Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 133-144, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Salima MAZRI BADJADJA

 

Introduction

La toponymie urbaine au-delà de son aspect fonctionnel instrumentalisé par la cartographie toponymique, donne à voir l’entité urbaine, en l’occurrence la ville, comme lieu de productions langagières. Par sa pertinence à aborder les faits sociaux (dont font partie les usages de l’espace) par le langage, elle peut être considérée comme une méthodologie interdisciplinaire, une manière d’approcher les lieux. La ville ainsi envisagée, c’est –à- dire comme catalyseur de langue, véhicule des mots, des représentations langagières en écho aux représentations de l’espace qui sont à la fois des outils d’évaluation socio urbaine  et des facteurs d’identification à l’espace social.

Les villes nouvelles en Algérie connaissent des problèmes particuliers, notamment en matière de toponymie urbaine, et de gestion de nouveaux quartiers avec le nécessaire développement de l’odonymie[1]. Faute  d'attribuer officiellement des noms aux quartiers et aux artères, Ali Mendjeli, ville nouvelle de Constantine dans ce cas, témoigne de l’éclosion de diverses dénominations qui interpellent et  méritent l’attention. Se pencher sur cet acte important qu’est l’imposition du nom permet au regard de l’architecte de comprendre les enjeux urbains et architecturaux pour la définition d’un cadre de vie où il fait bon vivre.

Ville nouvelle de Constantine, ville nouvelle Ain el Bey, ville nouvelle Ali Mendjeli : une ville nouvelle aux aléas toponymiques

La génération des villes nouvelles, signe d’un volontarisme étatique, se veut l’alternative au désordre urbain, supplantant ainsi l’ère des villes satellites et des grands ensembles. À Constantine, cette forme urbaine entend justement répondre aux maux urbains et sociaux générés par la poussée démographique, la vétusté du patrimoine immobilier, la prolifération des bidonvilles… Adoptée en 1996, dans le cadre des prescriptions du PUD (plan d’urbanisme directeur du groupement de  Constantine)[2], elle naît sur le plateau de Aïn el Bey, à environ 20 Km de Constantine ; couvrant une superficie globale de 1500 hectares, elle devrait à terme accueillir une population estimée à 300 000 habitants.

Cette ville nouvelle, au statut non encore défini, est territorialement et administrativement dépendante de la municipalité de El Khroub. Destinée à offrir un cadre de vie harmonieux et attractif, elle n’est baptisée Ali Mendjeli[3] qu’en 2000[4], 4 années d’anonymat toponymique durant lesquelles, elle se verra  dans le même temps désignée de ville nouvelle de Constantine, et ville nouvelle de Aïn el Bey avant d’être affublée de nnouvel en « français arabisé »,  el maqbara el djadida  (le nouveau cimetière), une connotation significative heureusement abandonnée et el madina el djalida (la ville glaciale), ou encore Ali Congelé usités par les jeunes universitaires en réaction aux conditions qui prévalent au sein des campus. Très récemment, le panneau indiquant l’entrée de la ville a fait l’objet d’un tag, aujourd’hui nouvelle ville Ali Mendjeli est qualifiée de  M’ascar (Mascara).

Faute de légitimité toponymique, les désignations subordonnées à sa situation émergent naturellement, dans une logique d’identification au territoire: la ville nouvelle est voisine de Constantine sur le plateau de Aïn el Bey ; un paradoxe retient tout de même l’attention, la ville nouvelle n’est pas identifiée aux communes qu’elle chevauche, El Khroub  et Aïn Smara en l’occurrence. De même, le substantif nouvel,  qui prend valeur de toponyme en langue arabe puisque largement usité, est préféré à el madina el djadida (ville nouvelle), terme plus approprié dans son énonciation linguistique.

Objet de tergiversations significatives et déterminantes, la ville nouvelle semble avoir du mal à se défaire de ces « étiquettes » ;  l’entrée en vigueur du toponyme officiel Ali Mendjeli saura-t-il  s’affirmer sur la scène sociale et urbaine ? 10 ans après, les appellations se mêlent et persistent  laissant entrevoir les lenteurs procédurales des instances chargées de la gestion toponymique urbaine.

