Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2013, p. 177-196, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Boudjema AZIRI

Il est une tradition chez les poètes de langue amazighe d’évoquer abondamment les noms de lieux dans les genres poétiques les plus usités, tels la poésie amoureuse, épique, religieuse et épigrammique. Les spécialistes bérbérisants appellent cette poésie où foisonnent les noms de lieux « poésie géographique » ; on la retrouve chez les principaux groupes berbérophones : kabyle, chleuh et targui. L’ouvrage de Charles De Foucault, Poésie touarègues, en 2 tomes édités respectivement en 1925 et 1930, constitue la principale source de la poésie touarègue. Près de six mille vers recueillis en 1907 dont l’auteur a fait une double traduction : traduction mot à mot et traduction en français courant. 210 poèmes sur les 578 que comptent les deux tomes sont réédités en 1997, seulement dans leur version française avec une introduction de Dominique Casajus, sous le titre Chants touaregs.

Selon Henri Basset (1920), « le poète note chaque endroit par où il est passé, en donne le nom, indique la nature du terrain. ». Cette poésie offre une importante nomenclature des noms de lieux dans leur forme authentique, telle qu’elle est usitée par les populations locales. Ces toponymes évoquent dans l’esprit la nature, le relief et les autres aspects du lieu nommé ; c’est là toute l’importance pour le toponymiste qui, dans l’espace maghrébin, est confronté à un important substrat onomastique ayant une étymologie amazighe.

A l’importance littéraire de la « poésie géographique » s’ajoute donc l’intérêt scientifique : une double motivation qui incite à son étude.

L’objet de la communication est la poésie touarègue inspirée par l’Ahal, précisément les poèmes où les noms de lieux occupent une place importante. Deux points seront abordés :

  • - Les poèmes géographiques targuis : analyse de toponymes dans quatre poèmes choisis ; deux d’Atakara « Tehoua » et « Sécheresse » ; et deux de Sidi Mokhammed ag Mekhia des Taïtoq « Rêverie » et « Bahda oult Mehaoua ».
  • - l’Ahal, importante source d’inspiration de cette poésie et lieu privilégié de sa pratique, qu’est-ce que c’est ?
  • 1. L’ahal

1.1. L’ahal, c’est quoi ?

L’ahal (n.f.s), pl. éhallen ou hallen est, selon Charles de Foucauld (Dictionnaire touareg/français), « une réunion galante de jeunes hommes et de jeunes femmes qui pratiquent l’asri « liberté de mœurs » ; ils s’assemblent chaque soir pour se divertir entre eux, du couché du soleil jusqu’à 3 heures du matin. De jeunes hommes font parfois plus de deux cent kilomètres pour passer quelques jours et assister à un ahal agréable. Tout ahal porte le nom d’une femme : celui de la propriétaire de la maison où se tient, celui d’une joueuse de violon qui l’anime, celui de la femme qui le préside (tamghart) ou celui de la femme dont l’agrément est le principal attrait de la réunion. Comme exemple d’ahal célèbre, celui d’Eberkaou oult Beleou. Badi Dida[1] signale que « l’ahal est considéré comme une véritable institution et le point culminant de la vie culturelle et littéraire des Touaregs ».

Le terme ahal serait dérivé de la même racine (zl =hl) que izli, du panamazigh ; d’autant plus que le lieu privilégié de réalisation des izlan comme genre d’épigrammes et de poèmes d’amour légers est l'ahal chez les touareg, l’ahidous chez les Chleuhs et l’ourar chez les Kabyles. Il est à rappeler que le /h/ en targui se réalise /z/ dans les parlers du Nord. Il est attesté en néologie que la plupart des termes provenant du targui subissent une transformation phonologique au niveau de leur signifiant : elhahou ou lhah « marchandise » se transforme en alzaz, ahul « salut » en azul, anhol « sud » en anzul et eddeh « piler » en eddez[2]

D’après H. Basset (1920), « l’lzli est un terme générique, employé dans bien des régions berbères, et qui sert à désigner toute pièce poétique courte, sur un sujet quelconque, faite ou non pour être chantée. » ; il ajoute qu’il s’agit d’un genre poétique populaire et que presque tout le monde compose des izlan.

Le mot izli est polysémique, il exprime :

  • - Le sens de « court épigramme » qu’on pratique dans l’ahidous chez les Chleuh (ce genre en kabyle est dénommé aussi eccna, mot qui signifie habituellement « chant ») ; le même sens est attesté en kabyle comme archaïsme dans l’expression proverbiale ak-awin d izli « on médira de toi, on te fera une mauvaise publicité ».
  • - Le sens de « poème osé d’amour charnel que composent les bergers ».
  • - Le sens de « chant de femmes qui accompagnent la mariée chez la belle famille et à la fontaine dans une atmosphère rituelle », en Kabylie.

 1.2. Importance de l’ahal

Chez les Touaregs, la poésie est presque inséparable de l’ahal qui est le moteur de toute activité poétique. Il rythme au quotidien la vie de ces populations nomades, contrairement à l’ourar et à l’ahidous, ses pendant chez les Kabyles et les Chleuhs du Moyen Atlas, qu’on n’anime que lors des fêtes, comme le mariage par exemples.

Dans l’ahal, les femmes sont reines, elles jouent du violon avec un plaisir profond, à l’aide d’un instrument local monocorde appelé imzad ; les plus belles d’entre elles captent tout l’intérêt de l’assistance : elles sont les égéries des poètes. Plus la cour qui les entoure est nombreuse, plus elles sont fières. « Leur plaire par sa prestance, par son esprit ou par ses exploits; écarter d’elles tout rival ; l’inspiration de la poésie touarègue est là tout entière », écrit H. Basset (1920).

