliés, opprimés. Manach moukharibin, rana day'in. Nous ne sommes pas des saboteurs, nous sommes délaissés. Mouloudia ou Serkadji . Le Mouloudia ou la prison de Serkadji. Il n'y a que deux voies qui leur restent, le club qu'on aime et la prison. Ils n'ont aucune autre perspective, semblent-ils trancher. Je suis fatigué et j’en ai marre. Dans mon pays, je suis opprimé. Maghroum, mahgour.

*leur naufrage et leur douleur, sont exprimés plus encore en clamant l'ultime recours qu'est pour eux la drogue ou l'exil: 6.15, 6.15, artane, phostan, nausinon, zitla[16]. Hassen, hassen tani, aatina zatla, natakifouha iinani makra fi lhoukouma. Hassen II, (le roi du Maroc), donne nous de la drogue, nous la fumerons publiquement en narguant le pouvoir. Ce slogan contient une double provocation: celle du pouvoir politique, puisqu’on est prêt à faire des alliances avec le propre ennemi du pouvoir algérien le roi du Maroc qu'on implore, et celle de la société et de l’Etat par la consommation de la drogue, un produit illicite. Trahison et illégalité ne leur font pas peur. La drogue permet le rêve, le voyage intérieur. Des jeunes interwiévés répondent:  je me remplis la tête,  Je mets l’oiseau dans ma tête . Ils sont comme les jeunes de mai 68, qui écrivaient : Le rêve est réalité. Désirer la réalité, c’est bien ! Réaliser ses désirs, c’est mieux ! Oubliez tout ce que vous avez appris. Commencez par rêver .

*l’envie de départ pour un ailleurs mythique hante leur conscience[17]. La jeune génération projette dans les rêves de départ pour un ailleurs de rêve son besoin de perspectives qui n'existent pas en Algérie. Le dernier plan quadriennal sous le Président Chadli avait pour ambition de rompre avec l’austérité de Boumédienne. Pour ce faire, un plan antipénurie le PAP, devait inonder le marché algérien de produits de consommation parfois futiles. Le slogan était : Pour une vie meilleure. Les jeunes l’ont complété en y rajoutant: Vivons ailleurs. Comme les slogans de mai 68 : Changez la vie, donc transformez son mode d’emploi, Soyez réalistes, demandez l’impossible, les jeunes osent et revendiquent ni plus ni moins que l’octroi de devises fortes, Aatouna devises, rouhou Langliz, donnez nous des devises, pour partir en Angleterre. A l’Est algérien, dans les annéees 90, c’est El Harba vers la Libye, la fuite vers la Libye des jeunes de Ouenza, une ville où filles et garçons jurent par le tout puissant de quitter cette terre maudite[18]. Il est venu un bateau pour l'Australie. Le bateau[19]est le moyen priviligié de voyage de cette génération désenchantée et qui est dans la totale dénégation. Ce n’est pas l’avion qui est un appareil technologique plus récent, plus moderne et plus difficile à emprunter à cause de très nombreux contrôles policiers. C’est le symbole de tous les émigrants de la terre. Il a permis l’aventure et la découverte des contrées lointaines. La mer donne plus de liberté et le bateau de fortune a été la solution des premiers émigrants. Nous le retrouvons dans la chanson raï récente Ya el babor (le bateau), y a mon amour, sors moi de la misère, toute ma vie, je suis mahgor (opprimé). Pour la France, le jeune algérien se contente de dire naktaâ (je traverse la Méditerranée). Ainsi sont apparus les derniers émigrants clandestins: Les haragas, du mot harag brûler, en arabe dialectal signifie voyager sans payer. Les « brûleurs » sont des voyageurs clandestins, « des despérados » décidés à fuir par la mer dans des barques du rivage algérien. Les haragas de masse[20], des dizaines en moyenne par jour tentent la traversée de la Méditerranée sur de petites embarcations, à l’instar des migrants clandestins africains subsahariens cherchant à gagner le sud de l'Europe, notamment les îles italiennes de la Sicile et de Lampedusa, ou les îles espagnoles de Ceuta et Mellila, à partir du littoral méditerranéen des pays du Maghreb qui leur sert de point de départ. Ignorant totalement les règles de la mer, ce sont parfois de piètres marins qui échouent sur le rivage algérien et sur la côte tunisienne ou disparaissent en pleine mer[21]. Ils sont très éloignés de leurs ancêtres, les corsaires barbaresques qui écumaient la Mer Méditerranée et imposaient leur loi aux vaisseaux occidentaux. C’est la dernière forme de l’émigration algérienne, jeune, de la faim, du chômage et de la malvie.