Visite à Ali Mendjeli

La  ville nouvelle Ali Mendjeli est surprenante -à plus d’un titre-  par l’apparence qu’elle déploie à tout visiteur : méga chantier en cours déjà menacé par les décharges sauvages, bâtiments construits par différences répétées plus soucieuses de l’ordre arithmétique que de l’ordre qualitatif, places à valeur de poche parce que non aménagées, espaces verts absents absorbés par la poussière ou la boue, artères réglées par un tracé inlassablement linéaire. Au-delà de regrouper des populations, ce modèle urbain importé et produit depuis peu n’invite pas à un cadre de vie accueillant, séduisant, attractif.  Placée en principe sous le label de ville qualitative, durable, en harmonie avec l’environnement, cette entité urbaine semble bien loin de remplir son contrat. Il est certes difficile d’évaluer cette ville nouvelle en cours de réalisation tant qu’elle n’a pas passé l’épreuve du temps, toutefois, entre pratiques de maîtrise d'ouvrage, maîtrise d'œuvre et  maîtrise d'usage, il est possible de rendre compte de l’état des lieux en sachant que ce processus d’urbanisation de longue haleine exige de construire vite sans sacrifier la qualité urbanistique et architecturale, exige d’accueillir des centaines de nouveaux habitants sans engendrer de ghettos, exige de contenir les êtres ensemble sans occulter leur monde invisible que véhiculent sens et symbole, exige de « mettre en vie » la ville sans basculer dans le spectre des cités dortoirs tant décriés , exige en somme, de relever tous les défis qui  relèvent d’un haut niveau d’ingénierie urbaine d’autant plus complexe que le déploiement social est un phénomène mouvant.

Sensée être créative en matière de conception architecturale et urbanistique -l’occasion de rehausser la qualité du paysage urbain- Ali Mendjeli émerge éclatée, fragmentée, diffuse, impersonnelle obéissant à une règle de division récurrente. Ce zonage très strict découpe la ville nouvelle en  5 quartiers, lesquels sont subdivisés respectivement en 4 unités de voisinage UV totalisant ainsi 20 UV qui à leur tour subissent un fractionnement pour en définir le contenu, à savoir 3 unités de base dénommés îlots ; le calcul se poursuit en divisant encore l’unité de base en bâtiments qui se déclinent au final en nombre de logements affiliés à des programmes différents (social, LSP, AADL, CNEP, promotionnel…)

 Avec ses programmes d'aménagement démesurés, il est indéniable que la ville nouvelle a constitué une réponse quantitative à la demande sans cesse croissante de logements, mais a-t-elle su se préoccuper de la qualité architecturale ? Hormis les imperfections de réalisation -syndrome national-,  la réduction des délais et des budgets et tous les maux qui affectent le secteur de la construction, les formes produites s’apparentent plus à une fabrication qu’à une création, même si les projets virtuels sublimés par les outils numériques ont su enchanter les décideurs.

Les volumes que la politique nationale du logement a infléchis en tours, les façades dont certaines surplombent des rez de chaussée à arcades ne sont pas arrivés à faire émerger une architecture à caractère patrimonial et identitaire, Algérienne, Constantinoise ; les arcs plaqués çà et là, les galeries marchandes défilant le long du boulevard principal tentent sans y parvenir vraiment, de revendiquer une appartenance à l’architecture arabo-musulmane.

Cette sclérose identitaire qui préfigure un rapport conflictuel à l’espace est renforcée par une amnésie toponymique « anonymante », porteuse elle aussi de conflits qui se traduisent par des réactions sociales, des productions langagières notamment. En effet, les façades structurées en avant et en retrait des rues sont privées de « paroles », incapables d’identifier, de localiser, d’indiquer, de renseigner, de raconter, occultant ainsi un registre important de la vie de la ville, de la vie en ville. Ainsi dépossédées de leur potentiel informatif, les peaux enveloppes s’érigent sans récit, les voies similaires tracent les trajets sans accompagner les hommes, sans les guider, sans les orienter, les plongeant ainsi dans la difficulté, l’incertitude voire le désarroi de retrouver un lieu. 

