Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 227-245, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Belaïd DJEFEL

 

« Ton nom propre est ton destin, comme l’indice cristallin d’une blessure infinie ».

                                                           Abdelkebir Khatibi

La question du nom propre dans les textes de Tahar Djaout est programmé, disons-le d’entrée de jeu, pour remplir une fonction bien déterminée. La combinatoire onomastique jouera en effet un rôle important dans l’économie générale du sens, et à ce titre, l’insertion d’un « paradigme nominal » nécessitera, comme nous le verrons un peu plus loin, un usage de patronymes inhabituels, notamment dans Les Vigiles[1] et Le Dernier Été de la raison[2]. Sans doute, la nature des enjeux, liés à des paramètres historico-idéologiques, déterminera-t-elle en grande partie le choix des figures à investir en vue d’assurer un rendement  efficace à l’économie générale du sens.

Qu’est-ce qui donc a changé dans les deux textes cités par rapport aux autres ? Si dans L’Exproprié[3], premier texte  d’envergure de Djaout, c’est à l’écriture qu’est dévolue la tâche de perturber le fonctionnement du discours dominant (chute dans le récit, pages blanches, dureté du lexique « syntaxe barbare », signes de ponctuation livrés dans l’anarchie, absence de majuscules), dans les deux autres, c’est autour du nom, investi d’une forte charge symbolique, que se jouera l’essentiel de la bataille du sens. La stratégie adoptée  veillera à construire pour ce faire des noms qui soient porteurs non pas seulement d’une identité, mais aussi, et au vue de ce qu’ils signifient, d’une destinée. Les figures contrastives commandées par le dispositif scriptural peuvent ainsi se croiser et se neutraliser, non pas seulement en vertu d’attributs intrinsèques de chacun des personnages, identifiables du reste à partir de la chaîne paradigmatique des actions concrètes des protagonistes, mais aussi à partir de la réalité symbolique et matérielle de la langue. Le nom répond bien à un enjeu capital  qui dépasse la simple marque d’identification : l’opération recommande la « fabrication » de noms susceptibles d’endosser la charge dramatique des événements qui décrivent les formes récurrentes des conflits politiques et culturels qui agitent la société. 

 Le nom s’inscrit alors,  dans une toute autre réalité : il porte désormais une signification ontologique ; le nom est être, non pas seulement par son  insertion  dans une trame événementielle, mais aussi par ce qu’il est potentiellement. Désormais se trouvent dessinés dans le même parcours un ordre historique et une filiation qui tire sa substance d’une existence antérieure : « Toute interrogation sur le nom, note                 J. Clerget,  renvoie à l’être, soit par identification de l’être et du nom, soit par spécification, l’être étant ce que veut dire, ce que désigne le nom  [4] ». Et, plus spécifiquement dans les textes qui nous intéressent ici, l’être existe à la fois par le mouvement et ses actions insérées dans un ordre historique et  par le nom qui le révèle dans son  épaisseur et sa  densité existentielles.

Le nom djaoutien est un nom motivé, « hypersémantisé ». «  L’amorce décisive, précédant tout agir et le pénétrant jusqu’au bout [5] », se trouve déjà déterminée par le nom: Boualem Yekker, dans Le Dernier Eté de la raison, en plus de l’activité qu’il exerce, est prédestiné au rôle qu’il tient et qu’il devra tenir au risque de disparaître dans le nombre de la foule ; il est, selon l’étymologie de ses nom et prénom, celui qui tient debout, qui se dresse, qui veille, qui ne plie pas ; il est celui qui hisse l’étendard, qui se met devant, à l’image de cet enfant qui guide la caravane dans L’Invention du désert. Il se rend ainsi visible dans l’obscurité agissante, au moment même où les choses perdent leur consistance et que toute signification s’obscurcit. Le nom de l’être, l’être-nom, est activité et créativité, à tout instant et dans tout le temps, en chaque point de sa substance. Les personnages ne sont de ce fait que le déploiement en actes du nom qu’ils portent ; leur nom « est tout à la fois posé comme attribut de la personne et partie de l’être[6]».

 La combinatoire agir-faire-être fonctionne sur le même paradigme. S’imposant à la manière d’un noyau auto-signifiant et auto-suffisant, le substantif Yekker traduit toute une dynamique de l’action, une praxis, et se charge d’une signification ontologique qui lui fait largement déborder la seule région du faire et de l’agir. Le  mot recouvre, en effet, une réalité symbolique dense  et s’étend sur plusieurs régions sémantiques. Et cette « conscience cratyléenne des signes », qui enseigne que les mots sont motivés, renvoie à cette réalité première qui réunit  les verbes «se dresser » et « germer ». Rendu à sa nature fondamentale et à sa signification authentique, le Nom propre, « signe volumineux, toujours gros d’une épaisseur touffue de sens [7] », formé ici  sur la racine d’un verbe d’action et de mouvement, étalera toute sa puissance et sa vigueur. Le « se dresser » dans le mouvement de la germination « n’est pas simplement un ferme propos d’agir »,  mais un vouloir, une résolution de fonder un être-là, un espace et une présence.

 Le paradigme nominal n’a d’existence que  par rapport à un autre dans lequel sont consignées d’autres  représentations antithétiques. Le « Je » flamboyant de Boualem Yekker s’oppose de fait au « Nous » de la foule qui dissimule, « forme noire, tissu hermétique qui ne laisse apparaître aucune trace de corps humain[8] », dépourvue de toute dimension existentielle, de toute profondeur ontologique.  De l’espace (symbolique et matériel) où il évolue, Boualem Yekker prend conscience de sa véritable grandeur d’être et de la différence qui le sépare  du « groupe », celui-ci étant la  catégorie qui sépare les être de leurs noms, et n’ayant plus de nom, ils sont  réduits, pour ainsi dire,  au néant.

