Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Ouvrage du CRASC, 2013, p. 5-10, ISBN : 978-9961-813-54-6 | Texte intégral


Ouerdia SADAT-YERMECHE et Farid BENRAMDANE

Différentes discussions tenues lors de manifestations scientifiques nationales, régionales et internationales ont amené les chercheurs algériens, marocains, tunisiens, mauritaniens, libyens et même égyptiens à mesurer l’urgence et l’importance scientifique de l’organisation, dans une perspective pluridisciplinaire, d’une réflexion partagée sur l’usage des noms propres au Maghreb, en particulier des toponymes et des anthroponymes, saisis à la fois dans leur spécificité et leur complémentarité, et avec toutes les catégories onomastiques sous-jacentes : hydronymes, oronymes, hagionymes, anthroponymes, ethnonymes, patronymes, prénoms, surnoms, pseudonymes, etc. Les débats ont trait au rapport onomastique de l’homme maghrébin à son environnement physique, à la dénomination en termes de noms propres de ses lieux, de ses croyances et de ses cultes, de son groupe et de sa filiation, du règne végétal et animal, en somme à toutes les formes d’expression onomastique.

Beaucoup de chercheurs se sont interrogés, à partir de corpus soumis à leurs analyses, sur le sens, le mode et les périodes de formation de cette onomastique, de ses couches historiques, de ses substrats linguistiques et sur la nature de ses désignations. Leurs réflexions ont porté aussi sur les mécanismes de ses différentes articulations linguistiques et interlinguistiques dans un contexte permanent de contact de langues. Si tous les chercheurs en onomastique maghrébine (Mercier, Pellegrin, Laoust, Galand, Cheriguen, Parzymies Atoui, Haddadou, Allati, Bendjaffar, Benramdane, Yermeche, Toudji, Ahmed-Zaid...) reconnaissent que la nomenclature ancienne et actuelle résulte de la co-pénétration de plusieurs systèmes onomastiques, ils se sont interrogés par voie de conséquence sur le contact des systèmes linguistiques en présence, sur les processus de substitution, de transformation et d’hybridation que ces contacts ont développé.

Les facteurs historiques, politiques et culturels ont remodelé le paysage onomastique maghrébin. De manière cyclique, des repositionnements géopolitiques, des changements culturels, des résurgences identitaires, en somme, de nouvelles représentations du monde vont marquer l’imaginaire onomastique local, et sa façon de nommer et de dénommer les êtres et les choses, les invariants et les contingences, les ruptures et les continuités, les fantaisies et les présages.

Quels sont les éléments structurants de l’imaginaire maghrébin dans la représentation onomastique projetée dans la dénomination de l’homme, des lieux habités, du relief et de l’eau ? Quelles options fécondes ont déterminé dans le passé les représentations successives et qu’en est-il aujourd’hui ? Y a-t-il rupture ou continuité des modes de désignation onomastique entre les différentes couches historiques qu’a connue l’espace maghrébin ? Est-ce que le même mode de représentation toponymique et anthroponymique s’est perpétué à travers des formations historiques et linguistiques aussi différentes que, par exemple, le berbère, le punique, le grec, le latin, l’arabe, l’espagnol, le turc, le français ?  Peut- on établir des correspondances avec les toponymes et les anthroponymes des autres langues relevant des domaines chamito- sémitiques ou indo-européens ?

Il résulte, à partir de relevés de données bibliographiques récentes concernant le Maghreb, que les études onomastiques restent sous-tendues et plus ou moins déterminées par des questionnements de nature identitaire qui sont différentes du mode de traitement développé dans d’autres régions du monde où prévalent davantage tantôt l’attachement au terroir, tantôt des considérations d’une gestion rationnelle du fond onomastique local. C’est dire qu’au Maghreb, ce type de questionnement identitaire est sous-jacent, caractéristique aujourd’hui des motivations profondes de l’onomastique maghrébine « et qui peut se résumer par la question Qui suis-je dans le rapport de nomination /dénomination de tel ou tel territoire et/ou sous-territoire déterminé par tel ou tel autre nom ? » (Foudil Chériguen, 2005). Etre soumis à une nomination individuelle ou collective est, en soi, une implication « dans l’ordre de cet autre principe universel, le principe de la filiation. L’attribution d’un nom identifie non seulement la personne mais l’insère à une place dans sa généalogie et, plus, généralement, dans le double réseau de la filiation et des alliances » (A. Tabouret Keller, 1997).