La ville nouvelle qui s’élève à l’être humain ne doit pas perdre de vue  que sa réalisation articule forme et contenu, fait lien entre le sensible et le rationnel, recueille les images et les idées constituant un véritable système de renvois, de mises en rapport, de métaphores dont le fonctionnement n’est pas régi que par la seule règle de la réalité physique, tangible, mais aussi  par les lois  de la symbolique qui mettent en scène une représentation sans représentant forcément révélé. En investissant la ville, l’homme, les êtres en commun, plongent l’espace architectural à la fois dans une universalité à laquelle il ne peut échapper et une singularité forgée par leur ressenti, leur vécu, leur histoire, leur culture, leurs pratiques. 

Clin d’œil à la population de Ali Mendjeli

Les circonstances d’occupation de la ville nouvelle font état d’un peuplement particulièrement régi par différentes opérations dites d’urgence.  En effet, les programmes de logements ont profité à ce titre,  aux  familles provenant des bidonvilles dont l’éradication compte parmi les priorités de l’Etat, aux familles en situation de précarité en raison des constructions menacées par les glissements de terrain, à celles évacuées de zones sinistrées  au vu de la vétusté du vieux bâti, et enfin, à celles  expropriées  de quartiers inscrits dans le plan de modernisation de la ville de Constantine. En plus du relogement de ces populations fragilisées, la ville nouvelle abrite les demandeurs de logements sociaux et promotionnels motivés par les possibilités d’accession à la propriété via les procédures intéressantes mises en place comme les formules du logement socio-participatif (LSP), le logement location - vente de

l’AADL (Agence pour l’Amélioration et le Développement du Logement), le logement CNEP (Caisse nationale d’épargne et de prévoyance)…

Ce vaste plan de relogement contraint et hâtif, accompli au détriment des relations entre les politiques des villes nouvelles et les aspects socio culturels et historiques des populations pourrait représenter une menace pour l’équilibre social. Si la taille de la ville est fixée (300000 habitants), l’origine, la composition et  l’évolution probable de la population ne semblent pas avoir été pris en considération, pourtant ils représentent une donne sociologique à faire parler pour réussir cette ville et toutes celles de cette génération porteuses d'un projet d'équilibre de peuplement, voire de lutte contre les injustices sociales, la ségrégation et l’exclusion.

Par ailleurs, Ali Mendjeli,  par le mode de peuplement opéré, interroge la gestion et la gouvernance urbaine. La gestion augure des difficultés induites par le rapport entre le niveau socio-économique des familles dont les revenus sont faibles et le niveau de vie en ville nouvelle caractérisé par des loyers chers, des pratiques spatiales nouvelles et des obligations de déplacement. La gouvernance urbaine  quant à elle renvoie  à la question de savoir, si les « nouveaux citoyens » de la « nouvelle ville » sont associés  aux décisions qui les concernent, si  les  demandes citoyennes vont de pair avec les procédures participatives car il convient de rappeler que les villes nouvelles algériennes clament la promotion et l’encouragement de la démocratie participative comme facteur de développement et d’affirmation de la citoyenneté[5].

Dans ce contexte urbain qui recueille plus qu’il n’accueille, qui quantifie plus qu’il ne qualifie, fusionne quantité de pratiques langagières qui font signe, une somme de dénominations qui traduisent malgré quelque fois leur inintelligibilité au premier abord, la représentation  d’un imaginaire collectif, un concentré d’icônes attribuant  une légitimité et un statut aux lieux. Parce que les hommes sont des êtres éveillés au sensible, qu’exprimer leur perception, leur vécu au moyen d’attributs aussi subjectifs soient-ils, leur permet de désigner non seulement l’espace dans lequel ils évoluent mais concomitamment leur permet d’exister, de s’affirmer,  de se différencier, de se démarquer, d’interpeller,  de se positionner et tenter de « maîtriser » le territoire qu’ils investissent, territoire des comportements linguistiques parce que plus qu’un espace physique, social, économique et culturel, la ville est aussi espace linguistique, cadre des rapports sociaux et langagiers.