On peut remarquer, à cet effet, qu’à aucun endroit du Dernier Eté de la raison ne sont nommés ceux qui vivent sous la bannière du « Nous », mais tout simplement désignés par des déterminants de substitution, souvent formés d’un substantif et d’un adjectif qualificatif, qui permettent de les identifier seulement par leurs agissements, renforçant ainsi, stratégiquement,  l’anonymat qui les maintient à la périphérie des vrais enjeux de l’histoire. Le nom est au contraire un marqueur, et la volonté de l’auteur d’attribuer  un signe suffisamment lisible au personnage, de l’incorporer dans le corps du texte de façon très visible, témoigne  du désir de se réapproprier le pouvoir de nomination, détenu jusque-là par les seuls « Vigiles ».  Car, l’histoire, c’est d’abord une question de nom, elle est faite par celui qui a un nom, et celui qui dit « Je », et singulièrement dans les textes de Djaout, ces personnages sont dotés d’un plus, d’un coefficient supplémentaire lié à leurs nom et prénom. Le « Nous », c’est le non-être, l’in-signifiant, et celui de la dernière phrase de l’entame du Dernier Eté de la raison, maintenu jusqu’à la fin du roman, efface  l’identité sociale et laisse place au sentiment d’appartenance à une « masse » que le texte désigne péjorativement en plusieurs de ses endroits, l’assimilant au « troupeau », terme dévalorisant à plus d’un titre, puisque, tout au long du texte, aucun autre terme ne vient en atténuer l’effet.  

Appartenir à un « Tout » empêche tout mouvement d’éveil, toue médiation, toute possibilité de sortie hors de soi, qui permet d’atteindre l’Autre.  Aussi, faut-il dire à la suite de Claude Levesque, que  « toute pensée de la totalité dans laquelle les parties n’ont de sens et de vérité que par relation au tout, est nécessairement réductrice de l’altérité de l’autre[9]. » L’on sait que l’altérité représente le moment de l’aliénation dans lequel l’esprit se détourne de soi mais pour revenir vers soi enrichi par ce détour. Le Dernier Eté de la raison parle plutôt d’une seule entité, de « masse humaine pressurée », uniforme, ne possédant ni identité ni corps, s’alimentant au cœur gigantesque de la foule, comme le décrit le passage :       

« La masse humaine pressurisée, qui ondule comme ces dragons multicolores de carnavals chinois, possède un cœur gigantesque, trompé dans le brasero de la foi. Le soupir collectif qui termine chaque incantation est comme un grondement sismique qui fissure les entrailles du monde. […]. Ce rassemblement a des allures de jugement dernier[10] ».

L’absence de nom et de filiation facilite l’intégration dans la « masse compacte [11] », « bobine humaine [12] », ne tolérant aucune scission dans la vérité qu’elle professe. Ici la stratégie opère en catimini, en procédant par l’intégration de l’ « Autre » dans le « Tout » par l’entremise de la transe, « délire irrépressible, écrit Djaout, transmis de gorge à gorge […]. Soupirs profonds, amplifiés, signe de mortification ou d’extase, qui retombe sur la terre comme des exhalaisons d’Apocalypse».[13] Ainsi, l’être perd-il jusqu’à sa parole dans cette foule « qui avance comme un crue inexorable »[14].

« Tétanisés par la transe collective qui les dépossède d’eux-mêmes », les êtres perdent leur épaisseur et leur identité et deviennent « des ombres décharnées mues par d’irrésistibles ressorts[15]. »     

On comprend alors pourquoi tout le travail de contamination passe par la négation du corps, et donc du nom. Car l’acte de nomination est la parole en acte, et toute parole « est manifestation de la force conceptuelle et créatrice par quoi l’être s’affirme[16]. » Le seul corps toléré  est celui même qui orchestre tout, ce « Nous » omniprésent qui veille sur les consciences et la discipline de la foule.  

La pensée du « Nous » renvoie à ce corps unique, le « Pouvoir », « monstre à deux têtes, écrit B. Chikhi, celle du prêtre et celle du général, [qui] est et doit demeurer un signifiant absolu [17] ».  Les « Vigiles » ne se séparent  jamais du « Nous », qui renforce leur cohésion et les soustrait de la responsabilité à assumer un nom, car séparés, ils perdraient leur force, leur cohésion, et seraient astreints à assumer la traçabilité de leurs actions.  Plus besoin alors de nommer, et donc de distinguer, puisqu’il existe un ordre incarnant dans son absence de nom tous les noms. Le « Nous » est l’équivalent de l’article défini qui affirme une présence pleine, une autorité sans faille. Et si le Pouvoir  «  refuse les adjectifs qu’il juge inutiles [18] », c’est parce que la caractéristique définit mieux, et est capable d’opérer une remontée vers le sens ultime :

 « Mobile et capable de tous les retournements, l’adjectif est inutile pour le pouvoir ; mieux limitatif et relativisant, il est une menace pour l’autorité du signifiant auquel il s’adjoint. Sa géométrie variable recèle une activité suggestive souterraine toujours prête à ébranler les assises les plus stables. Par contre l’article défini préserve la force et la singularité du signifiant qu’il désigne en l’investissant du cumul de sens et d’énergie dont il  a besoin pour s’instaurer maître signifiant » [19].       

On devine alors pourquoi, dans Le Dernier Eté de la raison, le nom de Boualem Yekker se charge d’une telle énergie adjectivale. La charge dont il est investi, au sens énergétique du terme,  ébranle de fait  les assises de l’unique signifiant. Cette irruption, qui fait surgir une signification nouvelle avec la métaphore mobilisée, crée un mouvement de rupture et donc un désir d’avoir un nom. Le signifiant absolu, soumis à une telle force d’irradiation,  se décharge d’une grande partie de son potentiel symbolique. Désormais, le « Porte-étendard », qui « fait partie de ces gens convaincus qu’ils sont nés pour avoir un corps[20] », se détache de la foule, perturbant par là le fonctionnement de l’unique référent qui désigne le groupe. Il incarne à ce niveau cette volonté de rupture susceptible d’introduire le germe tant redouté qui mettrait en danger de mort le corps du « Pouvoir », le pouvoir du « Père ». Ici, c’est toute l’équation qui se renverse, et la force de propulsion dont Boualem est doté, incarnée d’autorité par le nom qu’il porte, le dispense de toute forme de compromission, de tout danger de contamination. Placé au devant,  position stratégique et risquée à la fois, c’est lui maintenant qui tient le gouvernail,  guide la caravane.  Sans doute, l’espace  aussi dans lequel il évolue renforce-t-il cette position, le grandissant un peu plus. La librairie est en effet un espace où l’on grandit humainement et intellectuellement ; elle agrandit ses capacités immunitaires, surtout que la ville dans laquelle il évolue, « désormais soumise à l’effacement et à la laideur que commande l’ascétisme »[21] est devenue une « léproserie »[22].

