Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 215-225, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Mounir HAMOUDA

 

 « Chaque nom possède une influence qui s’attache à l’âme de celui qui le prononce »

Cheikh Ahmed al-‘Alawi

Liminaires 

Tout auteur s’inspire des différentes composantes de sa société (événements, lieux, personnages, etc.), du fait qu’il en est un membre à part entière, pour produire un discours social sous forme d’œuvre littéraire. Cette production est, d’une part, le reflet de la société dans laquelle il vit ; et d’autre part, un discours à la société, adressé à un public, à un destinataire qui fait lui-même partie de cette société. Dans Lectures sociocritiques, Claude Duchet explique que :

 « Ce qui fonde un monde social [...] c'est la relation dialectique entre le monde et le roman, à travers laquelle la fiction se saisit [...] Le roman est ainsi un espace imaginaire dont l'organisation relève de techniques narratives spécifiques, mais aussi (et en même temps) un microcosme social dont tous les éléments réfractent la totalité d'une unité culturelle, elle-même insérée dans le monde du réel. C'est même dans la mesure où le roman fonctionne comme une société, où il fait appel à une expérience de la socialité, qu'il atteint à la cohérence d'une pratique, et par là sans doute accède aussi à la littérarité »[1].

La relation entre univers social et romanesque est donc très étroite, si le premier est la source et l’origine du second, le second est le miroir et le reflet du premier. Ainsi, afin de comprendre l’aspect social du récit, il suffit de cherche ses explications dans l’extratextuel, dans le contexte même qui l’a engendré. Et afin de comprendre une société, il faut se retourner vers ses œuvres littéraires et étudier ce qui est à l’intérieur de leurs textes. Dans ce cas, le récit, en tant que système social, peut-être, historiquement, économiquement, culturellement ou idéologiquement parlant, le témoin de toute une société.

Ceci dit, dans un texte, où tout peut faire signe, le social est omniprésent et se manifeste explicitement ou implicitement à travers les différents composants du récit. Dans le cas de cette contribution, notre réflexion se focalise sur le personnage comme unité signifiante et l’aborde en tant que figure anthropomorphe. Cet anthropomorphisme fait du personnage romanesque « une des meilleures preuves de l’efficacité du texte comme producteur du sens puisqu’il parvient, à partir de la dissémination d’un certain nombre de signes verbaux, à donner l’illusion d’une vie, à faire croire à l’existence d’une personne douée d’autonomie comme s’il s’agissait réellement d’êtres vivants »[2]. Le personnage est donc « un produit combinatoire »[3] constitué d’un ensemble de traits dont nous pouvons citer comme titre d’exemple : la personnalité, le comportement, les tics, la physionomie, les vêtements et les couleurs portés et, bien sur, le nom.

Le nom, du grec « onoma » - d’où « l’onomastique » : la science de l’étymologie des noms propres qui vise, non seulement, à tirer tous les renseignements possibles des noms propres, mais aussi des noms de lieux (toponymie), ou de personne (anthroponymie) - et du latin « nomen, nominis » - d’où la locution latine « Nomen est omen » signifiant « Le nom est présage » -, est défini, d’une façon générale par Roland Barthes, comme « un instrument d’échange : il permet de substituer une unité nominale à une collection de traits en posant un rapport d’équivalence entre le signe et la somme »[4].

Quant aux grammairiens arabes, ils ont proposé deux racines possibles au terme ism (nom) : premièrement, la racine SMW, qui signifie être haut ou s’élever. Selon cette racine, le nom est considéré sous son aspect principal et lié à ce qui est « céleste », désignant ainsi la réalité essentielle du nommé. Deuxièmement, la racine WSM, qui signifie mettre une marque ou un signe sur quelque chose, définir ou avoir un beau visage. Dans ce cas, le nom est plutôt considéré sous son aspect formel et définit alors la réalité manifestée du nommé. « Ces deux étymologies complémentaires mettent en lumière la double dimension de l’être : la première qui relève de l’essence, la seconde de l’apparence. Le terme ism dépasse donc de beaucoup le cadre de la simple appellation »[5].

