Les Ouvrages Du CRASC

Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle

Index des ouvrages

1. Fondements du projet

Ce projet de résidence tente de rejoindre une population active et avide préserver leur intimité tout en désirant d’établir de nouveaux contacts avec d’autres locataires. C’est précisément l’idée de faire des résidences pour ces personnes qui amène à vouloir réaliser un lieu répondant aux besoins profondément humains, ceux de l’intimité et ceux de l’échange avec les autres, dans une perspective de développement urbain durable.

1.1 Thème de l’échange et pertinence du projet 

La problématique dans laquelle s'inscrit cet essai (projet) s'étend au-delà du contexte urbain, elle rejoint la (globalisation) actuelle du monde. En effet, la planète est rapidement devenue un village global au cours de la dernière décennie et cela s'explique en grande partie par l'essor des nouveaux moyens de télécommunication appelés les NTIC (Nouvelles Technologies de l'information et de la Communication). Tous ces moyens devenus de plus en plus accessibles forment un nouvel espace, parfois appelé la cinquième dimension (Hussherr, 2006)1. Les NTIC rapprochent des gens des quatre coins du monde et rendent possibles le développement de relations interpersonnelles par le biais de ces réseaux.

Considérant ces possibilités décuplées de communication, les décideurs font état d'une révolution de la structure sociale, dans le sens d'un profond changement de nos relations personnelles. En fait, il est vrai que toutes les avancées technologiques ont entraîné avec eux un bouleversement des habitudes de vie et conséquemment une redéfinition des valeurs personnelles. Nous sommes donc dans une de ces périodes où la société est appelée à changer profondément à cause de l’apparition de l’individualisme ; puisqu'on peut tout faire sans contact direct avec quiconque. De plus, l’internet et le cyberespace offrent des possibilités infinies dans les façons de combiner l'espace du travail et de la maison. La possibilité de travailler à domicile ou déconnecté de son lieu de travail est bien réelle et elle prend de l'ampleur, modifiant ainsi les rapports entre les gens.

Cette réalité catalyse chez certaines personnes une réaction inverse, tentant de retrouver la proximité avec les gens qui font le quotidien, tel le voisin du palier marchand, l’épicier, le boulanger… etc. Dans notre société. Ces deux extrêmes sont possibles et l'une ne doit pas occulter l'autre. Puisque ces nouvelles et anciennes réalités ont chacune leur avantages. Cela met aussi en lumière la difficulté de l’architecte à proposer des organisations d’espaces assurant la vie sociale tout en préservant l’intimité, en modulant les espaces communs et intimes.

Dans cette perspective, l'architecte est bien entendu le maître de l'espace physique (Hussherr) ; espace qui demeurera toujours aussi important et prégnant dans nos vies et ce, peu importe les avancées technologiques, étant donné notre condition physique, sensuelle et perceptive.

Notre projet se penche sur cette question, celle de l'échange entre êtres humains sur une base résolument humaine de proximité, Elle est sans doute déplacée, puisqu'on peut admettre que l'échange se fait naturellement entre deux êtres humains, dans un espace bien sûr, mais sans besoin d'architecture particulière. En revanche, les occasions d'échanges et de rencontres fortuites sont produites dans l'espace bâti surtout. Cette relation est résolument contemporaine et pertinente dans notre domaine; un créateur d'espace pouvant grandement favoriser les rencontres et l’ambiance des lieux où se font les échanges et même utiliser les nouveaux moyens technologiques.

Par ailleurs, l'échange trouve sa contrepartie dans l'intimité. Ce sont deux processus qui marquent la relation des êtres humains entre eux dans l'espace. Ainsi, chaque situation d'échange interpersonnel est marquée par un niveau plus ou moins élevé d'intimité. (Jacquard, 2002)2 suppose que ces relations peuvent se limiter à la une « juxtaposition Indépendante d'existences indépendantes ». Cependant, cela enfermerait les gens dans une solitude stérile marquée de plaisirs immédiats. Il affirme plutôt ceci, pour l'architecte:

Ce qu'il [l’architecte] réalise est un lieu où les hommes vivront en commun; il est de sa responsabilité de donner une orientation à cette mise en commun. […] Elle peut aussi aboutir à des rencontres toujours nouvelles, à la construction de personnes constamment en quête de contacts, à réalisation d'une société où chacun se sente merveilleux dans le regard des autres. (Jacquard, 2002).