A l’occasion des voyages du Président Chirac, en 2002 et 2003 et celui de Sarkozy en 2007 à Alger, la demande principale des jeunes a été l'obtention du visa pour la France. Cette revendication se retrouve très souvent sur les murs des villes et même des villages. Le projet migratoire semble être la clée pour s’en sortir et pourquoi pas réussir socialement. Pour les footballeurs, c’est de jouer dans un club de football à l’étranger comme l’ont déjà fait leurs ainés de la génération coloniale et les joueurs professionnels de football. Lorsque la rumeur publique de facilitation d’obtention du visa circule, les consulats étrangers des pays occidentaux sont pris d’assaut par les jeunes, renforçant ce projet de départ.

Analysés sur le long terme, le départ, l'exil, l'émigration sont des invariants historiques du comportement social des Algériens. Mais le départ de l'émigré colonisé de la première et la seconde génération vers un ailleurs proche, la France, est imposé à la fois par la misère en Algérie et le besoin de l’économie française pendant les Trentes glorieuses. Ce sont des « émigrés indispensables » pour les deux pays, jeunes et temporaires. Du coté algérien, le titre de la pièce de théatre de Kateb Yacine « Mohamed prends ta valise et va nous chercher des devises » la résume bien. Ainsi, une fois sur place en France, l’exil est ressenti comme un déracinement: el ghorba des travailleurs émigrés, une souffrance. La chanson culte de Dahmane El Harachi, Ya rayah, (celui qui part) reprise par Rachid TAHA, l’illustre fidèlement. Pour les islamistes, el hidjra en arabe qui a une très forte connotation religieuse, évoquant la fuite du prophète vers Médine, est temporaire.

Ainsi, l'histoire de l'émigration algérienne en France montre qu'elle a commencé très tôt et qu'elle ne s'est arrêtée officiellement que dans les années 70 sous Boumédienne. Du côté algérien, cet arrêt est justifié par les actes racistes que subissent les Algériens en France[22], en riposte à la nationalisation des intérêts pétroliers français par l’Algérie. En fait, à l’arrivée au pouvoir de Giscard d'Estaing, avec la crise économique, le gouvernement de Jacques Chirac donne le coup d'arrêt de l'immigration le 3 juillet 1974.

L’année 1974 est donc le point de rupture de la liberté de circulation des Algériens avec la France en instaurant la fermeture des frontières, ouvrant ainsi la voie à l’émigration clandestine. Les Algériens qui avaient été des citoyens français de 1947 à 1962 et des émigrants après l’indépendance, deviennent « des étrangers qui posent problème» conformément à la démarche de «stigmatisation de l’étranger comme délinquant qui viole les lois de l’hospitalité ». Cela entraîne par la suite, le 27 septembre 1977, l’annonce par le Secrétaire d’État Lionel Stoléru de trois mesures majeures en matière d’immigration qui prennent effet dès le 1er octobre : « prime de retour de 10.000 francs »[23], impliquant la perte de tous les droits sociaux acquis, et qui inspire le film algérien: Prends 10 000 balles et casse toi, plus de nouvelle carte de travail, à l’exception des réfugiés et apatrides, des étrangers hautement qualifiés et des conjoints de résidents et de français, suspension de l’immigration familiale pour trois ans, sur l’habituelle toile de fond des mesures favorisant « le logement, la formation, la culture et le respect des droits »[24].

Cependant, cette fois ci, les jeunes d'aujourd'hui, de l’Algérie indépendante, qui n’ont pas connu la culture française, ne rêvent plus exclusivement de la France comme leurs parents, mais d'autres « Eldorado », plus lointains, du Canada, de l'Australie et de l'Angleterre. Ce sont de véritables condottières et des aventuriers qui ne sont pas génés par la distance, guidés par le désir d'Occident.

Après la césure d’octobre 88, la politique devient dominante dans les mots du stade. Une année avant, en 1987, la mort du maquisard intégriste Bouyali suscite la colère des jeunes et enfamme les tribunes des stades algérois: Bouyali a été tué par les lâches.