Yekker est en effet un nom  lié à un plus, à une sorte d’agrandissement phénoménologique qui se réalise dans la grandeur de l’acte que soutient la nomination. J. Clerget, citant Marcel Granet, note qu’en Chine ancienne,  le langage est principe d’action au sein duquel le nom appelle à la réalité : «  Savoir le nom, dire le nom, c’est posséder l’être ou créer la chose. […], affecter un vocable, c’est attribuer un rang, un sort –un emblème. Quand on parle, nomme, désigne, on ne se borne pas à décrire ou à classer idéalement. Le vocable qualifie et contamine, il provoque le destin, il suscite le réel[23] ».

On peut observer  les mêmes procédés dans l’espace culturel maghrébin, où la force dévolue au langage sur le versant des noms revêt une importance culturelle déterminante. « Baignant indéfiniment dans toutes les rêveries qu’il porte [24] », le nom de Boualem Yekker est formé différemment, sur le plan linguistique, de tous les autres noms des personnages djaoutiens. Le seul nom en effet à être formé à partir d’une phrase complète qui se compose d’un sujet et d’un verbe. Traduite, cette phrase donne : « le porteur d’étendard est debout »; « … s’est réveillé » ; « … s’est mis en marche ». La phrase dit expressément l’action et le mouvement, et les deux termes présents dans le nom en sont à leur tour dotés. La phrase elle-même est une totalisation en acte, et telle qu’elle est configurée, syntaxiquement et lexicalement, elle déploie un espace de sens singulier qui le dévoile dans toute sa transparence. 

Le jeu sur le nom commence déjà avec L’Exproprié, dans la quête du nom perdu, effacé par la force de distorsion et de déformation. Le travail se concentre sur le rétablissement d’un nom propre défiguré par l’usage, et plus encore, par une forme de contamination lexicale et syntaxique qui le dessaisit  de son sens initial. L’Exproprié peut être qualifié à ce titre de texte dédié à la recherche d’un nom perdu dans les histoires transcrites par les autres. Désarrimé de son environnement onomastique originel, le nom perd en effet sa densité référentielle et ne peut de ce fait, comme signe, s’offrir à une exploration, à un déchiffrement. Al Mokrani en arabe, Mokrani en français, noms « dé-formés » sur le nom « amoqran » (l’ancêtre dans le texte), ne véhiculent aucune signification, alors que, originellement, il renvoie à l’histoire même de ce personnage fondateur, ancêtre, géniteur des autres noms qui reprendront plus tard le flambeau de la lutte.

La déformation des noms obéit au même processus d’expropriation que celui qu’installe la substitution de marques (Djaout parle de tatouage). Sans l’œuvre du nom, nous ne pouvons pas, écrit J. Clerget, « prendre place en la vérité » : « Combien de mots en nous, mensonges et autres idolâtries, écrit-il, tuent le nom, le révoquent, en nient la présence ? [25] » Rétabli dans sa graphie originelle, le nom se réapproprie son histoire et sa légende, surtout que, comme nous l’avons montré, il participe à la refondation de la mémoire de l’exproprié. Ainsi, rétablir la transcription originelle de son vrai nom, est-ce déjà  le début d’un long processus de  réappropriation de son histoire. La déformation des noms est une constante des discours idéologiques, car le nom propre laisse deviner une réalité historique que ces mêmes discours, pour les besoins de la vérité qu’ils professent, ne sont pas prêts d’accepter. La toponymie a sûrement quelque chose à raconter, et si les lieux sont les premiers à être dessaisi de leur nom, c’est parce qu’ils sont chargés de mémoire et d’histoire[26].

Le nom, une histoire de filiation

Aucune indication, dans Le Dernier Eté de la raison, n’est fournie sur la généalogie de Boualem Yekker. « Il n’y a pas de désignation possible d’un fils ou d’une fille, note J. Clerget,  sans l’apport des noms propres dans la filiation et sans la mise en jeu d’un signifiant qui indique le manque en l’Autre et le soutienne en efficace. Tout procès de filiation comporte un acte d’adoption qui n’est point sans le passage d’un père[27]. » De quelle filiation Boualem Yekker peut-il tenir, sachant que le texte n’en signale aucune ? Si le projet d’écriture, comme nous l’avons souligné, tient tout entier dans le projet de réappropriation du nom usurpé, la généalogie de Boualem peut alors se greffer à l’histoire de l’ « insoumis »  dans L’Exproprié. Ce dernier retrouve en effet ses attributs et ses forces d’action dans Les Vigiles et Le Dernier Été de la raison. Le nom se donne ici comme puissance, une puissance de quelque chose, une potentialité à déployer, une énergie disponible qui n’attend qu’à être utilisée, autrement dit, un être en puissance. Il y a, en somme, une continuité, une certaine filiation généalogique-scripturaire qui relient  les destins des différents personnages d’un texte à un autre. La filiation assure une continuité à l’histoire, et si le nom de l’ancêtre connait par moment des déformations, il retrouve au fil du temps, et grâce au texte littéraire, son sens premier : « Les attributions de noms, note J. Clerget,  courent sur l’axe généalogique pour consacrer la singularité du sujet nommé mais également pour tenir l’instauration d’une continuité [28] ».

Les histoires d’expropriation, consacrant le même principe de dépossession, ne peuvent en fait qu’engendrer leur contraire, c’est-à-dire des histoires de réappropriation. La continuité générationnelle se fait ici non pas seulement par la nomination, mais aussi par les actions de chacun et les projets dont ils sont porteurs. Et finalement, c’est la promesse qu’annonce Djaout dans L’Exproprié[29] de toujours ouvrir les voies à l’être pour sa réalisation qui se concrétise à travers les itinéraires des personnages qu’il met en scène. Les gestes qui les animent accomplissent le plus risqué et le plus radical des efforts pour faire basculer la nécessité du côté de l’action. L’engagement révolutionnaire d’Ali Amoqran contre l’occupation se prolongera dans les actions du personnage des Vigiles, dont le nom, Lemdjad, évoque la « Gloire » de toutes ces personnes qui refusent toute forme d’aliénation et de soumission. Boualem Yekker ne pouvait avoir d’autre nom, dans la logique de réhabilitation sur laquelle travaille le texte, que celui qui le consacre comme le porte étendard, et donc celui qui continue l’œuvre de réappropriation initiée il y a  longtemps, depuis que « Le seigneur avait pris les terres[30] ». Le nom est déterminé ici comme agir, comme activité et comme vitalité : Amoqran le résistant insuffle de son énergie et de son sang à la génération qu’il a engendrée. 