1.2 Structure de l’essai (projet)

Le sujet s'articule autour des espaces d'échange, Il importe donc de comprendre la nature de ce thème, son rôle pour l'être humain, ses dimensions et les types d'échanges possibles afin de bien outiller la réflexion concernant les nouvelles cités résidentielles. Plusieurs notions de spatialité traitent de la relation entre individus selon le type de leur relation. Concrètement, il s'agit de trouver les caractéristiques architecturales et spatiales permettant de créer de bons lieux d'échange et de communication.

Le projet traite aussi du logement; la notion d'espace personnel et intime pour le repos. En fait, l'articulation spatiale entre les espaces communs des résidences et ceux plus intimes de l’appartement avec la multitude d'espace intermédiaires, constitue l'essentiel du potentiel de réflexion propre aux résidences, Elle offre un terrain riche pour le développement du projet.

Afin de proposer des espaces de vie propices aux échanges et à l'intimité, une analyse de précédents de résidences permettra de relever des principes d'implantation, d’organisation et des caractéristiques favorisant la rencontre, les échanges, le contrôle de l'intimité et la personnalisation qui assurent la qualité du milieu de vie pour les occupants.

Les recherches menées pour aborder ces questionnements sont structurées autour de trois approches différentes, outre la recension des écrits qui, naturellement, a pris une importance capitale dans la réalisation de ce (projet). D'abord, une recherche des qualités du site à plusieurs niveaux, soit historique, urbain, bioclimatique, viaire et visuel a permis de dresser une analyse complète des aspects contextuels au projet. L'analyse des besoins des occupants, à partir d'une étude statistique a rendu possible la compréhension du contexte des résidences, des besoins des occupants et des relations éventuelles avec le quartier limitrophe.

Enfin, tous ces questionnements et ces stratégies permettent d'atteindre l’objectif principal, celui du projet. Il est souhaité que cette concrétisation unique permette d'illustrer les propos et que l’analyse fine de ses caractéristiques insuffle une perception de la qualité que peuvent avoir les espaces des résidences.

1.3 Schéma de concepts 

Le schéma qui suit illustre les relations entre les concepts en jeu dans le (projet). D’abord l’échange et l'intimité, qui constituent les deux pôles de la réflexion qui suit, sont les deux critères d'analyse des résidences. Chaque espace revêt l'un ou l’autre de ces caractères avec plus ou moins d'intensité. L'échange, entre un individu et les autres, comporte plusieurs aspects d'analyse comme son objectif pour l'être humain, ses types et intensités ou encore les relations spatiales qu'il implique. L’intimité qui revêt les caractéristiques de la différentiation territoriale, des distances sociales, de l'habiter ou encore de la personnalisation permet de discuter de la transition de l'individu vers son intimité. L'organisation sociale -et architecturale- qui en résulte détermine, avec les caractéristiques du milieu, le cadre de réalisation du projet et illustre le questionnement.

Figure 1 : Schéma de concepts du projet

 

  1. Échange

Figure 2 : Qu’est-ce que l’échange ?

La rencontre humaine fait partie de notre quotidien. On rencontre les membres de notre famille ou nos colocataires en se levant le matin, on échange avec eux, on rencontre des gens sur le chemin du travail ou de nos activités quotidiennes, on échange aussi avec certains, on échange avec nos collègues, puis on revient sur ce chemin jusqu'au coucher avec parfois des activités particulières, spectacles, sorties où l'on multiplie les rencontres et les possibilités de rencontre avec des personnes. Ces types d'échanges sont toutes diverses formes de communication directe avec les autres. Être en contact, c'est être en possibilité de rencontre avec d'autres, qui peut mener à une interaction ou une relation, bref à un échange en général.

2.1 L’objectif de la rencontre humaine 

La conception actuelle du monde s'inscrit dans un parcours idéologique et culturel bien précis (le bon voisinage, le respect d’autrui, le devoir de s’occuper des autres, surtout les voisins de l’immeuble…). Notre perception découle de cette conception culturelle et elle évolue avec le temps. Dans les dernières décennies, de nombreux philosophes se sont penchés sur la question de la perception du monde et des autres influencée par le nouveau mode de vie plus égoïste et individualiste.