Promenade toponymique à Ali Mendjeli

Le projet bâtisseur  de doter Constantine d’une ville nouvelle  qui s’incarne pour le moment dans un visage de méga chantier, ne semble pas avoir pris en compte entre autres prises en charge, sa gestion toponymique ; à preuve sa baptisation quatre années après sa création, à preuve le quasi anonymat de ses artères près de quinze ans après, un anonymat renforcé par la sclérose identitaire et qualitative qui touche l’architecture du  cadre bâti.

Si le mode anticipatoire a concerné via les outils numériques, la conception de la ville nouvelle avec – en principe- son éventail d’édifices résidentiels et fonctionnels, ses artères dont les ramifications organisent l’espace public/privé, ses espaces verts qui se déclinent en parc urbains, jardins et promenades, il ne s’est pas penché sur la question non moins importante, de la dénomination des lieux. La ville dotée de ses services est décidée, pensée, réalisée, rectifiée, livrée sans nom, sans appellation, sans identité, sans « certificat de naissance ». Afin de retrouver son chemin, il faudra marcher, circuler, chercher, s’arrêter, demander, interroger des passants, eux même hésitants. Les façades, véritables vitrines de la ville,  interfaces porteuses d’informations sont anonymes, amputées du rôle important qui leur revient et qu’elles ont toujours assumé, celui  de livrer le nom du territoire qu’elles désignent, qu’elles identifient pour les hommes.

La toponymie accompagne toujours la ville, évoluant au gré de son histoire et des aléas du temps et des hommes comme en témoignent  à travers le monde, les innombrables murs, muets par définition, devenus parlants, éloquents par l’information qu’ils affichent. Assimilables à une mémoire qui enregistre les circonstances de la dénomination des lieux, les toponymes ne sont pas seulement des noms géographiques qui constituent des codes de localisation et de description des espaces qui composent un territoire, mais aussi des témoins pour ainsi dire permanents d'événements multiples qui relatent les strates marquantes de l’histoire nationale ou/et  locale. Porteurs d'émotion dans tous les cas, ils animent le lieu qu’ils désignent et cristallisent le sentiment d'appartenance à la collectivité.

Si la toponymie urbaine est quasiment absente tout au moins dans sa forme conventionnelle, objet de procédures administratives, elle est bien « vivante » dans sa forme usuelle, spontanée, objet de spéculations  et supputations significatives, qu’elle émane des pouvoirs publics ou des différents groupes sociaux.

A ce titre, une promenade « toponymique » à Ali Mendjeli qui abrite pour l’heure plus de 180 000 habitants[6]  est déroutante par les désignations curieuses qui circulent. El firma, el Hourya, Tindouf, Souika, Bardo…. résonnent indifféremment identifiant oralement et implicitement des lieux qui n’ont pas encore fait l’objet de dénominations officielles. Les  quelques rares toponymes - du moins les désignations consignées sur les adresses - quant à eux retentissent neutres, impersonnels, insipides, indifférenciés. « UV 1, UV 17, UV 19… » rehaussées du nombre de logements réalisés « les 400, les 392, les 700 » valorisant intentionnellement ou non, les programmes massifs d’habitat déployés par un Etat « providence », dénotent plus d’un « pouvoir » normatif, catégorisant, délimitant, cantonnant, « ghettoïsant », quantifiant que d’un sens « réel » faisant référence au patrimoine historique et culturel.  Le nom du boulevard principal, el Djeyche el Watany li Tehrir  (Boulevard de l’armée nationale de libération (ALN), est reconverti pour sa part en el istiqllal  (l’indépendance) ou el hourrya (liberté) ; jugé sans doute trop long, il est repris dans le sens qu’il évoque.

Les  chiffres et les acronymes foisonnent en perte de sens, que peut évoquer une adresse qui consigne une succession de chiffres  et de lettres qui plus est en français ? Quel lien affectif peut –il en découler ? Quel sentiment d’appartenance peut –il en émaner ? Quelle caractère peut-il en construire l’identité ?  UV N°7 2ème tranche, 400 logements, Lot 43 ; 64 lot1 AADL UVN°7 local A[7] se substituent sans substance aux hydronymes[8], oronymes[9], hagiotoponyme[10] et autres catégories dérivationnelles de la toponymie urbaine qui s’évertuent parfois dans une forme très poétique, à décrire le paysage avec ses beautés et ses particularités, à indiquer la topographie du site voire sa géologie, à  raconter l’histoire avec son panel de traditions, de valeurs, de savoir-faire, de légendes; à dévoiler les différentes langues éventuellement usitées ; à décliner les espoirs et les craintes des hommes.