Cette disposition d’actuosité primitive existe déjà, comme signalé plus haut, dans le vieux fond mythologique, et c’est la culture qui impose au nom, nous dit Barthes, une motivation naturelle. En le réactivant, Djaout réussit à  intercaler un signe motivé entre la signification culturelle et l’exigence de l’histoire.

Le jeu sur les noms instauré par l’écriture, et qui consiste à donner un sens à celui qui en est privé,  peut ainsi continuer à fonctionner et produire, dans un autre sens, des noms insensés, « réduisant le nom à sa valeur d’usage[31] ». Insensés par rapport au paradigme dans lequel s’intègrent tous les noms signifiant positivement, comme Boualem Yekker et Mahfoud Lemdjad, les « Vigiles » se retrouvent donc logiquement dans l’autre paradigme, celui dans lequel se rangent les noms insensés et indicibles, des figurations de l’absence de nom, et donc un nom vide de sens.

L’innommable nom                    

Aux valeurs incarnées par ces noms potentiellement motivés pour concevoir, comprendre et mener de grands projets, s’oppose celui de Skander Brik, patronyme de l’un des « Vigiles », dont le sens est loin de connoter une quelconque idée de grandeur, et dont les actions sont réduites à monter de petites intrigues, et l’horizon limité aux frontières du petit village de Sidi-Mebrouk. Il se produit, à ce niveau, « une rupture du système du langage », et un nouveau paradigme s’ouvre pour accueillir en son sein une nouvelle série de noms pour mieux faire ressortir les caractères fondamentaux des catégories en conflit. Et, on devine que Skander Brik ne bénéficiera pas de la même attention que celle qui entoure affectueusement et délicatement Mahfoud, Boualem, et même, comme nous le verrons un peu plus loin,  Menouar.

Le personnage Skander Brik est soumis à une épreuve de dénomination qui lui attribue un nom qui ne signifie rien. Plus radicalement, ce procédé, qui rabaisse et qui s’apparente à l’injure, « participe, note J. Clerget, d’une assignation ontologique en fabriquant une forme d’être [32] ». Aucun sens ne peut être en effet donné au nom Skander Brik : c’est un nom insaisissable, inclassable et insensé, et cette absence de sens  nous renvoie à celle de son être même. L’absence d’être est déjà inscrite dans ce nom « barbare », dont la résonance phonique le prédispose à tous les manipulations et à toutes les combinaisons qui, au demeurant, ne peuvent aboutir à des significations, mêmes  négatives.  Il manque tout à ce nom, y compris cet écart qu’assure le jeu sur les patronymes. Il ya donc forcément une énigme qui se cache derrière ce nom « étrange », et celle-ci ne peut être perçue  qu’à partir d’un détour par la phrase, d’une description minutieuse qui, elle seule, peut révéler son véritable nom, sa véritable « identité », bref son être profond :

 « Skander Brik fait partie de la police informelle […] sa curiosité, sous des dehors  très réservés, est toujours en éveil. Skander Brik a fait sienne une efficace stratégie : il est tel un insecte aux antennes ultra-sensibles qui se barricade dans sa carapace, mais conserve ses sens en éveil comme autant de pièges posés sur le chemin des imprudents. […]. Il est difficile de voir dans cet homme falot et lymphatique un ennemi virtuel »[33].

L’Ecriture, en perçant l’énigme et en prenant en charge le sens de cet étrange nom, parvient à le « déclasser » et à lui faire changer d’ordre et de figure. Le double portait physiologique et psychologique qu’elle en dresse le déporte dans une région sémantique où ne figure aucun trait humain, et d’où ne perce aucun désir d’autrui[34] :

« Ses yeux fixes, perçants en même temps vides de toute expression, ressemblent à ceux d’un oiseau de proie. Les deux prunelles pourraient jaillir du blanc des yeux et l’abattre comme des balles tirées à bout portant » [35].

« Skander Brik  s’acharne comme un chien de chasse qui a flairé l’odeur du sang. Les derniers mots sont minutieusement étudiés pour briser chez la victime le dernier rempart de protection, toute velléité de résistance… » [36].

Si son nom est inclassable parmi les noms, Skander Brik est inclassable parmi les hommes. On obtient alors, par ce procédé, une reclassification dans un autre paradigme, et celui qui est privilégié se décline sous des métaphores dévalorisantes, empruntant l’essentiel de leur langage  à une nomenclature bestiaire : Skander Brik devient tout à la fois « insecte », « oiseau de proie » et « chien de chasse ». Cette façon d’opérer et qui permet ainsi à l’auteur de nommer le « Pouvoir », qui, comme nous l’avons souligné plus haut, refuse qu’on lui adjoigne des adjectifs, produira un effet de sens relevant d’un autre ordre. L’équation semble en effet  poser un problème d’ordre éthique et moral, car, selon les événements tissés par la trame narrative, c’est ce même Skander Brik qui incarne l’ordre politique et qui détient de fait le pouvoir de nommer, l’autorité de décision, l’autorité du Père, comme le souligne ce passage : 

Vint le moment où Menouar Ziada se surprit à regarder le responsable de ses supplices comme un père terrible et glorieux, à l’amour dévastateur, une sorte de dieu tout-puissant, maître de la vie et de la mort, un conquérant devant qui le monde s’inclinait[37].  

