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Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Ouvrage du CRASC, 2013, p. 121-131, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Hadjer MERBOUH

 

Notre communication, tout en s’inscrivant dans la première grande thématique de ce colloque, se veut une réflexion socio-onomastique portant sur les usages toponymiques, les conceptions et les représentations onomastiques et sociolinguistiques des jeunes Maghrébins-algériens. Elle exposera les données et résultats de trois enquêtes[1] menées en 2008.

Prenons l’exemple des villes maghrébines "récentes". Celui de Sidi Bel Abbès, ville du nord ouest algérien dont l’existence officielle date de 1847 quand les Légionnaires étrangers se sont mis à construire cette ville où n’existaient que quelques gourbis et le mausolée du saint Sidi Bel Abbès. Ce nom deviendra ensuite le toponyme officiel de la future ville. Au fur et à mesure que les légionnaires (sous le contrôle des colons français) construisent les lieux urbains (quartiers, rues, boulevards, faubourgs, places, …) ils les dénomment. Il est ainsi logique (il s’agit d’une logique historique et de fait naturelle : puisqu’il est humain et légitime que celui qui découvre-construit[2] un lieu le dénomme) que les premiers toponymes urbains, de Sidi Bel Abbès, soient des noms français-européens (latins) : ce sont les anciens toponymes. Aujourd’hui, après l’indépendance algérienne, ces toponymes n’y sont plus, ils ont été "remplacés"[3] par des nouveaux toponymes.

Quelles caractéristiques pour ces deux types de toponymes ? Quels usages en font actuellement les jeunes Bélabésiens-Algériens (ceux censés ne connaitre que les nouveaux toponymes) ? Comment expliquer ces comportements toponymiques qui ne sont autres que des comportements sociolinguistiques ? C’est à ces questions et à d’autres que nous allons tenter de répondre dans ce qui suit.

  • 1. Sur les toponymes urbains à Sidi Bel Abbès

A l’égard des grandes villes algériennes, les lieux à Sidi Bel Abbès ont connu une double dénomination[4] qui correspond à deux périodes historiques et politiques (dont politiques linguistiques) différentes, voire opposées : nous avons des anciens toponymes (AT) et des nouveaux toponymes (NT).

Les AT, donnés à l’époque coloniale, se plient à une politique linguistique de francisation-désarabisation-marginalisation dialectale, visant à « rattacher l’espace algérien […] à une nouvelle aire linguistique, française, latine et chrétienne »[5]. Les toponymes urbains à Sidi Bel Abbès en sont une concrétisation de cette politique coloniale, avec l’abondance de toponymes-anthroponymes de Français, d’Européens ou de Pieds-noirs (des noms de militaires, de politiciens, d’hommes de lettres, de scientifiques, etc.) et sont considérés comme des noms français (de langue française), à l’exemple de : General De Gaulle, Maréchal Foch, Descartes, Victor Hugo, Marcel Cerdan …

A ces noms correspondent, aujourd’hui, des NT donnés après l’indépendance sous l’influence d’une politique de débaptisation-redénomination des toponymes (urbains et autres)[6]. Cette «décolonisation toponymique »[7] s’inscrivait dans une politique linguistique d’arabisation-défrancisation-marginalisation des dialectes, et visant la restitution de l’identité et le respect des héros de libération nationale, en donnant « […] la priorité dans la dénomination ou la débaptisation à tout ce qui a trait à la résistance nationale […] notamment aux Chouhada de la libération nationale »[8]. Comme pour les AT, la grande majorité des NT sont des anthroponymes de martyrs et de grandes figures militaires de l’Algérie (de 1830 à 1962), et sont, pour les Algériens, de langue arabe (de l’arabe standard) ; à l’exemple de : Émir Abdelkader, Gouassmi Bachir, Colonel Amirouche, Lieutenant Khelladi, Commandant Abdelhadi[9], etc.