Une ville qui a pris le soin de décliner ses noms, figures sémantiques de ses quartiers, monuments et artères, crée dans tous les cas, un rapport à l’espace particulier, significatif, évocateur, un rapport positif si les noms sont attachants, gratifiants, « sensés », recherchés ; un rapport plutôt négatif si les attributs sont rigides, inintelligibles, codés, dévalorisants. Une ville qui en revanche, n’a pas mis en place sa toponymie urbaine, va abriter des groupes sociaux dans des espaces anonymes qui plus est, sont livrés souvent avant même que les opérations d’assainissement, de services communs ne soient totalement achevées. Elle va entasser au gré des urgences, des populations dans un cadre de vie amputé de ses qualités, estropié de son sens. Une ville mise en scène mais pas en vie qui va déclencher un rapport à l’espace tout aussi particulier, un rapport à l’espace induit par la perception d’un monde « hostile », dépouillé de repères. Les mécanismes de mise en mots s’enclenchent traduisant par des désignations pour le moins insolites, un ressenti, un vécu.

Les appellations spontanées issues d’un imaginaire collectif fusionnent, circulent, s’opposent, coexistent, s’adaptent puis s’effacent ou s’imposent, auquel cas, elles sont endossées par un large public. Ces désignations à valeur de toponymes puisque adoptés et usités, s’incorporent peu à peu  au vocabulaire urbain, et chemin faisant, prennent place dans les conversations des services publics (parcours des transports en commun, police, poste, hôpital…),  voire des gestionnaires de la ville, elles pourraient  même être consignées sur des papiers officiels, (zarzara figure sur l’en tête des formulaires, le nom officiel Ahmed Hamani est survenu longtemps après l’inauguration du campus universitaire de Constantine).

Il apparait donc que  la toponymie urbaine constitue un témoin de la ville dans ses dimensions spatiales et temporelles et permet de restituer l’imaginaire collectif et de donner, à cet ensemble de possibles narratifs, une épaisseur culturelle et identitaire.

La mise en mots : un geste significatif

Si les toponymes qui caractérisent les centres historiques exposent des récits relatifs aux métiers - Djezzarine, Debbaghine,  au site - Echott, Zellayqa, Derdef - aux croyances - sidi el Djliss, es Saida, Sidi Rached - … ceux, spontanés de la ville nouvelle racontent l’histoire de populations en mal d’appropriation et en quête d’identité. Plus qu’un besoin « inné » de soustraire l’espace à l’anonymat synonyme d’inconnu, voire de redoutable, la dénomination  obéit à un besoin revendicatif. L’acte de nommer émane d’une façon naturelle, « instinctive » de la volonté d’ordonner, de classer  le monde pour en dégager une cohérence. Dans cet ordre d’idée, l’acte d’attribuer des toponymes répond à l’instar des anthroponymes, (qui connait une personne sans nom ?) au besoin « inné » d'identifier, de distinguer, de spécifier. C'est un acte volontaire de création, qui ne doit rien au hasard : tout toponyme a un sens, même si celui-ci n'apparaît pas toujours clairement au premier abord. En effet, si désigner  un lieu, un territoire, donne la possibilité de le situer, le localiser, l’indiquer, le montrer, le signaler, il permet au-delà de ce rôle apparent, et parce qu’il est plus qu’un « désignateur rigide », de livrer sa charge sémantique  étroitement liée au contexte événementiel. Dévoiler, révéler, dire, exprimer, relater, raconter, mémoriser, et  mettre en scène un tissu de relations sociales et historiques définissent la vocation cachée de ce geste  qui prend toute sa véritable dimension, plus qu’un besoin « inné », nommer un lieu est un geste significatif.

