Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introduction

La transmission culturelle des parents à leurs enfants est indéniable ; cependant, la scolarisation, la mobilité grandissante ainsi que l’influence des média et des moyens de transport et de communication ont beaucoup contribué à l’émergence de nouveaux modèles culturels, dont des modèles langagiers exogènes à la famille. A ce propos, des exemples d’uniformisation mais également de variation dans les parlers algériens reflètent ce chamboulement, où les frontières géographiques, régionales, culturelles et familiales sont parfois forcées, pour laisser place à un autre idéal linguistique et identitaire, celui des (nouvelles) villes.

Des enquêtes menées sur le terrain semblent indiquer que l’évolution dialectale à Sidi Lahcene et à Sidi Bel-Abbés, d’une manière générale, est un processus complexe. D’un côté, les habitants de Sidi Lahcene ont un parler relativement uniforme, avec ses traits belabbésiens distinctifs, mais en même temps, ils expriment et transportent avec eux leur(s) histoire(s) personnelle(s), migratoire(s), familiale(s), sociale(s) et idéologique(s). Dans ce qui suit, je propose une analyse comparative de l’usage des consonnes interdentales :  ;  ; ɵ et des consonnes dentales : d ; ɖ ; t dans le langage de quelques jeunes locuteurs issus de familles rurales afin de comprendre dans quelle mesure une discontinuité/continuité entre les générations pourrait nous éclairer sur les motivations externes d’un changement linguistique.

Le choix des locuteurs et des variables

Les premiers locuteurs de cette enquête sont des collégiens d’un quartier de Sidi Lahcène ; ensuite, l’effet boule de neige[1] y aidant, il me fut possible d’approcher les membres de leurs familles respectives.

Les matériaux analysés sont des enregistrements aussi bien de conversations et récits biographiques, selon la méthode participative de Blanchet[2] -dans la « lignée » de Malinowski- que d’interviews directes et indirectes[3]. Ce projet tente de s’appuyer sur la proposition de l’adoption d’une méthode interdisciplinaire, qualitative et empirico-inductive, « une linguistique de la complexité », pour reprendre les termes de Blanchet, c’est-à-dire, une synthèse d’approches et domaines complémentaires qui travailleraient sur un même sujet/objet. Un modèle interprétatif ouvert[4] d’un fait linguistique, où, comme le souligne Edgar Morin (1991), « chaque énoncé témoigne de spécificités propres à la cohérence linguistique de chaque langue, de spécificités subjectives, de spécificités culturelles, sociologiques et historiques. » (p.162)

Ce travail présente une partie des résultats d’une recherche entreprise entre Décembre 2007 et Septembre 2011 parmi 150 locuteurs de Sidi Bel-Abbés- dont la moitié réside à Sidi Lahcene. Sachant que la [socio-]linguistique n’est pas tout à fait une science exacte[5], pour reprendre les termes de Louis-Jean Calvet, les résultats ainsi obtenus, même s’ils ne prétendent à l’exhaustivité, tentent de faire ressortir quelques tendances

Enfin, le contact avec les divers informateurs a été facilité par le fait que je suis originaire de Sidi Bel-Abbés, et même s’il n’est pas sûr que cela ait réduit ce que le linguiste américain William Labov nomme le « paradoxe de l’observateur »[6], le réseau constitué de mes proches, amis et amis a beaucoup facilité mes multiples séjours et enquêtes à Sidi Bel-Abbés. 

Symboles phonétiques

Les symboles phonétiques utilisés sont en général ceux de l’API ; pour les emphatiques, j’ai utilisé ceux des consonnes non-emphatiques accompagnés du signe ˜ ou, lorsque cela n’était pas possible, l’autre signe diacritique ̡ ou encore d’autres symboles, comme les lettres capitales G et X.

Les emphatiques sont : ᶀ, ᵵ, ᶁ, ᵴ, ᶎ, ᶆ, ɫ, ᵲ ; G pour le g emphatique (vélarisé) ; X pour le x emphatique ; ᵭ pour représenter la fricative interdentale sonore non-emphatique et ᵺ pour son homologue emphatique, et enfin H pour la fricative pharyngale sourde.