Ces NT font presque tous référence au passé récent de l’Algérie (celui de la colonisation-révolution-libération), « […] sans profondeur lointaine dans l’histoire de l’Algérie ancestrale » (Atoui 2005, p. 41.), c’est comme si on « gommait » l’histoire (et du fait, l’identité) algérienne !

Prenons l’exemple de 205 toponymes anciens et leurs correspondants nouveaux toponymes (c’est-à-dire 410) de la ville de Sidi Bel Abbès, dont la comparaison relève les données suivantes :

Tableau 1 : caractéristiques de 205 toponymes urbains de Sidi Bel Abbès

AT

NT

114 Anthroponymes (de Français, d’Européens, d’hommes de lettres, de savants, de militaires, politiciens …).

91 Noms de villes, de pays, noms communs, quelques noms arabes mal transcrits, …

181 anthroponymes (exclusivement noms de martyrs et de figures militaires de la Révolution).

24 Dates commémoratives, noms d’insurrections, noms de villes, pays arabes et africains ….

Source : Merbouh, 2009, pp. 79-80.

 A comparer ces deux types de toponymes, on remarque que leurs politiques linguistiques opposées, se ressemblent finalement par leurs acculturation (marginalisation dialectale) et intégration d’une nouvelle identité (par le biais de la francisation-arabisation). Par ailleurs, la comparaison entre AT et NT correspondants montre qu’il n’y a pas eu de règle standard de redénomination ; il s’agit, pour Atoui d’une « incohérence due en partie, à la précipitation dans l’attribution des noms qui a marqué la période après l’indépendance. Cette attribution s’est réalisée en ne suivant aucune règle, si ce n’est celle d’honorer les martyrs de la Révolution » (Atoui 2005, p. 40). En effet, un nouveau toponyme-anthroponyme peut correspondre à un ancien toponyme-anthroponyme sans la correspondance entre les titres militaires ou la fonction  des deux personnalités, etc.

Prenons quelques exemples d’AT de Sidi Bel Abbès et leurs correspondants NT :

Baudelaire  -------------------------

Sakiat Sid Youcef

Soleil  -------------------------------

Inspecteur Saadane

Jean Jacques Rousseau  ---------

Ben Ali Bekhaled

Claude Bernard  ------------------

Abbès Bachir Bouyadjra

Vox  ---------------------------------

Tessala

 

Il est à noter, cependant, qu’en parlant de redénomination anarchique (et que remarque, d’abord Atoui, dans son analyse de l’odonymie d’Alger), nous faisons état de choses et nous ne voulons pas dire qu’il aurait dû y avoir une redénomination « organisée » et « ordonnée » dans le sens où cette dernière respecte les caractéristiques des AT (et pourquoi « doit »-elle respecter un ordre toponymique colonial et à visées coloniales ?)[10]

Bref, entre ces anciens et leurs correspondants nouveaux toponymes, quelles préférences, quels usages ont/font les habitants de la ville ? 

  • 2. Les usages toponymiques

A l’aide d’un test toponymique (comportant vingt indications de lieux et une consigne générale : comment appelle-t-on ce lieu ?) passé avec cinq jeunes Bélabésiens, nous avons pu collecter les différents usages toponymiques que font ces enquêtés. Les résultats sont exposés dans le tableau suivant :

Tableau 2 : Pourcentage des usages toponymiques

Type du toponyme

Anciens toponymes (AT)

Nouveaux toponymes (NT)

Toponymes populaires (TP)

Pourcentages des usages faits par les jeunes enquêtés

60 %

23 %

17 %

Source : moyenne des pourcentages dans Merbouh 2009, pp. 139-140.

Il paraît que les jeunes Bélabésiens usent pour désigner les lieux de leur ville, à la fois, d’AT et de NT. Ils recourent, d’autres parts, à un autre type de toponymes et que nous avons appelés « toponymes populaires », abrégé TP. Les pourcentages des tableaux précisent, par ailleurs, que l’emploi des AT reste majoritaire (avec 60%) devant l’emploi des NT ou des TP et qui reste assez réduit : trois fois moins que l’usage des AT (consécutivement, 23 % et 17%, des pourcentages qui sont presque égaux).

