Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Michel de Certeau[1], historien, anthropologue et intellectuel français (1925-1986) a évolué dans un sens plus ou moins polymorphe : on lui doit l’œuvre d’érudition sur les mystiques jésuites qui aboutit à une synthèse avec la parution en 1982 de La fable mystique ; l’œuvre épistémologique sur le travail historiographique avec L’écriture de l'histoire ; et enfin l’œuvre anthropologique sur les pratiques quotidiennes avec  L’invention du quotidien. À première vue, une telle évolution semble suivre une trajectoire qui vacille, tiraillée entre la fidélité à un engagement (l’homme et l’œuvre voués à l’appartenance jésuite), l’accomplissement rigoureux et scrupuleux d’un métier (la discipline historique) et les interpellations intarissables d’un présent vivant (l’inscription dans la modernité). Mais à y voir de plus près, son œuvre est construite plutôt sur le postulat de l’unité intrinsèque, de la rémanence derrière les ruptures (ainsi parle-t-il de « l’union dans la différence »), de la rupture derrière les permanences (ainsi insiste-t-il sur « la rupture instauratrice »), des permanences qui ne signifient pas la pérennité de l’ancien, mais « l’altérité du même ».

À l’époque où on assistait à l’évanescence du paradigme structuraliste en France, de Certeau était déjà en contact avec des courants sociologiques et philosophiques américains tout aussi divers que prometteurs comme l’ethnométhodologie, l’interactionnisme symbolique, la sociolinguistique et la pragmatique, entre autres. Il a bénéficié de leurs instruments d’analyse pour introduire un nouveau souffle dans les études sociologiques en France, par le fait qu’il était professeur à l’Université de San Diego (Californie) avant d’être  Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris), en 1984, deux ans seulement avant son décès. Le titre évocateur de François Dosse en dit long sur le parcours et la carrière de Michel de Certeau : « un marcheur blessé ».

 Aussi, Paul Rabinow évoque un épisode de l’exil californien de notre auteur[2], un épisode qui rappelle bien les vicissitudes de l’immigration qui occupe ici notre terrain de réflexion. Il s’agit de concilier deux « signifiants » aux signifiés différents ou bien, ce qui est en soi une épreuve, se mettre à la lisière de deux mondes, ou ce que la philosophie allemande de l’histoire appelle « Weltanschauungen » (les conceptions du monde).

L’espace public entre stratégie et tactique : esquisse d’une définition

Les notions de « stratégie » et de « tactique » sont au fondement de la pensée de Michel de Certeau. La stratégie renvoie à l’idée d’un système plus ou moins cohérent et « architectonique » sous lequel sont subordonnées les pratiques et les représentations. Face à ce système, se tient la tactique comme un « vis-à-vis » qui lui résiste, sous la forme d’un objectum, mais qui investit le lieu propre et circonscrit de ce système : « Si la stratégie est d’abord un concept emprunté à la science de la guerre, elle est aussi une des notions principales de la science de l’action »[3].

De Certeau adopte cette définition, mais il la déplace de la science de la guerre aux pratiques sociales dans la mesure où il conçoit la société comme un champ de conflit. Il écrit à ce propos dans sa réponse à Louis Quéré :

« Il faut restaurer dans une analyse culturelle son aspect polémologique. Dès que l’on introduit la question de la pratique – c’est-à-dire de l’opération – on met en évidence le problème de la polémologie. C’est ce que l’épistémologie de base de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle nous a appris avec Marx et Freud. Il n’y a pas d’analyse possible indépendamment d’une attention au conflit. Le conflit est quelque chose d’aussi essentiel que la dimension économique, la dimension éthique et la dimension esthétique des pratiques quotidiennes »[4].