 Sidi Bel-Abbés

La ville de Sidi Bel-Abbés n’est ni la capitale politique ni économique de l’Algérie. Cependant, l’étude de sa situation linguistique est importante pour des raisons multiples. L’urbanisation spectaculaire des villes maghrébines, dont les populations, qui étaient principalement rurales au milieu du 20ème siècle, se sont maintenant transformées en populations urbaines[7], comme le souligne Hachimi[8] dans son étude sur Casablanca. La plupart des travaux sur le contact dialectal et les processus d'accommodation ayant porté sur ces grandes villes arabes/arabophones (et de surcroit bi-et plurilingues), il est important d'étudier ces processus dans des villes secondaires qui connaissent elles aussi des renouvellements importants de population, afin de voir quelles vont être les nouvelles variétés urbaines régionales et leurs cibles éventuelles.

Figure 1 : La croissance de la population de Casablanca de 1897 à 2003[9]

 

Sources: Cohen & Eleb (2002: 286). Adapté d’un graphique illustrant la croissance de la population de Casablanca entre 1897 et1950, R.G.P.H (1982 & 1994) et (CERED 1993).          

Une autre raison est liée à l’arrivée massive de migrants des villes et villages alentours, en particulier à la suite de l’installation de l’usine multinationale Sonelec dans les années 80, et plus récemment, dans les années 90, aboutissant ainsi à une situation complexe où - au moins, pour l’arabe- quatre variétés cohabitent. Il s’agit de 1) l’ancienne variété belabbésienne, appelée arabe bédouin/rural, 2) l’arabe sédentaire des anciens Tlemceniens installés à Sidi Bel-Abbés depuis plusieurs générations, 3) l’arabe parlé par les belabbésiens venus des régions de Kabylie et ceux d’origine Zénète –et donc berbérophones, et enfin 4) la nouvelle variété urbaine. C’est cette dernière variété en construction qui nous intéresse, en particulier, celle ayant cours dans un quartier de Sidi Lahcene, zone semi-urbaine à 5 kms du centre de Sidi Bel-Abbés. Avant cela, il est important de donner un bref aperçu des parlers bédouins et sédentaires et de l’origine de cette dichotomie.

Les parlers bédouins et les parlers sédentaires

Le substrat berbère à Sidi Bel-Abbés

Au plan linguistique, et à l’instar de nombreuses villes et localités d’Algérie, Sidi Bel-Abbés vît la langue arabe supplanter peu à peu le berbère autochtone, en témoigne l’existence de tout un lexique d’origine berbère, notamment celui relatif à l’agriculture et à la botanique. Dans son ouvrage consacré à Sidi Bel-Abbés, Redouane Ainad Tabet cite des noms de plantes d’origine berbère tels que «tasselgha», «tama», «salakhoun», «ed dis», «el ferias»[10], etc. Les traces berbères sont également décelables dans la toponymie des lieux, tels que « Boukort », « Tadmait » et « Tifiles » [11] que dans les noms _ plantes ou lieux _ ayant un rapport avec « amen », « eau » en berbère, par exemple : tatfamen « endroit ou se rassemblent les eaux, cuvette » ; magramen «plante qui pousse au bord de l’eau» et tighanem «roseaux»[12].                                                                                     

   Cela étant dit, Sidi Bel-Abbès fait partie d’une région « où le berbère tient la place la plus petite »[13].  

Les Arabes en Afrique du Nord

Le parler de Sidi-Bel-Abbès fait partie des parlers bédouins (et ruraux, par la suite), qui se distinguent des parlers sédentaires (ou citadins) à tous les niveaux linguistiques (i.e., phonético-phonologique, morphosyntaxique et lexical) par certaines caractéristiques, les causes de cette différence étant dues aux deux périodes distinctes pendant lesquelles l'arabisation de l'Afrique du Nord aurait été entreprise[14]. Durant la première, qui date de la fin du 1er/VIIe siècle, les vieux centres urbains tels que Tlemcen, Constantine et Alger sont arabisés ainsi que des villages contigus, où «le conquérant arabe installe des garnisons, répartissant des éléments du djund d'Orient». Ces parlers pré-hilaliens, c'est-à-dire antérieurs à l'arrivée des Baní Hilal, sont appelés parlers sédentaires. Les montagnes de la Grande Kabylie étant difficiles d'accès, ne furent jamais arabisées.