Mais comment expliquer ces usages nuancés entre AT (le français), NT (l’arabe standard) et TP (quelle serait leur langue ?) ? Avant d’y répondre, parlons de ces toponymes populaires.

  • Les toponymes populaires

Nous avons choisi d’appeler « populaires » ce genre de toponymes, parce qu’ils ne sont pas officiellement établis. Sémantiquement parlant, ces toponymes sont donnés en référence à un repère dans le lieu en question, d’autres restent pour nous asémantiques. Sur le plan phonétique, on relève des contacts entre l’arabe, le français et l’espagnol, en plus de particules algériennes (dont on ne reconnait pas le substrat, probablement punico-berbère). Par exemple :  

  • ﺤﺴﻧﺎوي ﺒطﯿﻣﺎﺖ طرٻڨ: « la rue des bâtiments Hasnaoui » (Hasnaoui, un anthroponyme), associe entre le mot arabe [tari:q] prononcé ici [ţri:g], en ôtant le son [a] et en substituant, comme dans les parlers de l’ouest algérien[11] [q] par [g] ; et [bαţi:ma:t], un emprunt du français [bαtimά] adapté au système phonétique et morphosyntaxique de la darija de la région (du [t] français au [ţ] arabe, la finale [a:t] est la marque du pluriel algérien qui est à l’origine emprunté à la syntaxe arabe : il s’agit du pluriel brisé.
  • ﭡﻊ ﻋﺯﺓ ﻟﺴﯿﭠي: « la cité de Azza », cordonne entre [lasi:ti:] emprunt du français [lasite] et l’anthroponyme Azza à l’aide de la conjonction ﭡﻊ [taʕ][12] (signifiant « de ») dont nous ignorons le substrat linguistique, mais que nous caractérisons d’oranais.
  • Plaçita : prononcée [plasiţa] est proche de l’espagnol « placita » : [placita], ou du français « placette » [plasεt].

Ces toponymes officieux sont donc riches en contacts linguistiques (au moins, avec l’arabe, le français et l’espagnol) et semblent, ainsi, relever de la darija qui souffre, elle aussi, de marginalisation politique[13] et pullule de contacts avec ces mêmes langues.

Il s’avère donc que la réalité toponymique de la ville de Sidi Bel Abbès est complexe : trois types de toponymes, entre officiels et officieux, de trois variétés distinctes (en sachant que toute langue est véhiculaire d’– au moins– une culture propre). Cet usage toponymique reproduit finalement la réalité sociolinguistique de l’Algérie (de notre ville) : entre arabe (langue nationale et officielle mais à usage restreint), le français (langue étrangère politiquement, seconde sociolinguistiquement) et la darija (à statut non reconnu et pourtant langue maternelle).

Un rapport étroit relie probablement choix onomastiques et réalités sociolinguistiquess. Avant d’explorer ce champ nous nous arrêterons devant un autre rapport, celui supposé reliant choix toponymiques et types (catégories) urbaines.         

  • Toponymes et catégories de lieux

Dans notre enquête (le test toponymique), nous avons proposé une dizaine de lieux réparties selon trois grandes catégories urbaines (que les enquêtés sont appelés à nommer) : la première concerne « les places et édifices » ou les lieux où il y a plus ou moins de stabilité et de mouvement, la seconde est la catégorie des « voies de passage » (là où il y a plus de mouvement : rues, boulevards, …). La troisième catégorie est celle des « habitations » (avec plus de stabilité : quartiers, faubourgs …).

Bien de choses sont à remarquer quant aux types de toponymes assignés (par les mêmes cinq jeunes enquêtés) aux lieux de ces trois catégories urbaines et que résume le tableau suivant :

Tableaux 3 : pourcentages des usages toponymiques dans chaque catégorie de lieu

Types de toponymes

Catégories de lieux

1ère catégorie

2ème catégorie

3ème catégorie

AT

69 %

47 %

65 %

NT

31 %

38 %

5 %

TP

Néant

15 %

30 %

 Source : Merbouh 2009, p. 149.