Comment l’étrange-étranger, Skandar Brik, est-il devenu l’incarnation du « Pouvoir », de l’autorité du « Père »? Comment celui qui n’a pas de nom peut-il transmettre un patronyme et donc assurer la filiation? Telles sont les questions qui travaillent à l’arrière plan du texte. Peut-être le personnage en question a-t-il pris conscience de l’absence de filiation qui assure à la personne un désir de nom, une appartenance. Si « Nommer,  c’est consacrer l’histoire d’un sujet dans l’appel de son nom [38] », l’histoire de Skandar Brik est à ce titre une histoire conflictuelle. Détaché de la lignée, il ne peut pour ainsi dire prétendre en assurer à son tour, et « être sans nom est un désastre au sens d’un non avènement à l’existence »[39]

Cette façon de faire, ouvre sur une réalité plus complexe. L’absence de nom, par opposition aux autres qui en sont dotés, produit un effet désastreux. Parce qu’il ne sait pas d’où il vient, Skander Brik devient insensible à la douleur des autres et donc à la morale d’autrui.  Il ne peut de ce fait avoir la mémoire ni la morale du nom, ce qui le prédispose à l’excès de paternité qui conduit à « la neutralisation des signifiants de la génération [40] ». Le père, se faisant « maître des noms » peut alors se retourner, se montrer sous son vrai visage de « oiseau de proie », de « chien de chasse » ; « il s’approprie la chose désignée comme son bien, le nom neutralisé du défaut de nom[41] ». « Fondateur du pays », et père de la fille engendrée, il a ainsi tous les droits sur sa progéniture : « Il dit alors, sous couvert de pédagogie et d’initiation, que lui seul sait ce qu’une fille doit à son père [42] » :

« Skander Brik sent une émotion l’envahir. Ce n’est ni de la pitié ni du remords. C’est une émotion qui gonfle la poitrine, qui donne envie de marcher et de chantonner. C’est l’émotion d’un vainqueur qui regarde un parterre d’adorateurs et qui se sent pousser des ailes. Il émet de brefs toussotements, puis sirote une longue, voluptueuse gorgée de café. Il produit un bruit de lèvres, une sorte de succion érotique, et pose la tasse d’un geste lent, presque distrait »[43]

Le passage souligne la toute-puissance du « Père » et sa psychologie de vainqueur. Un être  à qui manque cette disposition paternelle primitive, qui prémunit de tout dépassement sur sa progéniture, peut-il fonder, selon les dispositions liées à la génération, une entité familiale, et, par extension, une entité politique qui fonctionne selon les normes (culturelles, religieuses, sociales…) que requièrent  de telles organisations ? De  la violence politique, on retombe symboliquement dans la violence de l’inceste, qui est « un débordement du corps dû, écrit J. Clerget, citant CL. Rabant,  au déchainement des noms et à la pure violence de leur imposition [44] ». Les agissements de Skander Brik, comme agent politique et comme « Père de la nation », sont à intégrer dans la psychologie du père dominant qui décide de « son » œuvre :

Le père possède ainsi sa fille qui doit au seul souci qu’il a d’elle de devenir une femme. Au mépris de la distinction qu’opère la génération dans l’identité du nom du père et de la fille. Sans égard pour le nom[45].

Le passage cité plus haut, en mettant l’accent sur le métabolisme du corps, focalise sur les métaphores sensuelles (sexuelles) induites par le comportement du personnage. Son nom ne pouvait de fait signifier autrement que par un patronyme insignifiant, et l’innommé personnage devient ainsi un être « innommable », insensible à son nom, détaché de tout lien, de toute morale, ne connaissant de vérité et de justice que celles qu’il voudrait faire admettre, comme le soulignent les propos de cet autre personnage dans le roman :

[….] comme vous le savez tous, la loi n’a jamais défendu les causes justes : elle n’a en fait rein avoir avec la justice ou la vérité. Les peuples, en période de paix, instaurent des procédures compliquées, un chapelet d’arguties pour légiférer sur l’inutile, noyer le poisson dans l’eau et permettre ainsi à des coupables méritant châtiment de passer à travers les mailles de byzantines législations.[46]

Attribuer un nom inconnu des registres culturels  est une façon pour l’auteur de s’inscrire dans la trame des événements, de produire une nouvelle fable plus proche de la réalité de l’histoire.  En jouant sur les noms et en les manipulant de façon à en extraire un sens plus large, plus signifiant, il parvient à désarticuler tout les jeux de rôle issus de la mise en scène soigneusement élaborée par les « Vigiles ». En privant Skander Brik d’un nom, il le désintègre dans son être-là initial pour le déporter dans un autre lieu, un  privé d’histoire. Le jeu ne peut que déboucher, en suivant la logique qui préside au choix des noms des personnages, sur une catastrophe, et « être sans nom est un désastre au sens d’un non avènement à l’existence »[47]. De ce fait, Skander Brik ne peut qu’incarner l’autre versant de la vie, c’est-à-dire la mort, contrairement à Mahfoud Lemdjad qui signifie « gloire éternelle ». Celui à qui manque le nom ne peut véritablement engendrer. En opérant de la sorte, Djaout déplace la question de la généalogie, et la « fille Algérie », ne pouvant s’accommoder d’un père incestueux, doit alors se trouver un autre géniteur.

Skander Brik maintenant agit comme un criminel qui passe aux aveux, bousculant les derniers remparts de la défiance et de la décence, s’avilissant pour s’absoudre[48]

Nous sommes ainsi pris dans une nouvelle pertinence sémantique par l’articulation des métaphores bestiaires au contexte de la filiation. Le processus étant ainsi recadré, il ne peut de fait déboucher que sur une impasse ontologique, voire plus encore, sur un scandale moral. Celui chargé de désigner les autres par leurs noms et leurs actes, étant lui-même pris en défaut de nom et de morale, ne peut moralement ni politiquement, comme il est suggéré dans le texte, incarner l’histoire avec la déchéance du Dasein qui s’y inscrit. Tout le projet des « Vigiles », ne se limite-t-il pas finalement à seulement assurer leurs arrières et à défendre non pas la réputation du pays, mais seulement celle du microcosme que constitue le petit village de Sidi-Mebrouk ? Ainsi, Skandar Brik, qui ne fait plus partie de la communauté des hommes, mérite-t-il sa « réputation »  de prédateur évoluant dans un périmètre tracé, le défendant, comme l’exigent  les lois de la nature faunistique,  de tout intrus qui risquerait de remettre en cause l’équilibre politique, ou écologique. La nation se réduit de fait au seul territoire qui assure la pérennité de l’espèce, et le comportement des « Vigiles » ne diffère donc pas de celui que manifestent, en pareille circonstance, les différentes catégories de prédateurs et autres rapaces. 

L’histoire du nom de Skandar Brik illustre parfaitement le parcours de toute révolution inaccomplie, ne disposant pas,  pour se régénérer, comme le montrent si bien les très avisées conclusions de Frantz Fanon dans Le Damnés de la terre, de nouveaux ressorts et de nouvelles ambitions. Ainsi, le nom, métaphore parabolique, participe-t-il à la construction de l’édifice scénique où se joue l’histoire, et se révéler à son tour comme lieu d’une révélation de forces antagoniques au destin et aux desseins si contradictoires. Le lecteur est aussi bien retenu par l’effet visible de récurrences onomastiques sur lesquelles joue le texte djaoutien et qui participent, selon les variations sémantiques quelles postulent, à la construction, et peut-être même à l’amplification du sens à l’œuvre.