L’ahal est donc le lieu, par excellence, où on déclame sa poésie devant une assistance de choix : les belles femmes asri à courtiser ; c’est aussi la source d’inspiration des poètes qui composent leur poésie dans l’ahal même ou au loin, sur le chemin qui les mène vers ce lieu de rêves, à travers le vaste désert avec ses montagnes majestueuses et ses dunes gigantesques. Les hommes se font beaux dans le but de séduire les belles femmes de l’ahal.

Dans ces vers, le poète se prépare à rejoindre la belle Fekennet, sa bienaimée :

1

Louange à dieu le créateur

De la terre et des cieux

Créateur de Fekennet et de son ahal

Qu’il dota de jeunes gens, tous amoureux beaux et voilée

Pour mériter ses faveurs, je me voilerais d’un indigo brillant

Je chausserais des sandales au prix d’une chamelle

Je me parerais de cinq boubous tous neufs

Version original touarègue de ce poème (celles des autres poèmes ne sont pas disponibles) :

Tihusay n Fekennet

  1. Sebxan ak Emeli wa d igen iga
  2. Ig ed amval ig ed igenna
  3. Ig ed fekennet tesine$e$ma
  4. Avhan n amawav hak i$$em yera
  5. Nek ennar hi terra nenveg ed essaqa
  6. Esle$ ed islen n etug n esaka
  7. Else$ semmuset ful tire$ nela

 L’ahal est si important aux yeux du poète targui, c’est la chose à laquelle il pense pendant l’asouf « les moments de solitude ». Ainsi, Akrembi, l'un des plus notables poètes de l'Ahaggar, séparé d’un rezzou, égaré dans les dunes, il saigna son méhari à la tête, but un peu de son sang et attendait… ne sachant guère s’il survivrait… en ce moment critique, sa pensée voltige vers les femmes de l'ahal :

2

Femmes d'Ouhet et de Teroûrit

Dieu ! Qui désormais vous fera des vers ?

Akrembi est assis là-bas au pied d’une dune

Son méhari est accroupi, il s’est assis à son ombre

Après l’avoir saigné aux veines du chanfrein.

1.3. Description de l’ahal

L’ahal, au 19e siècle, présentait des similitudes avec les cours d'amour médiévales. En effet, il s’agit bel et bien d’une réunion d’hommes et de femmes asri (c’est-à-dire libres : célibataires, veufs et veuves, divorcé(es) ou loin du conjoint) à proximité du campement. La principale quête de ce beau monde est d’être ensemble pour vivre des moments de plaisir que procure la séduction, dans une atmosphère quasi rituelle où sont mêlés les deux sexes. Il se forme des couples et des petits groupes selon leurs affinités. On plaisante, les femmes jouent de l’imzad, on chante, on danse et on fait de l’esprit en se lançant des épigrammes. Ainsi, les belles femmes et les poètes constituent l’âme de l’ahal.

Parfois, intervient une femme âgée dont le rôle consiste à régler les petites querelles et à imposer des pénitences, c’est la présidente… Et la fête se poursuit jusqu’au petit matin.

Nous avons assisté à In Guezzam aux frontières du Niger, durant le printemps 1976, à une fête qui ressemble à l’ahal tel qu’il est décrit par les chercheurs du 19e siècle. Au coucher du soleil, de petits groupes s’asseyaient en tailleur à proximité des tentes et des baraques en toub « briques en terre », devisant autour d’une théière qui trônait sur un feu de bois et sirotant successivement les trois verres rituels. Un peu à l’écart, un groupe plus important d’hommes et de femmes de tous âges d’où parvenait le son de l’imzad. En quelques instants, tous le rejoignirent. Un groupe de femmes assises à même le sable, chantait en s’accompagnant du violon monocorde. Un groupe d’hommes, debout en demi-cercle derrière elles, se tenant par les bras, exécutait une dance monotone en bougeant sur place. Ils faisaient aussi le chœur des chants. Et point de poésie déclamée.

Dans l’assistance, les hommes étaient galants et les femmes, gentilles et ouvertes, acceptaient la discussion avec joie et humour. A partir de minuit, le groupe diminuait progressivement jusqu’à la fin de la fête, aux environs de deux heures du matin. C’est l’ahal sans ses poètes !

 1.4. Comparaison avec les salons des précieuses des cours médiévales

  1. Basset se demandait : « Toutes proportions gardées, y a-t-il tant de différence entre les salons des Précieuses et l’ahal d’Eberkaou oult Beleou ou d’Amenna oult Oua n Killa ? Dans l’un et l’autre cas, répond-il, c’est une réunion d’hommes et de femmes, jeunes, les unes coquettes, les autres fats, amateurs de duel d’esprit les uns comme les autres, chacun cherchant à briller aux yeux de l’autre sexe par son intelligence comme par ses rubans ; comment ne verrions-nous pas éclore naturellement toutes les fleurs de la galanterie? ».

La différence pour l’auteur est de taille « les Précieuses et leurs partenaires étaient des civilisés, formés par dix siècles d’austérité chrétienne à dominer les impulsions de leurs sens : ils pouvaient sans grand danger jouer avec le feu. Les Touaregs, plus primitifs, ont de plus puissants instincts, et quand ils jouent à l’amour, il leur arrive de pousser le jeu jusqu’au bout. ».