Les lieux dans ces trois catégories sont désignés plus par leurs AT (69 %, 47 % et 65% sont les pourcentages les plus élevés du tableau), et c’est la 1ère et la 3ème catégorie qui se réservent le plus grand pourcentage d’AT. Aucun lieu de la 1ère catégorie n’est désigné par un TP (0 %), et ce type toponymique marque sont apogée dans la 3ème catégorie (30 %) … mais comment pourrait-on expliquer ces emplois toponymiques qui s’avèrent complémentaires (plus d’AT pour la 1ère catégorie, plus de NT pour la 2ème et plus de TP pour la 3ème catégorie), autrement dit, plus de français dans certains espaces, plus d’arabe dans d’autres et de darija avec ses contacts linguistiques (avec le français, l’arabe et l’espagnol, entre autres) dans le reste des lieux ? Des lieux rappelons-le, distincts par leurs architectures, leur histoire et par le rapport mouvement/stabilité (en fonction du temps, aussi) qui les caractérise. Si on suppose que l’espace-ville se résume « grossièrement » dans ces trois grandes catégories, la ville serait-elle la somme de ces langues ? Des contacts entre français et arabe (entre autres) et que représentent les TP ? Des contacts entre AT et NT puisque les lieux dans ces catégories ne sont pas isolés comme le laisse entendre notre description (les rues traversent des quartiers, des ronds-points subdivisent des avenues, etc.). Ce sont des questionnements épars susceptibles d’intéresser de futurs travaux de recherche.

Revenons à l’instant à notre questionnement sur les usages toponymiques : comment expliquer ces comportements pluriels et qui traduisent la complexité des rapports lieux-toponymes (langue) ? Par des conceptions toponymiques ? Par des représentations sociolinguistiques ?

  • 3. Conceptions toponymiques 

Afin de comprendre les triples choix toponymiques des jeunes enquêtés, nous avons fait recours à un entretien directif avec les mêmes précédents jeunes bélabésiens, les thèmes et fonctions du guide de cette enquête portaient sur la comparaison entre AT et NT (connaissance des NT et préférences toponymiques) et sur les NT. Voici une analyse du discours de quelques énoncés enregistrés :

«  […] je ne connais que Place Carnot [AT] […] mais je les ai oubliés [les NT] […] la vérité Place Carnot c’est pas lourd//tu sais c’est quoi de dire Awal Noufambar[14] [NT]/c’est trop long nous on préfère dire Place Carnot pour faire vite […] »[15] : certains enquêtés avouent préférer les AT aux NT : par habitude, par ignorance des NT, parce que les AT assurent une communication fiable et rapide alors que l’emploi des NT est lourd. L’interprétation de leurs arguments suppose que les choix toponymiques sont contraints aux représentations linguistiques qu’ils se font vis-à-vis du français (positives : habitude, fiabilité et rapidité d’une communication avec) ou de l’arabe (moins positives : ignorance et lourdeur).

D’autre part, la comparaison entre AT et NT et que proposent les cinq enquêtés relève l’existence d’autant de divergences entre ces deux types de toponymes (sens, origines linguistiques, politiques dénominatives et identités). Ces données interprétées convergent toutes, comme celles qui les précèdent (sur les préférences toponymiques), dans le champ sociolinguistique et supposent l’existence de représentations linguistiques derrière cette comparaison toponymique : identitaire et religieuse pour l’arabe (les NT sont des noms algériens, des noms de martyrs[16], par exemple).