Sans exprimer une forme de soutien réel à la lutte armée des islamistes radicaux, les jeunes trouvent l'occasion de fustiger le pouvoir algérien. Bab el Oued, Chouhada[25]. Les jeunes rappellent que les morts pendant la révolte d'octobre 88 sont des martyrs de la démocratie. L'armée, le peuple avec toi, ya Abassi Madani. (Abassi Madani, leader du Front Islamique du Salut, FIS). C’est la reprise du slogan du PAGS transformé, des années révolutionnaires de « l’union de l’armée et du peuple contre la réaction ». Ce slogan invite à l’union de l’armée, du peuple et des islamistes. Il sert à décrier le FLN et donne même un chèque en blanc au Front islamique du salut par un soutien inconditionnel aux chefs du FIS.

Avec l'année 1990, se renforce la propension à l’interpellation des politiques. On utilise les appels au secours inattendus, le besoin de justification, la menace et le langage politique. A Alger, au stade du 5 juillet, plein à craquer lors de la finale de la coupe d'Afrique de football en mars 1990, le Président Chadli est conspué par la foule des spectateurs. Hawzou Chadli. Renvoyez Chadli. Rana dayin, edouna el falestine. Nous sommes perdus, amenez nous en Palestine[26]. A Alger, là où le FIS est largement dominant chez les jeunes, les slogans des stades sont ceux des meetings et des marches des islamistes. Doula Islamiya. État islamique. Alyha namout, alyha nahya. Pour «elle»(la république islamique) je meurs, pour elle je vis. En juin 1991, après l'arrestation de Abassi Madani et de Ali Belhadj par les forces de sécurité algériennes, les tribunes des stades demandent leur libération. On crie «libérez Abassi et Belhadj». On les rassure aussi sur le sort du parti, Ya Ali, ya Abbas, El Jabha rahi labès,(ô Ali, Belhadj, ô Abbassi, le parti (le FIS) se porte bien), «FI...I....IS».

Cependant avec l'aventure armée du FIS et sa mise hors la loi, les jeunes qui n'ont pas rejoint les maquis ou le terrorisme urbain islamistes, reprennent progressivement le chemin du stade avec la passion supérieure du football, démarche résumée dans le slogan d'octobre 1988: djina, choufna, rohna. (Nous sommes venus, nous avons vus, nous sommes repartis), à l’instar de la citation de Jules César : Veni, vidi, vici ! (Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu), dont la concision exprime le génie militaire et l'esprit de décision du général et de celle des contestataires de mai 68 à Paris à la Sorbonne, Je suis venu, j’ai vu, j’ai cru.

Paradoxalement à cette liberté conquise de parole des jeunes dans le stade, cet espace ludique est en même temps le lieu de manifestation de l'autoritarisme de l'État, et de la dissuasion par l'ostentation de la force et de moyens de coercition: répression physique, renforcement des brigades de police et de sécurité jusqu'aux alentours du terrain réglementaire. Malgré cela les forces de l'ordre subissent elles aussi la violence verbale. Les jeunes ne font nul cas de la police militaire (PM), constituée principalement de bérets rouges ressemblant aux anciens parachutistes français et symbolisant le fer de lance de la puissance étatique : l'armée que l'on conteste, mais qu’on compare à des allumettes, à cause de l’une des extrèmités des petits brins de bois imprégnée d’une matière inflammable rouge: Haoum djaou zalamettes (voilà qu'arrivent les allumettes). Cette manière de les accueillir a pour objectif de les tourner en ridicule. Les jeunes se moquent également des policiers et des CRS qui deviennent une autre cible stigmatisée: Djabou Zoubida lil polici tâana ou hab ya zouadj, (ils ont ramené Zoubida au policier, il a envie de se marier). Dans ce cas là, on a recours à la dérision vu le rapport de force. L'ironie est de règle. Les jeunes ne craignent plus les forces de l'ordre contrairement à leurs ainés qui étaient terrorisés par la redoutable Sécurité militaire (SM) et par l'armée au zénith de leur puissance. Mais ils ne cherchent jamais le contact physique et rejettent catégoriquement l'intention armée de quelques provocateurs aventuriers d'en découdre avec les policiers. Durant ce temps là, les services de sécurité filment à loisir le comportement des jeunes afin d'identifier les meneurs et ficher ceux qui lancent les slogans antiétatiques.

