Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 111-120, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Abdelmadjid ABOURA et Dalila BERKANI

 

Introduction

Notre étude s’inscrit dans la continuité de la recherche historiographique  de l’onomastique en Algérie. Ces recherches ont montré que  le savoir onomastique renvoie à des représentations collectives du passé et à des projets et attentes collectifs, privés ou institutionnels»[1]. L’attente historiographique onomastique au Maghreb se caractérise par  des motivations profondes qui peut se résumer par la question : Qui suis-je dans le rapport de nomination/dénomination de tel ou tel territoire et/ou sous-territoire déterminé par tel ou tel autre nom[2].

Notre problématique pose le questionnement sur la décision arbitraire ou conventionnelle des noms propres, des noms de sites et la territorialisation de l’espace onomastique, sur le plan sémiologique, nous supposons que l’onomastique toponymique est composée d’un noyau sémique le topos signifiant ou lexeme autour duquel gravite des sèmes toponymiques qui s’intègrent dans le champ toponymique et sémantique du nom propre désignant.

Notre contribution s’interroge non pas sur les facteurs historiques, politiques et culturels de l’onomastique mais sur  le rapport identitaire entre le sacré et le profane sachant que les villes du Maghreb et notamment la ville de Tlemcen ont été l’objet d’une archéologie palimpsestique où se sont sédimentés des strates toponymiques  intercalées diachroniquement par des identités évolutives tantôt à dominante religieuse et sacrée tantôt à dominante évènementielle et profane marquées par des  toponymies et microtoponymies consécutives aux flux et reflux de ces antinomies (sacré vs profane)

Nos premières observations toponymiques de la ville de Tlemcen nous ont montré que trois facteurs se sont combinés diachroniquement : le maraboutisme, l’eau et la terre avec des prédominances alternées selon la perte ou la récupération de ces trois forces ontologiques à travers des territorialisations issues du seul paradigme cristallisant : le  pouvoir belligérant.

Comprendre la phénoménologie onomastique engage la recherche à trouver un consensus théorique qui installe heuristiquement une véritable thèse onomastique. Notre recherche sur une approche épistémologique du domaine nous a conduit à adopter celle de Rastier qui considère que le  nom  est considéré comme le mot par excellence. L’auteur situe l’origine de cette thèse dans la Grèce archaïque où la notion de mot est issue de celle de nom : « tous les mots étaient appelés des noms (onoma), car il n’existait pas d’autre façon de les désigner »[3].

Quant à la philosophie du langage, nous retenons qu’elle est avant tout une réflexion sur les noms et sur leur origine (tout le Cratyle en témoigne). Aussi elle engage à concevoir la langue comme une nomenclature, ce qui a certainement entravé le développement d’une linguistique scientifique »[4].

L’autonomie du nom (le rêve d'orthonymie), tel que chaque mot indexerait sa chose [assure sa précellence sur les autres parties du discours :

« La classification des parties du discours est restée à peu près invariable depuis l’exposé canonique de Denys le Thrace jusqu’à nos jours (de Chomsky à Langacker). Les critères ontologiques qui la fondent transparaissent encore dans la terminologie (e.g. substantif : substance, ousia). Le privilège ontologique du nom l’a fait apparaître depuis vingt-cinq siècles en tête de toutes les listes de parties du discours. Bien entendu, la classification des parties du discours n’est pas fondée sur le seul critère ontologique, car il est redoublé ou complété depuis Aristote par des critères purement morphologiques qui, en quelque sorte, le naturalisent. Mais il demeure prééminent : par exemple, Langacker (1991) définit les noms par rapport aux objets (avec redéfinition spatiale de l’objectivité). Et Charaudeau rappelle : “Les êtres sont exprimés par une catégorie traditionnellement appelée nom ou substantif[5].

Le statut privilégié des noms propres

Désigner, c’est d’abord appeler par son nom un homme ou un dieu « à son tour, la notion de nom procède de celle de nom propre ou singulier.. Et les noms particuliers ont été longtemps considérés comme les premiers mots, à l'origine du langage »[6].