Il apparait en filigrane – l’expression « toutes proportions gardées » le suggère – que l’auteur, en dépit de la beauté de l’ahal, de la galanterie des targuis, de la pertinence des poètes et des femmes qui l’animent, il avait le sentiment qu’il n’était pas possible qu’un rassemblement de gens « primitifs », en plein désert, n’égalât un salon qui réunissait la fine fleur de gens civilisés, éduqués par « dix siècles d’austérité chrétienne », et pratiquent une littérature des plus raffinées, universellement connue.

Il est vrai que les deux lieux de fêtes où la galanterie et la littérature sont à l’honneur présentent des différences. Mais l’un et l’autre a ses propres caractéristiques qui le distinguent sans pour autant que l’un soit inférieur à l’autre. L’auteur reconnait que la poésie targuie est d’une facture appréciable même si il déplore, sur le plan du contenu, la répétition lassante de certains clichés, comme c’est le cas dans la poésie des autres groupes amazighs.

C’est surtout sur le plan de la conception de l’amour même que l’auteur creuse le fossé entre les salons, celui des précieuses et l’ahal, il décrit le sentiment d’amour chez les poétesses et les poètes de l’ahal « Certes, l’attrait d’une personne pour une autre, sans autre considération, existe chez les Touaregs comme ailleurs ; et l’amour, tel que nous l’entendons, peut s’y rencontrer. Mais à lire leurs poèmes d’amour, on a l’impression que bien souvent ce sentiment n’est chez eux qu’une forme spéciale de rivalité. ».

Ce n’est guère la femme que le targui aime mais le plaisir de la conquête, celui de l’enlever à un autre et prouver ainsi sa supériorité sur lui ! H. Basset insiste sur ce jugement : « Quand deux champions touaregs se livrent un combat singulier pour une femme, que désirent-ils le plus : conquérir l’enjeu ou battre l’adversaire ? La victoire, je le crains bien, a plus d’attraits pour eux». Bien sûr, c’est sous entendu que tel n’est pas le cas chez les poètes des salons européens.

En conclusion, l’auteur compare l’ahal aux salons des précieuses pour conclure qu’ils se ressemblent sur le plan de la forme mais sont différents sur l’essentiel : la galanterie et le sentiment d’amour qui l’anime.

  • 2. Les « poèmes géographiques » targuis

La poésie où sont évoqués les noms de lieu est l’un des genres qu’affectionnaient les poètes touareg, ils s’en servaient, en se rendant dans un ahal d’un autre campement lointain célèbre par ses beautés, pour épater les femmes qui y trônaient. Le poète se mettait alors à énumérer les endroits par où il est passé ; il allongeait à loisir le chemin qu’il prétendrait avoir suivi, pour y introduire le plus de noms possible. Car, une femme se sentirait flattée d’apprendre qu’on a fait tant de chemin pour arriver jusqu’à elle !

2.1. Exemples de poèmes de Khamid ag Afiser dit Atakarra (1825-1900)

Atakarra passe chez ses compatriotes pour l’un des meilleurs poètes. En plus de ce genre toponymique, il déclama des épigrammes, chanta la lutte contre les Ajjer, et composa des poèmes d’amour. Dans ce poème, il déclare sa flamme à Tehououa, sa bienaimée en évoquant les différents endroits où il se trouvait :

Tehououa

J’étais dans la vallée d’Azrou, en amont et près de Tehak,

Quand je vis des dents scintiller

Dans la vallée d’Agou où elles resplendissaient :

C’étaient celles de Tehououa, je les ai reconnues,

Tehououa, belle comme la lune, quand celle-ci fait miroiter les herbes des Ihahan-Gennin.

Explication des noms de lieux

  • - La vallée d’Azrou : le mot azru signifie en panamazigh et en langage usuel « caillou » mais il désigne aussi, en toponymie, « la montagne. ». En Kabylie, il existe un nombre important de lieux montagneux qui portent des noms composés dont le premier composant est azrou. A titre d’exemple, azru n thour, à Ain El Hammam, azrou n chemmini, à Sidi Aich, Adda Bwezrou « vallée surplombée par une montagne », littéralement « le bas de la montagne », à At Ziki, etc.
  • - Tehak : nom d’un arbre, probablement ce type d’arbres poussent dans cette vallée. On peut aussi rapprocher ce mot de tahak qui signifie « cavité ».

 - la vallée d’Agou : sans doute une vallée où se forme le brouillard ; en panamazigh, le mot agou désigne « le brouillard », il est souvent utilisé pour pur dénommer des endroits où s’élève souvent le brouillard. Dans la région d’At Ziki, une vallée en montagne s’appelle tout simplement Agou « brouillard ».

  • - Les herbes des Ihahan-Gennin ?

Dans ce second poème, il décrit les méfaits de la sécheresse sur l’homme et les lieux et en atténue la laideur par la beauté du texte et son romantisme :

Sécheresse

Les sacs sont légers, les chèvres sont sèches,

Vient un pauvre, il s’assoit sur les talons,

On n’en a nul souci : qu’il meure de faim s’il le veut !

La sécheresse pèse sur le pays comme le mont Oudân ;

Elle se lèche les lèvres de satisfaction, elle ne recule pas d’un pas ;

Elle veut nous ôter jusqu’à nos voiles de visage,

Et nos pantalons, et nous empêcher d’aller à l’ahal.