Le jeu sur les noms prévu par le dispositif scriptural s’accompagne d’une narration et d’un destin qui font des êtres qui les incarnent des personnages hors du commun. Nous ne pouvons pas imaginer en effet un personnage accomplir un acte extrêmement risqué, comme celui de Mahfoud Lemdjad dans Les Vigiles, ou encore Boualem Yekker dans Le Dernier Eté de la raison,  sans qu’il soit doté au préalable d’une force quasi indestructible.  Il ya donc au départ, dans la substance du nom, « une entéléchie première, une certaine capacité première d’activité [49] », une force primitive qui s’ajoute, ou qui soutient l’action. Le corps du nom, devenu matière pensante et agissante, fait surgir, et l’imposant dans la conscience du lecteur, cette force motrice antérieure à tout acte et à toute pensée.

En effet, si l’être renaît à la vitalité de  l’agir et du faire, c’est parce qu’il est, grâce cette force première et primitive, plus qu’une force physique. Et pour entériner cette idée, l’écriture  déploiera ses visées et sa stratégie dans une autre direction ; elle va plus loin, plus en avant, sur un mode qui lui est propre : celui du tragique. Elle produit ainsi dans le jeu qu’elle alimente, et dans l’ouverture même du langage où celle-ci s’accomplit, un questionnement d’ordre métaphysique. Le souci premier du questionnement est d’orienter le regard vers la région où l’événement s’accomplit, et où « le mystère tragique », recomposant l’acte par quoi l’être se pose comme entité et se forge un destin, se constitue, dans toute sa force et sa radicalité,  comme le lieu nodal de l’agir.

L’énigme du nom

Il reste pour parachever ce tableau à évoquer ce nom problématique et énigmatique, qui ne trouve pas de place dans les deux paradigmes dégagés : Menouar Ziada ne s’intègre pas parfaitement dans le système mis en place par les « Vigiles ».

Il y a, grâce à l’écriture et aux signifiants qu’elle mobilise, un certain nombre d’éléments qui travaillent, au-delà de l’histoire brut et de la narration, à la création d’un destin autre que celui inscrit d’autorité par les jeux de rôle de chacun des protagonistes.  Et en premier lieu,  ce nom qui ne le disqualifie pas et qui, au contraire, le réinsère dans un autre dispositif métaphorique qui le distingue nettement de celui s’appliquant aux « Vigiles ». Il reste que le destin de Menouar Ziada, celui qui n’a pas d’enfants, et donc doublement privé de vie,  se nourrit d’énigmes, surtout que le nom qu’il porte ne le disqualifie pas pour autant. Nous pouvons même dire qu’il bénéficie, au regard des qualificatifs dont le gratifie l’auteur-narrateur, à commencer par le patronyme qu’il porte, de « circonstances atténuantes ». Traduit autrement, Menouar Ziada signifie autre chose que ce que les « Vigiles » inscrivent d’autorité. Si en effet, dans la logique de ces derniers, Menouar Ziada est sacrifié parce qu’il représente une « excroissance » qui gène et compromet le développement du corps social et politique des « Vigiles », il y a cependant un autre sens inscrit dans ce patronyme énigmatique, et qui, traduit autrement,  veut tout simplement dire : «  excès de lumière ».

Il suffit alors d’opérer une comparaison pour comprendre ce tournant : si Menouar Ziada porte en lui une capacité d’irradiation, il s’oppose de fait aux autres « Vigiles » qui, eux, sont identifiés, comme on l’a vu, comme des êtres obscurs et ténébreux. Ces signes, en marge de l’histoire, peuvent alors nous aider à clarifier et à cerner de plus près le sens de la mort de Menouar. Et, singulièrement, cette « lumière » qu’il porte en lui, déborde l’espace de son propre être pour se déverser dans l’espace de l’écriture, se traduisant par cette ébauche, dans la nuit de sa mort,  d’éclats solaires :

« Le soleil coulait d’un reflet égal qui contournait l’ombre des arbres. Il levait dans l’herbe épanouie un tumulte d’effluves et de couleurs, des volées de gemmes et d’écailles » [50].

 Le soleil, un des sites que Djaout aménage à l’être, vient ainsi contrecarrer  la toute puissance de la nuit, se jouant même, comme dans un jeu d’enfant, cette enfance que retrouve Menouar le moment de sa mort, des ombres qui pouvait gêner l’ultime rencontre. Signe purificateur, le soleil qui coule vient ainsi redimensionner les contours d’un espace existentiel et ontologique que les « Vigiles » ont soigneusement tracé. Purifié, Menouar peut alors apparaitre dans toute son innocence, dans toute sa lumière : son déclin se transforme en une ascension, et tous les autres signes qui entourent sa mort concourent à faire de celle-ci un événement heureux, un jour de grand soleil.  Personnage paradoxal,  Menouar l’est jusqu’au bout, jusqu’à l’ultime moment de sa vie « sans gloire », et c’est en se donnant la mort qu’il réussit non seulement à vaincre les autres, mais aussi à vaincre la mort même, et ce jusque  dans ses plus probantes manifestations : 

«  Il va mourir sans violence et sans précipitation. C’est lui qui ordonnera tout : il s’efforcera de rendre la mise en scène supportable. Il sera le prêtre de la cérémonie et la victime expiatoire» [51]

Le premier signe réside dans l’épaisseur de sa décision, cette façon de s’ouvrir à la mort, de l’accueillir et d’assister à son mûrissement, et qui, en soi, constitue  une manière d’échapper à la mort quelconque, celle qu’il a par deux fois évitée,  et « restaurer l’acte de mourir dans sa pure dignité intérieure[52] ». Ainsi peut-il échapper à ce que Nietzsche nomme la mort naturelle, celle qui survient « dans les conditions les plus méprisables, une mort qui n’est pas libre, qui ne vient pas quand il le faut, une mort de lâche[53]. » La mort de Menouar se situe à cette pointe où il est possible pour lui, à la fois de mourir pour son propre compte et pour les autres, « sans trahir la vérité et l’essence de la mort[54]. » C’est ce privilège de mourir de sa propre volonté, de désirer une mort toute différente, « une mort libre et consciente, sans hasard et sans surprise[55] », qui va ouvrir, pour l’écriture, une possibilité de se déployer autrement et de relancer, comme signalé, la réactivation des sites de l’être :

Menouar peut, pendant quatorze heures, en attendant la vague de fond qui l’emportera loin d’ici, nager et longuement s’ébattre dans l’eau insondable de la mémoire, dans la rade protégée de l’enfance. Il peut parcourir certains paysages lumineux, énumérer et savourer de nouveau les rêves qui ont stimulé sa vie[56].