Au sein de toute société humaine le nom attribué à chaque individu était et est une sorte de qualificatifs destinés à le distinguer et à déterminer très précisément son identité. Le prénom, qu’un individu obtient dès sa naissance, n’est que le premier de ses qualificatifs. Cet élément est la première identité du nommé.

« Le prophète montra en maintes occasions l’importance qu’il accordait à la signification des noms, qu’il s’agisse de noms de personnes, de peuples ou de lieux (pays, villes, montagnes, vallées, etc.). Il leur reconnaissait d’exercer sur le nommé une influence subtile, positive ou négative selon leur sens. Ainsi, abordant un jour un passage entre deux montagnes, il s’enquit du nom de ces lieux. Leur appellation de mauvais augure lui déplut et il changea de route »[6].

Le nom exerce donc une influence sur le nommé. Le cheikh Ahmed al-‘Alawi propose une explication simple et frappante à ce phénomène :

« Chaque nom possède une influence qui s’attache à l’âme de celui qui le prononce […] Si, par exemple, un homme répète plusieurs fois le mot « mort », il ressentira en son âme une impression due à la mention de ce nom, surtout s’il persiste en celle-ci, et il n’est pas douteux que cette impression sera différente de celle que l’on éprouve en prononçant les mots « richesse », « gloire » ou « pouvoir » […] Tout homme normalement sensible sera conscient de l’influence que peut avoir sur son âme le nom qu’il prononce. Or, si nous admettons cela, nous sommes obligés de croire que le nom de Dieu a aussi une influence sur l’âme comme les autres noms, chacun laissant l’empreinte particulière qui lui correspond »[7].

Si nous partons des trois réflexions que nous venons d’explorer, c’est-à-dire : le nom en tant qu’entité influençant le nommé et lui offrant une identité ; le personnage romanesque en tant qu’ « être franchement imaginaire, destiné à illustrer des catégories d’humanité  »[8] ; les rapports entre une société et sa littérature, qui vont bien au-delà d'une simple représentation et où la littérature équivaut à une « expression d'un vécu par la médiation de l'écriture »[9], nous pouvons, à priori, nous interroger sur ce que raconte un nom attribué à un personnage fictif à la société qui l’a vu naître.

Afin de répondre à nos interrogations, nous avons opté de travaillé sur un corpus se composant de trois œuvres majeures de Malek Haddad : Je t’offrirai une gazelle, L’élève et la leçon et Le Quai aux Fleurs ne répond plus. Notre objectif est d’analyser le système anthroponymique de cette trilogie en vue de l’identification d’un univers commun, entre les différentes œuvres et véhiculant implicitement un sens à profondeur historique et interculturelle, en se basant sur la signification des prénoms des personnages et la combinaison de leurs « anthroponèmes »[10].

« Moulay, Idir, Khaled » ou l’histoire d’une Algérie libre 

« Un prénom contient ce qu’un tutoiement ne saurait résumer. Ce qu’un regard complice et solitaire ne contient pas. Ce qu’un aveu qui vous reste dans la gorge ne raconte pas »15.

La trilogie de Malek Haddad, si l’on peut appeler ainsi les trois œuvres majeures de sa production romanesque, se présente comme un ensemble de romans assez courts, écrits entre 1959 et 1961. La première œuvre, Je t’offrirai une gazelle, est le deuxième roman de l’auteur. Publiée une première fois chez Julliard en 1959, une deuxième fois par l’union générale d’éditions dans la collection 10/18 en 1978 et une troisième fois chez les éditions Médias-Plus en 2004, elle raconte l’histoire d’un auteur algérien qui écrit un roman d’amour entre Moulay et Yaminata, deux jeunes habitants d’une oasis au Sahara nommée « Koukoumen ».