Par ailleurs, il semble que ces jeunes bélabésiens ont des connaissances modestes des NT, allant de connaissances oubliées ou réduites à l’ignorance avouée de ces noms d’origine arabe ; devant une connaissance plus large des AT (comme l’affirme, d’ailleurs, les résultats de la première enquête sur les usages toponymiques, tableau 2). Ainsi, on suppose que ces noms (en arabe) sont mal mémorisés et/ou mal transmis. Mais pourquoi ? En extrapolant, c’est l’arabe, langue de ces toponymes, langue nationale et officielle de l’Algérie, qui serait mal transmise et/ou mal mémorisée (à l’encontre de la langue des AT, le français, dite langue étrangère, qui parait – à travers les usages toponymiques – comme étant bien retenue, bien transmise) ?

Ceci nous renvoie à interroger les politiques linguistiques actuelles en Algérie : à appeler à repenser les statuts linguistiques qui baignent dans les contradictions[17] et la didactique des langues (notamment, celle de l’arabe).

Bref, les connaissances, les préférences et les comparaisons toponymiques ouvrent toutes vers des interprétations représentationnelles envers les langues de ces toponymes. Les usages toponymiques seront-ils effectivement contraints aux représentations linguistiques qu’ont les Bélabésiens ?

  • 4. Toponymes et représentations sociolinguistiques

C’est une troisième enquête (entretien semi-directif, étude de cas représentatif) avec un guide semi dirigé portant sur les langues à Sidi Bel Abbès, qui nous permettra cette fois de vérifier le rapport entre les comportements toponymiques et les représentations sociolinguistiques qu’ont les jeunes enquêtés Bélabésiens vis-à-vis des langues de ces toponymes. Rappelons que les langues des toponymes, à savoir, le français, l’arabe et la darija (pour consécutivement, les AT, les NT et les TP) sont des langues qui existent en ville (en Algérie).

  • Les représentations sociolinguistiques

L’analyse sociolinguistique du discours (informatif, argumentatif et quelquefois narratif) du jeune Bélabésien[18] nous a permis de relever autant de données que nous présenterons brièvement (accompagnées de fragments du discours-entretien)[19] dans ce qui suit :

  • Le français semble être une langue estimée parce que perçue comme variété prestigieuse, légitime et standardisée. C’est une langue de progrès, assurant une communication fiable et rapide. A ces représentations utilitaires, s’ajoutent des sentiments identitaires (d’aise, d’habitude et de naturel à utiliser les AT-le français) : « […] c’est par habitude qu’on parle français/c’est intégré dans notre langue//normale […] on s’est habitué à dire Place Carnot [un AT]/c’est plus courant plus : facile […] d’ailleurs on dit normalement LA Place Carnot […] ». On note, cependant, l’existence de représentations historiques négatives (langue de l’ex-colonisateur) mais qui sont minimales (vu leurs redondances) : « […] le français on le parle parce qu’on était colonisé par les Français […] ».
  • Les représentations vis-à-vis de l’arabe (standard) oscillent, elles, entre survalorisation et dévalorisation : d’une forme prestigieuse (réservée aux communications formelles et écrites) à de fortes représentations identitaires et religieuses (une surestimation qui peut être interprétée par un imaginaire linguistique collectif) allant à la stigmatisation de l’emploi de cette langue et, par conséquent, à la mise en cause des sentiments identitaires : « […] ce n’est que pour libeller une lettre que nous utilisons ces noms [les NT] dits dans leur langue véritable […] nous ne discutons pas dans cette langue sauf dans des occasions et : dans les écoles […] la langue arabe notre langue […] c’est la langue du Coran […] bien sûr nous l’aimons […] ».
  • De même, les sentiments envers la darija balancent eux aussi, entre positifs (fortes représentations identitaires et norme de prestige latent) et d’autres négatifs (insécurité et quête de légitimité linguistiques). Et nous supposons que cette ambivalence est née de la double marginalisation qu’ont connue les dialectes algériens (darijas et berbères) à la suite des politiques d’avant et d’après l’indépendance, opposées mais toutes deux hostiles aux variétés algériennes : « […] notre darija […] nous l’utilisons tous les jours/entre nous […] la langue que nous utilisons dans : la rue avec mes amis : avec les gens […] on parle comme ça/euh : c’est normal […] nous on parle comme ça […] ».
    • Représentations sociolinguistiques et comportements toponymiques