Le conflit dépasse ici le seul cadre organisationnel de la science de la guerre. La polémologie présente les traits d’une science du conflit en général. Les idées de Michel de Certeau sur l’omniprésence du conflit semblent s’accorder avec ce qu’on trouve déjà dans la pensée antique, en particulier chez Héraclite, qui fait du conflit « le père de toutes choses » (polemos pantôn mèn pater). Le conflit est créateur d’un nouvel ordre par l’incorporation des antagonismes ou l’harmonie des contraires. La contradiction, génératrice du conflit, est placée au cœur de l’évolution :

« J’appelle stratégie le calcul des rapports de force qui devient possible dès qu’on peut isoler de son environnement un sujet de vouloir (qu’il ait la forme d’une entreprise, d’une cité ou d’une institution scientifique). On dispose alors d’un lieu propre à partir duquel sont calculables des rapports de forces avec un extérieur: c’est, en fait, le modèle machiavélique qui distingue le lieu de l’action. Sur ce modèle stratégique s’est construite la rationalité officielle, politique, scientifique et économique »[5].

Plusieurs éléments connexes à la stratégie sont énumérés ici: 

1) Il y a tout d’abord « le calcul des rapports de force » par une raison classificatoire (tableaux, grilles, taxinomies) qui isole un « sujet de vouloir et de pouvoir ». Ce sujet de vouloir et de pouvoir prend une forme plus globale, institutionnelle ou conventionnelle, puisqu’il s’agit d’une corporation, quelle qu’elle soit: une armée, une cité, une administration, ou une institution scientifique. De Certeau s’inscrit d’emblée dans la perspective de la théorie du choix rationnel, car la stratégie est, par définition, « un choix entre des possibles », c’est déterminer les meilleurs moyens d’atteindre une fin en passant par la délibération.  Les moyens de choix et de délibération sont utilisés par un agent rationnel qui cherche à maximiser ses biens, tout en étant conscient des risques et des incertitudes qui peuvent contrarier ses choix. Il procède alors par ingéniosité pratique ou par prudence. Le risque est une donnée probable que l’agent doit prendre en compte dans la mesure où ils dépendent des multiples contingences du monde.

2) Il y a, ensuite, un « lieu propre » qui maintient une extériorité à distance en vue de l’isoler et de la classer (l’armée face à l’ennemi, la cité vs la campagne, l’institution scientifique face à l’objet traité). Il s’agit pour une « identité » de circonscrire une « altérité ». Ce lieu propre est défini comme un « lieu de l’action », là où se concentrent, se concertent ou s’affrontent les actions individuelles ou collectives donnant à l’institution du savoir et du pouvoir sa raison d’être, et son mode de fonctionnement. Ainsi s’opère la rationalité politique, scientifique et économique, avec le concours des actions. Le lieu propre dont parle de Certeau est un lieu de délibération et de décision. La rationalité permet à l’agent de choisir, en tenant compte de sa perception de la situation et de sa finitude face aux possibilités. Elle se découvre dans le meilleur usage des ressources, et une capacité optimale à exploiter les données de l’environnement.

3) Il y a, enfin, la primauté de l’espace par rapport au temps. Plusieurs facteurs favorisent l’espace comme lieu stratégique: a) la capitalisation des forces en vue d’autres expansions et conquêtes ; b) la pratique panoptique (« voir sans être vu ») qui avantage l’observation, la mesure et la maîtrise de l’objet. Cette pratique est une « vision » (une théorisation) et une « prévision » (une prospective), c’est-à-dire des actions qui élaborent des lieux théoriques (un savoir) et en garantissent une maîtrise et une domination (un pouvoir).

 « J’appelle au contraire tactique un calcul de forces qui ne peut pas compter sur un propre ni sur une frontière qui distingue l’autre comme totalité visible. Ainsi la tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Elle joue dans le texte ou dans le système de l’autre. Elle s’y insinue de façon fragmentaire, sans le saisir dans son entier, c’est-à-dire sans pouvoir le tenir à distance. Elle ne dispose pas de bases où capitaliser ses avantages, elle est dans l’instant, alors que la stratégie est toujours une victoire du lieu (le lieu propre) sur le temps. Sans lieu propre, sans possibilité de stocker des matériaux, des informations, la tactique est vigilante à tout instant, prompte à saisir au vol la possibilité de faire un coup: ainsi le type qui se balade dans la rue, la ménagère qui modifie son menu selon les bonnes affaires du marché du jour »[6].

