Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 103-110, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Farid BENRAMDANE

Notre contribution porte sur une description quantitative de la toponymie de l’ouest algérien, circonscrite à une seule échelle cartographique (1/50 000°). Nous montrerons la place du relief, de l’eau, de l’habitat et de l’homme dans le paysage toponymique régional, en reprenant à notre compte et, en les développant, quelques aspects d’un travail systématique (thèse de doctorat sur la toponymie de l’ouest algérien) mené sur un corpus  de 20012 toponymes. Compte tenu du fait que la majorité de cette nomenclature est  formée de noms composés, le traitement statistique linguistique a porté sur tous les composants des formations toponymiques, soit un total de 46 754 unités lexicales. Nombre que nous estimons assez représentatif, en mesure de nous donner une configuration assez fidèle de l’ensemble toponymique de la région ouest de l’Algérie.

Nous dégagerons  les domaines sémantiques dominants dans les pratiques toponymiques : place de l’hydrographie, du relief,  de la désignation de l’homme, des établissements humains, du fonds religieux, du monde végétal et animal...

Nous procéderons au classement des bases toponymiques, afin de  tenter de saisir les articulations pertinentes dans l’univers linguistique de la désignation toponymique et de dégager quelques régularités et  tendances dominantes dans le domaine. Les toponymes et les catégories relevés : hydronymie, oronymie, ethnonymie, hagionymie… sont saisis du point de vue de leurs couches historiques : berbère, arabe, française.

La totalité des matériaux de notre corpus est composée de noms de lieux actuels dans leur quasi-majorité, et anciens. Cependant, la grande partie des noms est relevée à partir de deux sources : les cartes dites d’État Major (1/50 000°) publiées par l’Institut National de Cartographie et le Code Postal (PTT, 1988). Pour la confrontation de nos résultats, nous avons établi quelques comparaisons avec la liste des toponymes administratifs, recueillis du Journal Officiel de la République Algérienne (Décret 1984 portant découpage administratif et consistance territoriale des wilayas et communes d’Algérie).

Trois outils du traitement informatique de la gestion des bases de données et de leur ventilation spatiale ont été systématiquement utilisés : Excel, Access et MAP-INFO. Il s’agit de la numérisation d’un patrimoine immatériel, à l’effet d’une exploitation optimale. Autant le principe est simple dans son énonciation, autant sa mise en œuvre est une entreprise qui demande beaucoup de temps, de rigueur et de soin. Le nombre d’unités lexicales dans notre corpus imposait l’utilisation d’un programme  de gestion de bases de données relationnelles, permettant  la manipulation de milliers de termes, leurs interrogations sous la forme de requêtes simples et, surtout, de requêtes croisées, eu égard à l’importance des formes lexicales composées.

Données quantitatives  et  catégories sémantiques

Le tableau ci-dessous montre les composants les plus fréquents par ordre décroissant dans l’inventaire  des matériaux lexicaux formant la nomenclature toponymique régionale (46 754 composants toponymiques). Il ressort des premières observations la place qu’occupe le sacré dans la dénomination de l’espace : Sidi avec ses 2031 occurrences.

De manière générale, le traitement quantitatif des matériaux toponymiques fait ressortir une organisation de l’espace et, par conséquent de sa dénomination, qui repose sur les paradigmes suivants:

  • le sacré représenté par : Sidi 
  • l’eau représentée par : Oued, Aïn, Hassi, Chet,
  • le relief représenté par  : Djebel, Koudia, Bled, Chabet, Kef, Daya
  • la personne représentée par : Ben, Bou, Mohamed, Abd, Ali
  • le groupe et l’établissement humains représentés par : Ouled, Douar, Ferme, Mechta

Les matériaux toponymiques précités (20 composants) inhérents à ces domaines de référenciation sémantique représentent 35% du total de notre corpus.

Les composants toponymiques

Fréquence d'emploi

%

  1.  

Sidi

2301

5%

  1.  

Oued

1874

4%

  1.  

Bou

1493

3%

  1.  

Ouled

1340

3%

  1.  

Ain

1317

3%

  1.  

Ben

1271

3%

  1.  

Djebel

1163

2%

  1.  

Douar

1128

2%

  1.  

Koudia

652

1%

  1.  

Bled

617

1%

  1.  

Chet

565

1%

  1.  

Chabet

405

1%

  1.  

Mohamed

391

1%

  1.  

Daya Base

327

1%

  1.  