« Sans revenir aux théonymies antiques, ni à la tentation toujours renaissante de concevoir le langage comme un inventaire de noms propres ou particuliers, on doit reconnaître que la philosophie du langage contemporaine et la linguistique qu'elle influence ont été fascinées par les noms propres. Ils représentent en effet pour elles l'idéal de noms purement référentiels : “le point de vue le plus répandu aujourd'hui consiste à affirmer que les noms propres peuvent avoir une référence, mais n'ont pas de sens”[7]. Pour certains même, le nom propre, pur index, reste pointé pour l'éternité et dans tous les mondes sur une et une seule personne. C'est du moins la thèse absurde que défend brillamment Kripke dans Naming and Necessity (1972). Ne fait-il pas alors retour, sans paraître le savoir, aux sources indo-européennes de la philosophie du langage présocratique : le nom, c'est le nom propre donné par dieu, et qui peut survivre à la mort ? »[8].

Après ce court paradigme théorique de l’onomastique, et dans la constante théorique du domaine, il nous semble pertinent de citer la triade onomastique de Peirce qui à notre sens définit l’existenciation sémiologique du nom en ce qui le définit dans son identité aussi bien ontologique que pragmatique

La triade onomastique de Peirce  pour une sémiologie toponymique

  • La priméité est une conception de l'être indépendamment de toute autre chose. Ce serait, par exemple, le mode d'être d’une « rougéité » avant que quelque chose dans l'univers fût rouge ; ou une impression générale de peine, avant qu'on ne se demande si cette impression provient d'un mal à la tête, d'une brûlure ou d'une douleur morale. Il faut bien comprendre que, dans la priméité, il n'y a que du UN. Il s'agit donc d'une conception de l'être dans sa globalité, sa totalité, sans limites ni parties, sans cause ni effet. Une qualité est une pure potentialité abstraite. La priméité est de l'ordre du possible ; elle est vécue dans une sorte d'instant intemporel. Elle correspond à la vie émotionnelle.
  • La secondéité est la conception de l'être relatif à quelque chose d'autre. C'est la catégorie de l'individuel, de l'expérience, du fait, de l'existence, de l'action-réaction. Par exemple, la pierre qu’on lâche tombe sur le sol ; la girouette s'oriente en fonction de la direction du vent ; vous éprouvez une douleur, maintenant, à cause d'un mal de dents. La secondéité s'inscrit dans un temps discontinu, où s'impose la dimension du passé : tel fait a lieu à tel moment, avant tel autre, qui en est la conséquence. La secondéité correspond à la vie pratique.
  • La tiercéité est la médiation par laquelle un premier et un second sont mis en relation. La tiercéité est le régime de la règle, de la loi ; mais une loi ne se manifeste qu'à travers des faits qui l'appliquent, donc dans la secondéité ; et ces faits eux-mêmes actualisent des qualités, donc de la priméité. Tandis que la secondéité est une catégorie de l'individuel, la tiercéité et la priméité sont des catégories du général ; mais la généralité de la priméité est de l'ordre du possible, et celle de la tiercéité est de l'ordre du nécessaire et, par conséquent, de la prédiction. La loi de la pesanteur, par exemple, nous permet de prédire que chaque fois que nous lâcherons une pierre, elle tombera sur le sol. La tiercéité est la catégorie de la pensée, du langage, de la représentation, du processus sémiotique ; elle permet la communication sociale ; elle correspond à la vie intellectuelle.

Par conséquent, et sur la base de ce cadre théorique de l’onomastique les toponymies de la ville de Tlemcen, cité séculaire  berbéro-romaine (Pomaria) ou la cité des vergers, ou arabo-berbère, Tagrart, Agadir et en fin Tlemcen, se superpose une archéologie onomastique issue d’une tension sémantico-historique tantôt à caractère sacré, tantôt à caractère profane, tantôt dans l’arbitraire du nom (Saussure) tantôt dans l’institution onomastique territorialisé dans un espace mythique ou politique selon les occupations et flux humains que cette ville séculaire voire millénaire a vécu dans son histoire.

L’Histoire singulière et onomastique de Tlemcen

Tlemcen a toujours exercé une fascinante et irrésistible attraction sur les populations proches et lointaines, en les fixant durablement dans un site grandiose et incomparable, creuset de riches et solides traditions si enviées comme l’exprime bien une histoire politique très mouvementée, bien perceptibles à travers les restes de ses hautes murailles. On peut penser qu’à l’époque préhistorique, des humains ont habité la région comme l’attestent des grottes au Faubourg d’El Kalaa qu’un habitant préhistorique a été mis en évidence au milieu du siècle dernier. Cet habitant troglodyte souligne donc les avantages du site, même si les débuts de l’urbanisation proprement dite l’éviteront et n’apparaîtront que plus tardivement. De même, qu’ont été découvertes des grottes sous le Plateau de Lalla Setti et du village des Béni Boublane. Des sites anciens et riches avec une collection de 2000 pièces remontant au paléolithique moyen et mêlées à des ossements humains.