De cette définition découlent des éléments constitutifs du modèle de la tactique:

1) L’absence de lieu propre: soumise à la loi de l’autre, la tactique joue avec le terrain que le lui impose cette loi. De Certeau dirait aussi: la possibilité du « faible » de tirer profit du « fort », en saisissant, dans un temps prompt, l’occasion pour faire basculer la mise à sa faveur. La tactique se présente comme l’intrus qui occupe un terrain qui n’est pas le sien et se l’approprie.

2) L’absence de totalité panoptique: la tactique est dépourvue de vue global, nécessaire pour l’organisation du “visible” afin de le rendre “lisible”. Elle est mouvement souterrain et silencieux, en contraste avec une certaine hauteur par le biais de laquelle le regard embrasse la totalité saisie. C’est à une échelle « microscopique » que la tactique opère, dans une dissémination sans unité, explorant toutes les directions, n’ayant qu’un regard partiel et ponctuel, relatif à un parcours local. 

3) Le primat de l’occasion: sans base solide que constitue un espace, la tactique est favorisée par un temps de type héraclitien, composé d’instants et d’occasions à saisir. De ce point de vue, la tactique est indissociablement liée au kairos cher à la pensée grecque, au temps propice. Elle est dans l’instant et dans tout ce qui comporte la connotation de contingent, de fortuit, d’éphémère, de fugace, etc. La tactique se combine au jeu. Elle est une forme d’action qui n’obéit pas au processus habituel affilié à l’action : choix, délibération, décision. Cette forme d’action noue un rapport étroit avec l’urgence et tout ce qui connote un mode diligent de l’action.

Sur la base de cette distinction entre stratégie et tactique, l’espace public est structuré de la même façon. Mais si nous avançons l’idée que l’espace public représente une “tactique”, quelle pourrait être la “stratégie” ? S’agit-il de l’État ou de l’administration, c’est-à-dire tout ce qui est stable par ses assises juridiques et institutionnelles ? Pour comprendre pour quelle raison a-t-on mis l’espace public dans la catégorie de la “tactique”, il conviendrait de connaître ce que la notion d’ « espace public » signifie dans ce cas de figure. Les travaux dans ce domaine sont tout aussi nombreux qu’arborescents[7]. Nous nous contenterons de quelques jalons qui nous aideraient à mieux comprendre cette notion et la placer dans la perspective qui est la nôtre, à savoir l’espace public maghrébin tel qu’il a été abordé par Michel de Certeau.

L’espace public tel qu’il a été thématisé par Habermas entend définir un “conglomérat” de personnes[8] réunies autour d’intérêts particuliers et faisant usage public de la raison. Les valeurs étymologiques de la raison y sont tout bonnement prédominants, car le terme grec logos signifie à la fois le langage et la raison, autrement dit l’échange conversationnel (la discussion, le dialogue) et l’argumentation (usage de la logique, procédés rationnels, etc.). Aussi Habermas a-t-il fait référence à Kant dont l’opuscule « Was ist Aufklärung ? » a été un véritable “manifeste” des Lumières ; de même qu’à Hegel qui entendait définir un espace “bourgeois” de communication face à l’omnipotence de l’État. Cependant, cette conception “dichotomique” n’était pas du goût de Habermas qui, dans son article de 1992, et dans Droit et démocratie[9], apporte un “rectificatif” en y ajoutant un élément plus large qu’il a bénéficié de la philosophie allemande du 19e siècle, notamment avec W. Dilthey, à savoir le « monde vécu » (Lebenswelt). Cette idée entend favoriser une conception plus souple où les valeurs de l’agir communicationnel constituent une instance normative, un motif de l’agir en commun, du Mitsein (être-avec).

L’espace public se caractérise par deux dimensions antinomiques, mais complémentaires : d’une part, la dimension “symbolique” que sont les échanges conversationnels et les partages d’expérience et, d’autre part, la dimension “matérielle” que constitue un lieu géographique (place, agora, siège d’un parti, d’un syndicat, etc.) où les personnes se réunissent et se concertent. Nous placerons cette double dimension en rapport avec la dualité “lieu” et “espace” mise en perspective par Michel de Certeau. En effet, le “lieu” est, selon notre auteur, une structure purement géométrique et géographique concernant la distribution des points et le rapport de proximité ou d’éloignement qui s’y trouve impliqué, alors que “l’espace” est le mouvement de ces points et leur interaction effective :

« Est un lieu l’ordre (quel qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S’y trouve donc exclue la possibilité pour deux choses, d’être à la même place. La loi du « propre » y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit « propre » et distinct qu’il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité. Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable de temps. L’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. Est espace l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles »[10].