Du Ve/XIe siècle, la deuxième période est marquée par l'installation des tribus bédouines des Baní Hilal, Sulaym et Ma'kil dans les « vastes territoires : d'abord sans doute les steppes et les hautes plaines à vocation pastorale, où ces nomades se trouvent dans leur cadre puis, de vastes régions sédentaires du Tell et même du Sahel »[15]. C'est la propagation des parlers bédouins, qui continue jusqu'à la fin du VIIIe/XIVe siècle. Les parlers sédentaires partagent entre eux des traits phonétiques, morphologiques et lexicaux ; il en est de même pour les parlers bédouins ou nomades. 

Les principales caractéristiques des parlers bédouins                       

Le parler de Sidi Bel-Abbés, un parler bédouin de l’Oranie, tout comme celui d'Oran et de ses environs, se distingue également des autres parlers bédouins du Nord Constantinois par certains traits. Le parler de SBA fait partie des parlers D, parlers bédouins des « petits paysans Telliens »[16], qui se distinguent des parlers A, qui sont les parlers bédouins des territoires du Sud, tels que définis par Jean Cantineau.

Parmi les caractéristiques phonétiques des parlers bédouins du « Centre et de l’Ouest oranais »[17] , il y a :

  1. L’articulation de l'occlusive vélaire sonore [g] Il me semble important d’ajouter que, dans le parler arabe de l’ouest algérien, non seulement [g] est utilisé mais il est non emphatique dans les contextes non postériorisants, comme dans [gal-li] « il m’a dit » mais emphatique au voisinage d’une voyelle postérieure et/ou d’une consonne emphatique, par exemple, [Gɑɫᶀ] « cœur ». En revanche, dans les parlers bédouins du Nord Constantinois, g est non emphatique, comme dans [gəlb] « cœur». De plus, la présence de [q]/ est également attestée à Sidi-Bel-Abbès (ainsi que dans les autres parlers bédouins) et il s’oppose à [g] dans bon nombre de mots.
  2. L’articulation de la palato-alvéolaire sonore [ʒ], par exemple, [ʒɑ:r] «voisin» et [ʒa:t] « elle est venue».
  3. Une conservation des fricatives interdentales sourde, sonore et emphatique [ɵ], [ᵭ] et [ᵺ], respectivement. C’est ce trait phonologique distinctif que je tenterai d’opposer aux dentales, caractéristiques des parlers sédentaires.

La variation dans les parlers

Il est important de rappeler que, d'une part, les parlers sédentaires, comme les parlers bédouins, ne constituent pas un mais plusieurs parlers se distinguant par la situation géographique et sociale. Les parlers de Tlemcen, d'Alger et de Constantine respectivement représentent des parlers distincts en dépit du fait qu'ils font partie des parlers sédentaires. D'autre part, même au sein d'un parler, celui d'Alger, par exemple, Aziza Boucherit(2002) note que les locuteurs algérois présentent une variation assez importante due à leur appartenance sociale et/ou à leur origine, ajoutant que...des locuteurs Algérois réalisent /q/ comme une sonore et nombre d'entre eux étant d'origine rurale, cette réalisation tend à devenir un marqueur social du fait de leur prolétarisation (p.10).

Cela est également valable pour les parlers bédouins ; d’autres variables tels que l'âge, le niveau d'instruction, le milieu social ainsi que les affinités socioculturelles ont une influence sur les divers parlers en usage dans une ville, un village, un quartier et même au sein d'une seule famille. A Sidi Lahcene, il a été observé la disparition des interdentales ɵ, ᵭ, ᵺ, et leur remplacement par les dentales t, d, ɖ chez quelques locuteurs dont les parents et grands-parents  migrants ruraux faisaient/font (toujours) usage des interdentales. Pour tenter de comprendre ce processus, et après une période d’observation, j’ai constitué un corpus de notes et d’enregistrements de récits libres et d’interviews directifs et semi-directifs de locuteurs -préalablement avertis- à l’aide d’un dictaphone apparent(mais dont la présence a été quelque peu oubliée à certains moments cruciaux). A la suite de cela, j’ai procédé à l’analyse et à la vérification de certains traits qui m’ont paru pertinents ainsi qu’aux représentations que se faisaient les locuteurs sur leurs variétés. Enfin, le profil de chacun étant primordial dans une étude ethno-sociolinguistique de ce type, j’ai établi une brève biographie des locuteurs afin de tenter de savoir si ce changement correspondait à une koinèisation ou un changement intergénérationnel « normal » ou s’il reflétait leur volonté de marquer davantage leur nouvelle identité urbaine, et quels étaient les facteurs qui contribuaient au maintien ou au rejet des formes anciennes. Mais avant cela, il est nécessaire de définir la koinèisation et les différentes étapes qui la caractérisent.