C’est ainsi que les premières traces sont signalées par deux stèles votives datant, l’une de Sévère Alexandre (208-235), l’autre des Gordiens (238-244), mentionnant toutes les deux les chefs de l’attestent bien.

C’est à partir de l’époque romaine que Tlemcen aura son histoire avec pour nom Pomaria (« les vergers »). Sur son emplacement, Pomaria était à la fin du IIème siècle sous les Antonins et jusqu’au Vème, un poste fortifié tenu par une cavalerie d’éclaireurs romains à l’extrémité occidentale du Limes d’Afrique.

Ensuite, les invasions arabes vont agrandir la ville qui s’étendra au Sud-Ouest de Pomaria et recevra le nom d’Agadir (en berbère : le rempart de la citadelle). La région est bien peuplée. Sa domination par Rome et l’intermédiaire d’auxiliaires locaux doit être largement facilitée par l’existence d’établissements bien antérieurs et développés à partir du plateau fort avantageux d’Agadir.

Citons aussi, la garnison romaine de Maria, la ville des jardins, sise à Agadir et reliée à la côte par deux voies, l’une par Aïn-Témouchent pour aboutir aux deux portus divini, futurs Oran et Mers-El-Kébir, la seconde par Siga ancienne capitale du roi berbère Syphax (non loin de l’embouchure de la Tafna).

La triade toponymique de Tlemcen

Nous constatons dans une synthèse historique de la ville de Tlemcen qu’elle se territorialise dans une triade polarisée et  fondamentale : Le pôle Tagrart, le pôle EL UBAD, et le pôle Mansourah

Trois des plus prestigieuses dynasties du Maghreb apportent leur concours à l’affirmation de la cité, compte-tenu de l’intérêt que présente cette région charnière de l’occident musulman. C’est aux fondateurs de Fès, les Idrissides, que l’on doit la construction de la mosquée d’Agadir, une des toutes premières du Maghreb (en 790). De cet édifice on ne conserve plus depuis 1845 que le minaret édifié bien postérieurement par le premier souverain zianide, Yaghmoracen. Peu à peu l’intérêt régional de la cité s’affirme et ne peut plus laisser indifférent le pouvoir central. Il en est ainsi des Almoravides et des Almohades, pourtant deux puissances confrontées avant tout aux problèmes d’unification et de consolidation de tout l’Occident musulman.

Au VIIème siècle avec Abou el Mouhadjir pénétra dans Agadir. Peu après s’y établit une petite royauté éphémère, celle du Kharédjite (Schismatique) Abou Qorra. Mais la vraie conversion religieuse de la population berbère ne date que des Idrissides. C’est sous leur règne qu’Agadir, à partir du IXème siècle s’ouvre à la culture raffinée de l’Andalousie Musulmane.

La toponymie évolutive de la ville de Tlemcen

Quand Raschgoun, ville importante et port réputé pour son commerce est détruite, ses habitants viennent se réfugier à Tlemcen-Agadir, mais en 1001, l’Almoravide Youssef Ben Tâschfin s’en empare et fait son camp, placé à l’ouest une nouvelle ville qui prendra le nom de Tagrart.

Une fois leur conquête achevée, les Almoravides va déboucher sur la réunion des deux cités Agadir et Targart donne naissance à Tlemcen. Quand s’effondre, deux siècles plus tard, l’immense empire almohade, les Hafsides les supplantent à Tunis, les Merinides à Merrakech. A Tlemcen prennent place les Abd-el Wâdides ou Zianides.

C’est dans un pareil contexte que s’explique le judicieux choix des Almoravides en décidant, lors de leur arrivée à l’emplacement du plateau surélevant Agadir, à un kilomètre à l’ouest, la construction d’un édifice religieux, sans doute modeste à l’origine. Quelques décennies plus tard, en 1136, il s’agit bien d’une mosquée cathédrale, le centre de la nouvelle ville jumelle d’Agadir, Tagrart.