L’espace est au lieu ce que la langue est à la parole, pour reprendre une analogie que de Certeau n’a cessé de revisiter tout au long de son œuvre. Si la parole est une pratique effective de la langue, une mise en œuvre de son système formel dans une situation de locution, l’espace est aussi la pratique réelle et concrète du lieu, rendue possible par le mouvement introduit et par l’instauration des procédés énonciatifs que sont l’appropriation, l’actualisation, et la relation[11]. « En somme, l’espace est un lieu pratiqué », dit de Certeau en substance. Ainsi, le lieu urbanistique tel qu’il est (ou a été) configuré se transforme en espace public de déambulation, de rencontre, de conversation, etc. Les pratiques qui se déroulent dans le lieu rendent variables ses positions stables où peut-on voir un ordre changeant et évolutif.

Le lieu est, par définition, un « site » en fonction duquel les choses se situent les unes par rapport aux autres. Quand on introduit du mouvement ou de l’innovation, c’est-à-dire quand le lieu est pratiqué, il devient un espace. L’espace est, par définition, ce qui permet l’intervalle ou la distance : espacement entre les choses. Cet espacement peut varier selon le mouvement introduit. De ce fait, l’espace public a toutes les caractéristiques d’un espace en constante variation et reconfiguration selon les pratiques qui s’y exercent avec le concours des éléments déictiques et indexicaux.  

L’espace public maghrébin en France : une culture populaire

Sur la base de la dualité stratégie/tactique travaillée par de Certeau et réintégrée dans une réflexion sociopolitique majeure, l’espace public français est-il une « stratégie » par rapport à l’espace public maghrébin qui désignerait plutôt une « tactique » ? Cette question n’entend pas raisonner en termes de contrariété, mais plutôt d’implication, voire de compénétration. Dans son enquête socio-anthropologique qui a aboutit à la rédaction des deux volumes de L’invention du quotidien, de Certeau a surtout mis l’accent sur ce qu’il appelle la « culture populaire » en vidant ce vocable de ses connotations jusqu’alors de teinture “idéologique”. Il fallait ce rectificatif de type critique pour rendre sa légitimité épistémologique à une notion longtemps dévoyée par les “ensorcellements” de type politique ou médiatique. A quoi reconnaît-on une culture populaire ? Quelles en sont les soubassements et aussi les soubresauts ?

 De Certeau reconnaît dans la culture populaire deux caractéristiques majeures[12] : 1) l’oralité comme cadre énonciatif dans lequel s’effectuent les échanges conversationnels et symboliques, le commerce[13] des idées, et les contrats de locution et d’interprétation. Il s’agit, en somme, de l’usage quotidien du langage ordinaire avec tout ce qu’il comporte de procédés rhétoriques et métonymiques et d’énonciations proverbiales[14] ; 2) l’opérativité comme cadre praxique dans lequel s’effectuent les usages de toute sorte. L’une des idées phares de la pensée de Michel de Certeau est de renverser la dualité “production/consommation” basée sur le postulat de “activité/passivité”, au profit d’une autre variante qui prend en compte l’intelligence des usages comme activité tacite et créatrice[15]. Les pratiques ne sont pas dociles au code économique qui les gouverne. Bien qu’elles s’effectuent au sein de ce code, elles acquièrent une sorte d’autonomie qui se voit singulièrement dans les manières d’utiliser ce que le code économique propose ou impose. Pour le dire autrement, la particularité des pratiques ne se manifeste pas dans l’obéissance aux règles régies par ce code, mais dans l’usage qui en est fait. Ceci s’applique à toute sorte de production, matérielle ou symbolique.