 La koinèisation

D’origine grecque, le terme « koinè » a été utilisé pour désigner la forme vernaculaire grecque mixte en usage entre les « gens ordinaires » du Peiraieus, le port d’Athènes, qui était habité par les grecs des différentes parties de la Méditerranée (Thomson, 1960, p.34, cité dans Siegel, 1985, p.358, cité dans Kerswill, 2002, p.4).

Pour Trudgill (1986, cité dans Kerswill, 2002, p.1) la Koinèisation - la formation d’une koinè- est une situation particulière de contact interdialectal dans de nouveaux lieux de peuplements vers lesquels des gens, pour diverses raisons, ont migré.

Trudgill (1986, p.127, cité dans Kerswill, 2002, p.6) identifie trois stades dans la koinéisation-la formation d’une koinè ou « nouveau dialecte » (new dialect) : le mélange, le nivellement et la simplification, dont le tableau est traduit ci-dessous (Trudgill, 1998, Trudgill et al., 2000, cité dans Kerswill, 2002, p.7) :

Stade    Locuteurs concernés              caractéristiques linguistiques

 

I Migrants adultes :                            nivellement rudimentaire

 

II Locuteurs de la1ère génération :       extrême variabilité et plus de nivellement               

 

III Générations ultérieures :               concentration, nivellement et réallocation     

                                                                                                                                                       [Ma traduction].

A la question de ce qui différencie une koinè d’autres formes de développement dialectal résultant d’une transmission « normale » à travers les générations, Siegel, (2001, cité dans Kerswill, 2002, p.48-9) propose 4 critères opposant les koinès à d’autres situations, telles que celles relevant de la formation d’un pidgin ou d’un créole. D’une part, ce qui caractérise une koinè, c’est la continuité[18] –dans ce sens qu’il n y a pas d’abandon soudain des anciennes formes-, l’absence de variété cible, l’interaction intime sociale prolongée et la durée du processus ; et d’autre part, la discontinuité, l’existence d’une variété cible, le contact restreint mais rapide sont symptomatiques du développement d’un pidgin ou d’un créole. Pour ce qui est du critère de la continuité, la position d’une koinè est intermédiaire entre celle du développement « normal » d’un dialecte à travers les générations et celle d’un pidgin ou d’un créole. Quant à la transmission normale, elle est définie par Thomason & Kaufman (1988, pp.9-10, cité dans Kerswill, 2002, p. 49) comme ayant lieu « when a language is passed on from parent generation to child generation and/or via peer group from immediately older to immediately younger. » […lorsqu’une langue est transmise de la génération des parents à celle des enfants et/ou via le groupe des pairs, de l’ainé immédiat au cadet immédiat.] [Ma traduction].

Kerswill note le cas de l’enquête sur deux villes à équidistance de Londres : Milton Keynes, une ville nouvellement créée et où des migrants sont venus de nombreuses autres villes d’Angleterre, et Reading, une ville avec une population anciennement établie. Dans les deux villes, les locuteurs de la troisième génération ont convergé vers les variantes de l’anglais standard, dont le [aʊ] comme dans « mouth » « bouche », ce qui montre un nivellement général de la région du sud-est de l’Angleterre. La question que se pose Kerswill[19] est comment on peut être sûr que, dans le cas de Milton Keynes, ces développements sont le résultat d’une koinèisation, et non pas d’un nivellement dialectal régional par diffusion géographique ? Pour lui, la réponse peut être trouvée, respectivement, dans la discontinuité ou la continuité dans la transmission intergénérationnelle dans ces deux villes, car si nous examinons le développement linguistique dans les deux villes, nous remarquerons que, si le les processus sont similaires, le mécanisme est différent. A Milton Keynes, il y a une discontinuité dans la transmission intergénérationnelle : la première génération des migrants venus d’autres régions de l’Angleterre utilise les anciennes formes (régionales) ; la première génération des « enfants » nés à Milton Keynes affiche une grande hétérogénéité tandis que les enfants de ces derniers montrent une nette préférence pour [aʊ]. A Reading, le parler des jeunes reflète également une préférence pour la forme standard [aʊ] mais certains jeunes retiennent les anciennes formes de leurs grands-parents, ce qui indique la forte continuité sociale dans cette partie de la classe ouvrière de Reading. C’est cette continuité/discontinuité qui fait la différence entre une koinèisation et un développement dialectal « normal ».  