Il serait alors possible d’observer les implications de types linguistique, psychologique, sociologique et anthropologique de la nomination et de son rapport à la dis/continuité historique. Comment, dans une société encore largement déterminée par la tradition orale, réagit la matrice ethnolinguistique à dominante onomastique, forgée par la praxis historique ? Quelle est l’importance d’un tel questionnement et la pertinence de ce besoin d’interroger l’histoire et l’identité en nous penchant sur la manière dont ont été usités et étudiés, transcrits et translittérés les noms propres locaux, eu égard aux présupposés historiques, culturels et idéologiques qui tressent les démonstrations et soulèvent les arguments des uns et des autres ? Le dernier bilan bibliographique (F. Benramdane et B. Atoui, 2005) montre l’émergence lente mais progressive, dans l’espace universitaire maghrébin, d’études toponymiques et anthroponymiques, construisant patiemment et rigoureusement un regard critique sur la manière dont l’onomastique locale a été décrite et écrite.

Une région comme le Maghreb, de par sa situation géographique a connu plusieurs courants civilisationnels ; elle constitue un terrain privilégié pour l’étude de la création onomastique et des caractéristiques linguistiques et inter-linguistiques engendrés par le contact des peuples et des cultures. Pourquoi le nom propre maghrébin ? Parce que nous considérons que le Maghreb, au-delà des états politiques, est une unité anthropologique. Des invariants, et pas des moindres, cristallisés dans les noms propres, de lieux, tribus, personnes, animaux, végétaux, espaces sacrés, etc. structurent ce vaste territoire et le posent à la fois comme une entité linguistique et une totalité culturelle.

Les mêmes dichotomies l’organisent : dans le champ qui nous intéresse, celui du nom propre, dans l’espace que nous analysons, l’ensemble est sous-tendu par une série d’interrogations à la fois épistémologiques, théoriques, méthodologiques et même pratiques. Les désignations étudiées sont usitées dans le champ actuel de la communication sociale, dans leur forme originelle ou dans une morphologie transformée. C’est pourquoi, nous avons envisagé d’étudier ces formes transmises par l’histoire telles qu’elles sont usitées par nos contemporains, tout en prenant en considération les réalisations antérieures, celles de l’antiquité et/ou de la période médiévale. 

Cette rencontre scientifique, tenue à Oran, a fait état des points de vue divers, eu égard à la pluralité des sciences connexes et de leurs indications théoriques, dans des contributions sur le nom propre au Maghreb et son rapport avec l’actualisation, adossé à des questions toujours en suspens sur le statut de cette catégorie (Mérine) ; des traitements de présupposés politiques et idéologiques, locaux, régionaux ou internationaux, relevés soit à partir de logiques interventionnistes de formation des exonymes au Maghreb et au degré d’obsolescence de ses présupposés de départ  après l’accès de la langue amazighe à son nouveau statut (Tilmatine). A un niveau plus global, les processus de changement des toponymes (ou chrononymes) inscrits dans des matrices de re-fondation globale et mondialisée (anglisation et/ou francisation) participe également de la politisation (explicite ou implicite) ; le tout est vu à la hiérarchie des cours d’eau (grands vs. petits) pour justifier des prétentions territoriales (Guillorel). D’autres processus d’identification sont décrits, notamment ceux relatifs aux motivations et aux préférences dans l’usage des anciens toponymes et des noms nouveaux, partant de la collecte des représentations sociolinguistiques en milieu urbain, dans le cas d’une ville comme Sidi Bel Abbès (Merbouh). Le cas des villes nouvelles en Algérie est symptomatique ; elles connaissent des problèmes en matière de toponymie urbaine et de gestion de nouveaux quartiers avec le nécessaire développement de l’odonymie. Faute d'attribuer officiellement des noms aux quartiers et aux artères, Ali Mendjeli, ville nouvelle de Constantine témoigne de l’éclosion de diverses dénominations spontanées, populaires (Babadja). La dimension symbolique transparaît dans l’analyse centrée sur l’importance de la contextualisation dans les processus de prénomination  et cela, à travers l’observation des formes composées des prénoms les plus récurrents sur quatre décennies étudiées à Mascara (Dadoua et Boumedini). L’interrogation peut se porter également non pas sur les facteurs historiques, politiques et culturels de l’onomastique mais sur  le rapport identitaire entre le sacré et le profane, dans des villes algériennes telles que Tlemcen où se sont sédimentés des strates toponymiques  intercalées diachroniquement par des identités évolutives tantôt à dominante religieuse et sacrée tantôt à dominante évènementielle et profane marquées par des  toponymes et microtoponymes (Aboura).

