Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

Introduction

Notre passion pour les questions de l’urbanisme et de l’architecture est devenue rapidement une histoire d’engagement littéraire avant d’évoluer, plus récemment, vers une soif de faire, de construire et des techniques de construction, pour que l’œuvre grâce au détail et à sa bonne connaissance puisse être une œuvre d’architecture et d’urbanisme totale. En fait, au fil du temps, nous avons pris conscience que « L’architecture est l’art d’organiser l’espace, c’est par la construction qu’il s’exprime »[1], et qu’au travers de cette position perretienne, l’esthétique n’est plus, pour ainsi dire, additive ; elle est proprement interne à tous ces éléments qui composent la construction et qui lui permettent à la fois de « bien vieillir » et de se distinguer par son caractère fort.

Cette forme d’architecture soutenue par un savoir-faire au sens intuitif de l’expression, a forcément son impact sur l’environnement urbain, dont le contexte en évolution permanente dans lequel nous vivons, nécessite de chacun d’entre nous une vigilance vitale. La cadence de la construction dans le monde ne menace pas seulement que l’homme et/ou l’existence de tous les autres êtres vivants, mais la vie de la terre elle-même. La disparition de certaines formes de vie, animalières et naturelles, et les déséquilibres liés au réchauffement climatique témoignent pour les architectes-urbanistes, de l’importance de recourir à des interventions d’architecture et d’urbanisme qui blessent le moins possible la nature.

En ce sens, l’expérience de la réflexion et l’approfondissement des idées nous ont conduit à déduire qu’une bonne connaissance de la théorie est une étape à la fois cruciale, décisive et dirions-nous même déterminante pour le passage à une bonne pratique du métier d’architecte-urbaniste. Notre intérêt pour les architectes reconnus à travers leurs œuvres littéraires, leurs prestations publiques et scientifiques, et leurs productions construites, s’est vu se développer vers des interrogations qui sont toutes autres que celles qui sont liées à l’adaptation ou à la reproduction qui déforment généralement l’œuvre d’origine. D’ailleurs, c’est pour cette raison que dans notre enseignement de l’architecture nous insistons auprès de nos étudiants sur la singularité de la production architecturale, notamment lorsque nous abordons le thème récurrent de la construction modèle, et sur la nécessité d’apprendre à assimiler la nature intuitive de l’œuvre de l’architecte qu’ils étudient, ce qui revient à dire en des termes on ne peut plus clairs que c’est l’esprit de la chose qui compte et non pas l’image qu’elle revêt.

Wright l’homme engagé

Dans cet ordre d’idées, nos recherches liées aux démarches des grands architectes de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme modernes ont bien souvent fait ressortir un élément fort, qui est la sensibilité au site. Dans l’œuvre de Wright (Frank Loyd), notamment dans « Maison sur cascades », elle se traduit par la volonté d’exprimer la stratification des matières, du sol au bâti, sans prétention de fusion. Chaque élément est observé selon sa pleine autonomie. L’architecte aspirait, nous semble-t-il, par un tel geste à assurer le caractère singulier de chaque matière. Ainsi, l’élégance des lignes horizontales ne font à notre sens qu’interpréter la recherche de l’équilibre au sol et avec le sol. Avec le concept d’« espace flottant » au travers de l’élancement des plans grâce à la technique du porte-à-faux, comme dans le cas de la maison Robie (1906), Wright tente à sa manière de composer au mieux possible avec la nature. L’étalement des maisons de Wright tient à la démesure de l’infinité des prairies américaines. Il est presque le symbole de cette liberté qui fait rêver les populations du monde entier. C’est en ce sens aussi que l’on peut s’interroger sur la capacité de ce type d’architecture à (ré) inventer le mythe et à l’imposer comme moteur générateur d’une façon de faire.

