Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

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Respectivement, premier espace et premier agent de socialisation, la famille et la femme sont aussi considérées, dans la société traditionnelle, comme étant les garantes de la reproduction des valeurs communautaires dont la  langue et ses éléments socioculturels. L’ancrage social de cette perception mesure le poids des reproches discrètement faits aux hommes qui, partis pour ‘’chercher du pain’’ ailleurs parfois des mois, voire des années durant, revenaient avec des habitudes, des mots, parfois des bribes de langues autres que celle de la famille, du village, de la région… En situation d’immigration interne/externe où l’espoir d’un retour à domicile est fort, des exigences familiales de pratiques langagières sont rigoureusement observées pour sauvegarder les habitudes langagières de départ. Là aussi, c’est à  la famille, c'est-à-dire à la femme, qu’on confie le plus ce rôle de rempart en assurant une continuité non seulement langagière dans l’éducation des enfants mais aussi culinaire, vestimentaire, etc., lorsque l’homme, lui, sert d’autorité à laquelle on fait appel quand on n’est pas obéi, quand les règles implicites de survie culturelle sont menacées... Par le passé, peut-être. Car en bousculant la (ré) partition du travail social et économique, rendant possible l’accès de la femme au savoir écrit, aux savoirs (vivre, faire et dire),  au salaire, à la responsabilité et autres secteurs réservés jusque-là aux hommes, la modernité a aussi des implications dans la reconfiguration des rapports entre les hommes et les femmes, d’un côté, et dans celle de l’organisation sociale du fait de l’apparition puis de la généralisation progressive du mode de vie de famille nucléaire encourageant parfois les brassages entre des parlers locaux ou régionaux et parfois entre des langues différentes. S’il est vrai que ce brassage se lit dans les cités et très rarement dans les zones rurales, l’urbanisation n’est pas le seul facteur de ce qui convient d’appeler mutations sociolangagières actuellement en cours dans l’espace social algérien. L’homogénéisation culturelle recherchée par l’Etat et le regain d’intérêt à l’oralité engagée dans la construction d’une culture écrite tournée vers la modernité justement, font partie du marché linguistique algérien dans lequel s’invite l’agressivité de la mondialisation même lorsqu’elle prétend être bi ou pluri-polaire. En réalité, on est là en présence d’une évolution en cours qui concerne l’ensemble social national sous tous ses aspects et auquel les pratiques langagières en milieu familial participent. Cette participation fait de la famille et de la femme, particulièrement, le creuset non plus d’un figement ou d’une obsession passéiste mais plutôt de forces engageant la collectivité dans de nouvelles formes de réussites sociales et dans lesquelles les langues constituent le moteur. S’il est certain que les pratiques domestiques de celles-ci sont de moins en moins seules dans les répertoires langagiers de chacun, en retour, ces pratiques se donnent à voir comme un des enjeux de pouvoir au sein de l’entité familiale, si bien que des différences appréciables sont notées dans des familles de type nucléaire plus particulièrement lorsque la mère et/ou la grand-mère maternelle (surtout) exerce un travail rémunéré. Le regard porté sur les langues à faire acquérir aux enfants passe de la nécessité de se reproduire à celle de réussir socialement. Ainsi, en se mêlant à la socialisation, les fonctions sociales attribuées aux (formes de) langues étrangères à l’univers familial, la perturbent et l’engagent dans des dynamiques à la base des mutations socioculturelles en cours. C’est pourquoi, plutôt que de considérer cet univers comme le réceptacle des évènements dont il faut se prémunir ou d’un passé/d’un passé-présent à retenir, il est préféré d’y voir celui de projets à construire sans faire table rase du répertoire culturel familial, villageois, régional et national. Que se passe-t-il donc dans nos familles en matière de langues et de leurs éléments culturels? Nos langues quotidiennes sont-elles suffisamment transmises depuis que l’école de la République se donne pour mission l’éducation… linguistique des petits Algériens ? Les femmes sont-elles encore ces gardiennes des traditions maintenant qu’elles ont la possibilité de choisir autres choses que ce que leurs ainées héritaient de leurs mères et grand-mères? Se comportent-elles de façon identique selon qu’elles évoluent en espace familial de type nucléaire ou traditionnel, c’est à dire large ? L’évolution vers la famille nucléaire, implique-t-elle celle des pratiques langagières familiales et, à long terme, sociales? En quoi l’espace familial est-il le noyau de l’organisation dynamique sociale de nos langues ?