Continuité/discontinuité

Dans le cas de Sidi Lahcene, et parallèlement à une koinèisation, il a été observé aussi bien une forme de continuité qu’une discontinuité dans le parler des enfants et petits-enfants des migrants et dans celui des migrants eux-mêmes. La continuité signifie que les locuteurs résistent au changement en maintenant les formes anciennes de leurs grands-parents et la discontinuité « vers le haut »[20] -que représente l’usage des dentales, symbole de prestige -se réfère au rejet de ces anciennes formes et à l’adoption rapide et spectaculaire des variantes urbaines en cours. Nous remarquerons que, au sein d’une même famille, il existe des disparités dues aux facteurs d’âge, de genre et d’éducation. Pour illustrer cela, j’ai examiné le processus de la dentalisation des interdentales à travers les deux (et parfois trois) générations de quelques familles d'origine rurale.

Quelques cas de koinéisation « normale »

La famille d’Amina[21]

Les parents d’Amina, tous deux originaires d’une région rurale proche, se sont installés à Sidi Lahcene dans les années 90. La mère d’Amina présente un parler rural avec un nivellement rudimentaire, caractérisé par de rarissimes occurrences de dentales : mrɛᵺɑ « malade » ; ta:ni/ɵa:ni « aussi »; tla:ɵa « trois » ; wira:ɵa « hérédité » ; ɖɑrwɑk « maintenant ».

Amina, collégienne de 14 ans, montre une extrême variabilité : formes rurales et urbaines se côtoient : ha:dʊ « ceux-là; haᵭɛ:k « celui-là » ; ta:ni « aussi » ; tla:ta/tla:ɵa « trois » et ᵊnnɔ:ɖ « je me lève ».

Quant à sa sœur Nacéra, lycéenne de 21 ans, elle présente un parler mixte où domine une grande variabilité, mais avec une prédominance de formes urbaines, dont des dentales : ɍɑmɖɑ:n « Ramadhan »;  mrɛ:ɖɑ « malade »; ɖɑrwak « maintenant », etc.

Continuité et accommodation dans une même famille.

Le cas de la famille de Nesrine

Cette famille est constituée de 14 membres, mais j’ai sélectionné 5 locutrices : la grand-mère, Khdija, 66 ans ; ses deux filles Noria, 50 ans et Souhila, 32 ans et sa bru Jihane, 47 ans et ses deux jumelles Nesrine et Mounia. Khdija- est née dans un village à 10 kms au sud de Sidi Bel-Abbés. Elle a 10 ans quand sa famille déménage au centre-ville de Sidi Bel-Abbés. Elle se marie à 16 ans et part vivre avec son mari au Bas-Novio-la partie agraire de Sidi Lahcene, puis à l’extrémité opposée du village, où ils achètent une parcelle de terre pour construire leur maison actuelle.

Le parler de Khdija est caractérisé par des traits ruraux à tous les niveaux linguistiques, et ce après 50 ans de vie à Sidi Lahcene, où le changement linguistique est relativement récent. Le parler de Khdija ne montre aucune sinon une infime uniformisation. Elle utilise des principalement des interdentales : jəᵺᵺaHku « ils rient » ; maᵭabijja « j’aimerais bien» ; haᵭa:k/ ha:ᵭi : « celui/celle-là » ;  ɵamm « là-bas », etc.

Quant à ses filles, la situation est bien plus complexe. Noria, née à Sidi Lahcene, travaille dans un CEM. Son parler dévoile une extrême variabilité, affichant une majorité de variantes phonologiques urbaines, auquel cas les dentales remplacent les interdentales : tla:ta « trois » ; hadi:k « celle-là » ; ta:ni « aussi » ;  wəɫɫɑh-əl-ʕɑ:ɖɛm « je jure par Allah », etc.