Les chamelles et les chameaux d’un an sont arrêtés aux lieux où ils sont, tant ils sont épuisés

Les chameaux s’arrêtent en plein désert, sans pouvoir avancer, de faiblesse ;

Qu’arrivera-t-il, à plus forte raison, aux petits des vieilles chèvres,

Qui, à grand’ peine, déplient leurs articulations pour marcher ?

Le désert, depuis longtemps, est mon amie,

Je le taquine, il est ma cousine,

Au pied du mont Aïeloum, il m’a pris en tête à tête,

Il m’a dit : « Je ne dévorerai pas mon amie ! »

Je suis entre la vallée de Mihet et le mont Azir en Fad.

Les animaux sauvages du désert me jouent du violon dans la nuit ;

Moi aussi, je leur dis des vers, et ils m’écoutent.

Explication des noms de lieux

  • - Le mont Oudân : ce toponyme désigne deux monts réputés pour être hantés par les Génies : l’un au Hoggar, l’autre au Ghad en Lybie
  • - Le mont Aïeloum : le mot aieloum est à rapprocher d’ilem «vide », appartenant au lexique amazigh commun ou panamazigh. Probablement, ce toponyme désigne un vaste espace vide de toute vie, humaine, végétale et anale, comme il en existe beaucoup de lieux pareils au Sahara.
  • - La vallée de Mihet ?
  • - Le mont Azir en Fad : le mot fad « soif », appartient au fonds lexical berbère commun. Aẓir (en emphatisant le /z/) signifie «épaule », sans doute le lieu ressemble-t-il à la forme de l’épaule. Azir (sans emphase du /z/) veut dire « une petite source, un filet d’eau sauvage ». Y aurait-il ce type de source au pied de ce mont ?

 Selon ces étymologies, le toponyme reflète le relief du lieu, sa sécheresse et sa chaleur qui provoquent la soif... avec l’espoir infime de rencontrer un mince filet d’eau... un mirage…

Le terme azir est utilisé en kabyle sous forme izir (le /i/ de (i)zir/(a)zir remplace dans l’initiale de  certains noms le /a/ qui a fonction de déterminant  agglutiné au nom) au sens de « jet de lait qui jaillit de la mamelle d’une femelle qu’on trait » ; il est aussi  à rapprocher d’un éventuel pendant kabyle azrou « un caillou » mais désigne aussi « une montagne ». C’est un composant très productif en toponymie amazighe, notamment de mots composés suivant la structure Nom+n « possessif »+Nom. Ce sont des toponymes motivés qui nomment un relief montagneux ou une superficie rocailleuse.

2.2. Sidi Mokhammed ag Mekhia, des Taïtoq

Il est un des spécialistes de cette « poésie toponymique » inspirée par l’amour et la galanterie des réunions mixtes dans l’ahal.

Le poète évoque dans ce poème les femmes qu’il a aimées. Il s’imagine qu’il va les retrouver tour à tour, chacune dans son campement ; ce qui lui offre l’occasion de parcourir le désert en tous sens tout au long des quatre-vingts six vers ! En réalité, cette pièce serait une longue rêverie : l’auteur aurait laissé courir son esprit et fait une succession de voyages imaginaires et de visites imaginaires à des femmes, probablement imaginaires aussi.

Rêverie

(Poème de 86 vers composé en 1903)