Sur la base de ces deux caractéristiques propres à la culture populaire, l’espace public maghrébin en France se définit par une “oralité” imprégnée de brassage linguistique. C’est le cas du “parler” ordinaire où l’arabe dialectal ou le berbère est “francisé”, ou à l’inverse, le français est “arabisé” ou “berbérisé”. Il jouit aussi de sa propre “opérativité” relative à des héritages et à ce que Bourdieu appelle l’habitus. Il s’agit du déploiement d’un habitus maghrébin dans l’espace public en France, lequel habitus se voit dans les schèmes de perception et de jugement liés particulièrement à l’histoire des individus et à leurs biens symboliques (langages, croyances, superstitions, etc.).

Dans son approche des minorités invisibles dont fait partie la communauté maghrébine, de Certeau place cette “altérité” venue d’ailleurs, ou même issue de l’intérieur (Bretons, Basques, Corses), en rapport avec une “identité” en quête de solidité politique et sociale. C’est tout un système de pensée “occidental” qui tente de se définir par rapport à une “altérité” circonscrite :

« La présence des « étrangers » chez nous inverse peu à peu le rapport ethnologique ou colonisateur, et permet d’en réexaminer les postulats. Allons-nous la traiter comme une donnée interne de « notre » histoire, sur le mode économique, ou comme un « corps étranger » relevant d’une analyse ethnologique ? L’alternative n’est pas recevable (bien que fréquente). Elle oblige à repenser une partition occidentale du savoir »[16].

Si le savoir occidental apparaît comme une “stratégie” de configuration et de déploiement, l’espace public maghrébin y apparaît comme une “tactique”, car l’importance se mesure par l’usage que les maghrébins font de cette stratégie :

« Les immigrés sont dans une situation réciproque. Habitants de nos territoires épistémologique, ils sont amenés à en intérioriser le codes et, souvent, à distribuer leur expérience même du pays d’origine selon la découpe qui, en opposant l’économique au culturel, ou les opérations productives aux représentations symboliques, transforme leurs traditions en un passé encore présent mais impensable et muet »[17].

Les éléments tactiques de l’espace maghrébin y introduisent des déplacements et des écarts significatifs, en raison du poids de l’habitus déployé dans les situations d’interaction, ou ce que de Certeau appelle les “régimes de socialité”[18]. Ce régime de socialité se révèle comme “forme de coordination des actions” sujette à des adaptations nécessaires selon les sites (la famille, le café, l’usine, etc.) et en fonction des situations instantanées :

« Mais ils peuvent aussi loger ces régimes hétérogènes de socialité en des sites distincts (par exemple, d’un côté, la famille ou le café, de l’autre, le bureau, l’usine et l’administration), et insinuer dans les codifications dominantes une pratique autre qui a pour effet de dévoiler en elles des préalables singuliers et des fonctionnements cachés […]. Je pense que
l’expérience interethnique brouille la clarté de nos distinctions ethniques (intellectuelles et administratives) et que nous sommes seulement au début des révisions qu’elle entraîne dans nos conceptions »[19].

Ainsi, l’espace public maghrébin fait un usage différent des codifications dominantes. Il y insère des modes étrangers à ces codifications, relatifs à des rituels quotidiens dans l’habitation, la cuisine, l’accès à l’information, l’analyse des faits, etc. Tout en agissant dans le territoire de ces codifications (la “stratégie”), il les réemploie autrement pour des applications ponctuelles et ponctuées relatives aux situations d’accomplissement de l’action (la “tactique”). Il y a, pour ainsi dire, des usages différenciés du même code dominant. De Certeau aborde la question sous l’angle de l’assimilation apparentée ici au code stratégique, et de l’adaptation qui désigne une sorte d’usage différencié et ponctué des valeurs communes. Sans qu’il y ait rejet ou adoption, pourrait-on parler d’une adaptation dans la situation :  

« Ces communautés, dont la représentation est métamorphosée et masquée sur notre scène nationale par les effets d’une assimilation, sont aussi en elles-mêmes, du fait de la migration ou de la marginalisation, transformées par leur ajustement à des situations inédites, c’est-à-dire par les effets d’une adaptation []. On ne peut réduire à l’assimilation d’un corps étranger par le pays hôte (un phénomène « anthropophagique ») les capacités d’adaptation dont les membres de ce corps font preuve et qui, relatives à un dynamisme, se traduisent par toute une gamme de tactiques ou manières de réemployer à des fins propres de l’ordre imposé »[20].