 Souhila, sa sœur, 3o ans, née à Sidi Lahcene, est sans emploi. Son parler affiche une variabilité plus extrême que sa sœur ; elle use de variantes rurales et urbaines à tous les niveaux de langue : ramɖɑ:n « Ramadhan »; ha:da « celui-là »;  ma-nakᵭabʃ « je ne (te) mens pas » et Hᵭa:ja « à côté de moi ». Questionnée (et observée) sur ses pratiques et préférences linguistiques et langagières, il en ressort qu’elle parle rural à la maison et urbain dehors. Nous en concluons que pour Souhila, c’est l’accommodation : contrairement à sa sœur ainée qui est presque arrivée au stade 3 de la koinèisation, elle parle principalement rural à la maison et urbain lors de ses rares sorties, dont l’essentiel est constitué des échanges avec son fiancé.

 Par rapport à sa sœur ainée, cela pourrait paraitre paradoxal-étant donné que l’âge-son jeune âge, en l’occurrence- est une force motrice dans le changement linguistique et que l’on devrait s’attendre à une urbanisation plus rapide et intense de son parler. Mais contrairement à sa  sœur, Souhila sort peu et est en contact quasi-permanent avec sa mère. Le même processus est observé dans une autre famille de migrants, où Nacéra, née à Telagh d’une première union, est venue à Sidi Bel-Abbés avec sa mère et parle différemment de ses autres frères et sœurs.

Concernant Abassia, la bru d’El-Hadja et la mère des deux jumelles, elle est agée de 47 ans et est née à Sidi Bel-Abbés et y reste même lorsque sa famille part s’installer à Sidi Khaled pour ensuite revenir à Sidi Bel-Abbés. Son parler présente une extrême variabilité, où formes urbaines et rurales se côtoient, avec cependant une nette préférence pour les variantes urbaines, surtout lorsqu’elle revendique son ascendance turque : ɖɑɍwɑk/ ɖɔkk « maintenant » ; ta:ni  « aussi »; tla:ta « trois » ; wa:Həd wə-ɵmanji:n « quatre-vingt-un ». Toutefois, Il lui arrive souvent, lors d’échanges spontanés, d’user de variantes rurales, comme lorsqu’un jour, alors que je m’étais précipitée pieds-nus vers l’extérieur de la maison, elle s’écria : di :ri Hajja fi kʷra:âk « Mets quelque chose à ton pied ». 

Quant à Nesrine, 14 ans, collégienne mais en retard scolaire, et sa sœur jumelle Mounia, maintenant lycéenne, leur parler est relativement stabilisé, le signe d’une pré-koinè- une koinè pas tout-à-fait stable- caractéristique de la deuxième génération de locuteurs nés à Sidi Lahcene. Avec cette différence que Nesrine présente plus de traits communs avec sa grand-mère : nakᵭabb « je mens » ; ɵmanja « huit » tandis que Mounia, même lorsqu’elle était au collège, affichait un développement urbain plus précoce de son parler : əɍ-ɍijjɑ :ɖɑ « le sport » ; əl-ʊsta :da « l’enseignante ».

Maintien du parler rural chez les garçons.

La famille d’Omar

Hadjla, la mère d’Omar, a 38 ans. Née dans une région rurale et installée à Sidi Bel-Abbés depuis 15 ans, mariée et mère de trois enfants, elle est locutrice de la 1ère génération de migrants. Elle présente un nivellement relativement plus élevé que Khdija ; outre les interdentales, elle utilise quelques dentales : hadi:k « celle-là » ; ha:ᵭa « celui-là » ; ᵭi « ça-fem » ; ɖɑɍwɑk/ ᵺɑrwɑk « maintenant »; nɑ:ᵺ »il s’est levé » ; Hᵭa:ja «  à côté de moi » ;  wɑᵺʕɛjja « situation » ; əlbɑjᵺ/əlbɑjɖ « les œufs ».

Cependant, dans son discours, elle résiste au changement dialectal en cours surtout lorsqu’elle évoque sa situation sociale et en particulier son habitat précaire. Tandis que, comme un hymne à l’espoir, son usage de l’arabe moderne parlé : tHɑᵴᵴɫɛ  « tu obtiens » ; ʔʊmni:ti « mon souhait », se combine avec l’arabe classique hypercorrigé : ət-taqa:fa « la culture/l’éducation ». Parfois, elle utilise des variantes urbaines, malgré elle, mais le plus souvent, par ses mots, elle revendique l’authenticité de son parler (et sa ruralité, en quelque sorte): nɑhɖɑɍɍ ʕabba:si  vrɛ, « je parle le vrai belabbésien » et avec son fils, elle refuse ce changement linguistique qui ne leur apporte rien.