L’édifice almoravide s’imposera très vite grâce à ses avantages topographiques en fixant désormais les premiers établissements officiels de la ville provinciale. La postérité en témoigne puisqu’aux monuments les plus prestigieux de tout le Maghreb Central. Vision grandiose de ses bâtisseurs, surgis du lointain désert de Mauritanie… !

Toutefois le projet ne peut se concrétiser rapidement car les problèmes de l’Andalousie entament les pouvoirs dynastiques maghrébins et les affaiblissent irréversiblement. L’unification maghrébine réalisée par les Almohades est trop rapide même si sur le plan régional, la ville s’affirme sur le plan commercial comme en témoigne la description du géographe El Bekri (XI° siècle) : « Tlemcen est une grande ville entourée de murs … elle a cinq portes (…) possède des bazars, des mosquées, un djamâa, des plantations d’arbres et des ruisseaux qui font tourner plusieurs moulins ».

De son côté, El-Idrissi, le serviteur du roi normand Roger II, maître de la Sicile, confirme bien cette importance, en insistant beaucoup sur les productions de la ville et surtout sur la situation géographique en qualifiant la ville de clef du Maghreb, car située sur la grande route Est-Ouest. En définitive, cette consolidation constante sera très vite perçue au lendemain du démantèlement de l’empire almohade. Face aux deux nouvelles capitales héritières de Marrakech, Fès pour le Maghreb Occidental au profit des Mérinides, et Tunis pour le Maghreb Oriental pour le compte des Hafsides, les Zianides choisissent aisément Tlemcen comme capitale du Maghreb Central.

Une toponymie fondatrice :  la ville d'Agadir

Agadir (actuelle Tlemcen) fut fondé par Abou Qurra le calife de la tribu des Banou Ifren en 790. Agadir devient la capitale des Berbères sufrites. Abou Qurra invite Idriss Ier à séjourner à Agadir. La ville fut construite sur les ruines de la ville romaine de Pomaria. Idriss Ier construisit une grande mosquée cette victoire pour retourner dans leur royaume de Tlemcen. Après cette victoire, Abu Qurra abandonne le kharidjisme et le pouvoir en raison des divisions internes des Berbères.

Bab Sidi Boumediène porte le nom du saint Soufi Sidi Boumediène El-Ghaout, saint patron de Tlemcen. Cette porte importante comme vestige historique a complètement disparu, les responsables de l'APC en 1967 ayant décidé de raser la porte reconstruite par le génie militaire français lors de l'invasion de la capitale des Zianides par les troupes du général Bugeaud, entrées par Bab El-Akba, au-dessus du tombeau et du mausolée de Sidi Daoudi Ben Nacer. Cette porte de Bab El-Akba, qui, d'après le chercheur Baghli Mohamed, de son vrai nom Bab Sidi Okba, a complètement disparu malgré la présence de vieux remparts un peu plus loin dans le vieux quartier d'Agadir (premier emplacement de la future Tilimsan).

 Bab Khemis à l'ouest, qui marque «la frontière» officielle entre la capitale des Zianides et sa rivale Mansourah, et Bab El-Karmadine au nord, heureusement restaurée et réhabilitée. Sidi Boumediène n'eut pas la force d'arriver sous les murs de Tlemcen. Il put seulement voir de loin le Ribat (monastère) d'El-Eubbad et murmurer avant de mourir : «Dieu est la vérité» (Alla Houa Elhaq). Les Tlemcéniens lui firent des obsèques imposantes et l'ensevelirent à l'endroit même dont il avait dit : «Quel lieu propice pour le sommeil !» Depuis 800 ans, son tombeau est vénéré par les Musulmans de toute l'Afrique du Nord. À l'occasion des fêtes religieuses de Aïd El-Fitr et Aïd El-Kébir, une procession de pèlerins venus de toutes les zaouïas du Maghreb se rassemblaient à Bab Sidi Boumediène pour partir vers le tombeau de Sidi Boumediène et s'arrêter pour se désaltérer à Aïn Ouazouta (disparue sous le béton !) et Aïn Sidi Boushak, qui coule encore pour le bonheur des visiteurs d'El-Eubbad, de sa belle mosquée et de sa médersa.