C’est au moment où Menouar s’ouvre au « bourdonnement » de la mort, la mort à l’œuvre, qu’il retrouve son être. Le texte nous apprend que celle-ci avait tout son temps pour accomplir son œuvre (quatorze heures), et durant tout ce temps, aucune interférence ne pouvait s’interposer entre son être et sa pensée, hormis ce signe de médiation qui relève d’un autre ordre, un ordre qui dépasse l’histoire : 

Un signe mélodieux vient comme transpercer Menouar Ziada. Une mésange dans l’arbre voisin. Il l’a déjà entendue à plusieurs reprises[57].

Le retour à l’être intérieur, à la présence pleine s’accompagne par une débauche de couleurs et de vie. Et cette plénitude  ne peut se saisir que dans la présence de la mort, et c’est quand il bute sur la paroi qui se resserre qu’il peut maintenant se projeter vers l’arrière, vers cette région extrême que les événements de sa « petite » vie ont recouvert. Le recul dans un arrière-fond secret, inatteignable pour « les injonctions », assure ainsi une protection, et laisse se développer des capacités de réception et de perception phénoménales. Il peut alors écouter les vibrations de son être, celles qui, durant toute une vie, ont refusé de refluer à la surface et que l’ordre des événements et l’histoire de Sidi-Mabrouk ont étouffées.    

Menouar Ziada remue des fragments de son passé, nage à contre-courant du temps comme un baigneur entraîné vers les rapides qui pense aux eaux calmes qu’il vient de quitter. Il fore dans sa mémoire pour comme chasser au loin le présent qui a le visage et les injonctions de Skandar Brik. […] Menouar songe maintenant à l’hiver. Au désir d’enroulement qu’il suscite. Réintégrer la coquille. Réintégrer la matrice chaude. La magie du feu jaune. La chanson, la berceuse de la pluie. Les jeux sauvages du vent entre les murs de pierres sèches[58] ».

C’est au milieu d’une débauche de couleurs et de gazouillis que Menouar  prépare sa mort.  Les deniers moments de sa vie vont à l’enfance, une façon de porter le monde de l’innocence  dans l’au-delà, c’est l’enfance qui va attiédir la peur de l’inconnu : « Il reste englué dans l’enfance. Sa mémoire y est prise comme un oiseau piégé qui se débat vainement pour prendre l’envol[59] ». Nous retrouvons ici un des grands thèmes de la poétique djaoutienne, l’enfance indéfaite, celle qui ne se soustrait à aucune contrainte ni à aucune injonction.  La capacité de jouer avec les thèmes de prédilection, de les déplacer, de les disséminer à son gré témoigne de l’importance que ceux-ci peuvent avoir dans les moments de grand désordre. En effet, tous les sites en lesquels s’abrite l’être sont réactivés dans l’épisode de la mort de Menouar Ziada. Nous avons vu que l’enfance, l’oiseau, sont pour Djaout les véritables échancrures par lesquelles perce l’être.  Que faut-il comprendre dans cet exercice d’écriture, ce réinvestissement dans un environnement de mort, qui exclut pourtant la débauche de vie ? Le texte nous apprend que Menouar est stérile, faut-il comprendre par là, comme nous l’enseigne Mourad dans La Traversée de Mammeri, que l’enjeu d’un engagement ne réside nullement, pour celui qui décide de sacrifier sa vie pour autrui,  dans les bénéfices que nous  pouvons en tirer, comme le feraient tous les « Vigiles », à titre personnel. La double mort de Menouar Ziada, qui serait une victoire de la conscience sur la dure loi des « Vigiles », peut ainsi, moralement et philosophiquement, disqualifier ces derniers. Les « Vigiles » qui donnent la mort, ignorant l’angoisse de la mort, ultime épreuve d’héroïsme selon la formule de Mourad dans La Traversée de Mammeri,  ne seraient-ils pas en fin de compte les plus morts de tous les morts ?

S’ouvrant ainsi à une intimité et à un temps plus vastes, qui dépassent les petites histoires des uns et des autres et l’espace étriqué d’un village, Menouar peut ainsi convertir la mesure du monde à celle avec laquelle il voudrait que tout soit mesuré. Son « sacrifice » aura ainsi survécu à la litanie des « Vigiles » et à la dure loi qu’ils font régner. La mort, à ce titre, n’est pas un événement quelconque, vain et prosaïque : il a vaincu sa condition d’homme frappé par une double stérilité. C’est là une ressource merveilleuse qui finira par lui ouvrir son propre espace intérieur, cette part insondable de l’être, qui reste pour les « Vigiles » une région inaccessible.

A aucun moment, jusqu’à la limite même de ce que l’anéantissement volontaire de soi peut susciter de terrifiant, Menouar ne recule devant la mort. C’est peut-être l’unique instant de sa vie qui lui appartienne vraiment, et qui réussisse  à ranimer en lui  cette intimité parfaitement close, « la paix crépusculaire[60] », celle que l’on ne découvre que dans ces instants où l’être peut entendre quelque chose d’autre, qui ne relève pas, pour une fois, des injonctions et des menaces de Skandar Brik,  et où les seuls sons qui parviennent à l’oreille, détachés des bruits assourdissants des soucis de la vie, de l’injure et des injonctions des « Vigiles »,  peuvent alors s’intercaler dans ce temps hors temps de l’aube : 

Le muezzin lance son appel mélodieux, émouvant, avec quelque chose de lénifiant et de déchirant […] son écho se prolonge comme une émanation intemporelle, comme un souffle reposant et délicieux qui cherche à se fondre dans la paix crépusculaire[61]