La deuxième œuvre est le troisième roman de Malek Haddad. Intitulé L’élève et la leçon, cette œuvre fut publiée une première fois chez Julliard en 1960, une seconde fois par l’Union générale d’édition dans la collection 10/18 en 1973 et une troisième fois chez les éditions Médias-Plus en 2004. Elle raconte l’histoire d’un médecin algérien d’une soixantaine d’années qui vit en France. Il lui faut annoncer à un ami qu’il est condamné par la maladie. Quand il retourne chez lui, sa fille lui reproche son départ de l’Algérie et lui annonce qu’elle est enceinte d’un étudiant. Dans ce monde en guerre, elle refuse l’enfant qu’elle porte, exige de son père qu’il l’aide à avorter et à cacher son amant recherché pour ses activités politiques. Confronté à sa fille, ce docteur est, pendant une nuit, en face de lui-même, de son passé, de l’Algérie en guerre qu’il porte dans son cœur, de la jeunesse et de la vieillesse, de la vie et de la mort.

Quant à la troisième œuvre, elle est le quatrième et dernier roman de l’auteur. Le quai aux fleurs ne répond plus fut publié une première fois à Paris chez Julliard en 1961 ; une deuxième fois par l’Union générale d’éditions, dans la collection 10/18 en 1973 ; et une troisième fois chez les éditions Média-Plus en 2004. Le roman raconte l’histoire d’un poète algérien exilé en France, qui décide de rendre visite à son ami d’enfance résidant Quai-aux-fleurs à Paris. Ce dernier est devenu avocat et mène une vie confortable au moment où l’Algérie est en guerre. La femme de l’avocat, s’éprend du poète mais ce dernier la refuse car il aime sa femme, restée en Algérie. Il croit que celle-ci a rejoint le maquis, et apprend dans le train qui le mène vers Aix-en-Provence en lisant le journal qu’elle l’a trahit et a trahi l’Algérie : elle meurt tuée au bras d’un lieutenant parachutiste français à Constantine après avoir affirmé sa croyance en une Algérie française. Le poète se jette, du train en marche, sur le ballast ; il se suicide.

Dans cette trilogie, les noms des héros sont, selon l’ordre de parution des trois œuvres, Moulay, Idir Salah et Khaled Ben Tobal.

Dans Je t’offrirai une gazelle, Moulay est le héros, son prénom signifie en arabe « mon maître », « mon seigneur », ce qui correspond, dans ce roman, avec sa situation, car il est un prince ruiné. Ce prénom est introduit par la lettre M, lettre qui termine la première Moitié de l'alphabet. Le M apparait dans le mot Milieu et tout ce qui commence par Mi et qui désigne la Moitié. Moulay est le centre de ce conte merveilleux, il est ce prince qui s’est perdu au milieu du désert. La lettre M se trace en accolant deux 1 symétriques verticalement comme si le 1 se reflétait dans un Miroir, comme si deux personnes se tenaient les mains pour ne former qu’une unité, ainsi cette lettre est celle de l’amour, car elle se prononce « aime », et Moulay aime Yaminata. 13ème lettre de l’alphabet, le M est aussi associée à la Mort, l’Arcane 13 du Tarot. La Mort est ainsi un passage dans un au-delà, c’est-à-dire l'autre côté du Miroir. Et à la fin du conte, Moulay mourut.

Dans L’élève et la leçon Idir Salah est un médecin, mais il est aussi un père confronté à sa fille Fadila afin de l’empêcher d’avorter ; Idir est donc un défenseur de la vie, d’ailleurs son prénom l’indique, car il signifie en berbère « qu’il vive » ou le vivant, il est l’équivalent de Yahyâ, considéré en Islam comme prophète. Quant à son nom, Salah, il signifie le droit, le loyal, il symbolise l’intégrité et la préservation. Il est aussi un surnom de la Mecque, et peut être le diminutif de « Salâh ad-Dîn : l’intégrité de la religion. Salâh ad-Dîn al-Ayyûbî (m. 1193), connu en occident sous le nom de Saladin, grand défenseur de l’Islam à l’époque des croisades. Son attitude chevaleresque lui valut une admiration unanime, du côté musulman comme du côté chrétien »[11].