Nous venons de voir que toutes ces formes d’expression des jeunes sont des témoignages vivants oraux ou écrits qui nous renseignent sur l’état d’esprit de jeunes Algériens. Ils nous révèlent, parfois leur côté sensible, émotionnel, sentimental ainsi que des aspects inédits de ceux qui les ont fabriquées. Ce faisant les jeunes dans les stades, parlent diversement de sport, de politique, de leur douleur, de leur soufrance, de départ, de drogue, de sexualité. Dans cet amalgame, on y trouve aussi des revendications sociales et la dénonciation de la corruption des dirigeants politiques.

D’autre part, leurs mots du stade constituent une véritable mine et un stock terminologique pour les acteurs et les partis politiques. Le sport devient donc une source inépuisable de métaphores, d'arguments et de slogans inventés, forgés, affinés par les supporters des clubs dans les stades où une fois par semaine, le vendredi, ils les expriment. Les dirigeants politiques s’en inspirent et les reprennent parfois intégralement, comme d’autres registres auparavant. Ce faisant, les slogans politiques des jeunes partis politiques séculiers se nourrissent facilement des apports du répertoire sportif des stades de football. Pour exemple, à la manifestation de la commémoration du printemps berbère en Avril 1994 à Alger, les jeunes Kabyles entonnent:  Nous ne sommes pas des Arabes sur les airs des refrains de matchs de football, One, two, three, viva l'Algérie, slogan de l'équipe nationale de football,  Imazighen, slogan de la JSK. Lors d'un rassemblement unitaire de militants du RCD et du FFS le vendredi 30 septembre 1994 à Paris, Place du Trocadéro, les manifestants reprennent ces mêmes slogans.

Ainsi les mots du stade permettent la communication du raccourci, du droit au but, de la concision et de la simplicité en étant accessibles au plus grand nombre. Dans la société algérienne « le registre sportivo-politique » des partis laïques et nationalistes dispute la place matricielle, au « registre théologico-politique » des partis islamistes dont tout discours politique prend sa référence dans le Coran (fel Koraan) ou dans les hadiths (fel hadith), les faires et les dires du prophète (kal Rassoul). Les jeunes se trouvent dans une situation d'extériorité par rapport aux institutions du pouvoir. Celles-ci sont complètement inadaptées à leur aspirations et servent plus de lieu où les dirigeants s’autocongratulent, se font mutuellement applaudir, acclament et manifestent leur loyauté et leur allégeance au chef de l’Etat (kal e Raîs). Ne disposant pas de mode d'actions classiques et autorisées, les jeunes se sentent refoulés dans une position d'exclusion par rapport au politique. Rappelons que pendant l’époque du parti unique, la distribution sociale du droit à parler politique était détenue par le seul FLN. Il l'attribuait sélectivement à ses propres militants et acteurs adultes qui ont l'Assemblée Nationale (APN) et les institutions territoriales (les communes et les wilayates) et les organisations de masses (UGTA, UNFA, UNPA, JFLN) caisse de résonance du pouvoir. Ces décideurs politiques forment une véritable « classe politique »[27] bénéficiant de privilèges par rapport à l'immense majorité des citoyens: logements, voitures de services, terrains à construire, devises, etc... Quant aux jeunes constituant l'immense majorité des citoyens, 70% de la population algérienne qui a moins de 30 ans, ils sont sous représentés dans les institutions politiques. Le pourcentage des jeunes adhérant à l’unique organisation de la jeunesse, (l’UNJA), fondée en 1971 après la dissolution autoritaire de l'Union nationale des étudiants algériens (UNEA) afin de se débarrasser de l'influence de l'organisation étudiante contrôlée par les communistes du PAGS, et de diluer les étudiants dans « la jeunesse », est excessivement faible.