Ferme

302

1%

  1.  

Mechta

299

1%

  1.  

Hassi

293

1%

  1.  

Abd

282

1%

  1.  

Kef

247

1%

  1.  

Ali

234

1%

 

Total

16 501

35%

 Le cadre de référence sémantique autour duquel s’articule la dénomination des lieux se répartissent presque de manière égale, comme le montre la figure ci-dessous. Si l’emploi de Sidi  est le plus fréquent, sa proportion est la moins importante avec 14%, par rapport à la représentation de l’eau avec 25%, la personne 22%, le relief 21% et le groupe humain  19%. C’est un ensemble de représentations, sans grand écart, donc assez équilibrées de l’environnement des locuteurs.

 Figure 1 :  Domaines de référence sémantique

 

Il reste à affiner cette liste à l’effet de préciser la place des génériques purement géographiques dans la composition des expressions toponymiques. Les 36 premiers génériques  à caractère géographique représentent presque le quart de la liste globale des composants toponymiques. Ils constituent généralement des déterminants dans les formations toponymiques.

 

                N°

Les composants toponymiques

Fréquence d'emploi

%

Les composants toponymiques

Fréquence d'emploi

%

1

Oued

1874

4,01%

20

Teniet

76

0,16%

2

Ain

1317

2,82%

21

Garet

73

0,16%

3

Djebel

1163

2,49%

22

Hammam

69

0,15%

4

Douar

1128

2,41%

23

Gadet

68

0,15%

5

Koudia

652

1,39%

24

Draa

61

0,13%

6

Bled

617

1,32%

25

Haouitat

60

0,13%

7

Chet

565

1,21%

26

Ghar

59

0,13%

8

Chabet

405

0,87%

27

Mkam

57

0,12%

9

Daya

327

0,70%

28

Rmel

55

0,12%

10

Ferme

302

0,65%

29

Djenane

54

0,12%

11

Mechta

299

0,64%

30

Djorf

53

0,11%

12

Hassi

293

0,63%

31

Domaine

48

0,10%

13

Kef

247

0,53%

32

Souk

43

0,09%

14

Faidh

135

0,29%

33

Makabra

43

0,09%

15

Hadjar

100

0,21%

34

Gueltat

42

0,09%

16

Matmoura

94

0,20%

35

Haoud

40

0,09%

17

Rokba

92

0,20%

36

Kouba

40

0,09%

18

Ras

90

0,19%

37

TOTAL

10717

23%

19

Redjem

76

0,16%

 

Les composants de souche berbère que la fréquence d’emploi positionne dans la liste des 100 premiers composants les plus usités sont ilef et sa variante arabe dialectale Hallouf avec 72 emplois, suivi de Lalla 64 emplois et Kerma 31 emplois.

Couches linguistiques et variété lemmatique

Si l’ensemble des composants toponymiques regroupe  46 754 unités lexicales, le nombre d’entrées ou de lemmes est limité à 4 623 adresses. La répartition linguistique des matériaux toponymiques donne  la ventilation suivante :

- Entrées de souche arabe  :                       1687

- Entrées de souche berbère          :           1429

- Entrées de souche française        :           118

Le traitement sémantique systématique mené dans le corps de notre travail sur les deux souches linguistiques : berbère et arabe, c’est-à-dire sur 15 494 formations toponymiques, laisse transparaître une asymétrie entre le nombre d’entrées et le nombre de toponymes que recouvre chaque souche linguistique.

Figure 2 : Croisement nombre d'entrées/nombre de toponymes

 

L’écart entre le nombre d’entrées pour la souche arabe (54%)
et la souche berbère (46%) est minime : (8%) par rapport à l’écart relevé (54%) entre le nombre de toponymes entre les deux souches : 77% pour l’arabe et 23% pour le berbère.

Cette différenciation est à caractère lexicale et sémantique. Un ensemble d’hypothèses peut aiguiller notre analyse :

- sur un plan « qualitatif », le rapport nombre d’entrées / nombre de toponymes est relativement équilibré entre les deux souches linguistiques. Autrement dit, la variété lexicale toponymique entre les deux souches est relativement égale : 953 et 817 entrées toponymiques.

- Sur un plan « quantitatif », c’est-à-dire le nombre d’occurrences que recouvre chaque souche linguistique, la toponymie de souche arabe est prépondérante.