Les ancrages onomastiques et les modes de traitement subis par l’économie des noms propres suite aux différents re-postionnements géopolitiques de la région sont vus sous le prisme de la permanence des faits de dé/nomination et des ruptures majeures dans ses modes de fonctionnement traditionnels. L’analogie des noms et des procédés de formation des noms libyques avec les noms et les procédés actuels montre, non seulement la continuité de l’onomastique libyque dans l’onomastique berbère mais aussi la permanence d’un fonds lexical dans lequel les habitants du Maghreb et du Sahara puisent, depuis plus de deux millénaires, leurs dénominations (Haddadou). Quel est, cependant, l’impact des occupations successives sur les modes de nomination autochtones ? Est-t-il de même nature ? S’agit-il de contaminations superficielles ou y-a-t-il eu des influences qui ont fondamentalement perturbé la continuité onomastique ? Si c’est le cas, dans quelles mesures, la rupture a-t-elle altéré le continuum onomastique? Questions au centre de la réflexion sur l’anthroponymie algérienne (Yermeche).

Les noms de lieux, aussi, y compris ceux dont l’ancrage est attesté dès la plus haute antiquité et / ou au moyen âge tels que Ghazaouet, Djama’a Ghazaouet, Taount… est une parfaite illustration de l’écriture historiographique de l’onomastique algérienne et/ou maghrébine(Hedia).   

L’usage des noms propres croise des données géographiques et socio-anthropologiques, ou comment le microtoponyme participe à l’organisation sociale  d’une population villageoise (en Grande Kabylie), en particulier, et de tout espace sociogéographique en général. Si la démarche consiste en  l’explication de l’organisation sociale de ce village à travers les (micro) toponymes et leur participation, le but est d’expliciter sa contribution à la préservation de la mémoire collective (Boualili). A un niveau régional (ouest algérien), sur un corpus de 46 754 composants toponymiques, le traitement quantitatif des matériaux toponymiques fait ressortir, statistiquement, une organisation de l’espace et, par conséquent de sa dénomination, reposant sur les paradigmes suivants: le sacré  représenté Sidi, l’eau (Oued, Aïn, Hassi, Chet…), le relief  (Djebel, Koudia, Bled, Chabet, Kef, Daya), la personne ( Ben, Bou, Mohamed, Abd, Ali…), le groupe et l’établissement humains  (Ouled, Douar, Ferme, Mechta…) (Benramdane).