Devant cet état de fait, les jeunes optent par défaut pour les stades qu’ils s'approprient et qu'ils envahissent chaque vendredi. Ils en font des arènes et des tribunes de communication avec le pouvoir politique dans lesquelles, ils s’attèlent à la déconstruction du discours officiel. Cette communication se fait sous forme d'interpellation directe des autorités sans discours élaboré. Parfois, elle n’est que simple chahut, tapage, et huées des dirigeants. Même, après l’instauration du multipartisme en 1989, on continue de défier le gouvernement : Roma oula ntouma, (Rome plutôt que vous)[28] et on n’hésite pas à brandir des drapeaux anglais[29], canadiens, italiens et parfois français lorsque les jeunes savent que des responsables politiques assistent aux matchs. Ce dernier slogan est typique de la coupure totale entre les jeunes et le pouvoir. Il s’apparente à une manifestation de la crise de la représentation pour le parti présidentiel, les responsables et militants du FLN et leurs alliés. Il révèle une véritable fracture générationnelle : génération postindépendance contre génération des « anciens moudjahidines » et des parvenus politiques. Dans leur provocation, dans le stade de Sidi Bel Abbès, les jeunes vont jusqu’à soutenir le terrorisme et conspue l’État oppresseur : tahia el irheb, houkouma hagara.

Quelle signification atribuer aux mots du stade ?

Dans son ouvrage Les Mots et les Choses, Michel Foucault montre l’irréductibilité du visible à l’énonçable et inversement : On a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne loge jamais dans ce que l’on dit, et on a beau faire voir par des images, des métaphores, des comparaisons, ce qu’on est en train de dire, le lieu où elles resplendissent n’est pas celui que déploient les yeux mais celui que définissent les successions de la syntaxe[30].

Si les paroles du stade exprimées en français et en arabe, le bilinguisme étant de rigueur, restent des indices, des symptômes ou des signes révélateurs d’un comportement et d’un état d’esprit, il n’en demeure pas moins que se sont des signifiants quantitatifs puisqu’ils émanent de tribunes de milliers de jeunes et se répètent dans le temps par leur fréquence qui suit le calendrier des matchs de football. En effet le calendrier des rencontres de football se déroule du mois de juillet de l'année considérée au mois de juin de l'année suivante entrecoupé d'une trêve hivernale. On dénombre des centaines de matchs de football par an, néanmoins le nombre précis de spectateurs reste inconnu.

Devant la centralisation jacobine excessive du pouvoir politique algérien, son autoritarisme, sa main mise et son contrôle des jeunes, exclus du système social pour la plupart et de l'espace précis de la politique institutionnelle par le manque d'associations de la jeunesse autonomes et par l'absence de libertés démocratiques donnant des possibilités d'expression, le stade espace public clos, seul endroit, où les rapports de force permettent d'éviter la répression grâce à la loi du nombre, lieu de théâtralisation du malaise social des jeunes[31], instrument pédagogique de la praxis de contestation devient l'école d'une nouvelle forme de fabrication de l'expression politique des jeunes[32]. Il contribua au passage à l'acte de la remise en cause de l'ordre établi par le FLN. « Octobre 1988 » trouva les bataillons de jeunes aguerris, formés et dopés par les différentes expériences de contestation durant les matchs de football où ils ont pu répéter, s'entraîner pour les manifestations urbaines décisives et acquérir une véritable culture protestataire. Par leur action, les jeunes des stades, ont été les accélérateurs de la transformation politique en Algérie après de nombreuses années de parti unique.

Conclusion

Ainsi le recours systématique à la contestation du pouvoir politique dans cet espace public ludique, montre que les jeunes ont pris le plein pouvoir de protestation contre le totalitarisme de l'Etat. Le stade, lieu efficace d'éducation de masse, est pour la jeunesse algérienne une école de la résistance et le football spectacle, une authentique propédeutique de la révolte, un espace d'élaboration de « la parole politique jeune ». Pour le cas de l'Algérie, nous sommes réellement en présence d'une nouvelle signification de la notion d'engagement politique.

Ce faisant pour qualifier de démonstration et d'expression politiques, les actions et les comportements des jeunes dans les stades, nous nous sommes donc appuyés sur le contenu de leur expression orale et le sens pertinent que les participants eux mêmes donnent à leur action et qui les inscrit dans la nécessité d'un rapport aux décideurs politiques. L'utilisation des « mots et des chants du stade » comme mode de protestation et d'engagement politique, attribut de la jeunesse algérienne exclue de la participation de la démocratie représentative, exprime le refus de la politique instituée des grosses machines et des grandes agences institutionnelles classiques comme les partis, les organisations de masse et les mouvements de jeunesse.