Le tableau suivant propose une comparaison entre les usages toponymiques faits par les jeunes Bélabésiens enquêtés (cf. tableau 2) et leurs représentations linguistiques (ci-dessus) :

Tableau 4 : Une correspondance usages toponymiques-représentations sociolinguistiques

 

Pourcentage des usages toponymiques

Représentations sociolinguistiques

 

AT

60 %

Sentiments  identitaires avec peu de représentations historiques

Le français

NT

 

23 %

Représentations oscillant (entre positives et négatives)

L’arabe standard

TP

17 %

Représentations oscillant (entre positives et négatives)

La darija

Source : tableau 2 (ci-dessus) et Merbouh, 2009, pp. 185-186 ; pp. 189-190 ;  pp. 202-203.

L’on remarque que les représentations des langues expliquent en partie les emplois toponymiques distincts (qui sont, finalement, des comportements sociolinguistiques) : les représentations pour le français plus valorisantes que celles, ambivalentes, entre estimation et sous-estimation envers l’arabe et vis-à-vis de la darija expliquent l’emploi très élevé des AT (plus de 60 %) par rapport à celui des NT et des TP (dont les fréquences sont à rapprocher 23 % et 17 %).

Cependant, une question s’impose : ces comportements toponymiques-linguistiques ne s’expliquent-ils pas autrement, par des représentations urbaines, si nous avons déjà émis l’existence d’un rapport entre toponymes et catégories de lieux ?

Pour conclusion

Résumons : les jeunes bélabésiens (enquêtés) recourent pour désigner les lieux de leur ville, à la fois à d’anciens toponymes (en français) et à des nouveaux toponymes (en arabe standard). Ils emploient, aussi, des toponymes officieux, dits populaires, relevant de la darija (parler quotidien de la ville) et regorgeant de contacts avec le français, l’arabe et l’espagnol. Enfin, se trouve là l’image du pluralisme complexe dans lequel baigne la ville de Bel Abbès : un plurilinguisme complexe à travers des contacts linguistiques quotidiens (en témoigne le triple emploi toponymique), des contacts complexes et comparables à ceux qu’on observe entre les différents lieux dans une ville (où des rues traversent des quartiers, longent des places, subdivisent des avenues, etc.).

Par ailleurs, ces comportements toponymico-linguistiques distincts s’expliquent par des représentations qu’ont ces jeunes enquêtés vis-à-vis des langues des différents types de toponymes. Comme représentations-identité[20], langue-culture[21], sont des concepts inséparables notre réflexion toponymique-sociolinguistique nous permettra, par ailleurs, d’approcher l’identité sociolinguistique (partie prenante de l’identité sociale) des jeunes bélabésiens (Algériens-Maghrébins) ; une identité, elle aussi, plurielle et complexe.

Autrement vu/dit, nous sommes partie de l’observation des toponymes urbains et des usages toponymiques et de la collecte des représentations sociolinguistiques, pour nous ouvrir sur autant de résultats : sur la dynamique onomastique et la néologie toponymique, sur les contacts de langues représentés dans ces toponymes officieux, sur les représentations des langues parlées et sur l’identité urbano-linguistique (partie prenante de l’identité sociale) de la jeune génération bélabésienne-algérienne-maghrébine, sur les rapports étroits lieux-langues (toponymes-catégories de lieux) et l’approche de la mise en mots de la ville. Nous sommes allée de la toponymie (l’onomastique) à la sociolinguistique (urbaine), en nous arrêtant aux politiques des langues pour exhorter au réaménagement linguistique et à une projection didactique réfléchie. Ce sont là les premiers pas vers une socio-onomastique, ouvrant bras larges à l’interdisciplinarité.