Les formes de cette adaptation sont multiples, comme par exemple se loger dans une bâtisse à l’architecture haussmannienne, mais l’intérieur est disposé selon un goût local du pays d’origine : style mauresque avec du mobilier en bois massif. De même, l’espace public est adapté aux couleurs venues d’ailleurs, du pays d’origine, qu’il s’agisse des cafés ou des marchés. Les maghrébins trouvent dans ces lieux un espace d’échanges culturels et de conversations ayant trait aux occupations quotidiennes, et aux nouvelles politiques ou sociales. Pour reprendre les termes de Michel de Certeau, il s’agit de créer des styles propres imprégnés de dextérité et de libre initiative :    

« On peut tenter d’y ajouter l’analyse des procédures mêmes grâce auxquelles des « minoritaires » s’approprient, changent et améliorent les situations qui leur sont imposées. Il ne s’agit plus dès lors des conditions dans lesquelles ils se trouvent, mais des opérations par lesquelles ils en font leur histoire, non plus d’états, mais d’actions et de « styles » spécifiques »[21]

Il est indéniable que de Certeau déplace ici la problématique en allant des représentations aux pratiques, ou bien de la “psychologie sociale” à la “pragmatique des usages”. Car ce qui est mis en avant est moins ce que les maghrébins sont ou ce qu’ils pensent que ce qu’ils font ou créent comme styles et modes d’agir. Certes les représentations ne sont pas entièrement exclues du fait qu’il est impossible de détacher les pratiques de leurs cadres mentaux. Mais l’accent est mis sur l’intelligence des pratiques et les modes d’emploi d’un espace public dominant. Par ailleurs, il est plus facile d’aborder la signification et l’enjeu d’un univers par les opérations menées que par les supputations qui portent sur les intentions ou les phénomènes psychologiques.

Conclusion : quelques perspectives de prospective

L’entreprise de Michel de Certeau se veut empirique et pragmatique portant sur l’action que les maghrébins exercent dans une situation donnée. Très tôt, de Certeau avait attiré l’attention sur le rôle que peut jouer le Maghrébin non seulement dans la définition de l’identité française (car toute identité se définit toujours par une altérité qui lui est étrangère), mais aussi dans la promotion d’un régime de socialité différent, hybride et mosaïque :

« Placé à l’articulation de deux mondes, pratiquant, à son corps défendant et de façon chaotique, mais pratiquant de deux langues et de deux cultures, il montre qu’il est quand même possible de se déplacer entre le passé et le présent, entre l’ici et l’ailleurs, qu’on peut inventer des équivalences de codes, organiser des systèmes de traduction […] Accepter la présence réelle de l’immigré, c’est en vérité lui ouvrir un libre espace de parole et de manifestation où sa culture propre se donne à connaître ; c’est cesser de railler ou de mépriser les marques de sa différence, mais chercher à y retrouver un poids d’humanité, une création spécifique »[22].

Comme l’appelle de Certeau de ses propres vœux, il y a matière à donner au Maghrébin une visibilité par le biais d’un espace public dans lequel la parole est exercée de façon libre et responsable. Cet espace n’est pas uniquement une dimension “scénique” rendue possible par un ordre “scopique” pour voir et être vu. Cet espace a vocation de devenir aussi une dimension “épistémique” où les valeurs de la connaissance y ont une part prépondérante. Car l’enjeu d’un espace public maghrébin isolé ou en interaction avec d’autres espaces dominants (l’espace public français) ou limitrophes (l’espace public chinois, portugais, polonais, etc.) est de faire connaître une culture, d’incarner cette culture dans les multiples manifestations à caractère culturel ou pédagogique. C’est le cas, par exemple, de « l’Aïd dans la Cité » à Marseille, une initiative des associations maghrébines qui, chaque année et durant les fêtes de l’Aïd, organisent des fêtes de partage avec des représentations de théâtre, musique, dessin, cinéma, conférences, etc.