Dans Le quai aux fleurs ne répond plus, le poète exilé se nomme Khaled Ben Tobal. Khaled signifie l’éternel, le demeurant pour l’éternité au paradis, le bienheureux. Ce prénom arabe est aussi celui de Khâlid Ibn al-Walîd, compagnon du Prophète et commandant des troupes musulmanes, surnommé Sayf-Allâh, le sabre de Dieu, par le Prophète, en raison de son génie militaire. Son nom, Ben Tobal, est historiquement connu en Algérie. Il fait référence à Slimane Ben Tobal[12], surtout connu sous les noms de Lakhdar ou Abdallah. Khaled commence par la lettre K. Cette lettre symbolise la croissance car la racine indo-européenne Kré a donné les mots crescendo et croître. Le K est étroitement lié au C dont il a la prononciation, ainsi la connaissance se dit en anglais « Knowledge ».

Moulay signifie, comme nous l’avons déjà cité, le seigneur, le maître, le sultan ; Idir le vivant et Khaled l’éternel. En attribuant ces prénoms à ses héros, Malek Haddad nous raconte un fragment de l’Histoire de l’Algérie. Une Algérie qui a d’abord été touchée et influencée par la civilisation Ottomane, ce qui justifie, et ce avant la période coloniale, la présence du statut du sultan. Le prénom Moulay représente donc cette période historique de ce pays. Après l’affaire de l'éventail entre le pacha turc Hussein Dey et le consul français Pierre Deval, le colonisateur français débarque en Algérie, le peuple s’y oppose et, malgré la force de l’ennemi, il est resté vivant, Idir, jusqu’à son indépendance. Et après une présence coloniale qui dura 132 ans, l’Algérie se retrouve indépendante, autrement dit : éternelle.

C’est ainsi que « l’œuvre n’a de sens que dans son rapport à l’histoire. Elle est le fruit d’une période précise. Elle entretient avec l’histoire une relation nécessaire et réciproque. Le vécu de l’homme ou de l’écrivain ne saurait suffire. C’est tout l’arrière-plan historique qu’il faut reconstituer »[13].

« De Yaminata à Monique » ou l’interculturalité d’une œuvre :

Autour des héros, se constitue toute une toile de personnages participant au mouvement du récit. Greimas les a répartis, dans un schéma, selon leurs rôles dans la fiction et les relations qu’ils entretiennent avec le héros lui-même. Ce schéma actanciel se présente de la façon suivante :

Schéma 1 : schéma actanciel de Greimas

Dans la trilogie de Malek Haddad, les héros sont le centre du récit, ils représentent tous le sujet dans le schéma actanciel. Ainsi d’autres personnages et actants occupent les autres fonctions de ce schéma : Yaminata, Fadila et Nicole forment la sphère des destinataires ; Ali, Kader, Omar et Abdellah forment celle des adjuvants ; Kabèche et Simon sont les opposants ; Germaine et Monique basculent entre les deux fonctions d’adjuvants et d’opposants. Quant au Destinateur et à l’Objet, l’Histoire occupe la fonction du premier et la Liberté – tantôt représentée par une gazelle vivante, tantôt par un enfant indésirable, tantôt par une poupée nommée Houria – occupe celle du second.

Avant de passer à l’interprétation de ces prénoms, nous tenons à préciser qu’un anthroponyme peut être un nom ayant un sens précis et bien défini, ou un ensemble d’anthroponèmes. Ceux-ci sont les unités minimales véhiculant un sens et composant un anthroponyme, ils peuvent être des noms, des syllabes ou des phonèmes, comme le démontre le cas de « Yaminata ». Cet anthroponyme est composé de deux anthroponèmes : « Yamina » et « ta ». Yamina est un prénom arabe qui signifie « heureuse », « fortunée » et « prospère ». Il est introduit par la lettre Y, qui contient une notion de séparation du fait que sa tête se divise en deux, elle apparait dans l'opposition Yin-Yang. Yaminata est séparée de Moulay. En anglais la voyelle « Y » se prononce « why » : pourquoi ? Ce qui confirme l'idée d’une incertitude comme lorsqu'on ne sait plus où aller quand notre chemin se divise en deux autres. Le « ta » est l’adjectif possessif de la deuxième personne du singulier, qui, en inversant les deux anthroponèmes de Yaminata, peut donner « ta Yamina ». Il est aussi un suffixe turc qui désigne « un pluriel spatial ». Ce couple de lettre peut aussi être interprété en séparant ses composants : le T ressemble à un pilier soutenant le ciel, il est la lettre introduisant le mot Terre. Il apparait également au début du Temps, le climat et le flux temporel échappant à la maîtrise humaine. Le T minuscule (t) associe la Trinité terre, eau et feu symbolisée par le Triskèle. Il exprime une certaine autorité. Sa forme ressemble d'ailleurs à la balance de la justice. Quant au A, qui contient deux traits obliques reliés par un trait horizontal, représente l'union des opposés, comme l'Amour relie le masculin et le féminin. Sa forme qui ressemble au tipi lui donne le sens de l'Abris. Cette lettre est motrice (Action, Animer) et exprime une possession (Avoir). Et sa prononciation ouverte exprime comme une libération.