Bab Zir a gardé cette dénomination en référence à un personnage haut en couleur qui a joué un rôle des plus importants dans tout le Maghreb à la fin du X siècle après J.C. En effet, Ziri Ben Atia prit le commandement des nomades Maghraoua en 988. Il résidait à Fez et dès qu'il assura son pouvoir sur l'ensemble du Maghreb et de l'Andalousie, il nomma son fils El-Moëzz Ibn-Ziri gouverneur de Tlemcen en 991-992. À la mort de Ziri Ben Atia en 1002, son fils confia le gouvernement du Maghreb central et de sa capitale Tlemcen à son parent Yalaa Ibn Mohamed. De la sorte, les Béni Yalaa régnèrent sur Tlemcen jusqu'en 1080, date de l'arrivée de Youcef Ibn Tachfine, le fondateur de la dynastie des Almoravides.

Depuis plus de mille ans, la mosquée de Bab Zir a toujours été un lieu de savoir et de culture. Le grand cheikh Sidi Lahcène Aberkane (1353-1453) y a souvent donné des cours magistraux et des conférences à des hommes qui ont marqué l'histoire du mouvement culturel et scientifique algérien, tels que Sid Ali Et-Talouty et son célèbre frère Cheikh Essanoussi. Nous savons également que Hadj Mohamed Ibn M'saïb et Boumediène Bensahla ont fait leurs études premières dans cette mosquée. La partie basse du quartier de Bab Zir a été sauvée par ses habitants qui ont gardé Hammam Bahlouli et plusieurs autres habitations séculaires ayant appartenu aux familles El-Oujdi, Mazouz, Baghdadli, Tabet, Dahaoui (l'ancien chanteur des années 1950).

C'est dans le quartier de Béni Djamla, dans la vieille médina à Ras El-Bhar (ex-Rue Belle Vue) que repose le saint et savant Sidi El-Baradei (390/1085), auteur du Tehdib (l'examen critique). C'est la maison des Debbal, dits Touati, sise à l'impasse Benabbou, qui abrite jalousement son sanctuaire. En fait, une modeste tombe dépourvue d'épitaphe «gisant» dans une chambre dite qoubba. Initialement, la sépulture de Sidi El-Baradei se trouvait au niveau de la porte éponyme au quartier Fekharine, non loin de Bab El-Qarmadine, aujourd'hui «repérable» à partir de la prison civile dite Habs El-Qasba (1881), l'école El-Khatib Ibn Merzouq (ex-école primaire Dufaut) et le café Bouri au niveau du boulevard Kazi Aouel Mohammed.  Pendant plus d'un demi-siècle, le sanctuaire était soigneusement «couvé» par la dévouée M'qadma Zaza, à l'instar de M'qadma Chérifa à Sidi El-Habbaq (derb Sensla), de Cheikh Addou à Sidi Daoudi (Bab El-Aqba), de M'qadma Chérifa à Sidi Mohammed Ben Ali (Aïn El-Hout), d'El-Ma'soum (Abou Bekr) à Sidi Boumédiène (El-Eubbad), de Hadja Rokia de Sidi Ali Ben N'guim, de Hadja Houria de Sidi Bennabi Amar et bien d'autres gardiens et gardiennes, sans oublier El-Hadja Kheïra, la «concierge» du cimetière Sidi Senouci. 

On attribuait à Sidi El-Baradei des pouvoirs occultes et des vertus protectrices qui se traduisaient en l'occurrence par une baraka «gynécologique». Selon la tradition, les femmes venaient s'y recueillir en compagnie de leur fille vierge pour solliciter, en vertu d'un mythe de «l'inviolabilité», une immunité contre le viol, une sorte de ceinture de chasteté virtuelle. Le rituel se déroulait en deux étapes, à savoir durant l'adolescence (aqd ou «cadenas») et la veille du mariage (hal ou «clé désactivante»). 