  1. la nuit passée j’ai couché dans la vallée d’Ibdeqqen
  2. ou jadis allaient camper les Kounta
  3. se groupant en face des Ioullemmeden
  4. observant ceux-ci et observés par eux sans être encore en guerre avec eux.
  5. maintenant ce lieu est un désert ;
  6. pas même un poteau de tente abandonné ne s’y dresse
  7. la vallée de Tekenkent reste dans la solitude et la tristesse
  8. dieu est un, il gouverne les pays.
  9. quelque destin qu’il leur fasse sa paix n’est pas troublé.
  10. je le prie au nom des anges
  11. par les monuments construits en l’honneur des saints et par tout ce qui fait le pèlerinage de la Mecque
  12. de me ramener aux réunions galantes
  13. moi et ma chamelle gris souris nous souhaitons
  14. arriver à la chute du jour auprès des femmes de la vallée d’Adjdem
  15. d’autre part, il y a un écartement entre les dents, une bouche et des dents qui me font mourir.
  16. il y a un amour vieux de trois ans qui me fait mourir,
  17. il brise mes os, il incendie mon coeur
  1. si elle a fait un mauvais petit mariage en mon absence partons, passons outre, ne nous arrêtons pas chez elle
  2. ne lui laissons pas soupçonner mon amour
  3. montrons-lui un coeur fier et dédaigneux
  4. o mes amis, o mes frères
  5. quittons la vallée de Tadjeraout, passons les heures du milieu du jour dans celle d’Ichaffen
  6. laissons à droite le vaste massif montagneux couronné de plateaux rocheux
  7. partis l’après-midi arrivons le soir à Tekhammalt près des collines
  8. couchons dans la vallée d’Andedar en amont des rochers
  9. je fais route par Afaradj, je débouche au point d’eau d’Ihiren
  10. j’arrive à la tombée de la nuit dans la vallée d’Amdja chez Méléouliouen ;
  11. j’y passe quelques jours auprès de son violon
  12. je salue les gens et le pays
  13. je passe quelques jours auprès de Tehileggen
  14. laissons sur le côté Tamada, descendons la vallée d’Elisen
  15. allons dans la vallée de ti-n-Tadjart et dans celle d’Ihaouaghaten
  16. gagnons Edikel, Imerchredaden
  17. et Tékadeout, descendons les vallées d’Ihaien
  18. et de Tehalaouait, parvenons aux eaux d’Ilouallen
  19. et à celles de Ti-n-Tadjart, allons à celles d’i-Semmen ;
  20. partons au dernier tiers de la nuit, arrêtons-nous à Aseqqen pendant les heures chaudes du jour.
  21. laissons de côté le mont ti-n-Alous, allons à la vallée d’Aseqqen
  22. arrivons au pied des dunes à Oulaouen
  23. je passe par le col de Tenist aux nombreuses pistes ;
  24. je rencontre un esclave d’un homme de la tribu des Iselamaten
  25. entre le mont ti-n-Taouafa et les monts Iberghraghen ;
  26. je le questionne ; il me dit : « ils sont prés d’ici »
  27. je lui demande de leurs nouvelles, ce qu’ils sont devenus.
  28. je lui dis : « ces nouvelles sont –elles anciennes ? » il me dit : « elles sont fraiches »
  29. ils sont dans la vallée de Téghahart, ils y habitent »
  30. lorsque j’arrive prés de leurs tentes et que je fais accroupir mon méhari
  31. je suis plongé dans des vêtements tissés au Soudan
  32. mes turbans de mousseline blanche sont parfumés d’eau de rose
  33. j’attends à distance sans me montrer jusqu’à ce que les personnes âgées soient endormies ;
  34. je vais à elle pendant la nuit
  35. je m’assois prés d’elle, je lui soulève la tête pour l’éveiller
  36. nous nous livrons aux actes de l’amour jusqu'à satiété.
  37. elle me dit : « d’où viens-tu ? »
  38. je lui dis : « du pays où tu as entendu dire que j’étais
  39. au temps que tu as couru avec emportement au mariage
  40. ce sont les prières que j’ai adressées à dieu qui ont causé ton divorce.
  1. désormais il te sera impossible de trouver un mari, à cause de ma prière.
  2. non pas que je ne t’aime pas, car je t’aime ».
  3. si elle se fâche, il est docile le dos
  4. du méhari qui m’a porté dans l’Ahnet prés de vous, mes amis
  5. mettons la selle sur lui, il nous emportera au loin
  6. je vais entre la vallée de Tesnou et celle d’Asouf –Mellen
  7. j’arrive à la chute du jour à Imhellaten
  8. le lendemain, je ne m’arrête pas aux monts Idjmaten pour y coucher,
  9. je parviens à la tombée de la nuit à Afara-n-Zouzdjen
  10. je fais route par la plaine de Hadjbété, je mets mes chameaux en marche pour un long voyage.
  11. j’arrive de nuit chez la femme qui habite la vallée d’i-n-Zelgem
  12. ou je veux saluer les gens de ma tribu ;
  13. je fais des visites à mes proches, je vais chez eux aux réunions galantes.
  14. j’achète des étoffes indigo de Kano, je m’approvisionne d’objets de harnachement
  15. je reste la jusqu’aux premières herbes nouvelles
  16. quittons la région de Talaq, allons à Ouzzéén
  17. ou j’entends dire que se trouve un faon d’antilope.

Après une lecture analytique de ce poème, on se demande si l’idée de voyage était à l’origine de l’inspiration poétique, ou alors ce fut la ferveur poétique qui suscita le voyage dans l’esprit du poète, sans même l’avoir entrepris ? L’auteur a-t-il réellement foulés ces lieux dits, ou y a-t-il seulement vogué dans ses errances intérieures ? Quoiqu’il en en soit, au-delà de l’importance littéraire, ce poème a le mérite d’avoir réuni et actualisé un corpus de toponymes précieux sur la région du Hoggar.