Les débats suscités par les éléments de réponses que les participants à ce colloque ont tenté d’apportés à ce questionnement, chacun à partir de sa propre expérience de terrain, par leur diversité et parfois par leur contradiction, indiquent à la fois la difficulté et le bonheur de parler de cette algérianité plurielle en mutation socioculturelle et sociolangagière.  

Abordant la problématique du rôle des passeurs de langues dans les dynamiques langagières familiales, Dalila Morsly s’interroge au sujet de l’incidence des nouveaux rôles et profils féminins sur les pratiques linguistiques familiales. Entre autres, elle remonte le parcours/la généalogie linguistique de deux familles algériennes pour identifier, d’un côté, les facteurs sociaux et culturels à la base de leurs configurations linguistiques et, de l’autre côté, le rôle des acteurs/passeurs de langues dans les évolutions en cours. Dans son compte-rendu des enquêtes qu’il conduit auprès de familles dans la région de Tizi-Ouzou, Chérif Sini interroge le statut de gardiennes de traditions attribué aux femmes kabyles. Les choix que celles avec qui il a échangé lui disent opérer en matière de prénoms à attribuer aux enfants, des langues à leur faire acquérir et du mode de vie de famille nucléaire qu’elles recherchent (y compris pour leurs enfants-garçons), constituent pour lui des indicateurs d’une mutation socioculturelle en cours et dans laquelle les valeurs communautaires, dont la langue et ses éléments culturels, ne constituent pas une priorité. Tout en soulignant qu’il n’y a pas une intention de rupture, il fait remarquer, au moyen des données de ses enquêtes, certaines implications de la généralisation progressive du mode famille nucléaire sur les pratiques langagières masculines... Dans ce sillage, pour Rabiha Ait Hamou Ali, la rupture dans la chaine de transmission de prénoms kabyles participe de «la refondation linguistique et culturelle» que connait actuellement l’espace kabyle. Les échanges qu’elle a réalisés avec des porteurs de prénoms kabyles en voie d’extinction tout comme les analyses qu’elle en propose donnent à lire, en filigrane, certains aspects de la dynamique socioculturelle en cours. Comparant entre des mises en mots de mamans au foyer et celles de mamans exerçant un métier rémunéré à propos des implications culturelles et langagières de la mise de leurs enfants dans des crèche et sur la ou les langue(s) qu’elles pratiquent avec eux, avec leur époux, etc., Rachid Mellal, tout en soulignant une différence de point de vue selon cette variable, insiste sur le caractère fonctionnel du choix de parler en français aux enfants sans pour autant avoir l’intention d’assumer une rupture culturelle bien que dans certaines ‘’mises en mots’’ une certaine conception de l’émancipation féminine est associée au français quand celle liée aux traditions, dont le statut social de la femme, semble renvoyer au kabyle...    

Enquêtant auprès des enfants âgés de 5 à 6 ans pour évaluer les effets du bilinguisme précoce sur le développement cognitif des élèves du préscolaire à Bejaia, Saliha Baa souligne que la pratique de plus d’une langue avec ces enfants constitue un facteur favorisant «certaines de leurs capacités cognitives notamment la mémoire».

De l’étude comparative que Nawel Hammadouche conduit entre des apprenants arabophones  de Sétif et des apprenants kabylophones de Béjaia, tous en fin de cursus scolaire, il ressort, d’un côté, la vitalité de la langue première (l’arabe ou le kabyle), et, de l’autre, la différence dans les compétences à communiquer en  arabe scolaire et en français : en plus de l’arabe scolaire, les apprenants de Béjaia utilisent aussi le français là où leur camarades de Sétif éprouvent des difficultés à faire autant...