Si cet espace public donne la parole aux maghrébins sous les multiples formes d’expression (danse, chant, film), il ne reste pas cependant cantonné aux seules personnes qui s’identifient à cet espace, mais s’étend à d’autres personnes et horizons dans un souci épistémique évoqué plus haut. Si de Certeau évoque le Maghrébin des années 70 du XXe siècle, qu’en est-il aujourd’hui ? Cet espace a-t-il évolué ? S’est-il dégradé ? Quels en sont les soubresauts et les enjeux ? Il est impossible de retracer en quelques pages l’historique de cet espace soumis aux exigences démographiques avec la seconde génération et la troisième génération, et aux bouleversements qu’a connu la France sur le plan économique, social et politique. Mais un bref aperçu montre que cet espace maghrébin n’est pas une entité isolée, mais liée à des enjeux nationaux et internationaux.

Si les impératifs économiques ont favorisé une immigration forte dans les années 60 et 70 du XXe siècle (période à laquelle de Certeau fait allusion dans ses ouvrages), d’autres impératifs, politiques et sécuritaires, ont pris le relais à partir des années 90 et 2000. En effet, la saturation du marché du travail en France et l’évolution économique et politique du monde (crises économiques, islamisme, regain des sensibilités nationalistes, etc.) ont freiné cet élan migratoire qui est passé d’un enjeu strictement économique (main d’œuvre étrangère, chantiers de construction, etc.) à un enjeu politique (tout politicien en France est sommé d’expliciter sa politique d’immigration dans ses projets aux desseins électoraux) et sécuritaire (depuis la montée dans les années 80 et 90 de l’islam politique et les groupes religieux comme le “salafisme”, la flambée des violences dans les banlieues de Paris en 2005, etc.).

Il est hors de propos d’évoquer ici un jugement sur les politiques migratoires adoptées (réussite ou échec ?), mais d’évaluer la place de l’espace public maghrébin dans l’échiquier de ces événements et bouleversements. Tout d’abord, l’espace public maghrébin n’est pas homogène ni monolithique. Si les traditions véhiculées par les familles sont fortes, les usages sont différenciés, avec des possibilités de métissage, de rajout, de rectification, ou carrément de rejet. Ceci est visible chez la seconde et la troisième génération qui ont fréquenté l’école française (contrairement à leurs parents) et se sont mêlés à d’autres horizons et cultures (amitié, mariage, etc.). Une part significative de ces générations est intégrée, attachée aux valeurs des aïeux, mais profondément moderne et laïcisée, et résolument tournée vers l’avenir et les nouvelles technologies. 

De ce fait, l’espace public maghrébin se trouve transformé, car des valeurs qui étaient jusqu’ici des signes distinctifs pour des personnes qui se reconnaissent dans cet espace, subissent des modifications par l’introduction des styles différents et des usages différenciés. Car le postulat que nous défendons ici est le suivant : si l’espace public maghrébin constitue une “différence” dans l’espace public dominant, il n’en porte pas moins des marques de “différences” dans ses termes et ses relations, et ses valeurs deviennent sujettes à des altérations en vertu de contacts, d’échanges et d’interactions.    

Bibliographique 

Encyclopédie Universelle (1998), Les notions philosophique, Dictionnaire 2, Paris, PUF, 2 édition.

Habermas, Jürgen (1978), L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. Marc Buhot de Launay, Paris, Payot.

Quéré, Louis (1983), « Les sciences sociales face à la rationalité des pratiques quotidiennes. Questions à Michel de Certeau », in Problèmes d’épistémologies en sciences sociales, II- Sociologie, pratique et politique, Paris, CEMS (EHESS, CNRS).

De Certeau, M. (1990),  L’invention du quotidien. 1- Arts de faire, Paris, Gallimard/ Folio Essais.

De Certeau, M. (1994), Giard, L., Mayol, P., L’invention du quotidien, 2- Habiter et cuisinier, Gallimard/ Folio Essais.

Poujol, G. et Labourie, R. (éd.) (1979), Les cultures populaires, Toulouse, Privat.

Rabinow, Paul (1987), « Un prince de l’exil », in Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, p. 39-43.

  Notes

[1] Pour une biographie détaillée, je renvoie à l’ouvrage condensé et assez documenté de François Dosse (2002), Michel de Certeau, le marcheur blessé, Paris, La Découverte.