Ainsi Yaminata représente toutes les Yamina, toutes les algériennes, heureuses, fortunées, prospères, et qui ont subi une séparation ou qui se sont confrontées à une incertitude. Yaminata représente le pilier d’un monde céleste, l’idéal autoritaire, et l’étendu d’un monde terrestre, le rêve d’une justice inespérée. Elle représente l’amour, le refuge et la libération.

Quant au prénom Fadila, d’origine arabe, il a deux façons de se prononcer : « Fâdila », avec un long A, qui signifie : « digne, vertueuse, méritante »[14] ; ou « Fadîla », avec un long I, qui signifie : « vertu, qualité éminente, mérite, supériorité »[15]. L’un qui est adjectif et l’autre qui est nom, mais les deux prénoms renvoient aux mêmes concepts.

Dans cette sphère de destinataires, Nicole est le dernier élément. Ce prénom grec signifie la victoire du peuple. Il est dérivé de Nicolas, du grec « nike » : la victoire. Ce prénom débute avec la lettre N. Cette lettre commence la deuxième moitié de l'alphabet. Comme le M, elle est l'union de deux 1 par une symétrie centrale qui fait subir au deuxième 1 un retournement horizontal. Elle exprime une jonction négative, et contrairement au M qui représente l’amour, elle représente la haine. Le N est la lettre de la Négation, du Néant et de la fin.

Si la triade Moulay/Idir/Khaled raconte un fragment historique de l’Algérie, Yaminata, Fadila et Nicole le font aussi en présentant une certaine image de la femme durant l’époque coloniale. Et d’un autre angle de vision, ces six anthroponymes marquent aussi l’aspect interculturel de la société Algérienne, autrement dit, ils attestent de l’existence de plusieurs origines agençant cette société, telles que la civilisation grecque, ottomane, berbère, arabe et d’autres dont nous allons détecter la présence à travers d’autres prénoms de personnages.

La sphère des adjuvants est composée de quatre anthroponymes qui se rattachent à l’Islam. C’est une sphère qui marque une relation étroite entre l’humain et le divin, elle dessine la présence de la civilisation musulmane dans la société algérienne.