Il y a, comme nous le signalions plus haut, de la part du narrateur, ce désir de vouloir faire de la mort de Menouar Ziada, personnage au nom flamboyant, et à laquelle un volume de narration non négligeable est consacré, un point de référence qui permette au lecteur d’envisager une lecture de l’histoire sur le mode tragique. La réactivation parabolique du récit coranique relatant le sacrifice de l’enfant par le père[62] éclaire, Menouar signifiant « lumineux », les travées de la condition sociale et historique d’une société qui peine à construire et à tisser une nouvelle dynamique cognitive et spirituelle.  C’est, croyons-nous, à travers l’histoire tragique de Menouar, celle comique de l’enfant (fils de) des Chercheurs d’os, ou encore la résistance héroïque de Boualem Yekker dans Le Dernier Eté de la raison, tous trois confrontés à la même logique de déracinement, véritables instruments de mesure, sismographes d’une terre, d’un pays de longue date secoué par des tremblements, que nous pouvons mesurer le rythme et la cadence des pulsations sociales. Le tragique, le comique et l’héroïque, indépendamment ou conjointement articulés, ne touchent évidemment aucune catégorie de ceux qui sont désignés par les termes « Vigiles » et autres « Thérapeutes de l’esprit ». Ne s’intégrant dans aucune rubrique, et n’ayant aucun destin fulgurant, aucune histoire personnelle à faire valoir, aucun nom à laisser à la postérité, ils sont comme expulsés de l’Histoire. Les perdants, à ce niveau, ce ne sont donc pas ceux qui ont essayé de forcer le destin, mais les autres, les « Vigiles » et les sombres « araignées tisseuses de ténèbres », ayant déjà à l’origine tout perdu, eux à qui manquent un nom et un destin lumineux.

C’est précisément parce que ces invitations à réfléchir qui tournent autour du nom ont une telle force, c’est précisément parce que les bouleversements et les secousses que de tels montages suscitent en nous, lecteurs, sont si puissants, qu’il est difficile de ne pas y déceler un appel à s’ouvrir à la richesse et à la plénitude de l’être et du nom, celles qui s’acquièrent dans l’absolu, dans le risque et surtout dans la fidélité d’un engagement total  et désintéressé, où le discours des « Vigiles » ne peut plus dominer, juger, décider.             

 Notes

[1] Djaout, T., Les Vigiles, Paris, Editions du Seuil, 1991 ; Prix Méditerranée. Réédition dans la collection et « Points », Editions du Seuil,  n° 171, 1995.

[2] Djaout, T., Le Denier Eté de la raison, Paris, Editions du Seuil, 1999.

[3] Djaout, T., L’Exproprié, Alger, Editions SNED, 1981 et Ed. François Majault, 1991 (version revue) ; réédition, Alger, Editions ENAG, 2002.

[4] Clerget, J., « L’essor du nom », Le Nom et la nomination, source, sens et pouvoir, Paris, Editions Erès, 1990, pp. 15-69 ; Op.cit., p. 61.

[5] Heidegger, M., Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, 1967, p. 33.

[6] Clerget, J., art. cité.  

[7] Barthes, R., « Proust et les noms », Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Editions du Seuil, coll. « Points », 1972,  p. 125.

[8] Djaout , T., Le Dernier Eté de la raison, op.cit., p. 65.

[9] Levesque, Cl., L’Etrangeté du texte, Paris, UGE, 1978, p. 95.

[10] Djaout, T.,  Le Dernier Eté de la raison, op.cit., p. 80.

[11] Ibid., p.80.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 81.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Clerget, J., op.cit. p. 39.

[17] Chikhi, B., Littérature algérienne, Désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 100.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Djaout, T., Le Dernier Eté de la raison, op.cit., p. 106.

[21] Ibid., p. 18.

[22] Ibid., p. 121.

[23] Granet, M., La pensée chinoise, Paris, Albin Michel, 1974, pp. 40-41, cité par Clerget, J., p. 22.

[24] Barthes, R., Le Degré zéro de l’écriture, op.cit. p. 125.

[25] Clerget, J., op.cit., p.45.

[26] Lire  à ce sujet Lacheraf, Mostefa, Des Noms et des lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée, Alger, Casbah Editions, 1998, réédition 2002.

[27] Clerget, J., op.cit., p. 46.

[28] Ibid., p.18.

[29] Projet clairement défini dans ce passage de l’entame du texte : « Ecrire toujours par intérim ? C’était surtout avec cela que je voulais en finir ».  L’écriture «  intérimaire » déploie ses visées dans une seule direction, direction choisie par elle seule : elle  brouille les pistes et déforme les noms. 

[30] Djaout, T., L’Exproprié, op.cit., p. 89.

[31] Clerget, J., op.cit., p. 28.

[32] Ibid., p. 27.

[33] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit., p. 49.

[34] « Le désir d’Autrui que nous vivons dans la plus banale expérience sociale, est le mouvement fondamental,  écrit Levinas, le transport pur, ‘orientation absolue, le sens », Humanisme de l’autre homme, Montpellier, Fata-Morgana, 1972, p. 46.

[35] Djaout T., Les Vigiles, op.cit., p. 173.

[36] Ibid.

[37] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit., p. 116.

[38] Clerget, J., op.cit., p. 46.

[39] Ibid., p.32.

[40] Ibid., p. 47.

[41] Ibid.

[42] Ibid.

[43] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit., p. 176.

[44] Clerget, J., op.cit.

[45] Ibid.

[46] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit.,p. 50.

[47] Clerget, J., op.cit., p.32.

[48] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit., p. 166.

[49] Leibniz, De la nature en elle-même ou de la force inhérente aux choses créées et de leurs actions et de leurs histoires, dans Leibniz, Opuscules philosophiques choisis, trad. p. Schrecker, Paris, Vrin, 1978, p. 104, cité par F. Fischbach, op. cit. p. 11.

[50] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit., p. 203.

[51] Ibid., p. 210

[52] Blanchot, M., L’Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1955, p. 137.

[53] Cité par Blanchot, M., L’Espace littéraire, op.cit., p. 116.

[54] Ibid.

[55] Ibid.

[56] Djaout, T., Les Vigiles, op.cit.,  p. 209.

[57] Ibid., p. 210.

[58] Ibid., pp. 200-201.

[59] Ibid., p. 211.

[60] Ibid., p. 215.

[61] Ibid.

[62] Coran, XXXVII, pp.101-109.