Questionné sur son parler, Nacer, son fils, 14 ans, répond : ʕa:na ma-nbaddalʃ hɑɖɖɑrtɛ/ nɑhɖɑɍɍ ki-mmʷɑ ‘Moi, je ne change pas mon parler; je parle comme ma mère’. Et ceci se confirme dans son langage, qui présente une nette préférence pour les variantes rurales de sa mère (et de son père).

La famille de Mounir

Après son divorce, Souad, la mère de Mounir, 40 ans, qui a vécu pendant une quinzaine d’années à Alger, est venue s’installer chez ses parents à Sidi Lahcene, où Mounir nait en 1998 (il a maintenant 13 ans). Souad est peu lettrée (niveau 6ème année primaire) et est ouvrière dans une usine. Son parler est un mélange de parler algérois et belabbésien, même s’il tend de plus en plus vers ce dernier.

La grand-mère de Mounir, Zohra, âgée de 86 ans, présente toutes les variantes d’un parler rural, avec une uniformisation très rudimentaire (comme El-Hadja), c’est-à-dire, presque pas de variantes urbaines.     

Mounir, quant à lui, présente une extrême variabilité. Tandis qu’il utilise les dentales avec ses pairs, ses discussions avec sa grand-mère sont souvent ponctuées d’interdentales : nɑ:ɖɔ « ils se sont levés » ; waHdah « tout seul » ; taɖɍɔbnɛ « elle me frappe » ; ʊstattɛ ;  « ma maîtresse » ; ᵺɑɍbətt waH-əl-bɑʐʐɑ « elle a frappé une petite fille » ; kɵɑɍɍ « plus », etc.

Un cas de discontinuité « vers le haut » 

Houria, 25 ans, est née dans une ferme à une vingtaine de kilomètres de Sidi Bel-Abbès et y a vécu toute son enfance. Sa mère et son père, âgés de 62 et de 66 ans, présentent une infime uniformisation de leur parler rural. Elle est âgée de 16 ans lorsqu’elle vient à Sidi Bel-Abbés avec ses parents au début de sa scolarisation dans un CEM en 1999. Diplômée de l’université de Sidi Bel-Abbés, elle s’est s’appropriée les formes urbaines, en particulier, phonologiques, même si dans ses récits biographiques spontanés, les variantes de son passé/milieu rural se combinent avec celles de son avenir urbain : ᵭa:k ᵊn-nhɑ:r « ce jour-là » ;  la:ta « trois » ; tmanja « huit », etc.

Conclusion

A l’issue d’observations et enquêtes-dont ces exemples sont extraits- il semblerait que, d’une manière globale, la construction de l’identité des descendants de migrants ruraux, se fait aussi bien dans l’espace familial qu’à l’extérieur de celui-ci, avec cette différence que le processus de koinèisation est rapide selon quelques variables telles que le niveau d’instruction, l’âge et le sexe. Plus le locuteur est jeune –mais ayant dépassé la préadolescence- et scolarisé, plus il va user de variantes urbaines. Le sexe du locuteur a une corrélation directe avec le changement linguistique ; à l’instar de beaucoup d’études dans le domaine, le parler féminin est plus à l’avant-garde du changement linguistique[22]. Nous avons vu que, dans le cas de Mounir et d’Omar, les variantes rurales sont plus marquées, avec cette réserve que, étant âgés de 13 et de 14 ans, ils pourraient être trop jeunes pour être des vecteurs et récepteurs de changement. Quant à leurs ainés, la situation est plus complexe. Contrairement aux études variationistes qui font des jeunes une force motrice du changement linguistique, nous avons constaté que, à âges égaux, les locuteurs des migrants ne présentaient pas un tableau linguistique égal. Encore une fois, l’éducation joue un rôle majeur dans l’urbanisation du parler ; c’est ce que je veux dire quand je parle de modèles exogènes à la famille. Encore une fois, nous nous rangerons du côté de nombres d’études qui préconisent que, jusqu’à la fin de l’adolescence, les enfants sont- à des degrés différents- sous l’emprise du parler familial[23], après quoi, ils s’en s’affranchissent, et ceci est particulièrement vrai lorsqu’ils sont en situation de succès scolaire ou du moins de scolarisation. Le cas de Houria –et, à un degré moindre celui de Mounia- illustre bien ce phénomène. Malgré une exposition importante à un parler rural, Houria aspire à une mobilité sociale, et pour ce faire, cette mobilité doit passer par le parler –via les études-, peut-être sa façon de se libérer, en quelque sorte, de son milieu familial et sa condition sociale, en construisant sa propre identité : identité de jeune femme libre et indépendante, garante de réussite sociale. Mais nous devons être prudents ; Houria a 25 ans, l’âge optimal pour l’ouverture aux changements langagiers ; de plus, elle est universitaire - « capital culturel » non négligeable-et en contact quasi-permanent avec des jeunes de son âge (qui ne sont pas nécessairement issus du même milieu (rural), contribuant ainsi à son « capital social ».