A propos de métier, d'autres savants et/ou saints de Tlemcen portent un «surnom» corporatif, tels Mohamed Ben Ahmed Ben Abou Yahia dit El-Habbak, qui veut dire passementier (tisserand rubanier), qui était versé dans la science de l'astrolabe (original au muséum de Chicago) et dont le mausolée se trouve à Derb Sensla, Sid El-Ouazzane (le métrologue), dont la mosquée de Bab El-Djiad (Rhiba) porte le nom, Sid El-Qissi (le fabricant d'arcs ou archer) à la Metchkana, Sid El-Djebbar (guérisseur rebouteur) dans la vieille médina, Sid El-Halloui (le confiseur) dans le quartier de Bab Zir, où reposait également Sid Chaâr (notaire ou transitaire), les Ben En-Nedjar (charpentier) à Aïn Nedjar, Ibn El-Fahham (fils du charbonnier), l'inventeur de la mangana (automate) du Méchouar..

Une polarisation onomastique : Mansourah

Mansourah (signifiant « Victorieuse »), faubourg ouest de la ville de Tlemcen, construite par le sultan de la dynastie mérinide originaire du Maroc, est surtout connue pour ses vestiges datant du XIVe siècle, témoins des affrontements fratricides entre dynasties abdelwadidies et mérinides.

Tlemcen fut la capitale du Maghreb central au XIe siècle, puis du XIIIe au XVIe siècles. C'était une place stratégique au départ de la Route de l'Or vers le Soudan. Convoitée par ses voisins mérinides de Fès, Tlemcen eut à résister plusieurs fois à leurs assauts. Et, sous le règne du Zianide Abou Saïd Othman, elle eut à se défendre contre l'un des sièges les plus longs de l'histoire de l'humanité qui dura huit années, du 6 mai 1299 au 13 mai 1307. Le sultan mérinide Abou Yacoub Youcef originaire du Maroc fit ériger la ville de Mansourah (la Victorieuse) au voisinage de la cité assiégée. Mansourah finit par se substituer à Tlemcen.

Abou Yacoub essaya d'obtenir la reddition de la capitale zianide par la famine. Pendant le siège, le sultan de Fès éleva autour de Tlemcen un mur tel que, selon Ibn Khaldoun: « un esprit, un être invisible aurait eu de la peine à pénétrer dans la cité »[9]

Ibn Khaldoun rapporte qu'il y eut 120 000 morts parmi les tlemcéniens lors de ce siège. Il poursuit : "Malgré cela, ils ont persévéré dans leur résistance. Oh ! Combien ils ont été admirables de persévérance, d'abnégation, de courage et de noblesse !"

C'est l'assassinat du sultan mérinide par l'un de ses esclaves qui mit fin au siège, avec pour conséquence le retour des mérinides à Fès et l'abandon de Mansourah dont il ne reste aujourd'hui qu'un minaret majestueux dressé dans la proche campagne tlemcénienne.

C'est vraisemblablement au cours de ce siège que disparaîtra à jamais un des quatre exemplaires du Coran rédigé par Uthman ibn Affan, troisième Khalife de l'islam. Ce livre était conservé à Tlemcen depuis juin 1248.

Bibliographie

Dauzat, Albert, Les noms de lieux - origine et évolution, Villes et villages – pays - cours d'eau - montagnes - lieux-dits, Paris, Delagrave, 1957.

Dorion, Henri, "L'apport de la recherche onomastique à la gestion des noms géographiques", in Bulletin des sciences géographiques, n°5 spécial Toponymie, INCT, 2000a, Alger.

Dorion, Henri, 2000b, "Toponymie, normalisation et culture", in Bulletin des sciences géographiques, n°5 spécial Toponymie, INCT, Alger, Encyclopédia Universalis, 1996, V2.

Haut-Commissariat à l’amazighité HCA, journées d’étude sur la thématique «amazighité et histoire : onomastique et identité, 2008.

Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, traduit par Baron Slane, Alger, éd. Berti, 2003, La médina de Tlemcen : l’héritage de l’histoire, Fouad Ghomari.

Kaddache, Mahfoud, L'Algérie médiévale, Alger, éd. ENAL, 1992.

 Notes

[1] Farid Benramdane, 2008

[2] Cheriguen, 2004), (Dorion, 2000a, 2000b), (Dauzat A, 1957

[3] Rastier, 1990, p. 29

[4] Rastier , pp. 31-32

[5] 1992, p. 21. ;  Rastier, 2001c, note 1, p. 144

[6] Rastier, 1990, pp. 29-30.

[7] Lyons, 1978, p. 178

[8] Rastier, 1990, pp. 32-33

[9] http://fr.wikipedia.org/wiki/Mansourah_%28Tlemcen%29#cite_note-0