Dans le récit des trois œuvres, Ali, Omar, Kader et Abdellah nous racontent deux histoires d’amitié. D’une part, une amitié créée sous des conditions sociales, une pièce théâtrale dont les acteurs sont Ali et Kader, leurs rôles se partagent, vis-à-vis des héros, entre confidents, valet fidèle et serviteur du bon cœur. De l’autre part, une autre amitié née sous des conditions politiques, elle est représentée par Omar et Abdellah, les deux amis qui ont influencé positivement les héros de leurs activités révolutionnaires. Cependant ces anthroponymes dissimulent d’autres sens, qui ne sont pas uniquement liés à l’amitié, mais aussi à la religion. Premièrement, Ali est un prénom arabe qui signifie l’élevé, le supérieur, le noble ou le sublime. Il fait référence aussi à ‘Alî, cousin et gendre du Prophète et quatrième calife de l’Islam. Ce prénom est introduit par la lettre A, lettre qui clôture le prénom Yaminata et forme son début. Le A est une pointe vers le haut, une sorte de flèche indiquant le ciel. Le trait horizontal entre les barres obliques symbolise le lien entre Dieu et Homme. Deuxièmement, Kader signifie le puissant, le capable, le fort et l’opulent. La dimension historique le rattache à « ‘Abd al-Qâdir : le serviteur du puissant. Abdelkader [est aussi un] émir algérien qui fut l’âme de la résistance musulmane contre l’occupant français. Il fut également un grand mystique »[16]. Troisièmement, Omar signifie celui qui aura une longue vie, le porteur du message et de la parole. Il a aussi une dimension religieuse, en Islam « ‘Umar Ibn-Khattab » est le beau-père et deuxième calife du Prophète. Son nom vient de « ‘umr »  qui signifie « vie ». Et finalement Abdellah, il est un prénom d’origine Coranique, il signifie le serviteur de Dieu et son adorateur. Il est le prénom du père du Prophète et de plusieurs de ses compagnons, dont ‘Abd-Allâh Ibn Mas’ûd.

De l’amitié à l’inimité et de la sphère des adjuvants à celle des opposants : l’interculturalité de l’œuvre change et le sens de ce que racontent les prénoms aussi. Dans ce cas, les anthroponymes de la sphère des adjuvants marquent la présence des civilisations romaine, espagnole et juive. On les retrouve dans les prénoms Kabèche et Simon.

Kabèche, prononcé « Kabche » en arabe dialectale signifie « mouton ». Mais « Kabèche » est aussi un mot créole d’origine romane, « caput » en latin, « cabeza » en espagnol, « cabeça » en portugais, et signifie « tête » en français. Cet anthroponyme est introduit par la lettre K, qui lui attribue son sens négatif, car cette lettre est formée de deux traits verticaux (I I), mais un de ces traits est brisé au milieu formant ainsi deux autres traits obliques dont la signification est l’opposition ou le conflit. Dans le récit, Kabèche est un responsable (tête), car il est du coté colonisateur, il est aussi responsable des malheurs de Moulay et de Yaminata, il  a brisé le couple, il a brisé Moulay car celui-ci est mort, mais Yaminata est restée, elle demeure debout malgré la contrainte, elle est enceinte de Moulay.

Quant à Simon, il est de l’hébreu « shimon » qui signifie ce qui est exaucé. Sa prononciation commence avec un sifflement évoquant le serpent, car la lettre S est celle du Serpent, d’une route Sinueuse. Elle possède un centre de symétrie, un caractère plutôt négatif (Stupidité, Simulation, Satan). Associée au C créatif elle a donné la Science, et Simon est avocat. Elle apparait également dans Savoir et cela rappelle Adam et Eve goûtant au fruit défendu de la connaiSSance. Le serpent qui vient au milieu pour Séparer la raison du sens, l’une qui est masculine et l’autre féminine. Ainsi Simon est l’obstacle entre Khaled et Monique.

Enfin, nous passons à la dernière sphère, celle qui se balance entre adjuvants et opposants et se compose des prénoms Germaine et Monique. « Mme Germaine Mallet ». Son prénom est issu du latin « germen : du même sang ». Germaine, Germana ou Germania est une Sainte, « martyre en Afrique au troisième siècle […] d’une famille de laboureurs de Pibrac, elle subit l’hostilité de sa belle-mère à la mort de sa mère. Elle vécut douloureusement, faisant preuve d’esprit de charité envers les pauvres, et accomplissant des miracles. Elle mourut en 1601 à 22 ans et fut canonisée en 1862. C’est la patronne des bergers »[17].

Germaine est Sainte et Monique l’est aussi. Du grec « monos », Monique signifie la solitaire, l’unique. Ce prénom a une certaine dimension historique qui se rattache à l’Algérie, car Monique était, dans la seconde partie du IVe siècle, l'épouse d'un notable païen de Thagaste (l’actuelle Souk-Ahrah en Algérie), Patricius. Née en Afrique du Nord dans une famille chrétienne, elle est aussi la mère de saint Augustin. Monique a été mariée très jeune, elle est un modèle de patience et de silence pour ce mari infidèle, car elle lui pardonne ses infidélités criantes et ses colères. Grâce à sa douceur et son silence elle parvient à le convertir à sa foi chrétienne. Monique souffre beaucoup des frasques de son fils Augustin ; mais, à force de patience et de dévouement, elle réussit à convertir se dernier à sa religion et à en faire un homme vertueux, qui deviendra plus tard saint Augustin, docteur de l'Église.