Pour situer à la fois la place du français dans les pratiques langagières familiales à Tlemcen et la part de la famille dans la transmission / acquisition de cette langue, Mahieddine Azzedine analyse des enregistrements de conversations effectués au sein de quatre familles tlemcenniennes et des «pratiques langagières déclarées» par certains membres de ces familles. Il ressort de ses analyses que «l’importance du français dans de nombreux secteurs d’activités joue a priori un rôle déterminant sur les pratiques langagières familiales, voire sur l’instauration d’une politique linguistique familiale». Mohamed Zakaria Ali-Bencherif étudie les modalités de la transmission du français dans l’espace familial à Tlemcen pour dégager  les indices qui favorisent son acquisition. Avec du recul, il se garde «de généraliser les résultats d’observations faites sur quelques familles qui, de part la volonté de transmission du français que les membres ont affiché, leurs pratiques langagières ne fournissent que quelques indicateurs et modalités qui se matérialisent par le choix exclusif du français et par les alternances codiques.» Avec un style mariant narration et discours rapportés  Aldjia Outaleb  s’attache, d’un côté, à faire ressortir la distribution fonctionnelle du français et du kabyle dans des pratiques conversationnelles entre (et avec) deux couples de la ville de Tizi-Ouzou, et, de l’autre côté, à saisir l’expression verbale de leurs sentiments à l’égard des langues kabyle, française et arabe.  Elle note notamment que ses partenaires d’échange« parlent en français lorsqu’il s’agit de l’école, du travail, mais pour ce qui représente la vie familiale, notamment les conflits, les injures, les insultes, etc.,  le discours tourne rapidement au kabyle. Et, c’est, en général, dans des situations particulières, comme les salutations, l’expression des sentiments, les manifestations joyeuses que l’on recourt au français. Ce phénomène de « jeux de langues », de « jeux entre les langues » dénote une appartenance totale à deux langues et donc à une double culture.» Les mises en mots suscitées par le questionnaire que Dalida Temim a soumis à 26 locuteurs engagés dans une formation dans un organisme privé dans la ville d’Annaba, font apparaitre le français comme la langue de la réussite socioprofessionnelle; l’arabe dialectal, celle de la continuité culturelle et ancestrale; l’arabe standard, celle de la littérature et de l’information journalistique alors que l’anglais celle de la communication internationale, de l’internet, du bisness…

A partir d’indices énonciatifs contenus dans des déclarations sollicitées des locuteurs kabylophones et arabophones résidents dans la ville de Tizi-Ouzou à propos des langues qu’ils pratiquent dans leur famille respective, Farida Boumeddine mesure l’importance de la référence identitaire dans les valeurs socioculturelles de la communauté sociale de la ville de Tizi-Ouzou. En s’appuyant sur les données des enquêtes qu’il a réalisées dans le milieu familial, large et nucléaire, en période scolaire ou en vacances,  et de celles qui l’ont conduit dans six écoles primaires dans la région des Ouacif, Hacène Halouane interroge le sens de la ruralité en rapport avec l’urbanité, en se plaçant du point de vue de la transmission culturelle et linguistique.

Observant les pratiques langagières au sein de cinq familles de Sidi Lahcène, une localité de Sidi Bel-Abbès, où les parlers en usage oscillent entre une certaine uniformisation et une ségrégation communautaire, Nadjouia Raoud adopte un point de vue micro-sociolinguistique urbaine pour s’interroger sur la corrélation entre le changement linguistique en cours et la réussite scolaire et sociale des locuteurs en observation.   

Enfin, Karima Ait Dahmane se propose de faire ressortir, d’un corpus d’entretiens menés avec 25 jeunes âgés de 20 à 35 ans et issus de l’immigration maghrébine résidents du quartier de Cours de Gambetta et de celui de Georges Clémenceau de Montpellier, les représentations qu’ils se font des langues pratiquées en famille, notamment l’arabe.   

Chérif SINI