En effet un match de football, évènement ludique, spectacle de loisir des supporters, à première vue non politique, donne l’occasion d’émettre des signes forts d'une véritable crise sociopolitique de la représentation. Le stade s’avère être un lieu original de communication et d'expression politique de la jeunesse algérienne, faisant l’économie de moyens. Cette politique sans réthorique, sans débats d’approfondissement, celle de la suggestion et de la superficialité, est comparable à la politique spectacle et des petites phrases d’aujourd’hui[33].

C'est la politique primaire d’expression des composantes du corps social, de « ceux d’en bas », puisqu'elle se réalise à travers une participation non institutionnelle fondée sur l'action directe. Cette forme d’engagement n'est pas une modalité expressive totalement inédite de la période postindépendance car elle présente quelques similitudes avec la période coloniale. Toutefois, on trouve des traits nouveaux dans cette évolution dans le temps (sur une période de soixante huit ans). Le principal est la dépendance de l’engagement des jeunes en fonction de la puissance de l'appareil d'État.

A juste titre, les manifestations des jeunes à l'occasion, pendant et après les matchs de football, peuvent être appréciées comme un des indicateurs de l'engagement politique, voire l'un des plus pertinents que se sont appropriés les jeunes et qui a été préservé par leur «mémoire protestataire». Les réactions acquises par l'apprentissage pendant la période coloniale resurgissent presque à l'identique face au nouveau pouvoir contre lequel, la plupart des cas elles se cristallisent à travers chants du stade, défilés, manifestations de rue après les matchs de football. Il marque la fin de la paix civile et de l'union et annonce aussi «la guerre civile».

On peut donc dire que le caractère récurrent des actes de violence dans le football va ainsi faire partie non seulement de l'image mais aussi de la nature du football algérien. La violence sportive d’aujourd’hui, montre aussi que l'esprit de clocher, le régionalisme, les anciennes divisions, les querelles d’antan, presque un demi siècle après l’indépendance n’ont pas encore été dépassés. La violence, une façon de dire de la jeunesse, est désormais partie intégrante de l'identité collective des jeunes qui ont leurs propres problèmes et qu'ils réactualisent dans les stades. Intégrée dans leur vécu en tant que transgression des lois et unique forme maîtrisable par le pouvoir de l'action de protestation, elle traduit en fin de compte l'échec de la politique du containment de la jeunesse car les multiples actions des stratèges gouvernementaux, et des spécialistes institutionnels n'ont pas eu les résultats escomptés. Les événements récurrents semblent être la parfaite illustration de la non-domestication de la jeunesse citadine algérienne[34].

En se métamorphosant en arène privilégiée de la jeunesse dans l'apprentissage de la contestation sociale, culturelle et politique des pouvoirs en place, le stade devient l'équivalent de l'agora grecque et non du cirque romain que souhaite édifier le pouvoir politique algérien. En temps que lieu de rassemblement de masse, il est le seul espace de la mobilisation collective et protestataire de la jeunesse, toléré par le pouvoir politique, afin de servir d'exutoire à la colère, aux rancoeurs, aux frustrations et à la mal vie des jeunes.

Bibliographie

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Vimard, Raoul (1944), Le sport vieux comme le monde, Paris, Imp P. Dupont.

 Notes

[1] Pour reprendre le titre du livre de Judith Butler (2004), Le pouvoir des mots. Politique du performatif, Paris, Éditions Amsterdam.

[2] Butler, Judith, op cit., p. 29.

[3] Sidi Bel Abbés était la capitale de la Légion étrangère pendant la colonisation et possédait un prestigieux club qui exista de 1906 à 1962 (le Sporting Club de Bel Abbés).

[4] Ce spectacle se répète selon le même scénario, surtout lors des événements internationaux: Jeux Méditerranéens de 1975 d'Alger.

[5] El Moudjahid du 18 avril 1989.

[6] Le terme Chnaouas, (les Chinois) désigne les supporters du Mouloudia qui sont très nombreux à l’instar des Chinois. Ces fans du Mouloudia se retrouvent dans toute l’Algérie.

[7] Le rythme joue un très grande rôle dans la mobilisation et la dynamisation des supporters. Il enflamme la foule. C'est la derbouka qui est le médium de la joie et de la fête. Quant elle est absente, elle est remplacée systématiquement par les applaudissements des mains et leur tournoiement dans l'air.