Notre perception est maintenant à certains égards influencée par cette conception scientifique classique, le corps, comme le monde, étant réduit à un objet explicable physiquement, invariable et indépendant de tout percepteur, ses actions résultant de processus qui assimile l'homme à une machine complexe.

On peut finalement conclure que le monde social se perçoit comme un champ permanent avec lequel nous sommes en contact par notre seule existence et duquel nous ne pouvons cesser d’être en relation. L’intérêt de cette partie est de décrire la rencontre humaine comme la rencontre entre deux êtres dans le monde et l’objectif de celle-ci est de nous permettre de compréhension du monde.

2.2 Rôle de l’architecte pour l’interaction humaine 

Selon Jacquard (2002), le rôle dévolu à l’architecte est très grand. Chargé de s’occuper de l’environnement bâti et non-bâti, il doit réaliser les lieux physiques de l’interaction humaine. Ces lieux peuvent être aussi variés que des commerces, des théâtres, des escaliers et des écoles ; espaces communs, de rencontre, de communication et d’expression, ils permettent, à mon avis, de réaliser l’objectif humain d’échange. Ainsi, l’architecture ne doit pas oublier l’être humain, elle doit l’émerveiller.

Nous avons vu précédemment que la conception occidentale classique de la nature explique en partie notre perception des autres et de coexistence avec eux. En comparant le corps à une machine , l’idée a facilement glissé vers le concept de machine à habiter de Le Corbusier : Interprétée au premier niveau, elle a conduit l’architecture moderne, en matière d’habitation, vers le logement de masse que Habraken critique sévèrement dans son ouvrage «Suports»3, en accusant l’ère moderne de rattacher l’architecture, l’urbanisme et l’habitation à une vision purement scientifique et rationnelle.

Habraken propose de remettre l’humain au centre du logement au lieu de le subordonner à un bâtiment. Il veut valoriser les activités humaines ordinaires comme les rencontres entre personnes, la cuisine et les jeux des enfants. «At the same time, they (the human activities) are so interwoven with human happiness and human dignity that they ara far more than merely an influence in the housing process» (Habraken, 1999) La grande sensibilité à la dignité de l’être humain et à son bonheur qui émerge de cette idée reflète sans doute l’objectif principal de l’architecture pour l’être humain.

2.3 Relations entre personnes, types et intensité 

Madanipour (2003)4 met l’emphase sur les types de relations possibles entre des personnes, soit les relations personnelles, interpersonnelles et impersonnelles, telles celles entre une personne et la société. Il tente de définir dans quel sens les espaces publics ou privés peuvent être tantôt personnels ou impersonnels. Il s’intéresse enfin, avec raison, à l’espace interpersonnel qui réside dans l’ambiguïté entre les deux.

Figure 3 : Type de relation entre les personnes

La communication peut être de type impersonnel, interpersonnel, et personnel, tel que décrit dans le schéma de concepts qui précède (Fig. 3), appliqué au projet de résidences.

Une interaction peut donc être caractérisée par l'un ou l'autre de ces niveaux (Madanipour, 2003). Elle dépend essentiellement du rôle de l'individu avec lequel on interagit puisque s'il s'agit d'une personne que l'on connaît bien, la conversation sera plutôt personnelle si on ne la cannait pas ou peu ce sera plutôt interpersonnel. Par contre si on interagit avec un parfait inconnu, un groupe d'individus, ou un individu représentant un groupe ou une entité, on risque alors d'être en situation de relation impersonnelle. Bien entendu la distinction est difficile à établir entre ces types d'interaction.

Figure 4 : Possibilités d'interaction pour individu X

Le schéma précédent (Fig. 4) représente les types d'acteurs rencontrés dans les résidences et le type de relation possible voire même probable entre eux. Il est ensuite réorganisé de manière à indiquer tous les types d'échanges possibles entre un individu X sur le site des résidences. Ce peut être la communauté résidentielle, urbaine ou universitaire en tant qu'institution à travers ses services, ses réseaux, ses activités où l'on peut faire des échanges d'informations ou encore un individu ou groupe d'individus membre de ces groupes ou non.