[2] Rabinow, Paul (1987), « Un prince de l’exil », in Luce Giard (éd.), Michel de Certeau, Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, p. 39-43.

[3] Daval, R. (1998), « stratégie », art. in Encyclopédie Universelle, Les notions philosophiques, Dictionnaire 2, Paris, PUF, 2 éditions, p. 2463.

[4] Quéré, Louis (1983), « Les sciences sociales face à la rationalité des pratiques quotidiennes. Questions à Michel de Certeau », in Problèmes d’épistémologies en sciences sociales, II- Sociologie, pratique et politique, Paris, CEMS (EHESS, CNRS), p. 86

[5]  De Certeau, Michel (1990), « Pratiques quotidiennes »,  in G. Poujol et R. Labourie (éd.) (1979), Les cultures populaires, Toulouse, Privat, p. 29 ; M. de Certeau, L’Invention du quotidien, I, Paris, Gallimard/folio, p. XLVI et 59.

[6]  De Certeau, M. (1990),  L’invention du quotidien, 1- Arts de faire, Paris, Gallimard/ Folio Essais, p. 60.

[7] En particulier : Habermas, Jürgen (1978), L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, trad. Marc Buhot de Launay, Paris, Payot.

[8] Nous préférons le vocable « personnes » qui, dans son acception latine de « persona » (masque au sens théâtral), renvoient à des multiples adaptions qu’ils effectuent dans leur interaction sociale. Quand au terme « individus », il est tout aussi important, mais n’a pas la teneur épistémologique et symbolique que recèle la notion de « personne ».

[9] Habermas, J. (1992), « L’espace public : 30 ans après », Quaderni, n°18, automne, p. 161-191 ; Id., Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997.

[10] De Certeau, Michel (1990), L’invention du quotidien, 1- art de faire, Paris, Folio Essai, p. 172-173.

[11] A l’instar de l’énonciation dans le système linguistique basée sur des éléments définissant sa structure et sa fonction, l’énonciation dans l’espace urbain est régie aussi par les mêmes procédés : 1- l’appropriation : comme le locuteur s’approprie la langue et la pratique dans sa situation locale, le piéton s’approprie l’espace urbain et le manie à sa guise ; 2- la réalisation : de même que la parole est une réalisation phonétique de la langue, la marche est une réalisation spatiale du système urbain ; 3- la relation : comme il existe un contrat entre des locuteurs dans le système linguistique, il y a des relations topographiques qui mettent en place des contrats pragmatiques entre marcheurs où chaque position se définit en fonction des positions limitrophes.

[12] Cf. De Certeau, Michel, L’invention du quotidien, op.cit.,  p. 36-37 ; Id. La prise de parole et autres écrits politiques, Paris, Seuil, 1994, p. 178-179

[13] Nous prenons ici le terme « commerce » dans son acception étymologique qui était déjà en vogue durant les Lumières, comme rencontre entre personnes et échange verbal, avant qu’elle ne revête aujourd’hui une signification économique et mercantile.

[14] De Certeau écrit ailleurs : « un groupe a en propre moins la langue dont il se sert (le dictionnaire et la grammaire tels que les définit une linguistique) que les usages qu’il en fait, ses manières de l’employer socialement, les modes d’emploi, protocoles, finesses et « bons coups » ajustant la langue à un labyrinthe de conjonctures interlocutoires, en somme une économie interrelationnelle de la langue » (La prise de parole, p. 260-261).

[15] Le chapitre III de L’invention du quotidien est entièrement dédié à la question de l’usage : « Faire avec : usages et tactiques », p. 50-68.

[16] De Certeau, M., La prise de parole, op.cit., p. 237

[17] Ibid., p. 238

[18] Sur un registre analogue, une sociologie des régimes d’action a été prônée par Boltanski et Thévenot dans De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991 ; cf. également : Ogien, Albert et Quéré, Louis (2005), Le vocabulaire de la sociologie de l’action, Paris, Ellipses, p. 105-110

[19] De Certeau, M., La prise de parole, op.cit., p. 238.

[20] Ibid., p. 248.                                                   

[21] Ibid., p. 260.

[22] Ibid., p. 217.