[8] Nous retrouvons ce recours aux mêmes insultes chez les Pieds-noirs d’Algérie. Emmanuel ROBLÈS, dans une préface à CAMUS à Oran de Abdelkader DJEMAÏ reconnaît : "Par chance, durant les matchs, on s’en tenait à des clameurs injurieuses avec allusions désagréables à la vertu chancelante des mères de tous les joueurs adverses. Et après une défaite, dans ce cas, la vertu de la mère de l’arbitre était là aussi mise en doute." p. 8. Cependant, pour les Musulmans, c’est une intolérable et impardonnable injure que toute allusion à la vertu de la mère.

[9]. Fabre, Daniel (1992), « Proverbes, contes et chansons », in Pierre Nora (sous la direction),  Les lieux de mémoire : III. Les Frances, Paris, Gallimard, p. 613.

[10] La gravure dans la roche évite au graffiti d’être éphémère. Seule l’érosion naturelle et le temps long auront peut être raison de son existence.

[11] Même au collège, au lycée et à l’université, les tables de cours et des amphithéâtres sont saturées d’inscriptions. Elles n'ont pas échappé à ce changement spectaculaire alors qu'avant, l’amour était dominant, « les adolescents en plus des noms des vedettes qu'ils inscrivaient, dessinaient des cœurs transpercés de flèches de part en part et à l'intérieur desquels des prénoms de jeunes filles étaient visibles ». Révolution Africaine n°1461 du 27 février au 4 mars 1992.

[12] Le thème de l’homosexualité est de l’ordre de l’indicible, du non-dit. Elle relève de la pathologisation, de la moralisation, de l’impureté et de l’illégalité. L’acte sexuel est perçu d’une manière totalement déséquilibré. L’actif n’est pas condamné alors que l’autre partenaire est méprisé.

[13] Cette caractéristique de la jeunesse algérienne sera exploitée avec brio par les islamistes qui manipulèrent les jeunes lors des prêches incendiaires de Ali Belhadj le n° 2 du FIS pendant lesquels ils les firent pleurer à chaudes larmes, ou lors de l'utilisation du laser au stade du 5 juillet leur faisant croire au miracle divin..

[14] Depuis la fin des années 80, l'installation des antennes paraboliques permettant de suivre les chaînes des TV françaises, s'est généralisée et popularisée.

[15] Dans les années 2000, les jeunes qui affrontent les forces de l’ordre pendant des manifestations, n’hésitent pas à leur crier : « vous ne pouvez pas nous tuer car nous sommes déjà morts ».

Quant aux haragas, ils n’ont pas peur de mourir en mer : « Yakoulni el hout ouala eddoud ». Je préfère être mangé par les poissons plutôt que par les vers.

[16] Il s'agit de médicaments prescrits en psychiatrie,

Mais zilta est une drogue que les jeunes se fabriquent eux mêmes, comme il le font avec le sembritto qui est un succédané de boissons alcoolisées, mélange d'alcool à brûler additionné de limonade, (souvent du Sélecto, sorte de jus de pommes qui ressemble au coca-cola). Le sembritto est apparu à la suite de l'interdiction de l'alcool dans certaines wilayates et de l'augmentation trop forte du prix du vin, de la bière et de l'alcool. En 1990, il causa la mort de 20 jeunes gens à Zfizef (wilaya de Sidi Bellabès ). Ce slogan signifie : «Vive la drogue et l'exil».

[17] Cette aspiration se rapproche du slogan des contestataires de Mai 68 à Paris qui proclamaient : La vie est ailleurs.

[18] Alger Républicain, vendredi, samedi 27-28 septembre 1991.

[19] Le May Flower, est le symbole du bateau transportant les immigrants anglo-hollandais qui arrive en Amérique le 23 novembre 1670. Ces nouveaux arrivants, pour la plupart des puritains anglais déjà expatriés en Hollande dix années plus tôt en raison de l'intolérance du roi Jacques Ier Stuart, tentaient une nouvelle aventure afin de trouver, disaient-ils, une terre « où on eût la liberté de prier en paix ». Ils conclurent un pacte avec une compagnie de commerce qui leur fournirait les capitaux, en contre partie, ils s'engageraient pendant sept années à vendre tout ce qu'ils produiraient au profit de la compagnie. En septembre 1620, cent deux pèlerins s'embarquèrent sur le May Flower ; il s'agissait, pour la plupart, d'artisans et de petits paysans. La traversée fut mouvementée. Ils affrontèrent de violentes et nombreuses tempêtes et le capitaine perdit si bien son chemin qu'ils abordèrent une côte américaine totalement inconnue pour eux, celle du Massachusetts. Ils devaient fonder la colonie de Plymouth en Nouvelle-Angleterre.