Wright a excellemment métissé les concepts, anciens et modernes d’architecture. Tout en faisant usage de son savoir-faire des matériaux traditionnels, il a su alléger les structures anciennes pour se jouer des espaces et les transcrire d’’une manière inédite à son époque. Ainsi donc, les alcôves deviennent dans ses maisons d’agréables recoins de repos nimbés de lumière. L’intérêt que ses maisons suscitent provient de ses plans qui croisent les trois types de plans : le raumplan, le plan libre et le plan structure. Wright n’hésite pas à utiliser les nouvelles techniques de construction de son époque ; il recourt au béton et réussit ingénieusement à faire éclore l’authentique, c’est-à-dire à réveiller cette sensation du « vu et pas vu ».

En dehors de quelques projets comme le musée Guggenheim (1956) auquel de nombreux critiques reprochent l’ignorance de son environnement, Wright a réussi d’éviter à son œuvre globale l’enfermement dans une catégorie ou une autre, comme le pittoresque ou le sublime de Hamburger (Bernard). Quoique Castex (Jean), dans « Le printemps de la prairie house », n’hésite pas à opposer l’architecture de Wright à l’architecture blanche des années 1920. L’œuvre de Wright mérite d’être revisitée en permanence, car elle est un témoignage vivant de sa capacité à réinventer l’espace perçu, ce qui semble aller dans le sens de ce que Malraux pensait: « L’intérêt de la tradition, sa nature et sa valeur ne sont pas dans l’imitation mais dans la confrontation »[2].

Toutefois, Wright, à l’opposée de ce qu’une certaine idée veut imposer, était aussi un homme très engagé intellectuellement parlant dans le débat de l’architecture de son époque. Il ne construisait pas seulement. Ces discours comme celui qu’il a intitulé « L’architecte » oppose l’homme de métier à l’homme d’affaire. Il a rédigée de nombreuses choses sur l’architecture organique dont nous ne connaissons pas grand-chose. Sans oublier que la focalisation sur ses constructions, sur les techniques qu’il utilisait, est une réduction dangereuse selon les critiques. La pensée de l’homme engagé est plus importante que son œuvre construite, puisque par le mot et son imaginaire, elle donne vie à la construction.

Le Corbusier, homme d’audace et d’ambition

Le cas de Le Corbusier est insolite, la compréhension de son œuvre ne peut être dissociée de son parcours de jeune voyageur, d’artiste assoiffé de rencontres et d’architecte-urbaniste à la fois innovateur et audacieux. Son architecture fut d’emblé une architecture de prospection, en quête de nouvelles formes de spatialité, toujours prête à bousculer les certitudes, mais jalonnée de reconnaissance envers les maîtres.

Dans une lettre qu’il adresse à Perret (Auguste), en 1922, Le Corbusier avoue au pionnier du béton qu’il n’avait pas du tout l’intention de lui faire concurrence, mais qu’il avait simplement l’intention de toucher à une partie infime de l’architecture qui est la plastique. Il en demeure que nous avons, nous-mêmes, soupçonné que nombreux sont ceux qui ont, par incompréhension, focalisé sur la plasticité à cause de Le Corbusier ; une attitude qui sous-tend aussi et pour beaucoup, l’incompréhension du béton. Cependant, au fil de nos lectures, nous avons déduit que comme tout autre architecte, son évolution pratique a conduit Le Corbusier à rejeter cette position, c'est-à-dire l’idée de l’architecture du matériau stricto sensu et à entériner sa totale adhésion à l’esprit de la plasticité. Il est percutant de rappeler, en tout cas pour ceux qui le savent, que Le Corbu lors de son changement de cap en la faveur d’une architecture plutôt plastique était en froid avec Perret. Pour les critiques de l’architecture, Ronchamp est une étape de rupture avec les géométries pures et les philosophies qu’il avait développées dessus aux débuts de sa pratique de l’architecture. Certains font même allusion au maître qu’il était et qui est devenu l’élève de son disciple Niemeyer (Oscar).