Quels rapports établir entre des langues à faire acquérir aux enfants et où la question du choix et de l’attribution du prénom tiennent une place remarquable ? Quels résultats  obtiendra-t-on si l’on part de l’hypothèse selon laquelle la règle en ce domaine consisterait à perpétuer la mémoire d’un des (grands) parents du père en ré-attribuant son prénom à un nouveau-né ? (Sini). Un citoyen algérien, ancien Président d’une association culturelle à Oran (Hamane), narre une réalité onomastique en décrivant, de manière très imagée, le processus et la nature des obstacles objectifs et subjectifs auxquels se heurtaient les Algériens qui avaient décidé d’attribuer à leur progéniture un prénom berbère aussi prestigieux que celui de Massinissa. Son témoignage est un arrêt sur image du degré de connaissance des fondements historiques et identitaires de l’Algérie à partir des données onomastiques, par une partie de l’élite intellectuelle judiciaire.

C’est le cas d’une tradition bien établie chez les poètes de langue amazighe (kabyle, chleuh et targui) d’évoquer abondamment les noms de lieux dans les genres poétiques les plus usités, tels la poésie amoureuse, épique, religieuse, épigrammique qu’Aziri nomme « poésie géographique ».

D’autres fonctions sont remplies par le nom propre dans la littérature algérienne, notamment celle d’expression française. Le nom propre dans les textes de Tahar Djaout est programmé pour remplir une fonction bien déterminée, liée à des paramètres historico-idéologiques, en vue d’assurer un rendement  efficace à l’économie générale du sens : le substantif Yekker traduit toute une dynamique de l’action, une praxis, et se charge d’une signification ontologique qui lui fait largement déborder la seule région du faire et de l’agir (Djefel). Travaillant sur un corpus se composant de trois œuvres majeures de Malek Haddad : Je t’offrirai une gazelle, L’élève et la leçon et Le Quai aux Fleurs ne répond plus, Hammouda tente d’analyser le système anthroponymique de cette trilogie en vue de l’identification d’un univers commun, entre les différentes œuvres et véhiculant implicitement un sens à profondeur historique et interculturelle, en se basant sur la signification des prénoms des personnages et la combinaison de leurs « anthroponèmes ». Comment se comportent les noms propres France  et Algérie dans des moments historiques de forte tension sociale, politique et militaire, au travers de deux œuvres de fiction ? Par le biais d’un traitement lexicométrique, une contribution montre les projections sémantiques  pragmatiques des désignations géographiques « Algérie française » et « Algérie algérienne », reflet moins d'identités réelles que d'opérations censées les produire, moins de descriptions que de prescriptions, moins d'évidences que d'attentes et de désirs. (Chetouani)

Etant donné le caractère éclatée de la recherche onomastique, à l’intersection de plusieurs sciences annexes, et de l’impact, encore prégnant, de la recherche onomastique coloniale, du moins, dans ses démonstrations descriptivistes, seule la réalisation de travaux systématiques peut permettre un dépassement de l’héritage de cette onomastique, et c’est vers la microtoponymie et la dialectologie qu’il faut alors s’orienter. La maîtrise des parlers arabes dialectaux et des variétés berbères est une nécessité impossible à différer. (Cheriguen)

Cet ouvrage collectif prend à son compte un imaginaire onomastique pluriel (interculturel et transculturel) dans son ensemble. Bien que chaque partie procède suivant une démarche spécifique à son champ d’investigation, il est possible de croiser les dynamiques soumises à notre réflexion et de penser le fait onomastique en contexte maghrébin, tantôt dans sa généralité, ses instances d’énonciation et sa diachronie, tantôt dans ses manifestations langagières, sa combinatoire phonétique, sa création lexicale, ses déclinaisons morphosyntaxiques, ses réalisations graphiques ainsi que dans ses déclinaisons poétiques, littéraires les plus fécondes. Nous pouvons, en interrogeant les noms propres de l’homme maghrébin, explorer une des pratiques essentielles du langage humain, qu’est la nomination, dont la genèse et l’histoire restent encore, pour une large part, à éclaircir.

Nos remerciements aux Professeurs Foudil Cheriguen et Mohand Akli Haddadou pour leur précieuse contribution à la préparation scientifique du colloque d’Oran. Notre reconnaissance à l’équipe du CRASC pour leur soutien à l’aboutissement du présent ouvrage.