Bibliographie

Atoui, Brahim. 2005. « L’odonymie d’Alger : passé et présent. Quels enseignements ? », in Benramdane, Farid et Atoui, Brahim (dirs.). Nomination et dénomination : des noms de lieux, de tribus et de personnes en Algérie, Oran, Edition CRASC., pp. 23-52.

Cheriguen Foudil. 2005. « Préface », in Benramdane, Farid et Atoui, Brahim (dirs.). Toponymie et anthroponymie de l’Algérie : recueil bibliographique général, Oran, Edition CRASC, pp. 7-17.

Guide de Sidi Bel Abbès. 1986. Sidi Bel Abbès : Entreprise d’imprimerie de la Wilaya de Sidi Bel Abbès.

Merbouh, Hadjer, Usages toponymiques, représentations et identités sociolinguistiques à Sidi Bel Abbès-ville. RISPAIL Marielle. EDAF-Antenne de l’Université Djillali Liabès de Sidi Bel Abbès : Mémoire de magister en sciences du langage, 2009.

Taleb-Ibrahimi, Khaoula, Les Algériens et leurs langues : élément pour une approche sociolinguistique de la société algérienne, Alger, El Hikma, 1997.

 Notes

[1] Il s’agit d’enquêtes réalisées dans le cadre de notre magister, intitulé : « Usages toponymiques, représentations et identités sociolinguistiques à Sidi Bel Abbès-ville » ; directrice de recherche : Pr Marielle Rispail (université Jean Monnet de Saint-Etienne).

[2] Nous ne traitons pas ici de la légitimité ou non, de construire et de s’approprier la terre de l’Autre (colonisation).

[3] Entre guillemets, parce qu’ils ne le sont (remplacés) que sur papier (officiellement), l’usage en démontre le contraire, comme nous allons le voir.

[4] Excepté pour les grandes villes comme Alger, dont les lieux possèdent jusqu’à trois dénominations (d’avant, de durant et d’après la colonisation française).

[5] Atoui 2005, p. 28

[6] Il y a eu tout un ensemble de lois et de décrets fixant l’acte de redénomination, les plus importants sont ceux des années 1963, 1977, 1993, 1996, 1997 (aucun autre texte, après cette dernière date). 

[7] Atoui 2005, p. 39.

[8] Atoui 2005, p. 40.

[9] Pour les exemples d’AT et de NT, cf. Guide de Sidi Bel Abbès. 1986. Sidi Bel Abbès : Entreprise d’imprimerie de la Wilaya de Sidi Bel Abbès.

[10] Ce ne serait, même, pas logique, et pour nous, c’est dans ce sens que la politique dénominative algérienne est, quelque part, comprise.

[11] Except pour le parler de Tlemcen.

[12] « ʕ » est en police : MS Gothic.

[13] La darija, langue maternelle de 75 % des Algériens, n’a aucun statut officiel.

[14] Traduction : Premier Novembre.

[15] Ces fragments du discours du second entretien, cf. la partie « Annexes » dans Merbouh 2009, pp. 3-12, sont présentés selon le mode de transcription adopté dans notre mémoire (Merbouh 2009, pp. 125-126).

[16] Le terme et le mot-concept « martyr » est d’ordre théologique pour les Musulmans.

[17] Nous rejoignons les grands sociolinguistes algériens, dont Taleb-Ibrahimi qui parle de « discrépances » entre pratiques linguistiques effectives et statuts officiels (cf. Taleb-Ibrahimi 1997, p. 119).

[18] Il s’agit d’un enquêté représentatif de son groupe d’âge. 

[19] Ces discours seront présentés selon le mode de transcription adopté dans notre mémoire (Merbouh 2009, p. 125-126.).

[20] Les représentations concourent « […] à la construction d’une réalité commune à un ensemble social […], [elles] orientent et organisent […] la définition des identités personnelles et collectives », Jodelet cité in SECA 2002, p. 37.

[21] « Les identités comme les langues ne représentent pas des univers étanches », de Taleb-Ibrahimi 1997, p. 79.