Cela dit, la verbalisation onomastique de l’environnement en l’état est l’aboutissement d’un long processus historique et linguistique, lequel processus mérite quelques éléments de réflexion. Tout d’abord, sur le mode de structuration de la toponymie actuelle  qui, nous semble-t-il, peut être considéré comme déjà stabilisée avant la période coloniale.

L’étude de la toponymie va mettre en évidence des types de dynamique, de nature différente, liées à la situation de contacts de langues:

  • celle ayant trait à une dynamique diachronique, inhérente au processus d’interpénétration linguistique entre les langues en présence : l’arabe et le berbère : « l’arabisation de cette toponymie a été beaucoup plus le produit de l’action des locuteurs berbères bien ancrés dans la région que de l’élite arabophone citadine. Cet état de faits transparaît dans la microtoponymie à base de noms de relief où la variété des vocables se caractérise du point de vue linguistique par leur type dialectal (arabe algérien) tant sur le plan sémantique (extension, réduction de sens …) que phonétique et morpho-syntaxique (réduction de la durée vocalique, disparition du coup de glotte, modification du genre, du nombre , adjonction d’affixes de la langue source…). Nous nous trouvons peut-être dans la région de Tiaretau tout début d’un long processus de lexicalisation de termes arabes dans la langue berbère (…). Avec la destruction de Tihert, les tribus berbères originaires de la région : Meghila, Louata , Matmata, Meknassa…continuèrent à s’islamiser , et par là à s’arabiser , sans continuer pour autant à berbériser l’arabe classique »[1].
  • La dynamique synchronique, de nature différente de la première, est soumise à une tension historique de déstructuration des modes de fonctionnement traditionnel de la société. Deux entreprises historiques ont marqué ce traitement : les périodes coloniales et post-coloniales.

D’autres questions subsidiaires peuvent être posées, entre autres, celles liées aux représentations linguistiques onomastiques et leur degré de différenciation d’une souche linguistique à une autre. Est-ce que la discontinuité historique (conquête, colonisation / indépendance) surdétermine la composante discursive onomastique ?

Enfin, il n’est pas exagéré de dire que la toponymie de souche berbère présente des matériaux fossilisés, au regard du degré d’arabisation atteint par la population des régions étudiées : le sémantisme des toponymes échappe et dans beaucoup de cas, totalement aux locuteurs et aux utilisateurs de ces mêmes toponymes.

La proportion relativement égale entre le nombre d’entrées des souches linguistiques dominantes en toponymie : arabe et berbère pourrait être autrement appréhendée à partir d’une perception dynamique caractérisant les contextes de langues en contact «  les noms des lieux pénètrent rarement tels quels dans la nouvelle langue. Si leur sens est ou paraît apparent, ils sont généralement traduits : substitution de formes, si l’on veut, mais en réalité assimilation sémantique ».[2] Dans le contexte maghrébin, Arthur Pellegrin avait relevé dans le cadre de son étude macro toponymique de l’Algérie et de la Tunisie le nombre important de noms de lieux d’origine arabe qui «  paraissent dans certains cas avoir recouvert les apports linguistiques successifs qui précèdent la conquête arabe. Il se peut même que certains toponymes ne soient que la traduction d’un primitif berbère»[3].

Références bibliographiques

Benramdane, F., Toponymie et étude des noms de lieux français ou francisés de la région de Tiaret. Thèse de magister. Direction : Professeur F. Cheriguen, Université d’Alger, texte ronéoté, 1996

Dauzat, A., Les noms de lieux : origine et évolution, Paris, Ed. Delagrave, 1942

Pellegrin, A., Les noms de lieux d’Algérie et de Tunisie. Étymologie, signification, Éditions SAPI, 1949

Cartes d’État Major (1/50 000°) publiées par l’Institut National de Cartographie Code Postal (PTT, 1988)

Journal Officiel de la République Algérienne (Décret 1984 portant découpage administratif et consistance territoriale des wilayas et communes d’Algérie).

 Notes

[1] Benramdane, F., Toponymie et étude des noms de lieux français ou francisés de la région de Tiaret. Thèse de magister. Direction : Professeur F. Cheriguen, Université d’Alger, texte ronéoté, 1996, p.153

[2] Dauzat, A., Les noms de lieux : origine et évolution, Paris, Ed. Delagrave, 1942, p. 72.

[3] Pellegrin, A., Les noms de lieux d’Algérie et de Tunisie. Étymologie, signification, Éditions SAPI, 1949, p. 146