Explication des toponymes

  1. la vallée d’Ibdeqqen : se situe dans l’adrar des Ifoughas, coté malien
  2. vallée de Tekenkent : le terme tekenkent « nom d’arbre »
  3. la vallée d’Adjdem : se situe du coté de Timyaouin
  4. la vallée de Tadjeraout : au nord de Timyawin
  5. la vallée d’Ichaffen : nous faisons un rapprochement avec le mot kabyle echchafa , pl. echchafat « ravin abrupt » : la vallée en question se termine-t-elle par un ravin ?
  6. Tekhammalt : un oued en région d’Illizi. Le mot takhemmalt (tahemmalt en kabyle) est un emprunt arabe ayant le sens de « cru »
  7. la vallée d’Andedar?
  8. Afaradj : en lexique commun, le terme a le sens de « enclos » ; à rapprocher du kabyle afrag « cours fermée », exprime aussi le sens d’ « enclos ».
  9. Le point d’eau d’Ihiren : le mot ihighan désigne le pilon en lexique commun ; par métaphorisation, il désignerait, en oronymie, un pic montagneux en forme de pilon. En kabyle, nous avons izir, iziren au pluriel, qui a le sens de « un trait de lait qui jaillit de la mamelle d’un mammifère ». Il existe un rapport sémantique par métaphorisation entre une mamelle qui fait jaillir du lait et une source d’où coule de l’eau.
  10. la vallée d’Amdja ?
  1. Tamada : à rapprocher du mot kabyle tamda « marre d’eau à un endroit d’un cours d’eau où l’on se baigne »?
  2. la vallée d’Elisen : la racine ls donne, en touareg, le nom ales « homme » ; le verbe ales « tondre », dont la forme kabyle est lles « tondre ». S’agirait-il en toponymie de vallée où on tend les moutons ? par ailleurs, il existe en Kabylie Agwni n tlusi où on y tondait encore les moutons, au début du siècle.
  3. la vallée de ti-n-Tadjart : ti « celle »+n « de »+tadjart « petit arbre, espèce de pistachier » ; adjer « grand arbre » ; le composé ti-n-Tadjart a le sens de « celle de l’arbre ». Sans doute une vallée où pousse ce type d’arbres.
  4. la vallée d’Ihaouaghaten : se trouve dans le Tanezrouft, région extrêmement désertique, traversée par la route caravanière Touat/Tidikelt, allant vers la région du fleuve Niger.
  5. Edikel : « le creux de la main », même sens et même forme en kabyle ; féminin tidikelt « petit creux de petite main ». il est à rappeler que le féminin de certains noms berbères comporte en plus le sème de « diminutif ».
  6. Imerchredaden ?
  7. la vallée de Tékadeout ?
  8. les vallées d’Ihaien ?
  9. la vallée de Tehalaouait ?
  10. les eaux d’Ilouallen : le mot exprime le sens de « eau bouillante » ; en kabyle, le verbe iwil « bouillir », aman ttiwilen « eau entrain de bouillir » ; le mot est encore d’usage dans certaines régions de Haute Kabylie. L’eau de cet endroit, est-elle très chaude, voire bouillantes ?
  11. les eaux de Ti-n-Tadjart (voir le terme n° 13)
  12. les eaux d’I-Semmen : singulier asemmam « aigre » ; s’agirait-il d’une eau au goût, saumâtre et aigre ?
  13. le mont Ti-n-Alous : alous signifie « répétition » ; ti-n-alous « celle qui se répète » ; s’agit-il de deux monts identique et le second serait considéré comme la répétion du premier ?
  14. la vallée d’Aseqqen : aseqqen, aseghwen « corde en disse avec laquelle on attache » ; qqen « attacher ». une vallée où on a l’habitude d’attacher sa monture ou tout autre animal ?
  15. au pied des dunes à Oulaouen : le singulier ul « coeur » ; des dunes en forme de coeurs, peut-etre ?
  16. le col de Tenist : à rapprocher de tanast « cadenas » ; col étroit au point de se fermer comme un cadenas ?
  17. le mont Ti-n-Taouafa : taouafa ou toufin « trouvailles, retrouvailles » ; tin-n-taouafa « celle des retrouvailles » ; le verbe af, youfa « trouver ». Est-ce le mont des retrouvailles ? la racine f/fy recouvre aussi le champ sémantique de taoufayt « le fait d’être gros», aoufay « devenir gros » ; le mont en question serait-il volumineux ?
  18. les monts Iberghraghen : le mot présente une suite phonique onomatopéique. En kabyle, reghregh, sreghregh veut dire « crier fort » et le préfixe ber /aber a la fonction d’augmentatif aberereghragh est donc celui qui crie beaucoup et fort ; aber +verbe, dans ce cas, donne un nom agent+sème d’intensité.
  1. la vallée de Téghahart : en lexique commun, tigharghart « plancher d’une pièce, d’une maison » ; en toponymie, l’endroit en question désigne probablement une plaine.
  2. l’Ahnet : massif montagneux situé à l’ouest e l’Ahaggar
  3. la vallée de Tesnou ?
  4. la vallée d’Asouf –Mellen : asouf « solitude »+ mellen « blanche », asouf-mellen « la solitude blanche ». chez les Targuis, la notion de solitude est la principale condition de l’inspiration poétique, notamment la poésie philosophique et amoureuse. La solitude est synonyme de l’absence de l’être aime
  5. Imhellaten ?
  6. les monts Idjmaten : adjama « cote, rive », en lexique commun
  7. Afara-n-Zouzdjen ?
  8. la plaine de Hadjbété ?
  9. la vallée d’I-n-Zelgem ?
  10. des étoffes indigo de Kano : ville haoussa au Niger, connue pour ses tissus indigo et son commerce florissant
  11. la région de Talaq : se situe à l’Aer
  12. Ouzzéén : grande vallée dans l’adrar des Ifoghas

Dans un long voyage, le poète décrit son malaise chez les étrangers et énumère surtout les endroits par où il est passé, et même ceux par où il aurait pu passer : points d’eau, vallées, montagnes défilent tout au long de ses vers.

Bahda oult Mehaoua (86 vers)