[20] Durant les trois dernières années, plus de 2400 émigrants clandestins ont été secourus en haute mer sans compter ceux qui ont réussi à rejoindre les côtes européennes, disparu ou péri en pleine mer (147 cadavres de haragas repêchés entre 2006 et 2007). Toujours selon des chiffres officiels, 1396 Algériens ont débarqué en Sardaigne (Italie) durant les neuf premiers mois de l’année précédente. Source : El Watan avril 2008. Aujourd’hui leur nombre a augmenté d’une manière rapide et continue.

[21] En Avril 2008, pas moins de 13 cadavres de jeunes sont repêchés en mer. L’enterrement de sept haragas à Tiaret tourne à l’émeute pendant plusieurs jours.

[22] Le 14 décembre de l’année 1973, le drame de l’attentat contre le Consulat algérien de Marseille fait quatre morts, dont un adolescent de 16 ans, et 20 blessés. Le 31 décembre, l’ambassadeur d’Algérie en France précise que plus de 50 Algériens ont été assassinés en un an sur le sol français.

[23] Cette mesure avait pour but le départ de 100 000 étrangers vers leur pays d’origine de 1978 à 1980. Cette prime fut accordée d’abord aux seuls chômeurs, puis étendue à tout étranger établi en France depuis 5 ans. Cette procédure n’a pas connu de succès. En effet sur 49 116 propositions faites aux chômeurs, il y a eu 23 842 réponses se répartissant en 20 241 refus et 2601 acceptations.

[24] Assemblée Nationale, 5/10/1977.

[25] Chahid, Chouhada : martyrs; mot par lequel on désigne les morts à la guerre. Bab el Oued est un quartier populaire déshérité, dont beaucoup de jeunes ont manifesté et sont morts en octobre 1988.

[26] L’État palestinien a été proclamé à Alger le 14 novembre 1988.

[27] Le sérail algérien est un groupe très hermétique. Les nouveaux qui arrivent à pénétrer les salons algérois du pouvoir ne sont pas légion. Quelques intellectuels supplétifs arrivent cependant à être intégrés.

[28] Ce slogan de la jeunesse des stades inspire le titre du film du réalisateur Tarik Téguia sorti en 2006 sur l’état de la jeunesse algérienne.

[29] On peut acheter facilement ce genre de drapeaux dans certains magasins de sport à Alger.

[30] Foucault, Michel (1996), Les Mots et les Choses, Paris Gallimard, p. 25.

[31] Fates, Youcef « Jeunesse, sport et politique », in Algérie: vers l'État islamique, Peuples Méditerranéens, n° 52-53, Année 1990. Le stade, territoire de lecture sociopolitique dans la cartographie de l’espace protestaire, est aussi un bon baromètre social de l'Algérie. Il est l'équivalent des sondages des sociétés modernes. Pour connaître l'état de la société et de sa jeunesse, on peut s'informer sur les gradins des stades au moment des matchs de football. Les meilleures informations sont données par les spectateurs. Expression de la vox populi, un journaliste faisait remarquer à juste titre, à propos de la libération des responsables du FIS dissous, en septembre 1994 que « les stades n'ont pas réagi ».

[32] Beaucoup de psycho-sociologues et d’historiens n’ont vu dans ces manifestations qu’une catharsis et un exutoire à tous les désirs inassouvis et à toutes les tendances refoulées, se situant dans la ligne directe des instinctivistes.

[33] Une enquête parue dans Le nouvel hebdo de la semaine du 29 août au 4 septembre 1990 montre le faible degré de politisation des jeunes : « 80% des enquêtés expriment des opinions partisanes qui l’emportent sur une vision objective. 75 % affirment tout ignorer des programmes des partis politiques ». Leur niveau de politisation amène à la révolte.

[34] La jeunesse algérienne ne connaitra plus de répit. Le cycle émeute-répression touchera en 2008 de nombreuses wilayate (Tiaret, Tizi Ouzou, Chlef). Cependant, les émeutes sociales contre l’injustice, le chômage avec destruction des biens étatiques et arrestations de jeunes n’ont pas encore atteint le stade national.