El maqbara el djadida, El médina edjalida, Ali congelé, Tindouf,  Souika, Qahira, New york, el Firma, carréat Bardo,  carréat el Qroucha, carréat el Faubourg intriguent par leur caractère singulier,  insolite, extravagant, déroutant suscitant la curiosité, l’incompréhension, la crainte, ou le sourire. Dans ce « réceptacle » des réalités langagières, les usages toponymiques, ces vecteurs de l’identité se réfèrent à des jugements de valeur, à des représentations symboliques sans rapport immédiat au lieu, et à des descriptions perceptives. Dans ce cadre de vie, en réaction aux conditions de déménagement et à la qualité de l’environnement, les habitants assignent des désignations induites par la nature des lieux qu’ils occupent, dans lesquels ils s’installent tant bien que mal afin de fabriquer un univers où la réalité de vivre ensemble, n’est pas synonyme de découpage d’espaces où chacun s’approprierait une parcelle , mais un univers doté en plus de sa fonction quantitative et distributive , d’un usage symbolique qui tient dans le rapport de l’homme à l’espace, qui articule bâti et pratiques sociales en termes de représentations, de désirs, de revendications, d’attentes, d’espoirs, de satisfactions, car ce n’est que  dans ce rythme, que les lieux figés deviennent vivants, lieux, pour reprendre l’idée de Nietzsche  « les lieux ne sont pas des apparences mais davantage une énergie ». Cet ensemble de mini récits relate un ressenti collectif et restitue un imaginaire qui caractérise un moment particulier d’une action, d’un fait, d’un événement traduisant à la fois le dynamisme revendicatif  et la stratégie appropriative d’une communauté. Porteurs potentiels de charges sémantiques, ces usages langagiers exposent les espaces qu’ils nomment aux risques de rejet, de ségrégation sociale, de stigmatisation. Après avoir évoqué les difficultés et suscité la suspicion, les noms de certains quartiers, de certains ilots ou de certaines  rues ne risquent-ils pas de devenir synonymes de déviance et de dangerosité ? Les promoteurs immobiliers conscients sans doute de l’impact des mots sur un imaginaire construit autour d’une image positive à laquelle  il est agréable de s’identifier et développer par là même un sentiment d'appartenance, ont à ce titre, séduit les acheteurs par des désignations attirantes, avenantes  « cité des lilas », « cités les mimosas »...

  • Dans l'imaginaire urbain, la ville nouvelle appelée officiellement el médina el djadida Ali Mendjeli, a été assimilée lors de « sa livraison partielle » à une méga banlieue en chantier où immensité rime avec  désolation. Les nouveaux occupants empreints du sentiment d’avoir été isolés ont très vite assigné à el madina el djadida  anonyme, sans âme ni vie, l’attribut de   el maqbara el djadida  (littéralement cimetière nouveau) signifiant des conditions de vie dans un environnement mort, amputé de ses organes vitaux où le silence et l’obscurité se substituent à la lumière et l’animation  dont se vantent habituellement les villes. Cette désignation a circulé, puis s’est effacée sans doute jugée trop péjorative, elle est remplacée et  ratifiée en grand nombre, par nnouvelle, une appellation qui prend valeur de toponyme populaire. Sur le registre ludique, les jeunes étudiants  targuent el madina el djadida, de  el madina el djalida (ville glaciale)  ou Ali congelé rimant avec Ali Mendjeli pour clamer haut et fort les ambiances particulièrement froides qui caractérisent les salles de cours au sein des universités.
  • Tindouf  est le « toponyme » octroyé à une unité de voisinage numérotée dans le vaste découpage de la ville (20 UV), une segmentation rigide de l’espace qui a introduit un concept nouveau, dont la formulation en acronyme[11] et en français échappe aux habitants. Ce « morceau de territoire » situé aux confins de la ville nouvelle, livré en chantier, dépourvu de services où chaleur et poussière ont été à l’accueil, est perçu puis vécu par la population déménagée, comme l’extrémité  éloignée et aride de l’Algérie. Ce contexte retranché et hostile génère dans une conscience collective, un rapport à l’espace que la mise en mots va se charger de traduire ; Tindouf raconte  l’isolement, la frustration, l’angoisse et la colère  de ce groupe social contraint de quitter ses repères.
  • Les conditions de peuplement contraint et hâtif effectuées sans souci de mixité sociale, auxquelles s’ajoute l’absence de toponymie officielle ont été à l’origine d’usages toponymiques, différents dans le contenu mais communs dans leur processus de production. Qahira, New York,  carréat el Qroucha, carréat el Faubourg, Souika, carréat Bardo … sont autant de désignations différentes qui illustrent tour à tour l’appartenance à un bidonville abandonné, à un quartier de la vieille ville perdu, à un lieu de résidence quitté… des dénominations qui racontent le lien fusionnel qu’entretient l’habitant avec son ancien lieu de vie, qui traduisent une quête d’appropriation de l’espace, qui revendiquent une identité spécifique. Il apparait que pour conforter, légitimer un caractère identitaire, il est souvent nécessaire de l’ancrer dans le passé, de lui donner une origine. L’habitat, cet objet d’implication et d’investissement, engage des sentiments d’appartenance, d’enracinement, de repérage, auxquels un monde imaginaire spécifié par des mots, permet de le faire vivre, de le valoriser, de lui conférer un statut, une identité.