La deuxième observation est que le changement linguistique est bien en cours, et qu’il pourrait s’agir d’un cas de koinèisation. Cependant, la construction de ce nouveau parler urbain s’accompagne de trois autres scénarios[24] possibles. Le premier est qu’il y aura- du moins pour ce qui concerne de Sidi Lahcene- une convergence vers le haut, i.e., vers les variétés de prestige, représentées par le parler urbain, initié par l’apport du parler sédentaire des vieux centres urbains tels que Tlemcen, ville voisine très proche et-surtout- dont nombre de générations vivent/ont vécu. Le deuxième scénario est que les jeunes issus des communautés d’origine rurale déploient une accommodation selon le lieu et les interlocuteurs: ils/elles parlent urbain à l’extérieur tout en gardant leur parler à l’intérieur de la famille et de la communauté, même si ce parler est déjà en pleine mutation, les jeunes ne parlant pas tout-à-fait comme leurs ainés mais se distinguant quand même des jeunes venus d’autres régions et milieux.

Enfin, pour compléter les données et tenter une généralisation plus sérieuse, il serait également intéressant de comparer le parler des migrants étudié(s) dans cet article avec celui des migrants venus des vieux centres urbains comme Tlemcen, par exemple. Ceci fera l’objet d’une prochaine étude.

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 Notes

[1] Milroy, l., & Matthew, G., concernant l’importance de la constitution d’un réseau d’amis et d’amis des amis, 2001.

[2] Blanchet, Ph., 2000, pp.42-43.

[3] Calvet L.-J., 1999 ; Blanchet, Ph., ibid.

[4] Blanchet, Ph., ibid.

[5] Calvet, L.-J, 2007, p.31.

[6] Labov, W., 1972.

[7] Miller, C., 2007, p. 2.

[8] Hachimi, A., , 2007, p.7.

[9] Ibid.

[10] Ainad Tabet, R., 1999. p.379. 

[11] Ibid., p.380.

[12] Ibid, p.380.

[13] Cantineau, J., 1940, p. 221.

[14] Marçais, Ph., Encyclopédie de l’Islam, pp.5-384.

 [15] Ibid., p. 384.

[16] Cantineau, J., 1960.

[17]  Marçais, Ph., Encyclopédie de l’Islam, p. 388.

 [18] Un mot d’avertissement au lecteur : il pourrait paraitre contradictoire de parler plus loin de discontinuité. Il n’en est rien : il y a continuité car les locuteurs n’abandonnent pas complètement et rapidement les anciennes formes puisqu’elles changent progressivement. Il y a discontinuité lorsque les enfants adoptent de nouvelles formes urbaines qui ne ressemblent pas à celles de leurs grands-parents mais dont les parents affichent un mélange intermédiaire, i.e., une extrême variabilité.

[19] Kerswill, P., 2002, p. 48.

[20] Labov, W., 1976.

[21] Pour des raisons déontologiques, j’ai modifié tous les noms des locut(eurs)trices.

[22] Labov, W., 2001, Ch. 11 ; Haeri, N., 1996, cités dans Labov, 2002.

[23] Kerswill, P., 2002.

[24] Cf. Miller, C., pour une discussion détaillée des scénarios en domaine arabe, 2003.