  1. Je te rends grâces, dieu qui conserve les créatures,
  2. Qui m’as donné un méhari et son harnachement,
  3. Qui a mis l’âme dans le corps ou elle voyage par la pensée.
  4. Autrefois j’étais dans la vallée d’Idjlen allant aux réunions galantes
  5. J’étais dans la vallée de Séllât et dans le pays de Tahalgha.
  6. Je suis parti, je suis parvenu en des monts lointains
  7. Je suis allé chez les Kel-Neggerou, les Kel-Aggaten
  8. Les Ikezkezen de la fraction des Igerzaouen,
  9. Les Kel-oulli, les Ifedalen, les Azenaten
  10. Les Ifoghas-oui-n-eghil, les Ighefsaten,
  11. Je suis allé partout où il y a des Ikerremoin et chez les Isouknten.
  12. Je ne me suis pas amusé en route, je ne me suis pas attardé à faire paitre mon méhari, je n’ai fait que voyager.
  13. Six mois et onze jours
  14. Se sont écoulés depuis que j’ai quitté mon pays et mes campements (…)
  15. Je suis étendu sur le sol, je me roule par terre au pied des monts Isirsiren
  16. De la vallée de Téloua, en aval, auprès des confluents
  17. Je ressemble à un chameau dont le maitre ignore où il est et qui s’est égaré
  18. Durant les jours d’un été brulant
  19. Il va entre les monts Ti-n-Eghil et ti-n-Daren
  20. Il quitte la région de l’Âdjrar, passe vis-à-vis des monts Ihouhaouen
  21. Débouche entre les vallées de Ti-n-Alous et de Ti-n-hallen
  22. Arrive au puits d’I-n-Tfinagh qu’il trouve comblé
  23. A sec depuis longtemps, qui le lui creusera ?
  24. Il va, prés de là, à l’ombre de gommiers
  25. Et il pousse un long bramement
  26. Il se repose jusqu’à ce que le soleil baisse à l’horizon, il part, il descend vers l’aval
  27. Il passe entre les monts Témechché et Ougdaden
  28. Il marche sans s’en soucier dans les épines et les pierres
  29. Il dépasse le mont Tenist, les monts Oulaouen et les dunes voisines
  30. Il descend d’un saut les vallées d’Amasin et d’Izazzen
  31. Il passe dans les vallées d’Adja et les traverse.
  32. Il tourne à satiété autour du point d’eau de Temmad-Jert
  33. Il prend par Lakbet, sans manger quoi que ce soit,
  34. Il est desséché par la soif, il est mince comme une planche
  35. Il n’a plus que la callosité du ventre et crête de poils de la bosse.
  36. En marchant, il suit le faite des collines, cherchant les lieux aérés
  37. Il dépasse le point d’eau d’Ait-Elkhah et la vallée de Telisnit
  38. Il passe les heures du milieu du jour plus en aval dans les vallées d’Ifilalen
  39. Vers l’heure de l’ « Aser » il sent l’odeur de l’orage et voit l’éclair sous les monts Iniren
  40. Il va entrer le mont Ti-n-hik-hik et les collines voisines,
  41. Il traverse la vallée de Tamanghaset au point où son lit prend une grande largeur
  42. Il remonte la vallée de Gernen ; il ne passe pas au puits d’Ichffen
  43. Ni à celui de Ti-m-maison, il ne cannait pas ces points d’eau;
  44. Il descend dans la vallée de Tadjeraout en amont des gorges
  45. Il entend des grondements de tonnerre sur la vallée d’I-n-Acher
  46. Il lutte de vitesse pour s’y rendre avec les gangas, les antilopes
  47. Et les gazelles qui ont échappé aux chasseurs
  48. Tous ensembles trempent leur bouche dans l’eau qui vient de tomber et forme une large mare, se pressant et se poussant sur son bord (…)

Explication des toponymes

  1. Idjlen : actuellement village agricole à Tamanrasset ; le mot Idjlen « être tacheté »
  2. Séllât: Selet « palmeraie » ; nom d’un village village agricole à Tamanrasset.
  1. Tahalgha : région naturelle au sud ouest du Hoggar
  2. les monts Isirsiren : le verbe serser « filer en douce et rapidement », sans doute cette forme est le résultat d’une mise en morphologie de l’emprunt arabe /sir/ « marcher », formé à l’instar de ferfer « voler », dérivé du substantif ifer « aile » ; ou du verbe /sara/ « marcher de nuit » qu’on rencontre dans la poésie kabyle ancienne. On peut supposer que ce toponyme est la forme dérivée du substantif isir « tout objet filiforme de petit volume», on dit : isir n weksum « filament de viande ».
  3. la vallée de Téloua : en lexique général, teleoua «repos, largesse » en targui et « mare de café » en kabyle.
  4. les monts Ti-n-Eghil : le syntagme a le sens de « celle du bras » ; en Kabyle où le formant Ighil « bras » désigne « un piémont», ce qui est le cas ici
  5. ti-n-Daren : « celle de pieds », probablement un bas relief », « endroit en pente » ?
  6. la région de l’Âdjrar : dans sa forme adrar « montagne », « endroit situé au Hoggar »
  7. les monts Ihouhaouen : lieu situé au Hoggar ; Ihouhaouen « aboiement »
  8. les vallées de Ti-n-Alous : alous, en lexique général, du verbe ales « répéter » ou du nom ales « homme » (Targui), tallest «fille » (féminin sans masculin).
  9. les vallées de Ti-n-hallen : « celle des autruches », si on considère le mot hallen comme une forme de inhalen, singulier anhal « autruche » ; le toponyme désignerait alors « la vallée de autruches ».
  10. le puits d’I-n-Tfinagh : « celui de tinagh » ; tfinagh d’état d’annexion du mot tifinagh « alphabet amazigh qu’uitisent encore les Touaregs ; ce puits aurait-il la forme d’une lettre de cet alphabet ?
  11. les monts Témechché : signifie « quartz ». est-ce l’évolution du /n/ en /m/ en touareg ou l’inverse en kabyle où le mot tanichcha quii signifie aussi « quartz », « pierre blanche et solide ». Ce formant se rencontre dans l’oronymie amazighe sous forme azru n tniccha pour désigner un « pic haut et pointu ».
  12. Ougdaden : un mont
  13. le mont Tenist ?
  14. les monts Oulaouen : oulaouen pl., singulier ul « coeur » ; littéralement «mont des coeurs ».
  15. les vallées d’Amasin : située au sud de l’Adrar des Ifoghas
  16. les vallées d’Izazzen : le mot signifie « pierre noirâtre, granit patiné par le soleil » ; ce type de pierres couvriraient la vallée en question.
  17. les vallées d’Adja : adja, en lexique commun, désigne le « seau qui sert à puiser l’eau »
  18. le point d’eau de Temmad-Jert : /temmajert/ actuellement village au Tassili n Ajjer
  19. Lakbet : de l’arabe ‘aqaba « montée » ; le relief de ce lieu est-il réellement une montée ?
  20. le point d’eau d’Ait-Elkhah : le formant Ait dont la forme amazigh est At, exprime l’appartenance à une famille, un clan, il entre dans la formation de beaucoup de patronymes kabyle. De même, on le mot alkhakh désigne « une personne qui fait peu de cas de l’hygiène », « quelqu’un de sal » ; l’on se demande quel sens a cem mot en touareg et aussi en toponymie.
  21. la vallée de Telisnit : à rapprocher de asni « transport ».
  22. les vallées d’Ifilalen : afilal, ifilalen, nom de tribu ; afilal « une marre, un guelta » au Hoggar
  1. les monts Iniren : inir « Adax », grand mammifère qui ressemble à la gazelle
  2. le mont Ti-n-hik-hik ?
  3. la vallée de Tamanghaset : se trouve à Tamanrasset, ville chef-lieu de wilaya au sud de l’Algérie. Imenghassaten désigne une tribu de cette région qui lui ont certainement donné leur nom
  4. la vallée de Gernen : région au sud de Tamanrasset au massif de Timissaw
  5. le puits d’Ichffen : la racine chf couvre au moins deux champs sémantiques en kabyle : echchafa (substantif) « ravin» et echchef (verbe) « se baigner ». probablement, les gens sse baignaient avec l’eau de ce puits.
  6. le puits de Ti-m-maison : le toponyme s’écrit : Ti-n-missaq
  7. la vallée de Tadjeraout : à rapprocher du la forme kabyle tagrawt « petit groupe », masculin agraw rassemblement, groupe ». avez-t-on l’habitude de se rassembler dans cette vallée ?
  8. la vallée d’I-n-Acher : « celui de l’oued », si on considère que acher est une autre de forme de ighzar « oued », « cours d’eau ». cette vallée, surplomb-elle un oued ? [3]