« Quelques Mots » pour conclure

Quand la machine se met en route pour créer une ville nouvelle, pour la réaliser, l’aménager, la faire, une machine toute aussi efficace devrait se mettre en œuvre pour créer ce matériau qui fait corps avec les murs de la ville, qui procède au baptême des lieux.   En l’absence d’une toponymie urbaine, cet acte d’écriture qui conserve la mémoire et les circonstances  qui ont produit la trace mnésique, se déclenchent toutes sortes de récits et d’images dans l’imaginaire des habitants. Si la question de la toponymie n’a pas la place qu’elle mérite dans la recherche urbaine algérienne, il faut peut- être voir dans cette prise en charge défaillante, un manque de considération et d’intérêt pour cette discipline, ou l’absence d’une véritable autorité toponymique investie du pouvoir de décision en matière de toponymie, une mission qui relèverait de regards croisés d’architectes, historiens et socio linguistes. L’utilité des recherches en toponymie reste à démontrer car l’enjeu revêt un caractère patrimonial et identitaire significatifs à plus d’un titre, ne serait - ce que pour contribuer à la mise en vie des villes nouvelles.

Références bibliographiques

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Messaoudi, Leila, Urbanisation linguistique et dynamique langagière dans la ville de Rabat, dans Cahiers de Sociolinguistique 6, Presses Universitaires de Rennes, 2001.

 Notes

[1] Odonymie : nom propre attribué pour  désigner une voie de communication

[2] Le groupement de Constantine comprend Constantine, el Khroub, Aïn Smara, Didouche Mourad et Hamma Bouziane

[3] La ville nouvelle est baptisé Ali Mendjeli (parfois transcrit Mandjeli) du nom d’un ancien membre de l’ALN

[4] La ville nouvelle a été baptisée par décret présidentiel n° 2000/17 du 5 août 2000

[5] La bonne gouvernance: selon laquelle l'administration est à l'écoute du citoyen et agit dans l'intérêt général dans un cadre transparent. L'information: selon laquelle les citoyens sont informés, de manière permanente, sur la situation de leur ville, sur son évolution et sur ses perspectives. Loi n°06 – 06 du 20 février 2006Article 2

[6] Elle est destinée à terme à accueillir 300 000 habitants et 50 000 logements

[7] Adresses consignées officiellement sur les factures

[8] Hydronyme : Nom propre attribué à un lieu caractérisé par la présence permanente ou temporaire d'eau (cours d'eau, plan d'eau, source, chute d'eau, etc.).

[9] Oronyme : nom propre attribué aux différentes voies (boulevards, avenues, rues...)

[10] Hagiotoponyme : il s'agit des toponymes provenant d'un nom de saint.

[11] Acronyme : Sigle constitué de la ou des lettres initiales des différents termes d'une expression technique ou scientifique, se prononçant comme un mot ordinaire. Radar, pixel, Unesco, Unicef.