A travers ces deux anthroponymes et leur profondeur historico-culturelle, l’auteur marque la présence du christianisme au sein de la société Algérienne. C’est ainsi que la trilogie de Malek Hadded est, d’une part, riche en anthroponymes diversifiés et, d’autre part, foisonne de relations entre un univers fictif et l’Histoire et la culture d’un monde réel.

Bibliographie 

Aron, Paul ; Saint-Jacques, Denis et Viala, Alain, Le dictionnaire du littéraire, Paris, éd. PUF, 2002.

Barthes, Roland, S/Z, Paris, Seuil, 1976.

Bouzar, Wadi, Roman et connaissance sociale, Alger, OPU, 2006.

Duchet, Claude, Lectures sociocritiques, Paris, Nathan, 1979.

Geoffroy, Younès et Néfissa, Le livre des prénoms arabes, Beyrouth-Liban, Edition Al-Bouraq, 2000.

Haddad, Malek, Je t’offrirai une gazelle, Constantine, Média-Plus, 2004.

Haddad, Malek, L’élève et la leçon, Constantine, Média-Plus, 2004.

Haddad, Malek, Le quai aux Fleurs ne répond plus, Constantine, Média-Plus, 2004.

Therenty, Marie-Eve, L’analyse du roman, Paris, Hachette Supérieur, 2000.

Vigner, Gérard, Lire du texte au sens, Paris, Ed. Clé International, 1992.

 Notes

[1] Duchet, Claude, Lectures sociocritiques, Paris, Nathan, 1979, p.217.

[2] Vigner, Gérard, Lire du texte au sens, Paris, Ed. Clé International, 1992, pp. 88- 89.

[3] Barthes, Roland, S/Z, Paris, Seuil, 1976, p.74.

[4] Ibid., p.101.

[5] Geoffroy, Younès et Nafissa, Le livre des prénoms arabes, Beyrouth, Al-Bouraq, 2000, p. 17.

[6] Ibid., p. 23.

[7] Ibid., p. 24.

[8] Therenty, Marie-Eve, L’analyse du roman, Paris, Hachette Supérieur, 2000, p. 148.

[9] Duchet, Claude, Op.cit., Introduction.

[10] Unités minimales véhiculant un sens et composant un anthroponyme.

15 Haddad, Malek, L’élève et la leçon, Constantine, Média-Plus, 2004, p. 91.

[11] Geoffroy, Younès et Nafissa, Op.cit, p. 57.

[12] Ben Tobal est né à Mila, il a adhéré au Parti du Peuple au cours de la deuxième guerre mondiale puis à l'Organisation Spéciale dont il a supervisé l'organisation de cellules militaires dans le Nord Constantinois. Membre du comité des 22, il a dirigé les premières opérations dans les environs de Jijel et El Milia lors du déclenchement de la Révolution. Désigné comme membre suppléant au sein du Conseil National de la Révolution Algérienne, il a succédé à Zigout Youcef à la tête de la wilaya II. Lors de la constitution du Gouvernement Provisoire de la Révolution Algérienne, Ben Tobal a été nommé ministre de l'intérieur et il a participé aux négociations avec les autorités françaises aux Rousses et à Evian.

[13] Bouzar, Wadi, Roman et connaissance sociale, Alger, OPU, 2006, p. 134.

[14] Geoffroy, Younès et Nafissa, Op.cit, p. 199.

[15] Ibid., p. 199.

[16] Ibid., p. 97.

[17] E-prénoms : Prénoms d’hier et d’aujourd’hui, [en ligne], consulté le : 07/08/2010, disponible sur : <http://www.e-prenoms.com>