Conclusion

La plupart des chercheurs anthropologistes du domaine de la littérature amazighe ont signalé l’engouement des poètes des différentes communautés amazighophones : targuis, chleuhs et kabyles pour ce qu’ils nomment la « poésie géographique ». Nous venons de voir d’illustres exemples chez les poètes targuis. Beaucoup d’izlan du Moyen-Atlas marocain — les plus longs d’entre d’eux — énumèrent toute une série de montagnes, de lieux-dits et de localités. Le grand poète kabyle Si Mohand Oumhand a nommé, dans ses isefra, tous les lieux par où il est passé durant ses interminables pérégrinations à travers les villages de Kabylie et toute la région de l’Est jusqu’à Tunis où il rendait visite à son frère qui y était établi.

L’intérêt d’étudier cette poésie _ que nous préférons désigner par le terme de « poésie toponymique » _ est évident pour les études onomastiques au Maghreb, où un large substrat onomastique provient des différents dialectes amazighs. Les poèmes toponymiques offrent à l’onomasticien une large gamme de toponymes, hydronymes et oronymes dans leur version originelle amazighe et dans leur forme authentique, telle qu’elle est usitée par les populations locales auxquelles s’adressent les « poètes toponymistes » ; cela apparait bien dans les poèmes touaregs choisis. Il suffit donc à l’analyste de connaitre les parlers amazighs pour accéder au sens des toponymes contenus dans ces poésies.

Enfin, l’apport des toponymes à l’évolution du lexique est de reconstituer de grands pans du vocabulaire amazigh ancien. Ils sont d’autant plus utiles à la langue qu’ils sont communs à toutes ses variantes dans une grande proportion ; ce sont en grande partie des archaïsmes qu’on ne rencontre guère dans l’usage synchronique mais qui peuvent être, à l’instar des néologismes, de précieuses bases de formation du vocabulaire amazigh moderne commun.

Bibliographie

  • De Motylinski, grammaire et dictionnaire français touareg. Imprimerie Orientale Pierre Fontana, Alger 1908
  • De Foucauld, Charles, Poésies touarègues, Leroux, Paris, 1925-1930
  • De Foucauld, Charles, Chants touaregs, Albin Michel, 1997 (introduction de Dominique Casajus).
  • De Foucauld, Charles, Dictionnaire touareg-français, l’Harmattan, 2005 (2ème édition, 4 volumes).
  • « Littérature berbère », Article, Encyclopédie Larousse, consulté sur internet.
  • Benhazera, Six mois chez les Touaregs du Ahaggar, Alger, 1906.
  • Hanoteau, Essai de grammaire tamachek’, Paris, 1863.
  • Masqueray, Observations sur la grammaire touarègue et textes de la tamahaq des Taïtoq (65 pièces), Paris, 1897.
  • Badi Dida, Imzad, 2006.
  • Aziri, Boudjema, Néologismes et calques dans les médias amazighs, édition HCA, 2009.
  • Casajus, Dominique, Gens de parole, langage, poésie et politique en pays touareg, édition La découverte, 2000.

 Notes

[1] 2006, p. 169.

[2] Aziri, B., 2009, p.132 et p.148.

[3] Des clarifications du Docteur Badi Dida, spécialisé dans le domaine touareg, nous ont été d’un grand apport dans l’explication de plusieurs toponymes. Qu’il soit remercié au passage.