2.4 Relations spatiales

Dans l'espace public, chaque individu participe, par sa présence, au lieu. De même, il est intéressant de reconnaître l'importance de voir d'autres personnes et l'intérêt envers les lieux publics. Gehl (1987)5, démontre que sans même parler ou communiquer directement, le fait d'être en présence de d'autres personnes dans un lieu constitue un échange intéressant : «Being among others seeing and hearing others, receiving impulses from others imply positive experiences, alterative to being alone. One is not necessarl1y with a specific person, but one is, nevertheless, with others». Ce type de contact est de faible intensité. Pm contre, il constitue un medium, un réel potentiel par lequel un type plus intense de relation peut s'effectuer. Le pré requis à l'échange en présence étant d'être dans le même espace, le fait de s'y arrêter rend possible la rencontre.

Figure 5 : The senses and communication: les types de relations spatiales promouvant le contact entre les gens. (Gehl. 1987).

 

 

Être présent permet aussi de maintenir des contacts déjà établis sans trop d'efforts. Gehl (1987) rejoint tout à fait l'esprit du projet si l'on pense aux possibilités de rencontre des résidents:

« Social events can evolve spontaneously, Situations are allowed to develop. Visits and gathering con be arranged on short notice, when the mood dictates. It is equally easy to "drop by" or to "look in" or to agree on what Is to take place tomorrow if the participants pass by one another's front doors often and, especially meet often on the street or in connection with daily activities».

L'organisation schématique présentée par Gehl (1987) à la fig. 5 synthétise des relations spatiales entre des individus. Il semble clair que des gestes paraissant simples annulent les possibilités de rencontre. De même, les contacts sont parfois promus par la simple coprésence sur un même niveau, ce qui oblige à faire preuve d'humilité dans la conception et de sobriété dans la réalisation de projets désireux de favoriser les contacts.

  1. Projet 

3.1. Préparation au projet 

L’orientation du projet se centre sur une analyse de précédents qui permet de rendre projetable dans l’architecture l’analyse des aspects humains de l’échange et de l’intimité en matérialisant les espaces à l’étude. Il s’agit de faire une analyse de l’implantation, de l’organisation, de la densité à travers la transposition sur le site, des types d’espaces et de caractéristiques intéressantes de ces projets d’habitations en Suisse en tenant compte de l’étude réalisée jusqu’à présent sur les espaces d’échange et d’intimité.

Parmi les analyses, on trouve un schéma d’organisation qui exprime les espaces rencontrés depuis l’entrée dans l’appartement. Cela permet de comprendre la complexité de l’espace traversé en regard à la collectivité et à l’intimité. Il appert que la qualité des espaces rencontrés, de même que leur quantité, aura une influence sur le potentiel de rencontre entre les habitants et par là même d’échange entre eux. De plus, la répétition d’un même parcours par les mêmes résidents aura l’effet de provoquer des rencontres avec les mêmes gens et d’entraîner un sentiment de communauté. Il semble important que les différents parcours se croisent et se concentrent en des points stratégiques où tous les résidents accèdent pour ainsi marquer l’appartenance à la résidence.

3.2 Programmation et développement du projet

Le projet a été développé à partir de toutes les réflexions précédentes et vise à les appuyer. Il propose en fait des résidences compréhensibles à plusieurs niveaux. La stratégie globale consiste à établir des espaces d’intimité / de collectivité et de prévoir des espaces communs et intimes en conséquences. Cette stratégie provient de l’analyse du programme et de sa stratification.

Plus concrètement, le projet permet de relier chaque bloc de logements normalement organisé sept étages en groupes communautaires par des espaces communs ouverts sur l’extérieur ou vers la cour. Ces groupes, liés par des éléments passants –espaces de circulation- devenus à la fois le lieu de rencontres impromptues et le lieu de transitions entre échelles de communautés, articulent la forme en patio des blocs.

 

 

 

 

2 Jacquard, Albert, De l’angoisse à l’espoir, Paris, Editions Calmann-Lévy, 2002.

 

 

 

 

 

Notes

1 Hussherr, François-Xavier et al, Le nouveau pouvoir des internautes, Paris, Timée Editions, 2006.

2 Jacquard, Albert, De l’angoisse à l’espoir, Paris, Editions Calmann-Lévy, 2002.

3 Habraken, N.J., Suports : An alternative to mass housing , London, Urban International Press, 1999.

4 Madanipour, Ali, Public and private spaces of the city, New York, Edition Routledge, 2003.

5 Gehl, Jan, « Life between building », trad. du danois Livet Mellem Husene, New York, Edition Van Nostrand Reinhold, 1987.