Le Corbusier reste pour moi un cas d’étude remarquable, dans le sens où la compréhension de sa production ne peut être saisie que lorsqu’elle est accompagnée d’une connaissance plus ou moins bonne de la personne qu’il était, impliquée par sa passion de ce qu’il entamait comme action dans les domaines de la littérature et de l’art. On peut même soupçonner son engagement politique même s’il est resté à l’état embryonnaire.

Le Corbusier est l’icône des architectes qui n’ont pas hésité à se saisir pleinement de tous les moyens possibles qui pouvaient lui permettre d’affirmer sa philosophie de l’architecture et de l’urbanisme. Le contact avec le politique lui était nécessaire, et lui a même valu bien des reproches à cause d’une certaine proximité qu’il avait affichée vis-à-vis du gouvernement de Vichy. Ses relations avec le pouvoir, comme Dautry et Claudus-Petit, lors des périodes de la reconstruction et la forte industrialisation du secteur de l’habitat, ont débouché sur la réalisation des unités d’habitation, dont la plus citée est bien sûr l’unité d’habitation de Marseille. Celle-ci a suscité de grands débats polémiques. Des architectes, des psychiatres et des sociologues se sont violemment attaqués à cette unité au point que l’on continue à ce jour de spéculer sur les causes de ce qui fut qualifié d’échec de cette opération. Rares sont les ouvrages en circulation qui rappelle que l’unité d’habitation était destinée au départ à la main d’œuvre du port de Marseille et qu’au lieu de faire ainsi, l’Etat prit la décision de vendre les appartements. Ces derniers furent achetés par de hauts cadres plus ou moins riches et des intellectuels. Où est donc l’échec dans cette opération ?

Le Corbusier fut un architecte audacieux, visionnaire, et surtout incontestablement passionné d’architecture. Dans un ton critique qui lui était propre, il accompagnait chacune de ses œuvres de discours et d’écrits qui leur donnaient non seulement du sens mais de la vie, au point qu’une bonne partie de sa production s’est confortablement installée dans la mémoire internationale. Il ne faut pas oublier qu’il fut le premier architecte à construire en dehors de son pays d’origine.

De nombreux grands architectes dans le monde doivent leur formation à Le Corbu et parfois même leur renommée, dont le plus illustre est Maekawa dit Le Corbusier du Japon. Celui-ci vit un accueil très favorable à son architecture, car le brutalisme qu’il s’appliquait à faire ressortir avec le béton n’était pas étranger au gout culturel de la société nippone habituée au bois brut depuis la nuit des temps. Avec Le Corbusier l’ère de l’universalisation de l’architecture moderne était entamée.

Traits communs

Ces architectes et d’autres partageaient non seulement leur passion de la construction qui est pour eux un véritable art en soi, à distinguer pour beaucoup de l’art abstrait, mais plutôt une action globale marquée par son fort caractère pluridisciplinaire. Ils étaient pour la plupart auteurs d’articles, d’ouvrages divers et de leurs propres biographies. Ils suivaient de très près l’évolution des techniques dans tous les domaines, et l’évolution de la pensée artistique. Ils avaient tous un haut sens de la philosophie dont ils ne pouvaient se passer, ils se la représentaient et la vivaient comme une quête de la signification de l’objet créé. De Wright, passant par Mies jusqu’aux grands architectes les plus contemporains, ils chérissaient tous dans leurs bibliothèques des ouvrages de philosophie. Bien sûr le plus illustre est Le Corbu, l’écrivain, le poète, l’artiste, le journaliste et enfin le constructeur. L’on peut d’ailleurs se poser sérieusement la question sur la capacité de ces architectes hors-norme à se passer de la rédaction. N’est-elle pas pour eux au fond la véritable source ‘d’affirmation ? Car si leurs maisons, leurs réalisations sont appelées à disparaître, leurs écrits souvent, leurs survivent.

Notes

[1] Perret, Auguste, citée dans Anthony Béchu, “Projets et réalisations 1983-1998“, La Communication par le Livre, Paris, 1998, p.4.

[2] Citée dans Anthony Béchu, “Projets et réalisations 1983-1998“, La Communication par le Livre, Paris, 1998, p. 5.